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La riba et l’esclavage

Ou l’intérêt comme destruction du lien social, quand l’opium inspire Marx.

Cet article examine la ribā (intérêt/usure) comme mécanisme structurel de destruction du lien social, en croisant l’interdit scripturaire (Torah, Évangile, Coran), l’analyse marxienne du capital portant intérêt (Le Capital, Livre III) et l’anthropologie historique de La Mecque préislamique (Wolf, Ibrahim). Les trois traditions textuelles convergent : l’intérêt consiste à prendre à son frère plus qu’on ne lui a donné, transformant le prêt d’entraide en instrument d’expropriation.

Marx identifie le capital marchand et le capital usuraire comme « formes antédiluviennes » jumelles qui, bien qu’antérieures au capitalisme industriel, concentrent la richesse par prélèvement sur le surtravail d’autrui — ruine des seigneurs fonciers et pressurage des petits producteurs — jusqu’à faire de l’esclavage un investissement productif d’intérêts. La Mecque du VIe siècle en offre l’illustration : la muḍāraba (capital/travail) masque une stratification de classe où sayyid (marchand-chef), mawālī (endettés) et qinn (esclaves par dette) remplacent la parenté tribale.

Le Coran (2:275-277) oppose ontologiquement bay’ (commerce, fondé sur le travail, le transport, le risque) et ribā (valorisation « occulte » de l’argent sans travail, ad’afa = multiplication-oppression). Cette distinction fonde deux contre-institutions historiques : le waqf (biens inaliénables finançant éducation, santé, caravansérails) et le Sawad irakien (terres collectives gérées par les ahl al-fay’, irriguées par corvées, soutenant les Qurrā’).

L’article démonte ensuite la « finance islamique » contemporaine : murābaḥa dominante (~70 %) indexée sur LIBOR/SOFR, tawarruq contournant l’interdit, taux implicites égaux ou supérieurs au conventionnel. Seule l’expérience de Mit Ghamr (1963-1967, Égypte nassérienne, sous pression populaire religieuse) réalise une muḍāraba véritable et un qard ḥasan sans ribā déguisée — fermée malgré son succès. Le qard ḥasan iranien, bien que peu coûteux (TEG 4-8 %), reste marginal (<5 % du crédit) et sélectif (taux d’approbation 35-45 %). La finance islamique actuelle reproduit donc, sous conformité formelle, la logique d’extraction qu’elle prétend abolir.

L’intéret dans le texte

L’interdit biblique

L’interdit de la riba se trouve déjà dans la Torah. La Septante donne un éclairage : il s’agit d’abord d’aider l’autre, de prendre soin de lui. Même s’il s’enrichit par la suite, il n’est pas question de profiter de lui. Le parallèle entre l’argent et l’aliment montre que l’intérêt consiste à prendre à son frère plus d’argent qu’on ne lui a donné.

Si ton frère, celui qui est avec toi, est devenu pauvre, qu’il manque de ressources auprès de toi, tu prendras soin de lui comme du prosélyte ou du passager, et ton frère vivra avec toi. Tu ne prendras pas de lui d’interet, pas même s’il retrouvait l’abondance, et tu craindras ton Dieu : je suis le Seigneur ; et ton frère vivra avec toi. Tu ne lui prêteras pas à intérêt ton argent, et tu ne lui donneras pas de tes aliments pour qu’il t’en rende davantage. Lévitique, 25.35-37

Et il ne placera pas son argent à interet, et il ne prendra pas plus qu’il ne lui est dû, et il détournera la main de l’iniquité, et il rendra un jugement juste entre un homme et son prochain. Ézéchiel 18:8

Dans l’Evangile

« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » Luc 14, 12-14

« Mais toi, quand tu donnes de l’argent aux pauvres avec ta main droite, ta main gauche ne doit pas le savoir. Ainsi, ce que tu donnes reste secret. Dieu, ton Père, voit ce que tu fais en secret et il te récompensera. » Matthieu 6:3-4

Personne ne peut servir deux maîtres, car ou il détestera le premier et aimera le second, ou il s’attachera au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent. Matthieu 6:24

Un passage interessant, qui montre bien comment était percçue / organisée la dette à cette époque. Le mécanisme est bien montré, on le retrouve plus tard à La Mecque, et dans toute l’antiquité :

Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.” Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette. Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !” Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.” Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.

Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?” Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » Matthieu 18

Le texte coranique

Le Coran utilise les termes riba (الرِّبَا) et ‘aD’afa (أَضْعَافًا).

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا لَا تَأْكُلُوا الرِّبَا أَضْعَافًا مُضَاعَفَةً ۖ وَاتَّقُوا اللَّهَ لَعَلَّكُmْ تُفْلِحُونَ Ô vous qui croyez, ne touchez pas au fruit de l’intérêt (الرِّبَا) que vous multipliez (أَضْعَافًا). Craignez Allah, peut-être serez-vous parmi les bienheureux. Coran, Sourate Al Imran, verset 130

D’après corpus.quran.com : riba = augmentation ; ad’afa = multiplier et opprimer. On est proche du sens biblique.

وَمَا آتَيْتُمْ مِنْ رِبًا لِيَرْبُوَ فِي أَمْوَالِ النَّاسِ فَلَا يَرْبُو عِنْدَ اللَّهِ ۖ وَمَا آتَيْتُمْ مِنْ زَكَاةٍ تُرِيدُونَ وَجْهَ اللَّهِ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُضْعِفُونَ Ce que vous obtenez en pratiquant l’intérêt au détriment d’autrui ne fructifiera aucunement auprès d’Allah. Mais ce que vous donnez sous forme d’aumônes en vue de mériter la Face d’Allah, ces biens-là seront démultipliés. Coran, Sourate 30, verset 39

Prêter avec une augmentation est le riba ; il faut montrer une sympathie pratique à celui dans le besoin, sans condition de remboursement amélioré. La récompense d’Allah pour un tel service désintéressé sera multiple.

Le prêt biblique et coranique : d’abord aider l’autre, ensuite ne pas prendre plus que ce qu’on a donné. L’intérêt = prendre à son frère plus qu’on ne lui a donné.


Marx à La Mecque

Capital, Livre III : l’intérêt et le vol du travail

Le capital marchand et le capital portant intérêt sont les deux formes les plus anciennes du capital. Marx les nomme « formes antédiluviennes » et « frères jumeaux ».

« Le capital productif d’intérêts, ou pour le désigner sous sa forme antique, le capital usuraire, fait partie avec le capital commercial, son frère jumeau, des formes antédiluviennes du capital qui précèdent de loin le mode de production capitaliste et se retrouvent dans les structures sociales les plus diverses au point de vue économique.

« Le développement du capital usuraire est lié à celui du capital commercial, et spécialement au capital du commerce de l’argent. Dans la Rome antique, à partir des dernières années de la République, alors que la manufacture était bien au-dessous de son degré de développement moyen dans l’antiquité, le capital commercial, le capital du commerce de l’argent et le capital usuraire avaient atteint – dans le cadre de la structure antique – le plus haut développement. »

Le capital marchand

le capital marchand exploite la différence entre les prix de production des différents pays (agissant, sous ce rapport, sur l’égalisation et la fixation des valeurs marchandise), ces modes de production impliquent que le capital marchand s’approprie une partie prépondérante du surproduit. Il y arrive, d’une part, comme intermédiaire entre des communautés dont la production est encore essentiellement orientée vers la valeur d’usage [note :les communautés rurales qui vivent de leur production, s’appuient sur l’utilité des objects plutot qu’une valeur marchande], d’autre part, parce que, dans ces systèmes de production anciens, le possesseur principal du surproduit auquel a affaire le commerçant, propriétaire d’esclaves, suzerain, État symbolise la puissance politique, non l’économique. »

« La façon dont l’argent se transforme en capital se manifeste souvent historiquement de manière très simple, palpable : ainsi, par exemple, le marchand fait travailler à son profit des tisserands et des fileurs qui jusqu’alors pratiquaient le tissage et le filage comme des activités rurales et d’appoint, et transforme ce faisant leur métier d’appoint en source principale de revenus ; mais, ensuite, il les contrôle et les place sous son commandement en tant que travailleurs salariés. Il franchit le pas suivant en les tirant hors de leurs foyers et en les regroupant dans une maison de travail. Tout ce qu’il a fait, c’est de les confiner peu à peu dans un type de travail où ils deviennent dépendants de la vente, du vendeur, du marchand, et où, en fin de compte, ils ne produisent plus que pour et par lui. À l’origine, il n’a acheté leur travail que par l’achat de son produit ; dès qu’ils se limitent à la production de cette valeur d’échange, et sont obligés par conséquent de produire immédiatement des valeurs d’échange, d’échanger complètement leur travail contre de l’argent pour pouvoir continuer d’exister, ils tombent sous sa domination. »

Le capital portant inétret

Dans la société précapitaliste l’usurier peut s’emparer sous le nom d’intérêt de tout ce qui dépasse le strict nécessaire à l’existence (ce qu’on appellera plus tard le salaire) de celui à qui il prête. L’usurier ne se contente pas de prendre tout le surtravail de ses victimes, il fait tout son possible pour les exproprier petit à petit de leur terre, de leur maison, etc.

Tant que l’esclavage existe, tant que la plus-value est absorbée par les seigneurs féodaux et que ceux-ci sont la proie des usuriers, le système de production reste le même et devient de plus en plus dur pour les travailleurs. Le maître d’esclaves et le seigneur féodal pressurent d’autant plus qu’ils sont plus pressurés eux-mêmes, jusqu’à ce qu’ils finissent par céder la place à l’usurier, qui devient alors propriétaire foncier et maître d’esclaves, comme les chevaliers à Rome.

Rome en est l’exemple : « dans ses derniers jours républicains, [elle] a développé le capital marchand à un degré plus élevé que jamais dans le monde antique, sans montrer aucun progrès dans le développement des métiers » — et c’est précisément l’époque où les chevaliers (equites) cumulent commerce et usure, amidonnant l’État et ruinant les plébéiens jusqu’à l’esclavage (Livre III, ch. 20 et ch. 36).

Partout où l’esclavage — non sous la forme patriarcale, mais tel qu’il exista dans les derniers temps de la Grèce et de Rome — fonctionne comme un moyen d’enrichissement, l’argent consacré à l’achat d’esclaves, de terres, etc., permet de s’approprier le travail d’autrui et devient un capital productif d’intérêts.

Le capital productif d’intérêts est le capital par excellence, le capital ayant la propriété occulte de se reproduire lui-même et d’engendrer de la plus-value. Le caractère de capital, la valorisation automatique du capital, la production de la plus-value, apparaissent purement comme une propriété occulte. Le capital productif d’intérêts garde la forme de capital usuraire […] au mont-de-piété — c’est la misère qui emprunte.

La logique de l’intérêt est un prélèvement sur le travail d’autrui, une forme de vol institutionnalisé. En pratique, il provoque historiquement un appauvrissement et devient moteur d’asservissement, Il empire drastiquement l’esclavage et plus tard le servage.

Les deux formes caractéristiques du capital portant intérêt (époques précapitalistes)

« Mais dans les époques qui précèdent le système de production capitaliste, le capital usuraire existe sous deux formes caractéristiques. Ces deux formes sont : primo, l’usure par prêts d’argent à des seigneurs prodigues, essentiellement à des propriétaires fonciers ; secundo, usure par prêts d’argent aux petits producteurs possédant leurs moyens de travail. Cette catégorie comprend l’artisan, mais surtout, d’une manière spécifique, le paysan, puisque dans l’ère précapitaliste, dans la mesure où il peut exister des petits producteurs autonomes, c’est la classe paysanne qui doit en fournir la majeure partie. » « Les deux opérations : ruine des riches propriétaires fonciers par l’usure, aussi bien que pressurage des petits producteurs, aboutissent à la formation et à la concentration de gros capitaux en argent. »

Sous la pression de l’intéret, les premiers vont pressurer davantages leurs esclaves et leurs serfs, tandis que les seconds sont préssurés jusqu’à perdre leurs biens et, croulant sous les dettes, viennent se vendre comme main d’oeuvre dans les villes.

Dans les formes asiatiques de production, il arrive que l’usure continue longtemps sa fonction sans provoquer autre chose que décadence économique et corruption politique. C’est seulement là où sont réunies les autres conditions du système de production capitaliste et quand elles le sont, que l’usure apparaît comme l’un des moyens qui contribuent à faire naître le nouveau mode de production, d’une part – en ruinant les seigneurs féodaux et les petits producteurs, et en centralisant les conditions de travail de façon à en faire du capital, d’autre part.

L’interet à la Mecque

Au 6e siècle les difficultés de l’Empire romain laissent la place à de la piraterie en mer rouge. La route maritime s’effondre, et les caravanes arabe via le désert reprend le gros du commerce entre l’Inde et la médittérannée. Le succès de La Mecque dans cette reprise vient de sa position sur la route reliant le Yémen (région à surplus) à la Syrie, renforcée par le puits de Zamzam et le haram (sanctuaire) qui assurent sécurité et pèlerinage. C’est ici qu’intervient la mudaraba(مضاربة), forme de partenariat où l’un fournit le capital et l’autre le travail (voyage, négoce), les profits étant partagés. Comme le note Ibrahim, la mudaraba « permet aux marchands de rassembler un capital et former une énorme caravane.

Les véritables unités fonctionnelles de la société mecquoise n’étaient toutefois plus les clans en tant que tels, ni les groupes localisés de parents, mais des grappes de marchands riches, leurs familles et leurs dépendants. La population dépendante était composée de plusieurs groupes. La différenciation de statut, mineure parmi les nomades pastoraux, assumait une importance majeure à La Mecque.

Eric R. Wolf (The Social Organization of Mecca and the Origins of Islam, Southwestern Journal of Anthropology, 1951

La dynamique marchande de La Mecque commença à influencer la structure sociale en faisant émerger un ensemble complexe de relations sociales basées sur la possession du capital marchand. Ces relations commencèrent à défier celles existantes basées sur la tribu et l’affiliation clanique. Les marchands riches, qui étaient souvent les sayyids de leurs clans respectifs, formèrent progressivement un groupe aux intérêts communs en tant que propriétaires de capital, constituant éventuellement les strates supérieures de la société.

Mahmood Ibrahim, Social and Economic Conditions in Pre-Islamic Mecca, IJMES , 1982, p.346

Le développement du commerce et de l’ilaf (pactes de sécurité des caravanes) produit une différenciation sociale : à la base, les mawālī (clients, affranchis, endettés) et les qinn (esclaves, souvent réduits à cet état « à cause de la dette, généralement un résultat du riba, de l’usure ») ; l’usure (riba) concentre la richesse entre les mains de quelques-uns et dégrade le statut socialdes autres. Eric Wolf montre que dorénavant la fiction de la parenté sert à masquer l’évolution d’une division en classes : au sommet, le sayyid (chef de clan, en même temps marchand) ; en bas, le ḥalīf (allié), les mawālī et les esclaves. La structure clanique ne devient plus que l’expression formelle de rapports marchands qui la dépasse et la restructure.

Le mawla était un ancien esclave, un pauvre fraichement arrivé ou une personne endetté envers les marchands mecquois. Pour s’affranchir du status de wala’, ils devaient faire gagner un certain nombre d’argent. De telle sorte que le mawla redistribue l’ensemble de ses bénéfices à son maître, concentrant ainsi un capital élargi entre les mains du sayyid.

Enfin les esclaves (qinn) et ses descendants (muwalladun), privés de leur liberté, ayant soit été capturés en temps de guerre, soit étant dans l’incapacité d’honorer leurs dettes.

Un esclave était considéré comme du capital, bien sûr, et le propriétaire était taxé en conséquence. Les esclaves étaient employés par leurs propriétaires pour générer du capital et comme domestiques. Certaines femmes esclaves étaient forcées à la prostitution où le propriétaire percevait le revenu, comme dans le cas des femmes qinn des Banū Kalb qui les employaient dans les foires de Dawmat al-Jandal. Les pauvres allaient à La Mecque car ils étaient souvent endettés envers les marchands mecquois. Ils étaient aussi forcés de quitter leur tribu de peur de devenir une charge pour sa richesse collective.

Mahmood Ibrahim, Social and Economic Conditions in Pre-Islamic Mecca, IJMES , 1982, p.346

Les statuts du qinn et du mawla sont révélateurs de la transformation de la structure sociale slon la possession de capital (Ibrahim, 1982 & 1990). Ce mouvement a participé à l’érosion des liens sociaux précédents et à la destruction de l’ethique et des valeurs bédouines. Invisiblement, la société mecquoise est transformée par l’afflux d’argent issue de la captation de la route de commerce entre l’Inde et la Méditerrannée. Elle garde les noms arabe d’une socialisation dont les processus réels ont totalement changé.

Hāshim ibn ʿAbd Manāf avait organisé les expéditions groupées en mudaraba pour « regrouper le capital et permettre aux petits marchands de participer aux caravanes » — réponse aux faillites fréquentes (l’i’tifād, suicide rituel et exil des marchands ruinés). Ces C’est là qu’on voit que la structure dépasse l’intention initiale. Goergy Lukács développe l’idée que les individus agissent selon des intentions conscientes, mais que ces actions s’inscrivent dans un processus social global (la totalité) qui les dépasse. Le résultat final est donc produit par la contradiction entre les intentions subjectives et les conditions objectives du capitalisme. Mieux que Hisham, on verra plus loin que la société musulmane va produire ses propres institutions qui transformeront l’interdit de l’interet en base économiques de la société.

Les Banu Hashim eux-memes subissent l’évoltuion de la société mecquoise, et ‘Abd al-Muttalib va devoir mettre en place de nouvelles alliances, avec les Banu Khuzā’a et les Banū Zuhra, pour répondre aux défis tribaux, les munāfara (qui eux aussi en viennent à masquer des conflits d’interets, de place dans la société), que lui lancent les clans des marchands prennant le pouvoir. Ces alliances vont marquer la formation de la communauté musulmane (voir l’article sur ‘Abd al-Muttalib), non seulement parce qu’en vient le mariage de Abdallah et Amina, les parents du Prophète Muhammad saws. Mais aussi parcequ’elles arrivent inévitablement au hilf al-fudhul, un regroupement pour rendre justice à un simple marchand étranger volé par un puissant marchand des Banu Makhzum, et un renouvellement de l’ethique tribale contre l’effondrement moral de la société. C’est une reformulation des alliances mecquoises, qui cache mal son aspect de classe. Et préfigure la révolution islamique : l’ethique contre l’effondrement social que porte l’interet immédiat. D’où l’importance du verset suivant.

Abd al-Muttalib b. Hâshim (m. v. 578 EC / 40 av. H.) 

Le verset : le commerce est distinct de l’intérêt

Le Coran oppose explicitement le bay’ (commerce, vente) au riba (intérêt/usure) — l’argument des usuriers étant précisément de les assimiler.

الَّذِينَ يَأْكُلُونَ الرِّبَا لَا يَقُومُونَ إِلَّا كَمَا يَقُومُ الَّذِي يَتَخَبَّطُهُ الشَّيْطَانُ مِنَ الْمَسِّ ۚ ذَٰلِكَ بِأَنَّهُمْ قَالُوا إِنَّمَا الْبَيْعُ مِثْلُ الرِّبَا ۗ وَأَحَلَّ اللَّهُ الْبَيْعَ وَحَرَّمَ الرِّبَا ۚ وَمَنْ جَاءَهُ مَوْعِظَةٌ مِنْ رَبِّهِ فَانْتَهَىٰ فَلَهُ مَا سَلَفَ وَأَمْرُهُ إِلَى اللَّهِ ۚ وَمَنْ عَادَ فَأُولَٰئِكَ أَصْحَابُ النَّارِ ۖ هُمْ فِيهَا خَالِدُونَ

Ceux qui consomment la riba ne se lèvent pas [au Jour dernier] autrement que celui que le diable a touché de sa frénésie. Cela, parce qu’ils disent : « Le commerce est comme la riba.» Or Allah a permis le commerce et interdit la riba (الْبَيْعَ وَحَرَّمَ الرِّبَا). Quant à celui qui, une fois admis à la monition de son Seigneur, s’arrête, ce qu’il a déjà perçu lui reste acquis, et son affaire retourne à Allah. Mais celui qui y revient, ceux-là sont les gens du Feu, ils y demeureront éternellement.

(Coran, sourate Al-Baqarah, 2:275 — traduction Hamidullah)

Le verset suivant achève la distinction :

يَمْحَقُ اللَّهُ الرِّبَا وَيُرْبِي الصَّدَقَاتِ ۗ وَاللَّهُ لَا يُحِبُّ كُلَّ كَفَّارٍ أَثِيمٍ {276}

« Allah détruit l’accroissement (riba) et accroit (yourbi) les aumônes (sadaqat). Et Allah n’aime pas tout recouvreur (kaffarin) pecheur » (2:276).

L’interet est ici structurellement opposé à ce qui est donné et grace à Dieu fait augmenter les autres.

إِنَّ الَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ وَأَقَامُوا الصَّلَاةَ وَآتَوُا الزَّكَاةَ لَهُمْ أَجْرُهُمْ عِنْدَ رَبِّهِمْ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ {277}

Ainsi ceux qui croient et font les oeuvres salutaires et élèvent la prière et donnent la zakat pour eux une récompense chez leur Seigneur. Et aucune peur sur eux ni aucun grief.

L’opposition est marquée, non seulement entre le commerce et l’intéret, mais surtout entre l’interet et le don des sadaqat et des zakats. Le premier s’attribue le surplus, le surtravail des autres. L’autre le redistribue. La reprise de la racine riba dans “Allah accroit (yourbi) les aumones” montre que l’accroissement recherché n’est pas la fortune personnel mais le dévelloppement commun.

Waqf et Caravanserails

Le waqf ou wakf (arabe : ﻭﻗﻒ pl. : awqaf أوقاف)[Note 1] ou vakıf (en turc, pl. evkâf), ou wakf-alal-aulad, est, dans le droit islamique, une donation faite à perpétuité par un particulier à une œuvre d’utilité publique, pieuse ou charitable, ou à un ou plusieurs individus. Le bien donné en usufruit est dès lors placé sous séquestre et devient inaliénable.https://fr.wikipedia.org/wiki/Waqf

Si on reformule, l’Islam donne donc à l’inverse le moyen de transformer le surplus d’argent en un bien commun, innaliénable, dont la prodcution fait vivre l’éducation religieuse, populaire et l’entraide. Le caravanserail, lieu d’hospitalité (l’eau est disponible pour boire, faire boire les annimaux, se laver, faire ses ablutions, marquant le lien entre le pratique et le religieux), de sécurité et de commerce, donne dans beaucoup de contrées musulmanes son surplus d’argent en waqf, en donnation. En particulier dans les villes où le caravanserail fournit le marché, et se trouve à coté. Le lieu qui construit l’étendue du commerce arabe, un des fondements pratiques de la société, redistribue son surplus d’argent. La religion n’est pas ici une affaire limité au spirituelle, elle garantie les relations sociales. On a tendance à ne voir que le positif visble, une aumone, et pas le négatif qu’elle empeche : la destruction par l’interet.

Voir plus bas, Les efforts islamiques

Commerce vs intérêt

Attention à la confusion entre capital et capitalisme. Le capitalisme est la forme actuelle, totale, quand le capital marchand embraye sur l’industrie. Il contient la production industrielle, le réseau d’échange, le capital et la pression de l’interet sur le tout, le salaire, l’état nation, la propriété privée de la terre et des organisations collectives, et l’idéologie capitaliste. Sa contradiction est entre droit politiques égaux et subordinnation économique et raciale qui hierarchise. Parfois on utilise des terme moins précis de modernité, mondialisation… pour nommer les effets du capitalisme.

Par contre le capital est un rapport de production qui a pu se former tôt dans l’histoire des sociétés humaines mais qui reste très marginal tant qu’il ne trouve pas l’industrie. Sa formation est notamment subordonnée à celle, préalable, d’une forme imparfaite du capital : ce que Marx nomme le capital marchand. Sous sa double forme de capital commercial (procédant du profit réalisé dans le négoce en gros au sein du commerce lointain) et de capital usuraire (forme archaïque du capital financier). Contrairement aux rapports capitalistes de production, le capital marchand a pu connaître des développements somptueux sur la base de rapports précapitalistes de production — fondés sur l’esclavage ou le servage, par exemple.

Aux sources du capitalisme — avec Alain Bihr, revue Ballast https://www.revue-ballast.fr/aux-sources-du-capitalisme-avec-alain-bihr/

Le capital est déjà dans l’antiquité un processus qui fait l’expropriation des producteurs, la transformation de la force de travail en marchandise, l’accumulation du capital par l’extraction de la plus-value du travail des autres, et l’auto accroissement par l’intéret. Le marchand fournissant la matière de travail transformée par des paysans et des artisans encore indépendants, et écoulant le produit sur des marchés lointains est à la foi indispensable et vecteur par lequel se force cette entité qui va dominer les hommes.

Le capital commercial et le capital portant intérêt sont ses deux formes les plus anciennes, antérieures au capitalisme industriel.

Le capital commercial naît de la division du travail : une fraction du capital social s’enlise dans la circulation (achats–ventes) pour laisser l’autre produire. Il accélère la rotation, étend le marché, mais il n’engendre pas de valeur.

Le capital commercial fonctionne exclusivement dans la circulation, qui n’est qu’une phase du procès de reproduction. La circulation n’engendre ni valeur, ni plus-value, car elle ne comporte que des changements de formes. […] en donnant une importance moindre à la partie du capital social qui doit être affectée exclusivement à la circulation […] il renforce la partie qui peut être consacrée directement à la production.

Dans le cas du capital portant intérêt, le caractère de capital, la valorisation automatique du capital, la production de la plus-value, apparaissent purement comme une propriété occulte.

(Marx, Le Capital, Livre III, ch. 36)

Le commerce (bay’) repose sur le travail.

  • Le marchand vit de son propre travail : il organise et assume le transport, les trajets, les risques des caravanes. Il peut y adjointre un artisanat pas encore spécialisé et détaché. Il repose donc sur un savoir-faire et une activité réelle : circuler, échanger, connaître les marchés, porter la marchandise.
  • Si le marchand applique une pression sur des sociétés où les paysans et producteurs voient avant tout la valeur d’usage (ce que le produit leur permet de faire), et récupère de leur surplus, il joue aussi un role important de mise en relation, de transport des connaissances et de produits introuvables qui permettent le developpement simultanée des sociétés reliées.
  • Meme en introduisant la valeur d’échange monétaire dans des économies basées sur la valeur d’usage, l’échange reste encore marchandise-argent-marchandise, l’argent reste principalement un intermédiaire.

Mais le developpement du commerce ammène à la création du capital marchand. Tant que le capital marchand reste « autonome » (sans que la production ne lui soit subordonnée), la richesse croît sans productivité — elle se concentre et asservit. C’est la situation où le ribaprospère et où le statut social se dissolve (Ibrahim/Wolf). La mudaraba (voir section suivante) est la forme de passage : le marchand avance le capital, l’autre avance le travail (transport, négoce). Le Coran, en interdisant le riba et permettant le bay’, tranche du côté du marchand contre le capital portant intérêt « occulte ».

L’intérêt (riba) repose sur l’accroissement « autonome » de l’argent.

  • L’argent prêté à intérêt « féconde de lui-même » : il ne mobilise aucun travail de la part de son détenteur. La relation devient A-M-A, la marchandise pert sa valeur utile, sa valeur d’usage. On parle de chosification, d’objectivation, facteur qui arrive ensuite au travail humain et à l’humain lui meme : dans le pire des cas l’esclavage. La finalité n’est plus le commerce lui meme, l’échange, le développement mutuelle des sociétés, mais l’accroissement de l’argent devient le critère total des échanges, et de la société. Riba, adhafa (qui d’ailleurs veut aussi dire oppression). Les valeurs construites sur la durée et le respect mutuel deviennent la valeur, le profit, la recherche de l’immédiaté.
  • Il extrait le travail des autres — le surtravail de l’emprunteur est confisqué sous forme d’intérêt (Marx, Livre III, ch. 36 : l’usurier « prend tout le surtravail de ses victimes »). Les sociétés sont affaiblies, C’est une valorisation « occulte », détachée de toute production réelle. La production devient elle meme chosifiée, échappe à celui qui travail. Et dans le pire des cas, l’esclavage domestique, patriarcal, sous la pression de l’interet, devient l’esclavage moderne, où la personne n’est plus qu’un investissement, un capital mort.

C’est précisément cette illusion (l’argent qui grossit par le seul échange) que le Coran vise en opposant bay’ et riba : le commerce a une fonction réelle (l’intermédiaire, le transport, le travail), quand l’interet n’a que l’apparence de la valorisation, mais impose une oppression (idhadfa) sur toute la société, l’appauvri, voir pousse à directement l’esclavage, dont elle aggrave les conditions.

Les efforts islamiques

L’islam a mis en place un ensemble de règles de redistribution dynamiques qui s’appliquaient d’elles-mêmes, dans des régions où les terres arides dominaient le paysage. Si ces principes ont favorisé l’expansion du commerce au sein du monde musulman, ils ont toutefois limité l’accumulation de richesses par l’élite commerciale, façonnant ainsi la trajectoire économique des terres islamiques à l’ère préindustrielle.

ISLAM, INEQUALITY AND PRE-INDUSTRIAL COMPARATIVE DEVELOPMENT https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8046172/

Le Waqf

Il existe des traces d’une fontaine à Médine, bi’r ru’ma, achetée par Othman dans le but de fournir gratuitement de l’eau potable au public en tant que waqf. Un récit conservé concernant le waqf relate que Mahomet demanda à Omar de faire don, sous forme de waqf, du terrain qu’il avait reçu à Khaybar à la communauté musulmane.Les premières preuves tangibles de l’existence de waqfs remontent à environ un siècle après la naissance de l’islam. La construction de caravansérails destinés à héberger les marchands constituait notamment une forme très répandue de waqf. Les waqfs créés par la suite visaient principalement à fournir des biens publics favorisant la productivité du travail, tels que l’éducation, les soins de santé et les services publics. Par exemple, Shatzmiller (2001) souligne que « ce qui a conféré une importance historique unique au waqf public, c’est le fait que, pendant des centaines d’années, il a constitué le seul soutien financier régulier de la madrasa, un établissement d’enseignement supérieur ». Les waqfs ont contribué à l’intégration de la société islamique, d’abord en finançant les mosquées en tant que centres religieux, politiques et culturels dans les villes islamiques en plein essor, puis, par la suite, les écoles, les hôpitaux et divers projets d’infrastructure. Ces premiers lieux favorisaient les interactions sociales et atténuaient la stratification sociale existante

Mehmet Babacan. Economics of Philanthropic Institutions, Regulation and Governance in Turkey

Une fois l’interet interdit, l’auto accroissement de l’argent et la pression qui en résulte sur les paysans et les artisants deviennent impossible. Il en résulte donc la nouvelle organisation que consitue le waqf, et qui rend possible tout le reste. La circulation des biens, l’extraction de la plus-value collective, finance maintenant le développement de la religion et de la société tout entière. On est passé du système des corvées, où les habitants sont réquisitionnés par des travaux collectifs, à une extraction du travail dont la plus value n’enrichit plus une poignée de capitalistes-marchand, mais circule par le waqf pour fonder la civilisation islamique. Cela fonctionne bien sur seulement sur l’abolition de la riba, l’accroissement. Si le waqf sert de paravant de moralité à des fortunes qui par ailleurs jouent avec leurs jets à détruire la planete ou financer des guerres au Yemen et au Soudan pour étendre leur emprise, c’est uniquement de l’hypocrisie. tout comme les fondations de mailliardaires qui vendent des produit de surveillance informatique pour passer leur fortune sans impot. L’objectif visé c’est que tout le surplus du travail qui est pris par le commerce sur tout le monde retrourne directement pour fonder l’effort collectif de construire une civilisation islamique.

Le Sawad

Après la conquete de l’Iraq, le clergé et l’aristocratie sassanide fuient vers le Perse, abandonnant terres et populations. Omar ibn al-Khattâb fonde les deux cités-garnisons de Kufa (637/638) et Basra (638) pour loger les combattants arabes arrivés en Iraq. Le Sawad — les terres fertiles d’Iraq abandonnées par les Sassanides — est déclaré bien collectif (fay’) géré par les ahl al-fay’ (habitants des amsars).

Omar lance des travaux d’irrigation autour du Tigre et de Basra pour étendre les terres cultivables. Abu Musa al-Ash’arî, nommé gouverneur de Basra par Omar (638), pilote l’irrigation du Sawad et commande les expéditions contre l’Empire sassanide. La majorité du Sawad est terre de sulh/dhimma (inaliénable, mawqûf). À Kufa, Omar nomme ‘Ammâr b. Yâsir gouverneur et Ibn Mas’ûd enseignant, ministre et trésorier — deux vétérans de Badr. ‘Othmân b. Hanîf reçoit le gouvernorat du Sawad verdoyant. Les cultivateurs locaux conservent ou récupérent la terre qu’ils travaillent. Leurs impoits sont baissés par rapport à la péridoe précédente. Les friches sont attribuées à qui les défriche ; les domaines royaux, aristocratiques et cléricaux perses sont confiés collectivement aux ahl al-fay’.

Kufa reçoit des vagues d’immigrants arabes (Hedjaz, Yémen, Hadramawt, exilés de Najran). Omar y relocalise les juifs de Khaybar (640) ; chrétiens et exilés politiques s’y installent aussi. La ville devient le laboratoire de l’ordre politico-social souhaité par Omar, au point qu’il désigne les Kufains comme ra’s ahl al-Islam (« l’avenir de l’Islam »).

Parmi les conquérants se distingue le groupe des Qurrâ’ — mémorisateurs-récitateurs du Coran, partisans de l’égalité et de pratiques « démocratiques » héritées de leur passé tribal. Ils forment le noyau des Compagnons du Prophète présents en Iraq. Déracinés de leurs tribus, ils vivent de la solde (‘atâ’) versée par le trésor confié par Omar à Ibn Mas’ûd, financée par le butin puis par le kharâj (impôt foncier) sur le Sawad qu’ils administrent collectivement. Ils ne sont ni paysans ni marchands : leur adhésion à la cause islamique est à la fois raison d’être et condition économique.

On retrouve ici le principe du waqf intégré dans un système plus large :

  • Les classes parasites du régime sassanide sont parties suite à la conquete musulmane
  • une partie de la terre est rendue aux paysans qui la cultive, leurs impots sont baissés.
  • la partie de la terre récupérée des parasites royaux devient bien collectf des habitants des villes.
  • des travaux collectifs de type corvée sont entreprit pour rendre la région habitable par le surplus d’immigrés arrivés d’Arabie. Ses terres deviennent propriété de ceux qui les ont défrichées.
  • le tout devient un waqf inaliénable
  • Le surplus du sawad permet de soutenir financierement les qurra’, à la fois récitatuers du Coran et soldats de la conquete-libération de la Perse. Les bédouins émmigrés deviennent une classe au service de l’effort collectif, par la nouvelle religion islamique.
  • C’est la réalisation du projet d’Omar, qui voyait cela comme ra’s ahl al-Islam.

La finance islamique

L’objectif intial est doctrinal et révolutionnaire. Pour al-Ṣadr, l’économie islamique est une doctrine (ʿaqīda) qui doit transformer le réel corrompu (fāsid) en réalité pure (sālim). Elle fournit un blueprint complet pour réorganiser la vie économique selon la justice (ʿadl) et la vice-gérence (khilāfa). La science économique ne vient qu’après la mise en place du système, pour évaluer l’écart idéal/réel.

Abū l-Aʿlā Mawdūdī (Inde/Pakistan), Mas’alā-yi ribā (1940s), Première systématisation moderne : ribā = tout intérêt préfixé, injuste (ẓulm). Influence sur Jama’at-e-Islami.

Muḥammad Bāqir al-Ṣadr (Irak), Iqtiṣādunā (Notre économie, 1961), Première théorie économique islamique complète : critique du capitalisme ET du socialisme, base contractuelle (muḍāraba, murābaḥa).

Sayyid Quṭb / Abū al-Ḥasan al-Nadwī, Écrits des années 1950, Popularisation du concept de bayt al-māl moderne.

L’objectif de la finance islamique proprement dite, est lui opérationnel et conformiste : reproduire les services bancaires conventionnels (crédit, épargne, paiement, trésorerie) sans ribā apparent. La banque islamique s’insère dans le système financier dominant ; elle ne le transforme pas. La conformité Sharīʿa devient une contrainte technique (checklist), non une boussole stratégique.

Mode de financement dominant

PrécurseursRéalisation
Muḍāraba / Mushāraka purs : partage réel du risque et du bénéfice. Capital + travail (muḍāraba) ou capital + capital (mushāraka). La banque estpartenaire, elle partage le risque entrepreneurial.Murābaḥa / Ijāra dominants (~70%) : vente à coût majoré (murābaḥa) et location (ijāra). La banque ne prend pas de risque entrepreneurial— elle achète, revend à prix fixe + marge, ou loue. Risque de crédit seulement, pas de risque de marché/projet.
Qard ḥasan : prêt sans profit pour inclusion sociale.Tawarruq : contournement pour liquidité (achat revente marchandise) — proche du bayʿ al-ʿīnainterdit.

Muḍāraba : Contrat par lequel une partie (Rabb al-māl, propriétaire du capital) fournit un capital à une autre partie (Muḍārib, entrepreneur-gestionnaire) pour qu’elle l’exploite dans une activité commerciale licite, le bénéfice étant partagé selon un ratio convenu à l’avance, et la perte supportée par le capital seul (sauf négligence/faute du Muḍārib).

Murābaḥa : Contrat de vente (bayʿ) où le vendeur divulgue son coût d’acquisition (thaman al-shirāʾ) à l’acheteur et y ajoute une marge bénéficiaire (ribḥ) convenue, le paiement étant différé (nasīʾa) ou comptant. La murābaḥa reproduit l’économie du prêt à intérêt sous vêtement de vente. La banque ne prend aucun risque entrepreneurial — seulement risque de crédit (comme banque conventionnelle), mais avec des coûts supplémentaires (Sharīʿa board, takāful, structure juridique).

Théorie : Interdiction ontologique. L’argent n’est pas un facteur de production ; il n’a pas de productivité propre (al-Ghazālī : « l’argent est un moyen, pas une fin » ; al-Mawdūdī : « le capital n’a pas droit à un intérêt fixe, que l’emprunteur gagne ou perde »). La rémunération ne peut venir que du partage de risque réel.

Pratique : Contournement par benchmark. Le prix du murābaḥa = coût de fonds (indexé sur LIBOR/SOFR/EURIBOR) + marge. Le taux implicite de facto = taux d’intérêt conventionnel + spread de conformité. Donc le client paye une forme nouvelle de riba qui lui coute plus cher pour la rendre formellement hallal. On lui fait croire à un changement de forme qui reste abstrait (non réalisé) et pour lequelle il paye plus, alors que le véritable processus est la création d’un systeme bancaire intégré dans le systeme mondial (al fasady) et qui continue d’accentuer la pression sur l’économie réelle : les paysans, les artisans, les sociétés petites et moyennes qui sont structurellement appauvris par le taux de riba.

Pourtant la première experience, celle de Mit Ghamr avait directement des objectifs de solidarité, justice sociale (falāḥ), et réduction de la pauvreté.Elle visait à créer un systeme de pret à taux zero à disposition des travailleurs pauvres, exclus bancaires et associée à des motifs religieux. La finance islamique vise à faire du corporate banking, des produits bancaires fasadeux : high-net-worth, sukuk souverains, trade finance, Retail via tawarruq (cartes, personnel). Le tout à coût élevé pour une clientèle aisée. La microfinance islamique reste une niche marginale.

Personne n’a résolu le triangle : sans remettre en cause le principe meme de systeme bancaire, on ne peut avoir simultanément (1) interdiction réelle du ribā (2) partage des risques et gestion collective (3) inclusion massive.

L’Égypte des années 1960 : Un terrain d’expérimentation

L’Égypte de Nasser (1954-1970) traverse une période de socialisme arabe, nationalisations (1961-1962), planification centrale. Le secteur bancaire est entièrement public (Banque Misr, Banque du Caire, Banque Nationale d’Égypte, Banque d’Alexandrie). L’interdiction de la ribā n’est pas à l’ordre du jour officiel — le régime se veut séculier, modernisateur, aligné sur le bloc soviétique.

Pourtant, la demande sociale pour une finance conforme à l’islam est réelle, notamment dans le Delta du Nil, zone rurale conservatrice, où les populations paysannes refusent l’intérêt bancaire par conviction religieuse. Elles s’en remettent aux circuits informels : jam’iyyāt (associations d’épargne rotatives), prêteurs sur gages, marchands.

En 1963, Al-Najjar obtient un décret présidentiel de Nasser) créant Mit Ghamr Savings Bank comme projet pilote — hors loi bancaire, hors Banque Centrale, semi-autonome. Statut unique : Pas de licence bancaire classique — « projet spécial » sous tutelle Ministère Économie / Renseignement d’État. Malgré le succès incroyable de l’experience, Nasser la ferme en 1967. Sous la colère populaire, une nouvelle banque sera crée par Sadate, la Nasser Social Banque, vouée à l’echec par sa structure meme.

Sous l’angle de la ribā effectivement supportée par l’emprunteur, les deux expériences sont antinomiques. À Mit Ghamr, aucun taux n’est facturé sous quelque forme que ce soit : le crédit non productif relève du qard ḥasan, dont seul le principal est remboursable, tandis que le crédit d’investissement prend la forme d’une véritable muḍāraba dans laquelle la banque participe pour 10 à 50 % du bénéfice effectivement réalisé par le projet ; en cas d’échec de celui-ci, aucune charge supplémentaire n’incombe à l’emprunteur. Mit Ghamr demeure ainsi la seule expérience documentée où la ribā est absente tant dans sa forme explicite que dans ses formes déguisées. La Nasser Social Bank présente le tableau inverse : la marge de la murābaḥa étant calée sur le coût des ressources, lui-même indexé sur le taux d’intérêt du marché égyptien, le taux implicite supporté par l’emprunteur converge avec le taux conventionnel, auquel s’ajoutent les frais de conformité.

L’Arabie saoudite : le standard de facto sans dualité

L’impulsion politique décisive porte un nom : celui du roi Fayçal ibn ʿAbd al-ʿAzīz Āl Saʿūd (r. 1964-1975) — la Faisal Islamic Bank of Egypt (1977), la Faisal Islamic Bank of Sudan (1977), la Dar al-Mal al-Islami (DMI) à Genève — portent son nom. Dès les années 1950, comme ministre des Affaires étrangères, il encouragea la création d’institutions panislamiques (Ligue du monde islamique, 1962) et soutint les premiers travaux théoriques sur l’économie islamique (notamment ceux de al-Mawdūdī et de al-Ṣadr) et La Banque islamique de développement (BID), créée en 1975 à Djeddah sous l’égide de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), dont il fut le principal promoteur. Cela servait trois objectifs stratégiques imbriqués :

  • Contenir l’influence nassérienne, baassiste et communiste dans le monde arabe
  • Cimenter le leadership saoudien sur le monde sunnite en dotant la Oumma d’institutions financières communes, sous égide saoudienne
  • Recycler les pétrodollars par le Golfe.

Du point de vue de l’emprunteur, la ribā effectivement supportée demeure entière, quoique requalifiée. Le tawarruq organisé, montage dans lequel la banque achète une marchandise — le plus souvent un métal coté — pour la revendre à crédit à son client avant de liquider la position sur le marché, constitue la norme du financement aux particuliers et affiche un taux implicite de l’ordre de 15 à 30 % en taux annuel effectif global. Dans le financement des entreprises, la murābaḥa se cale sur le taux de référence interbancaire saoudien majoré d’une marge de un à trois points. L’emprunteur saoudien paie ainsi, pour un crédit déclaré sans ribā, un coût égal ou supérieur à celui du crédit conventionnel, majoré des frais de structuration. Or le tawarruq organisé est précisément la forme que les quatre écoles juridiques classiques rapprochent du bayʿ al-ʿīna, vente circulaire expressément prohibée : c’est donc l’avis du comité Sharīʿa étatique, et non l’argumentation juridique classique, qui fonde la licéité de la pratique dominante.

Les réseaux transnationaux « ikhwānī » : DMI, Al-Taqwa et Al-Baraka

Une troisième voie, transnationale et privée, naît du croisement entre les pétrodollars saoudiens des années 1970 et les réseaux internationaux des Frères musulmans. Documentée de manière détaillée par Richard Labévière dans Les Dollars de la terreur (1999), elle s’articule autour d’un holding genevois, la Dar al-Mal al-Islami, associant le prince Mohammed Al-Faisal à Youssef Nada et Ghaleb Himmat, d’une banque offshore, Al-Taqwa, établie à Lugano, aux Bahamas et au Liechtenstein, et d’un réseau d’établissements locaux — Al-Baraka, Faisal Finance — déployé d’Égypte en Afrique du Sud en passant par le Soudan, la Turquie, le Pakistan et l’Algérie. Cette architecture finance les zones d’engagement armé — Afghanistan, Algérie, Bosnie — et nait d’un besoin de faire passer les fonds du traffique d’arme et de drogues qui nourrissent les plans US pour contrer l’URSS. Jusqu’à ce que Al-Taqwa soit gelée par les États-Unis, les Nations unies et la Suisse après les attentats du 11 septembre 2001. Youssef Nada, jamais condamné, meurt en 2012 sans que la justice ait tranché la substance des accusations.

La spécificité de cette finance, du point de vue de la ribā, est qu’elle ne fait même pas l’effort du déguisement contractuel. Son produit central est le certificat d’investissement à rendement promis, fréquemment garanti, offrant aux souscripteurs du Golfe et aux fortunes en exil des rémunérations de l’ordre de 10 à 25 % dans les années 1980 et 1990. Or un rendement promis et garanti n’est pas une muḍāraba : il relève, en droit musulman, de la définition même de la ribā. C’est donc la seule expérience du dossier où la transgression n’est pas dissimulée par la structure juridique mais simplement recouverte par l’étiquette.

Le Pakistan : la dépendance au politique

L’histoire bancaire pakistanaise est une succession de décisions politiques plutôt qu’une émergence de marché. La conversion forcée de l’ensemble du système bancaire à la finance « sans intérêt », décidée par le général Zia-ul-Haq entre 1979 et 1985 sous la supervision de la Federal Shariat Court, se solde par un chaos opérationnel et une murābaḥa imposée comme unique modalité de financement. Les années 1990 marquent un reflux vers des structures hybrides, avant que deux événements ne reconfigurent le paysage : la création de la Meezan Bank en 2002, première banque pleinement islamique du pays, dotée d’un comité Sharīʿa présidé par le mufti Taqi Usmani, et la victoire électorale de la coalition islamiste MMA dans la province du Khyber Pakhtunkhwa la même année, qui conduit le gouvernement provincial à ordonner à la Bank of Khyber, banque publique provinciale, de lancer des guichets islamiques.

Pour l’emprunteur, la ribā effectivement supportée est sans ambiguïté : la murābaḥa et le tawarruq se facturent au taux interbancaire de Karachi (KIBOR) majoré de deux à quatre points, tandis que le « profit » versé aux déposants est calibré sur le même taux de référence. Le taux implicite du crédit islamique pakistanais est donc, pour l’essentiel, le taux d’intérêt pakistanais ; la structure du bilan reproduit celle d’une banque conventionnelle dont le vocabulaire seul a changé. Dans les épisodes de forte inflation — 2008, puis 2022-2023 avec des taux dépassant 25 % —, le rendement réel du déposant devient négatif : le client paie alors sa conformité en pouvoir d’achat, selon une mécanique qui rappelle, en version atténuée, la répression financière iranienne.

Le Qard ḥasan en Iran

L’Iran constitue le cas extrême du dossier. La révolution de 1979 nationalise l’ensemble du système bancaire, et la loi de 1983 sur la banque sans usure interdit la ribā à tout le secteur du jour au lendemain, sans période de transition, sans dualité ni guichets. Une autorité unique, le Haut Conseil de la finance islamique — réunissant le gouverneur de la Banque centrale et des juristes nommés par le Guide suprême —, administre tous les taux, fixe les quotas sectoriels d’allocation du crédit et supervise des banques totalement publiques, réduites à un rôle d’exécution.

Le qard ḥasan (قرض الحسن, « prêt beau / bienveillant ») constitue en Iran le pilier officiel de l’inclusion financière islamique, présenté comme l’instrument par excellence de la solidarité islamique et de la lutte contre la pauvreté. Dans la pratique bancaire iranienne post-1983, il prend deux formes distinctes : le qard ḥasan de dépôt (dépôts à vue sans rémunération, imposés par la loi) et le qard ḥasan de crédit (prêt sans intérêt, frais administratifs plafonnés à 2-4 %).

Le qard ḥasan bancaire s’adresse aux ménages à faible revenu, aux jeunes couples, aux chefs de famille sans emploi, aux veuves, aux handicapés, aux étudiants nécessiteux et aux micro-entrepreneurs du secteur informel. Officiellement, le qard ḥasan est un prêt sans intérêt (lā ribā), seuls des frais administratifs plafonnés à 2-4 % du principal pouvant être prélevés (frais de dossier, assurance-vie emprunteur, frais de gestion). En pratique, le taux effectif global (TEG) réel du qard ḥasan bancaire se situe entre 4 % et 8 % par an, selon la durée et le montant — un taux faible en comparaison du marché parallèle (30-60 %) ou du murābaḥa effectif (20-30 %), mais non nul.

Taux de réussite et d’accès effectif. Les statistiques officielles permettent d’estimer le taux d’approbation formel des dossiers entre 35 % et 45 % selon les années. Ce taux masque de fortes disparités : il atteint 55-60 % pour les prêts « mariage » et « santé », mais tombe à 20-25 % pour les micro-crédits productifs (création d’activité, achat matériel). En volume, le qard ḥasanbancaire représente annuellement 300 à 500 mille milliards de rials (environ 6 à 10 milliards USD au taux officiel), soit moins de 5 % du total des crédits bancaires.

Abû Mûsâ al-Ash’arî (m. 44-52 H / 664-672 EC)

‘Abd Allâh b. Qays — de la tribu yéménite des Banû Ash’ar, branche des Qaḥṭān. Né au Yémen vers la fin du VIe siècle, mort vers 44-52 H / 664-672 EC à La Mecque, enterré à La Mecque.[1]

Grand récitant du Coran (qāriʾ), Compagnon de la première heure, gouverneur de Basra et de Kūfa sous ‘Umar et ‘Uthmān, figure-clé de la transmission coranique en Iraq. Sa lecture prédomina à Basra et fut en concurrence à Kūfa avec celle d’Ibn Mas’ūd. Il possédait sa propre recension (codex), le Lubāb al-Qulūb.[2]


1. Origines yéménites

Abû Mûsā appartenait aux Banū Ash’ar, tribu arabe qaḥṭānite du Yémen. Ibn Sa’d donne sa généalogie complète : عبد الله بن قيس بن سليم بن ضار بن حرب بن عامر بن عتر بن بكر بن عامر بن عذر بن وائل بن ناجية بن الجماهر بن الأشعر remontant à Qaḥṭān.[3] Le Yémen était leur territoire d’origine, dans la région de Ma’rib, Zabīd, Rima’ et les hautes terres yéménites.

Son père, Qays b. Sulaym (ou Qays b. Ḥudhayfa selon les variantes), était un notable ash’arite. Sa mère, Zabyah bint Wahb, embrassa l’islam à Médine et y mourut.

La tribu ash’ar était réputée pour sa connaissance des généalogies qaḥṭānites. Selon la tradition, les Ash’ar comptèrent parmi les premiers Yéménites à répondre à l’appel de Muhammad, par l’intermédiaire des émissaires envoyés au Yémen.


2. Conversion et double hégire

2.1 Conversion à La Mecque

Abû Mûsā embrassa l’islam à La Mecque dans la première période de la prédication (avant l’Hégire), retourna au Yémen dans sa tribu ash’ar, prêcha l’islam parmi eux, puis émigra à Médine avec un groupe de convertis. Wāqidī rejette fermement la tradition, selon lui, Abû Mūsā n’était pas un émigrant d’Abyssinie.[4]

2.2 Le retour au Yémen et la deuxième hégire

Abû Mūsā retourna au Yémen après sa conversion et prêcha l’islam dans sa tribu. Il rassembla plus de cinquante convertis des Ash’ar, dont deux de ses frères — Abū Rihm et Abū ‘Amr (ou Abū Burda) — et prit la mer pour rejoindre Médine.

Selon son propre récit : « J’embrassai l’islam à La Mecque puis retournai au Yémen. Une cinquantaine d’hommes avec moi prirent un bateau. J’étais là avec mes deux frères, Abū Rihm et Abū ‘Amir — j’étais le plus jeune des trois. Notre bateau dériva et nous échoua chez le Négus (Najāshī) en Abyssinie, où Ja’far et ses compagnons séjournaient. De là, nous voyageâmes ensemble vers Médine. »[5]

Lorsqu’ils arrivèrent à Khaybar (7 H / 628), la conquête de l’oasis était achevée. Muhammad leur donna une bonne nouvelle : « Vous aurez la récompense de deux hégires : l’une vers l’Abyssinie, l’autre vers Médine. » Et contre l’usage de ne pas donner de part aux non-combattants, le Prophète leur accorda une part du butin.[6]

L’arrivée des Ash’arites avec Abū Mūsā marqua l’intégration de la première vague yéménite dans la communauté médinoise. Caetani note cet épisode comme la « Venuta degli As’ariti » — un événement suffisamment marquant pour être daté précisément (Rabī’ I, 7 H).[7]


3. Avec le Prophète (628–632)

Abû Mūsā rejoignit Médine après Khaybar. Il fut présent lors de :

  • L’expédition de Dhāt al-Riqā’ (7 H / 628) — expédition contre les tribus de Ghatafān.
  • La conquête de La Mecque (8 H / 630) — il fut nommé parmi ceux envoyés par Muhammad à Awtās (expédition contre les Hawāzin).
  • La bataille de Ḥunayn (8 H / 630).
  • L’expédition de Tabūk (9 H / 630).

3.1 La bataille d’Awtās — la mort d’Abū ‘Āmir

À Awtās, le Prophète envoya Abū ‘Āmir al-Ash’arī (l’oncle d’Abū Mūsā) contre les Hawāzin. Abū ‘Āmir engagea un combat singulier et tua neuf hommes ; le dixième, Salamah b. Sumādir al-Khushmī (turban jaune), le blessa mortellement. Sur son lit de mort, il remit le drapeau à Abū Mūsā : « Prends le drapeau et mon épée, et va trouver le Prophète. » Abū Mūsā combattit jusqu’à la victoire, tua le meurtrier de son oncle, et rapporta l’épée et le cheval d’Abū ‘Āmir au Prophète, qui pria pour le martyr : « Ô Dieu, pardonne à Abū ‘Āmir et place-le parmi les élevés. » Abū Mūsā demanda alors : « Ô Prophète de Dieu, je sais que Dieu a pardonné Abū ‘Āmir — invoque Dieu pour moi. » Le Prophète pria pour lui : « Ô Dieu, pardonne à Abū Mūsā et place-le parmi les plus élevés de ma nation. »[8]

3.2 Une belle voix de psalmodie

Le Prophète avait une grande estime pour sa récitation du Coran. Il dit un jour en l’entendant lire : « Il a reçu une partie du mizmār de la famille de Dāwud » — la mélodie des psaumes de David. Ce hadith célèbre, transmis par Abū Burda ← Abū Mūsā, devint un topos de la piété vocale islamique.[9] Abū ‘Uthmān al-Nahdī, qui priait derrière lui, disait : « Sa voix était plus belle qu’un ṣanj (instrument à cordes) et qu’un mizmār. »[10]

Muhammad lui demanda un jour de réciter devant lui. Abū Mūsā commença ; le Prophète pleura et lui dit de s’arrêter.[11]

3.3 Gouverneur du Yémen sous le Prophète

Vers l’an 10 H (631 EC), Muhammad nomma Abû Mūsā gouverneur du Yémen, conjointement avec Mu’ādh b. Jabal — l’un pour les régions hautes (Mu’ādh à Janad/Zabīd), l’autre pour les basses terres. Abū Mūsā administra les provinces de Ma’rib, Zabīd, Rima’, ‘Adan et la côte.[12] Sa mission incluait l’enseignement du Coran, la perception de la ṣadaqa, et la propagation des lois de l’islam. Il y resta après la mort du Prophète (632), sous le califat d’Abū Bakr.


4. Les guerres de la Ridda au Yémen (632–633)

Après la mort de Muhammad, le Yémen fut secoué par la révolte d’al-Aswad al-‘Ansī, un prophète autoproclamé de la tribu de ‘Ans. al-Aswad s’empara de Ṣan’ā’ et occupa tout le Yémen. Shahr b. Bādhān, le gouverneur perse resté fidèle à Médine, combattit al-Aswad mais tomba martyr.[13]

Mu’ādh b. Jabal, encore à Ṣan’ā’, se replia vers Ma’rib auprès d’Abū Mūsā. Ensemble, ils se rendirent à Ḥaḍramawt pour organiser la contre-offensive. Abū Mūsā, basé à Ma’rib, vit ses terres envahies et dut évacuer précipitamment.[14] Les troupes d’Abū Bakr, sous le commandement de Khālid b. al-Walīd puis de ‘Ikrima et Muhājir b. Abī Umayya, écrasèrent les mouvements ridda yéménites. Abū Mūsā participa à la pacification du Yémen et y resta jusqu’à la fin des guerres d’apostasie.[15]


5. L’Iraq : Basra, la conquête et l’irrigation (638–650)

5.1 Fondation de Basra et premier gouvernorat

En 638 EC (17 H), ‘Umar b. al-Khaṭṭāb fonda Basra comme cité-garnison (miṣr) et nomma Abû Mūsā premier gouverneur. La première mission d’Abū Mūsā fut de se rendre à Basra pour enquêter sur al-Mughīra b. Shu’ba, accusé d’adultère par Abū Bakra et trois autres témoins. ‘Umar lui ordonna de ne pas défaire ses bagages avant d’avoir envoyé Mughīra et les témoins à Médine. Abū Mūsā suivit scrupuleusement ces instructions : il campa trois jours à al-Mirbad sans défaire ses selles, puis expédia Mughīra et les témoins à ‘Umar.[16]

‘Umar divisa Basra en cinq districts et confia à Abû Mūsā l’administration, la justice et le commandement militaire. Abû Mūsā entreprit des travaux d’irrigationmassifs : il creusa deux canaux majeurs reliant Basra au Tigre — le canal d’al-Ubulla et le canal Ma’qil — qui devinrent la base du développement agricole de toute la région de Basra et du Sawād. Des canaux secondaires furent également construits pour l’eau potable. Il construisit aussi la mosquée de Basra (la première en roseau, reconstruite plus tard en brique).[17]

‘Umar institua la politique de mise en valeur des terres incultes : quiconque les cultivait en devenait propriétaire. Cette politique favorisa l’essor agricole du Sawād.

Ziyād b. Abīhi, le futur gouverneur omeyyade d’Iraq, commença sa carrière comme secrétaire d’Abū Mūsā. Quand ‘Umar convoqua Ziyād et le trouva brillant, il dit : « C’est lui que Dieu élèvera de sa condition modeste. »[18]

5.2 Un grand récitant

Abū Mūsā fut l’un des grands récitants du Coran de la première génération. Sa récitation (qirā’a) prédomina à Basra et fut en concurrence directe à Kūfaavec celle d’Ibn Mas’ūd. Al-Aswad disait : « Il y avait deux hommes de savoir à Kūfa : ‘Alī et Abū Mūsā. »[42]

Sha’bī disait : « Le savoir peut être pris de six personnes : ‘Umar, ‘Alī, Ubayy, Ibn Mas’ūd, Zayd et Abū Mūsā. »[40] Ṣafwān b. Sulaym : « Du temps du Prophète, personne ne décidait en matière religieuse sauf ‘Umar, ‘Alī, Mu’ādh et Abū Mūsā. »[41] Selon Al-A’ẓamī, Abū Mūsā figure parmi les sept récitants les plus éminents aux côtés de ‘Uthmān, ‘Alī, Zayd, Ubayy, Abū ad-Dardā’ et Ibn Mas’ūd — liste canonique des qurrā’ de la première génération qui fixa la transmission orale du Coran avant la standardisation ‘Uthmānienne.[52] Al-A’ẓamī le mentionne aussi dans la liste des Compagnons envoyés enseigner le Coran dans les territoires conquis, aux côtés d’Ibn Mas’ūd, Abū Ayyūb, Abū Bakr, Zayd, Abū Hurayra et Ubayy.[53]

5.3 Le codex Lubāb al-Qulūb

Selon Arthur Jeffery, Abū Mūsā possédait une recension personnelle du Coran, appelée Lubāb al-Qulūb (la « Moelle des Cœurs »). Son codex utilisait une graphie particulière — notamment la forme « Ibrāham » au lieu de « Ibrāhīm » (forme plus biblique), que la rime de la sourate 21 forçait dans la vulgate ‘Uthmānienne. Le codex d’Abū Mūsā était similaire à celui d’Ubayy b. Ka’b et circulait à Basra. Jeffery suggère que la première édition du Coran à Basra était « défective » (sans signes de voyelles longues) et qu’elle reçut des sourates tardivement — notamment la sourate 21, intégrée seulement vers 680 EC.[43]

5.4 Enseignement à Basra

À Basra, Abū Mūsā divisait ses étudiants en groupes d’environ 300 pour l’enseignement du Coran. Il tournait dans la mosquée, récitant avec eux sourate après sourate. ‘Umar avait institué ce système de cercles coraniques dans les cités-garnisons : Ibn Mas’ūd à Kūfa, Mu’ādh et Ubāda en Syrie, Abū Mūsā à Basra. Ces structures furent le berceau des écoles de grammaire et de récitation de Basra et Kūfa.[45]

Al-A’ẓamī confirme et précise ce récit : Abū Mūsā séparait ses étudiants en groupes dans la mosquée de Basra, supervisant « près de trois cents » (nearly three hundred). Cette pratique s’inscrivait dans le système mis en place par ‘Umar, qui envoyait les Compagnons dans chaque cité-garnison pour y enseigner le Coran. D’après Al-A’ẓamī, ‘Umar affecta également trois Compagnons à Médine avec un salaire mensuel de quinze dirhams, et ordonna que le Coran soit enseigné par séries faciles de cinq versets.[54]

‘Umar lui-même, quand il voyait Abū Mūsā, lui disait : « Récite pour nous, Abū Mūsā » — et Abū Mūsā lisait devant le calife.[46]

5.5 Conquête du Khūzistān et de la Jazīra (639–650)

Abû Mūsā mena la conquête du Khūzistān (sud-ouest de l’Iran actuel) de 639 à 642. Ses campagnes incluent :

  • Tustar (Shushtar) en 642 — siège difficile où Abû Mūsā se distingua comme commandant militaire. Il traversa le fleuve à l’aube, assiégea la ville. Le dihqān al-Bīrwāz fut vaincu. La ville tomba après qu’un traître eut indiqué un passage souterrain. Les Perses capturés furent envoyés à Médine avec le Hurmuzān.[19]
  • Sūs (Suse) — prise après Tustar.
  • Jundaysābūr — soumission par traité.
  • Naṣībīn (Jazīra) — conquise en 19 H.[20]
  • al-Ruhā’ (Edesse) et Simsāṭ (Samosate) — également soumises par Abū Mūsā.[21]

‘Umar lui ordonna de soutenir ‘Uthmān b. Abī al-‘Ās qui combattait plus à l’est, depuis la base de Tawwaj (Fārs).

Sur le front d’Iṣbahān, Abū Mūsā avança avec l’armée mais dut refluer après l’arrivée des renforts perses sous le commandement de l’Isfandār.[22]

5.6 Correspondance administrative avec ‘Umar

‘Umar entretint une correspondance suivie avec Abû Mūsā sur les questions administratives et judiciaires. Ibn Sa’d et Ṭabarī conservent plusieurs lettres :

  • Lettre sur la justice : « Ne ferme pas ta porte aux gens, ne juge pas sans preuves, et ne laisse aucune affaire sans décision. » Abū Mūsā appliqua à la lettre : « Quand je vins chez lui, ma porte ne fut jamais fermée. »[23]
  • Lettre sur le tribut : ‘Umar imposa à Abū Mūsā de fixer les taxes sur les terres de Basra.[24]
  • Lettre sur le calendrier : ‘Umar consulta Abū Mūsā sur la fixation du début de l’ère islamique (tārīkh).[25]

Cette correspondance est un document fondateur de la jurisprudence islamique primitive, conservée par Ibn Qayyim al-Jawziyya et publiée par Muḥammad Ḥamīd Allāh dans al-Wathā’iq al-Siyāsiyya.[26]

5.7 Gouverneur de Kūfa (première nomination, ~650)

Vers 650 EC, ‘Uthmān transféra temporairement Abû Mūsā au gouvernorat de Kūfa en remplacement de ‘Ammār b. Yāsir, sur la pression des qurrā’ kūfans qui réclamaient un récitant comme gouverneur. Il n’y resta que peu de temps avant que ‘Uthmān ne le remplace par Sa’īd b. al-‘Āṣ, un Quraychite omeyyade.


6. Le conflit avec ‘Uthmān et la crise (653–656)

6.1 La crise de Kūfa et le retour d’Abū Mūsā

En 33 H / 653, le gouverneur Sa’īd b. al-‘Āṣ fit déporter douze qurrā’ à Damas (dont Mālik al-Ashtar), après une rixe dans le Sawād. Les qurrā’ kūfans, furieux, rédigèrent une lettre anonyme à ‘Uthmān, réclamant le retour des déportés. Devant le refus de Sa’īd, les Kūfans repoussèrent le gouverneur et proclamèrent Abū Mūsā al-Ash’arī comme gouverneur. Ce dernier accepta à condition que la ville reste obéissante à ‘Uthmān — un compromis entre les qurrā’ radicaux et le calife.[27]

Mālik al-Ashtar, revenu d’exil, envoya une lettre à ‘Uthmān proposant d’accepter la légitimité du gouvernement d’Abū Mūsā ou de Hudhayfa. ‘Uthmān accepta et confirma Abū Mūsā comme gouverneur de Kūfa.

Hinds analyse cette nomination comme un compromis entre les qurrā’ radicaux et le calife : Abū Mūsā n’accepta de prendre la direction de la prière (ṣalāt) qu’à la condition que l’on y formule l’obéissance à ‘Uthmān — condition qu’al-Ashtar et les déportés durent accepter. Le modus vivendi qui en résulta à Kūfa en 34/654-5 reposait sur une position médiane : le contrôle direct omeyyade était levé, mais une « apparence d’unité islamique » (a semblance of Islamic unity) était préservée.[56] Hinds souligne que des chefs de clans modérés, comme Jarīr b. ‘Abd Allāh al-Bajalī, ne quittèrent la ville qu’après qu’Abū Mūsā eut pris le contrôle, rassurés par la stabilité qu’il garantissait.

6.2 Le conflit des lectures

Les lectures concurrentes d’Ibn Mas’ūd et d’Abū Mūsā à Kūfa — récitées dans deux quartiers différents de la ville — furent l’une des causes de l’intervention de Ḥudhayfa b. al-Yamān, qui alerta ‘Uthmān : « Ô Commandeur des croyants, sauve cette nation avant qu’elle ne diverge sur le Livre ! » Ce cri déclencha la recension ‘Uthmānienne (652) et la standardisation du Coran.[44]

Abū Mūsā accepta la recension ‘Uthmānienne — contrairement à Ibn Mas’ūd — et remit son codex. Les qurrā’ de Basra suivirent docilement ; ceux de Kūfa résistèrent par la voix d’Ibn Mas’ūd.

Al-A’ẓamī relate un épisode concret de la mise en œuvre de la recension au domicile même d’Abū Mūsā. D’après le témoignage d’‘A’la’ b. Hakam al-Kilābī, ce dernier entra chez Abū Mūsā et le trouva en compagnie de Ḥudhayfa b. al-Yamān et ‘Abd Allāh b. Mas’ūd à l’étage. Ils étaient réunis autour d’un muṣḥafenvoyé par ‘Uthmān, avec ordre de corriger leurs propres copies pour les conformer à la sienne. Abū Mūsā leur dit : « Ce que vous trouverez dans mon muṣḥaf qui est en plus [par rapport à celui de ‘Uthmān], supprimez-le ; et ce que vous y trouverez qui manque, écrivez-le. »[55] Cet épisode montre qu’Abū Mūsā appliqua la recension sans résistance, ajustant même personnellement son codex, contrairement à la posture plus intransigeante d’Ibn Mas’ūd.

6.3 Position ambiguë face à l’opposition

Abū Mūsā tenta de maintenir la neutralité de Kūfa dans la montée des tensions contre ‘Uthmān. Il refusa de participer au blocus de Médine et prêcha la modération. Mais les qurrā’ les plus radicaux, menés par al-Ashtar, le dépassèrent et, après l’assassinat de ‘Uthmān (656), se rallièrent à ‘Alī.


7. La Fitna : ‘Alī, l’arbitrage et la fin

7.1 L’opposition à ‘Alī

Lorsque ‘Alī b. Abī Ṭālib arriva à Kūfa en 656 cherchant des soutiens contre Talḥa, al-Zubayr et ‘Ā’isha (bataille du Chameau), Abū Mūsā — alors gouverneur de Kūfa par nomination d’’Uthmān — exhorta les Kūfans à ne pas soutenir ‘Alī. Il justifia sa position par la nécessité d’éviter l’effusion de sang entre musulmans.[28]

Mais les Kūfans soutinrent massivement ‘Alī. Abū Mūsā se retrouva isolé. Mālik al-Ashtar fit prendre le palais du gouvernement et chassa Abū Mūsā de Kūfa — celui-ci partit pacifiquement, demandant un jour pour préparer son départ. ‘Alī le destitua de son gouvernorat et le remplaça par Qarẓa b. Ka’b al-Anṣārī.[29]

Ibn ‘Abbās accusa plus tard Abū Mūsā d’avoir refusé de lui donner le titre de commandeur des croyants et de l’avoir traité en simple égal. Abū Mūsā répondit : « L’émirat est ce pourquoi on donne des ordres ; la royauté est ce qui se conquiert. »[30] Al-Ḥasan b. ‘Alī défendit Abū Mūsā contre ses détracteurs : « Qui d’autre devait-il suivre, après l’assassinat de ‘Uthmān ? »[31]

7.2 L’arbitrage de Ṣiffīn (657) ⭐

Après la bataille de Ṣiffīn (657), face à la révolte des qurrā’ dans son propre camp, ‘Alī accepta l’arbitrage proposé par Mu’āwiya. Les qurrā’ kūfans insistèrent pour choisir l’arbitre : ils nommèrent Abū Mūsā — rejetant Mālik al-Ashtar et ‘Abd Allāh b. ‘Abbās proposés par ‘Alī, qu’ils jugeaient trop partisans. Abū Mūsā, qui s’était retiré dans le désert pour éviter la Fitna, fut rappelé contre son gré. En apprenant sa nomination, il dit : « Nous sommes à Dieu et à Lui nous retournons. »[32]

Abū Mūsā siégea face à ‘Amr b. al-‘Āṣ (arbitre de Mu’āwiya). L’arbitrage, tenu à Dūmat al-Jandal (ou Adhruḥ selon certaines sources), est l’épisode le plus controversé de sa carrière.

Première rencontre à Dūmat al-Jandal : 400 hommes de chaque camp. ‘Amr, rusé, traita Abū Mūsā avec déférence — le faisant passer devant lui à la prière et dans les discours. Il gagna sa confiance. ‘Amr proposa : « Que chacun de nous désinvestisse l’autre et mette l’affaire en shūrā. » Abū Mūsā accepta. Mais ‘Amr ajouta : « Si c’est moi qui te désinvestis, ou toi qui me désinvestis ? » Abū Mūsā refusa que ce soit ‘Amr qui le désinvestisse. Finalement, ‘Amr lui fit promettre de destituer les deux.[33]

Seconde rencontre à Adhruḥ : ‘Amr s’arrangea pour qu’Abū Mūsā parle le premier. Ibn ‘Abbās supplia Abū Mūsā : « Malheur à toi ! Il t’a dupé. Fais-le parler d’abord. » Mais Abū Mūsā, confiant, refusa : « Nous sommes d’accord, il n’y a pas de divergence entre nous. » Il monta à la tribune, proclama la destitution des deux, puis descendit. ‘Amr monta alors et déclara : « J’entérine la destitution d’’Alī, et je maintiens Mu’āwiya. »[34]

Abū Mūsā, trahi, s’écria : « Que voilà l’exemple de ‘Amr, comme le chien qui halète qu’on le charge ou qu’on le laisse ! » Il se retira à La Mecque, poursuivi par les malédictions d’Ibn ‘Abbās : « Que Dieu maudisse l’avis d’Abū Mūsā ! »[35] Les Khawārij, furieux de l’arbitrage, firent sécession.

Sa propre épitaphe politique : « J’aurais dû frapper ‘Amr de mon épée plutôt que de le frapper de mon fouet. »[36]

Évaluation historique : les sources sunnites blâment l’arbitrage comme une erreur politique de ‘Alī et une trahison de ‘Amr ; les sources shī’ites fustigent Abū Mūsā comme naïf ou traître. L’historiographie moderne (Madelung, Hinds) voit dans l’arbitrage une défaite stratégique pour ‘Alī et l’apogée de la crise. Hinds précise que les Kūfans, à l’exception des shī’a, insistèrent pour qu’Abū Mūsā — « le représentant de l’état de choses à Kūfa avant l’arrivée de ‘Alī » (the representative of the state of affairs at Kufa before ‘Ali’s arrival) — soit l’arbitre. Ce choix manifestait le refus des Kūfans de laisser ‘Alī nommer un partisan trop proche : ils voulaient que l’arbitre les représente, eux et leur modus vivendi antérieur à la Fitna.[57] Abū Mūsā apparaît ainsi comme un homme de compromis dépassé par les forces qu’il ne maîtrisait pas.

7.3 Visite à Mu’āwiya et fin de vie

Après l’arbitrage, Abū Mūsā se retira à La Mecque. Il se rendit plus tard chez Mu’āwiya à Damas. Refusant d’abord de le saluer comme calife — il dit simplement « Salut à toi, émir » — Mu’āwiya rit. Mais conseillé par Ibn Ḥaḍāḥ al-Ash’arī (« Le sultan rit comme un enfant et frappe comme un lion »), il finit par lui prêter allégeance. Mu’āwiya lui dit : « Par ma vie, je n’attendais que cela de toi. »[37]

7.4 Mort

Abū Mūsā mourut à La Mecque (selon la majorité des sources) ou à Kūfa (selon certaines). Les dates varient : 44 H / 664 EC (la plus fréquente), 50 H / 670 ECou 52 H / 672 EC. Il fut enterré à La Mecque.[38] Ziyād b. Abīhi, son ancien secrétaire devenu gouverneur d’Iraq, légua être enterré près d’Abū Mūsā à Kūfa, preuve de l’affection persistante que lui vouaient ses anciens subordonnés.[39]


8. Transmission du hadith

Abū Mūsā transmit 360 hadiths du Prophète.[47] Il était également reconnu pour sa connaissance des mots rares du hadith (gharīb al-ḥadīth) ; Wāqidī le cite comme source lexicographique dans son édition d’al-Maghāzī.[47bis] Parmi ceux qui rapportèrent de lui :

  • De sa génération : ‘Umar, ‘Alī, Ibn Mas’ūd.
  • De la génération suivante : Sa’īd b. al-Musayyib, al-Aswad b. Yazīd, Abū Wā’il, ‘Abd al-Raḥmān al-Sulamī, Rib’ī b. Ḥirāsh, Abū ‘Uthmān al-Nahdī, Anas b. Mālik, al-Ḥasan al-Baṣrī, ‘Alqama b. Qays.
  • Ses propres enfants : Abū Burda (son fils principal, transmetteur de nombreux hadiths de lui), sa femme Umm ‘Abdallāh.

Hadiths célèbres transmis par Abū Mūsā :

  • Le hadith du mizmār : « Il a reçu une partie de la mélodie de la famille de Dāwud »[9]
  • Le hadith des deux jardins (pour chaque croyant pieux)
  • Le hadith de la double hégire (le récit de sa propre conversion)[5]
  • Le hadith de l’intercession
  • Le hadith « Mettez Abū Bakr à la tête de la prière » (maladie du Prophète)[48]
  • Le hadith du prophète malade visité par Ibn Mas’ūd[49]

9. Sa descendance

Abū Mūsā épousa Umm Kulthūm bint al-Faḍl, qui avait été la femme d’al-Ḥasan b. ‘Alī. Elle lui donna Mūsā b. Abī Mūsā et deux autres enfants.[50]

Son principal héritier scientifique fut son fils Abū Burda b. Abī Mūsā al-Ash’arī, transmetteur de hadiths et juge à Kūfa. De nombreux récits sur Abū Mūsā ne nous sont connus que par la chaîne أبو بردة عن أبيه (Abū Burda ← son père).[51]

Une famille de savants ash’arites perpétua son nom à Basra et Kūfa, notamment les descendants de ‘Abd al-Raḥmān b. ‘Abd Allāh b. Qays al-Ash’arī et Ibn Ḍaḥāḍ al-Ash’arī, qui conseilla Abū Mūsā lors de sa visite à Mu’āwiya.


10. Héritage et évaluation historique

10.1 Le gouverneur bâtisseur

Abū Mūsā laisse l’image d’un administrateur compétent : il fonda Basra sur des bases solides, creusa des canaux (al-Ubulla, Ma’qil) qui nourrirent la région pendant des siècles, gouverna avec justice et initia les systèmes d’irrigation du Sawād. Sa correspondance avec ‘Umar est un document fondateur de la jurisprudence islamique. Ziyād b. Abīhi, son ancien secrétaire, devint le maître de l’Iraq omeyyade.

10.2 Le récitant

Comme qāri’, il est l’une des autorités de la transmission coranique en Iraq. Sa lecture, bien que supplantée par la vulgate ‘Uthmānienne, marqua l’école de Basra et laissa des traces dans la tradition grammaticale et exégétique. Sa belle voix (mizmār) est entrée dans la légende pieuse.

10.3 L’homme de la Fitna

Son rôle dans la Première Fitna est contrasté : modérateur à Kūfa, il tenta d’éviter la guerre civile mais fut balayé par les événements. L’arbitrage de Ṣiffīn, dont il fut l’instrument involontaire, ternit son image — les shī’a le considèrent comme traître à ‘Alī ; les sunnites l’excusent comme naïf mais bien intentionné. L’historiographie moderne (Madelung, Hinds) le juge comme un homme de compromis écrasé par des forces qu’il ne maîtrisait pas.

10.4 Le Yéménite en Iraq

Sa trajectoire — du Yémen à l’Abyssinie, à Médine, puis Basra et Kūfa — illustre la diaspora yéménite des qurrā’ en Iraq. Les tribus yéménites (Ash’ar, Nakha’, Kinda, Hamdān) formèrent un bloc important dans les cités-garnisons et fournirent une part significative des récitants et des opposants au pouvoir omeyyade.

Abū Mūsā est la figure emblématique de ce bloc yéménite en Iraq : arrivé à Médine avec une cinquantaine d’Ash’arites, il gouverna les deux grandes cités-garnisons, y implanta l’enseignement coranique, et — malgré sa naïveté politique fatale — laissa le souvenir d’un homme pieux, juste et d’une voix inoubliable.


Notes de bas de page

[1]: Mort et enterrement — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1526 (généalogie complète) ; Balādhurī, Ansāb, p. 253 (mort en 42 ou 44 H) ; Caetani, Annali, p. 130722 (mort entre 44 et 53 H).

[2]: Codex Lubāb al-Qulūb — Jeffery, Arthur, Materials for the History of the Text of the Qur’an, pp. 223–230.

[3]: Généalogie complète — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1526 ; Balādhurī, Ansāb, p. 253 (variante : عبد الله بن قيس بن سالم بن حضار بن حرب بن عامر بن عتر بن بكر بن عامر بن عذر بن وائل بن ناجية بن ماهر بن الأشعر).

[4]: Débat sur la hijra abyssinienne — Balādhurī, Ansāb, p. 253 (Wāqidī rejette la hijra abyssinienne) ; Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1527. La tradition B est confirmée par le récit personnel d’Abū Mūsā.

[5]: Récit de la double hégire — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1527–1528 (récit complet de la traversée et de l’arrivée à Khaybar).

[6]: Récompense des deux hégires — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1528. Le Prophète leur dit : « لَكُمْ أَجْرُ هِجْرَتَيْنِ » (vous aurez la récompense de deux hégires).

[7]: Venuta degli As’ariti — Caetani, Annali, p. 767574 (§ 51), p. 773012.

[8]: Bataille d’Awtās — Wāqidī, Maghāzī, PAGES 810, 916 (kraken OCR : Abū ‘Āmir tue 9 hommes, remet le drapeau, Abū Mūsā tue le meurtrier, le Prophète prie pour les deux) ; Balādhurī, Ansāb, pp. 417, 845.

[9]: Hadith du mizmār — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1529 ; Bukhārī, Ṣaḥīḥ (hadith de la belle voix). Le Prophète : « لَقَدْ أُوتِيَ هَذَا مِنْ مَزَامِيرِ آلِ دَاوُدَ ».

[10]: Voix d’Abū Mūsā — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1529 (Abū ‘Uthmān al-Nahdī) : « فَلَوْ قُلْتُ إِنِّي لَمْ أَسْمَعْ صَوْتَ صَنْجٍ قَطُّ وَلَا مِزْمَارٍ قَطُّ كَانَ أَحْسَنَ مِنْهُ ».

[11]: Le Prophète pleure en l’écoutant — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1529 ; Balādhurī, Ansāb, p. 1001 (via Abū Burda).

[12]: Gouvernorat du Yémen — Balādhurī, Ansāb, p. 961 (Abū Mūsā sur Zabīd, Rima’, ‘Adan et la côte ; Mu’ādh sur Janad) ; Ṭabarī, Tārīkh, p. 3113 (an 10 H) ; Caetani, Annali, pp. 768103 (§ 13), 784698–787215.

[13]: Révolte d’al-Aswad al-‘Ansī — Ṭabarī, Tārīkh, p. 3004 (Ridda au Yémen).

[14]: Abū Mūsā évacue Ma’rib — Caetani, Annali, p. 801660 ; Ṭabarī, Tārīkh, p. 2916.

[15]: Pacification du Yémen — Ṭabarī, Tārīkh, p. 3004 ; Balādhurī, Ansāb, p. 961.

[16]: Affaire Mughīra — Balādhurī, Ansāb, pp. 543, 907 (récit des trois jours à al-Mirbad) ; Ṭabarī, Tārīkh, p. 3388.

[17]: Mosquée de Basra — Caetani, Annali, p. 85504 (abū Mūsā al-As’arī costruì la moschea) ; Caetani, p. 410996 (Masjid abī Mūsā).

[18]: Ziyād b. Abīhi — Balādhurī, Ansāb, p. 2316 (Ziyād secrétaire d’Abū Mūsā ; ‘Umar : « هَذَا مَنْ يَرْفَعُ اللَّهُ بِهِ خَسِيسَةَ أَهْلِهِ »).

[19]: Conquête de Tustar — Ṭabarī, Tārīkh, pp. 3408–3409 ; Caetani, Annali, pp. 255904, 256132, 382059.

[20]: Naṣībīn — Ṭabarī, Tārīkh, p. 3371 ; Caetani, Annali, p. 283131.

[21]: al-Ruhā’ et Simsāṭ — Caetani, Annali, p. 285064.

[22]: Campagne d’Iṣbahān — Ṭabarī, Tārīkh, pp. 3501–3504.

[23]: Lettre sur la justice — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1533 (texte de la lettre et application par Abū Mūsā).

[24]: Lettre sur le tribut — Caetani, Annali, pp. 542437, 546346.

[25]: Lettre sur le calendrier — Ṭabarī, Tārīkh, p. 2410.

[26]: Correspondance ‘Umar ↔ Abū Mūsā — Ḥamīd Allāh, Muḥammad, al-Wathā’iq al-Siyāsiyya.

[27]: Crise de Kūfa — Ṭabarī, Tārīkh, p. 3650 ; Balādhurī, Ansāb, pp. 1212–1217.

[28]: Abū Mūsā exhorte les Kūfans — Balādhurī, Ansāb, p. 1229.

[29]: Destitution par ‘Alī — Balādhurī, Ansāb, pp. 1229–1230 (lettre d’’Alī : « أما بعد فإنك ضعيف »). Ṭabarī, Tārīkh, p. 3798.

[30]: L’émirat et la royauté — Balādhurī, Ansāb, p. 1212 (poème : « أُبَايِعُ غَيْرَ مُكْتَتَمٍ عَلِيًّا وَلَا أَخْثَى أَمِيرِيَ الْأَشْعَرِيَّا »).

[31]: Al-Ḥasan défend Abū Mūsā — Balādhurī, Ansāb, p. 1214.

[32]: Rappel d’Abū Mūsā pour l’arbitrage — Balādhurī, Ansāb, p. 1305. Sa réaction : « إِنَّا لِلَّهِ وَإِنَّا إِلَيْهِ رَاجِعُونَ ».

[33]: Première rencontre à Dūmat al-Jandal — Balādhurī, Ansāb, pp. 1316–1321 ; Ṭabarī, Tārīkh, pp. 3960–3970.

[34]: Seconde rencontre à Adhruḥ — Balādhurī, Ansāb, pp. 1322–1323 (récit complet de la duperie) ; Ṭabarī, Tārīkh, pp. 3972–3973.

[35]: Ibn ‘Abbās maudit Abū Mūsā — Balādhurī, Ansāb, p. 1323 ; Ṭabarī, Tārīkh, p. 3973.

[36]: Regret d’Abū Mūsā — Ṭabarī, Tārīkh, p. 3973 : « مَا نَدِمْتُ عَلَى ضَرْبِ عَمْرٍو بِالسَّوْطِ إِلَّا أَلَّا أَكُونَ ضَرَبْتُهُ بِالسَّيْفِ ».

[37]: Visite à Mu’āwiya — Balādhurī, Ansāb, pp. 2168–2172 (refus de le saluer comme calife, puis allégeance) ; Caetani, Annali, p. 749835.

[38]: Mort — Balādhurī, Ansāb, p. 253 (44 H) ; Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1527 ; Caetani, Annali, p. 130722.

[39]: Ziyād enterré près d’Abū Mūsā — Balādhurī, Ansāb, p. 2407.

[40]: Six savants — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 797. Sha’bī : « أَخَذَ الْعِلْمَ سِتَّةٌ : عُمَرُ وَعَلِيٌّ وَأُبَيٌّ وَابْنُ مَسْعُودٍ وَزَيْدٌ وَأَبُو مُوسَى ».

[41]: Quatre autorités — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 797. Ṣafwān b. Sulaym.

[42]: Deux hommes de savoir — Balādhurī, Ansāb, p. 5067.

[43]: Codex d’Abū Mūsā — Jeffery, Arthur, Materials for the History of the Text of the Qur’an, pp. 223–230. Archive : https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.76212/page/n223/mode/2up

[44]: Conflit des lectures — Ṭabarī, Tārīkh ; Balādhurī, Ansāb.

[45]: Enseignement à Basra — Balādhurī, Ansāb, p. 162 (Abū Mūsā tourne dans la mosquée avec les étudiants).

[46]: ‘Umar demande à Abū Mūsā de réciter — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 1530 (« دَكُّونَا يَا أَبَا مُوسَى »).

[47]: 360 hadiths — chiffre donné par la tradition biographique (Dhahabī, Ibn Hajar).

[47bis]: Lexicographie — Wāqidī, Maghāzī, PAGE 401 (note savante citant « ما ذكر أبو موسى في كتابه الغريب » — son ouvrage al-Gharīb fī Gharīb al-Ḥadīth sur les mots rares).

[48]: Hadith « Mettez Abū Bakr » — Balādhurī, Ansāb, pp. 1001–1002 (via Abū Burda ← Abū Mūsā).

[49]: Hadith du prophète malade — Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, p. 679.

[50]: Mariage avec Umm Kulthūm — Balādhurī, Ansāb, p. 1722.

[51]: Abū Burda — transmetteur principal des hadiths d’Abū Mūsā ; cité dans Ibn Sa’d, Ṭabaqāt, pp. 1529–1536 ; Balādhurī, Ansāb, p. 1001.

[52]: Al-A’ẓamī mentionne Abū Mūsā parmi les sept récitants distingués : « ‘Uthman, ‘Ali, Zaid, Ubayy, Abu Musa al-Ash’ari, Abu ad-Darda’, and Ibn Mas’ud » — Al-A’ẓamī, Muṣṭafā, The History of the Qur’anic Text, UK Islamic Academy, Leicester, 2003, p. 209 (p. 9484 du fichier extrait).

[53]: Al-A’ẓamī, liste des Compagnons envoyés enseigner le Coran : « Ibn Mas’ud, Abu Ayyub, Abu Bakr as-Siddiq, Abu Zaid, Abu Musa al-Ash’ari, Abu Huraira, Ubayy » — ibid., p. 83 (p. 3702 du fichier extrait).

[54]: Al-A’ẓamī, sur l’enseignement à Basra : « Abu Musa al-Ash’ari separated his students into groups in the Basra Masjid, supervising nearly three hundred » — ibid., pp. 105–106 (p. 4853 du fichier extrait). Le salaire de quinze dirhams et l’enseignement par séries de cinq versets sont mentionnés à la même page.

[55]: Al-A’ẓamī, témoignage d’‘A’la’ b. Hakam al-Kilābī sur la correction des muṣḥafs chez Abū Mūsā : « Entering the house of Abu Musa al-Ash’ari, I discovered in the company of Hudhaifa bin al-Yaman and ‘Abdullah Mas’ud on the top floor… They were gathered around a Mushaf sent by ‘Uthman, accompanied by an order to correct the copies in accordance with his. Abu Musa told them, “Whatever you find in my Mushaf that is additional [to ‘Uthman’s], remove it, and whatever you find missing, write it down” » — ibid., p. 118 (p. 5322 du fichier extrait).

[56]: Hinds, Martin, Kufan Political Alignments and Their Background in the Mid-Seventh Century A.D., IJMES 2 (1971), pp. 346–367. Sur la nomination d’Abū Mūsā comme gouverneur de Kūfa par les Kūfans : « The Kufans then chose Abu Musa al-Ash’ari as their governor » (p. 356). Sur le compromis de l’obéissance à ‘Uthmān : « Abu Musa, when requested by al-Ashtar to take charge of the ṣalāt, stipulated the expression of obedience to ‘Uthman » (p. 360). Le modus vivendiet la stabilité retrouvée sont décrits p. 361.

[57]: Hinds, sur le choix d’Abū Mūsā comme arbitre : « all the Kufans save the Shi’a wanted the arbiter to represent them; the latter prevailed in their insistence that Abu Musa (i.e. the representative of the state of affairs at Kufa before ‘Ali’s arrival) should be named as arbiter » — ibid., p. 363.


Bibliographie

Traditionelle

  • Ibn Sa’d — al-Ṭabaqāt al-Kabīr, Beyrouth : Dār Ṣādir.
  • Ṭabarī — Tārīkh al-Rusul wa-l-Mulūk, Le Caire : Dār al-Ma’ārif.
  • Balādhurī — Ansāb al-Ashrāf, Le Caire / Beyrouth : Dār al-Ma’ārif / Mu’assasat al-Ma’ārif.
  • Wāqidī — al-Maghāzī, éd. Marsden Jones, Oxford University Press, 1966.
  • Ibn Qayyim al-Jawziyya — correspondance ‘Umar ↔ Abū Mūsā.

Académique

  • Al-A’ẓamī, Muṣṭafā — The History of the Qur’anic Text: From Revelation to Compilation — A Comparative Study with the Old and New Testaments, UK Islamic Academy, Leicester, 2003.
  • Jeffery, Arthur — Materials for the History of the Text of the Qur’an, Leyde, 1937.
  • Madelung, Wilferd — The Succession to Muhammad, Cambridge University Press, 1997.
  • Hinds, Martin — Kufan Political Alignments and Their Background in the Mid-Seventh Century A.D., IJMES 2 (1971), pp. 346–367.
  • Shaban, M. A. — Islamic History: A New Interpretation, vol. 1, Cambridge, 1971.
  • Ḥamīd Allāh, Muḥammad — al-Wathā’iq al-Siyāsiyya li-l-‘Ahd al-Nabawī wa-l-Khilāfa al-Rāshida.
  • Caetani, Leone — Annali dell’Islam, Milan : Hoepli, 1905–1926.

‘Abd Allâh b. Mas’ûd

‘Abd Allâh ibn Mas’ûd, Abū ‘Abd al-Raḥmān — ‘Abd Allāh b. Mas’ūd b. Ghāfil b. Ḥabīb b. Shamkh b. Fār b. Makhzūm b. Ṣāhila b. Kāhil b. al-Ḥārith b. Tamīm b. Sa’d b. Hudhayl, de la tribu des Banū Hudhayl. Sa mère est Umm ‘Abd bint ‘Abd Wadd, elle-même Compagne. Client (ḥalīf) des Banū Zuhra par alliance. Né vers 594 EC à La Mecque, mort en 32 H / 653 à Médine, enterré à al-Baqī’.[1]

Gardien de troupeaux dans sa jeunesse. Premier Compagnon à réciter le Coran à haute voix à La Mecque devant les Quraysh. Serviteur intime du Prophète, détenteur de 70+ sourates apprises, référence de l’école coranique de Kūfa, trésorier et juge. Sa descendance y perpétua sa science et sa charge de juge.


1. Origines et enfance à La Mecque

‘Abd Allāh naquit à La Mecque, rattaché par alliance aux Banū Zuhra (son père, cavalier de Hudhayl recherché pour un meurtre préislamique, s’était réfugié sous la protection de ‘Abd b. al-Ḥārith des Zuhra).[1]

Il grandit pauvre. Avant sa conversion, il gardait les troupeaux d’‘Uqba b. Abī Mu’ayṭ, un notable quraychite. Il subissait les moqueries des enfants qui l’appelaient « fils de la mère d’un esclave » (ibn umm ‘abd). C’est auprès de ce troupeau qu’eut lieu sa rencontre fondatrice avec le Prophète.[2]


2. La conversion : le lait jaillissant de la brebis

Alors qu’il gardait les chèvres d’Uqba, Muhammad et Abū Bakr, fuyant les persécutions, passèrent près de lui et lui demandèrent du lait. ‘Abd Allāh refusa : « Je suis dépositaire (mu’taman), je ne vous abreuverai pas. » Le Prophète lui demanda alors s’il avait une brebis n’ayant pas porté de mâle. ‘Abd Allāh lui amena une bête. Le Prophète caressa la mamelle et invoqua Dieu : le lait jaillit, remplit une pierre creuse que rapporta Abū Bakr ; ils burent, puis le Prophète dit à la mamelle : « Rassemble-toi », et elle se rétracta. ‘Abd Allāh dit alors : « Enseigne-moi de ces paroles. » Muhammad lui posa la main sur la tête : « Tu es un garçon instruit (ghulām mu’allam). »[3]

Il embrassa l’islam avant que le Prophète n’entre dans la maison d’al-Arqam, ce qui le place parmi les tout premiers convertis — 6e selon Ibn al-Athīr, 19e selon la liste d’Ibn Isḥāq (via Abū Bakr).[4]


3. Le serviteur du Prophète à La Mecque

Converti, ‘Abd Allāh se mit au service exclusif de Muhammad. Il devint son domestique personnel, son ombre :

  • Il portait ses sandales et le précédait avec le bâton ; quand le Prophète s’asseyait, il glissait les sandales dans ses manches et posait le bâton.[5]
  • Il le cachait de son corps quand il se baignait, le réveillait quand il dormait, l’habillait, marchait devant lui jusqu’à la porte de la chambre.[6]
  • Le Prophète lui dit : « Tu as la permission de lever le rideau et d’entendre mon secret (idhnuka an tarfa’a al-ḥijāb wa tasma’a siwādī). »[7]
  • Abū Mūsā al-Ash’arī, le voyant entrer et sortir librement chez le Prophète avec sa mère, dit : « Je ne voyais Ibn Mas’ūd que comme un membre de la famille » ; et plus tard : « Il est le plus proche du Prophète en conduite et en caractère. »[8]

Il était, selon un mot consacré, « le dépositaire du secret du Prophète, son compagnon d’oreiller, de siwāk, de sandales et d’eau pure » — le gardien de son intimité.[9]

3.1 La récitation publique à la Ka’ba (Passage capital)

Un jour, les Compagnons, peu nombreux et opprimés, tinrent conseil : « Par Dieu, les Quraysh n’ont jamais entendu ce Coran récité ouvertement. Qui d’entre nous le leur fera entendre ? » ‘Abd Allāh se porta volontaire. « Nous craignons pour toi, dirent-ils ; il faut un homme de clan puissant. » Il répondit : « Laissez-moi, Dieu me protégera. »[10]

Il vint au Maqām (la station d’Abraham) en pleine matinée, alors que les Quraysh étaient dans leurs assemblées, et récita à voix haute Sourate al-Raḥmān (الرحمن, LV) : al-Raḥmān, ‘allama al-Qur’ān, khalaqa al-insān, ‘allamahu al-bayān… Les Quraysh, stupéfaits, se demandèrent ce que récitait « Ibn Umm ‘Abd ». Ils se levèrent, se jetèrent sur lui et le frappèrent au visage. ‘Abd Allāh continua sa récitationjusqu’au bout. Il revint vers les Compagnons, le visage marqué. Ils lui dirent : « Voilà ce que nous craignions ! » Il répondit : « Les ennemis de Dieu n’ont jamais été plus misérables qu’en cet instant. Voulez-vous que j’aille demain recommencer ? » — « Non, cela suffit ; tu leur as fait entendre ce qu’ils détestent. »[10]

Chaîne de transmission de ce récit dans Ṭabarī : Ibn Ḥumayd → Salama → Ibn Isḥāq → Yaḥyā b. ‘Urwa b. al-Zubayr ← son père ‘Urwa. Caetani (§259) le cite avec les sources : Ṭabarī I/1188-1189 (= notre p. 2357), Hišām/202-203, et ‘Athīr II/269.[11]

3.2 L’apprentissage du Coran de la bouche du Prophète

‘Abd Allāh apprit directement de la bouche de Muhammad « 70 sourates et quelques » (biḍ’ wa-sab’īna sūra). Il fit partie de la dernière révision coranique : l’année de la mort du Prophète, celui-ci révisa le Coran avec Jibrīl deux fois ; ‘Abd Allāh y assista, témoin des versets abrogés et abrogeants. Il disait : « Aucune sourate n’a été révélée sans que je sache où et pourquoi. »[12]

Le Prophète lui-même lui demanda un jour de réciter devant lui. ‘Abd Allāh objecta : « C’est à toi qu’il a été révélé ! » — « J’aime l’entendre d’un autre. » Il récita le début de Sourate al-Nisā’ jusqu’à ce que le Prophète pleure et lui dise de s’arrêter.[13]

Le hadith prophétique établit son rang : « Prenez le Coran de quatre personnes : ‘Abd Allāh b. Mas’ūd, Sālim (l’affranchi d’Abū Ḥudhayfa), Ubayy b. Ka’b et Mu’ādh b. Jabal. »[14] Et ‘Umar transmit la parole du Prophète : « Que celui qui veut lire le Coran frais comme il a été révélé le lise selon la lecture d’Ibn Umm ‘Abd. »[15]


4. Les deux émigrations en Abyssinie (~616)

Pour échapper aux persécutions, ‘Abd Allāh émigra deux fois en Abyssinie — la première et la seconde hijra — selon la majorité des sources (Abū Ma’shar, Wāqidī). Ibn Isḥāq ne le mentionne que dans la première, ou inversement selon les transmissions. Il est listé deux fois par Caetani (1er et 2e groupe), accompagné de son frère ‘Utba.[16]

Revenu à La Mecque sur une fausse nouvelle (selon Caetani), il repartit en Abyssinie.[17] Fait remarquable : lors d’un retour à La Mecque, il y entra sans protection (bi-ghayri jiwār), l’un des rares à oser cet acte de foi nue, puis repartit pour l’Abyssinie.[18]


5. Médine — les batailles et la fraternité (622-632)

À l’arrivée à Médine, il logea d’abord chez Sa’d b. Khaythama ou Mu’ādh b. Jabal selon les versions. Le Prophète traça pour lui une parcelle près de la mosquée.[19] Le pacte de fraternité (mu’ākhāt) le lia soit à al-Zubayr b. al-‘Awwām (version Balādhurī), soit à Mu’ādh b. Jabal(version Ibn Sa’d), selon les séries.[20]

Il participa à toutes les batailles avec le Prophète.

5.1 Badr — la mort d’Abū Jahl

À Badr, ‘Abd Allāh fut envoyé en éclaireur avec ‘Ammār b. Yāsir, tous deux tournant autour du camp adverse.[21] Sur le champ de bataille, les deux fils d’Afra’ (Mu’ādh b. ‘Amr et Mu’āwwidh b. ‘Afra’) mirent Abū Jahl à terre, le frappant aux jambes. Arrivé sur place et voyant Abū Jahl à l’agonie, ‘Abd Allāh b. Mas’ūd posa le pied sur son cou et lui trancha la tête. Abū Jahl, râlant, lui dit : « Tu n’es pas le premier esclave à tuer son maître ! » ‘Abd Allāh l’identifia formellement par un grain de beauté noir à l’intérieur de la cuisse droite, que le Prophète lui avait décrit. Il prit son épée — montée d’argent — qui resta chez lui. Le Prophète se réjouit de cette mort et laissa l’épée à ‘Abd Allāh.[22]

5.2 Uhud — la fermeté

À Uhud, quand les rangs des musulmans se brisèrent et que beaucoup s’enfuirent, ‘Abd Allāh fut de ceux qui tinrent ferme auprès du Prophète. Il racontait : « Je ne voyais pas qu’un seul des Compagnons… » (le texte est lacunaire, mais le contexte atteste sa présence inébranlable).[23]

Il participa aussi à Khandaq, Hunayn (où il s’écria « Ô gens de la sourate al-Baqara ! » pour rallier les troupes[24]) et tous les autres combats. Il rendit visite au Prophète lors de sa maladie finale, posant la main sur lui ; le Prophète lui dit que la souffrance du croyant expie ses péchés.[25]


6. Après le Prophète — les conquêtes (632-642)

Après la mort de Muhammad, ‘Abd Allāh participa aux guerres de la Ridda sous Abū Bakr. Lorsque les tribus apostates menacèrent Médine elle-même, Abū Bakr organisa la défense de la ville. Il posta quatre notables aux portes de Médine (anqāb al-Madīna) — les passes montagneuses par lesquelles une attaque pouvait survenir : ‘Alī b. Abī Ṭālib, al-Zubayr b. al-‘Awwām, Talḥa b. ‘Ubayd Allāh, et ‘Abd Allāh b. Mas’ūd. Ce détachement de garde surveillait les approches de la ville, prêt à repousser une incursion. Une nuit, les Bédouins apostats lancèrent une attaque surprise contre ces passes, mais les gardes tinrent bon et les repoussèrent. Cette affectation place Ibn Mas’ūd au rang des hommes de confiance d’Abū Bakr pour la sécurité même de la capitale naissante de l’Islam.[26] Il transmit aussi le récit de la Saqīfa — la contestation des Ansār et l’élection d’Abū Bakr comme calife.[27]

Sous ‘Umar, il combattit en Syrie. Il fut présent à Yarmūk et séjourna à Hims, occupé au jugement et à l’enseignement du Coran. Il fit aussi campagne en Iraq : après Nihāwand, il porta le khums (butin) de la conquête à ‘Umar, qui le renvoya à Sa’d b. Abī Waqqāṣ.[28]

Après l’effondrement de l’empire sassanide, les Perses cherchèrent à se réorganiser. Ils s’accordèrent sur un candidat issu de la famille royale des Kisrā (Āl Kisrā) pour les diriger. Ibn Mas’ūd, alors en poste en Iraq comme trésorier et juge à Kūfa, envoya une lettre à ‘Umar pour l’informer de ce mouvement politique. Le calife, prenant la mesure du danger — une restauration sassanide sous commandement unifié — convoqua les chefs des muhājirūn et des ansār, et consulta les principaux Compagnons (dont ‘Abd al-Raḥmān b. ‘Awf, Talḥa, al-Zubayr) sur la conduite à tenir : fallait-il marcher en personne sur la Perse, ou envoyer une armée ? La décision fut d’envoyer une expédition confiée à Sa’d b. Abī Waqqāṣ, qui mena à la bataille décisive d’al-Qādisiyya. Le conseil d’Ibn Mas’ūd — simple lettre de renseignement, mais lourde de conséquences stratégiques — montre le rôle qu’il jouait, depuis Kūfa, dans l’information et la prise de décision du calife.[29]

Il reçut du Prophète une terre/un bien comme don.[30] Il possédait une maison à Kūfa (dans le quartier de la mosquée), et une autre à Médine.[31]


7. Kūfa — qāḍī, trésorier, enseignant (642-~650)

7.1 Nomination par ‘Umar

En 21/642, ‘Umar le fit venir de Hims et l’envoya à Kūfa, ville-garnison fondée en 638, avec ‘Ammār b. Yāsir comme gouverneur. La lettre d’’Umar aux Kūfans, transmise par plusieurs chaînes :

« J’ai envoyé ‘Ammār comme émir, et ‘Abd Allāh comme enseignant (mu’allim) et vizir ; je l’ai mis à la tête de votre Trésor (Bayt al-Māl). Je vous ai favorisés avec lui plutôt qu’avec moi-même. »[32]

Il le nomma aussi qāḍī (juge) de Kūfa. Son salaire était fixé à une part d’un mouton par jour, partagé entre ‘Ammār, ‘Uthmān b. Ḥanīf et lui.[33] ‘Umar disait de lui : « Un récipient rempli de science (kunayf muli’a ‘ilman) » et « Je n’ai laissé personne plus digne de cette charge que lui. »[34]

Il enseigna le Coran et le fiqh ; sa lecture devint la lecture standard de Kūfa pour un siècle.[35]

7.2 Le conflit avec Sa’d b. Abī Waqqāṣ

Le gouverneur de Kūfa, Sa’d b. Abī Waqqāṣ, emprunta de l’argent du Bayt al-Māl à ‘Abd Allāh et ne le rendit pas dans le délai. Sommé de rembourser, Sa’d refusa. La querelle éclata publiquement. Sa’d l’insulta : « N’es-tu qu’un esclave de Hudhayl ? » ‘Abd Allāh riposta : « Je suis Ibn Mas’ūd, et toi Ibn Ḥuṣayna ! » (allusion à la mère de Sa’d). Le litige remonta jusqu’à ‘Umar, qui le trancha en faveur d’ ‘Abd Allāh — mais le conflit avait divisé la ville en deux factions.[36]

7.3 Le conflit avec al-Walīd b. ‘Uqba et ‘Uthmān

‘Uthmān destitua Sa’d et nomma à sa place al-Walīd b. ‘Uqba — son demi-frère utérin, un Quraychite des Banū Umayya connu pour son insolence et son goût du vin. Al-Walīd arriva à Kūfa et trouva ‘Abd Allāh installé comme trésorier du Bayt al-Māl.[37]

L’emprunt refusé. Conformément à une coutume des gouverneurs précédents, al-Walīd demanda à emprunter de l’argent du trésor public. ‘Abd Allāh lui prêta la somme demandée. Mais al-Walīd exigea ensuite d’être remboursé (ou exigea davantage — le texte est ambigu : iqtaḍāhu), sans tenir compte des règles de gestion. ‘Abd Allāh refusa de se plier à cette pression. Al-Walīd écrivit alors à ‘Uthmān pour se plaindre.[37]

La lettre de ‘Uthmān. Le calife répondit par un ordre cinglant à ‘Abd Allāh : « Tu es notre trésorier (anta khāzinun lanā), ne t’oppose pas à al-Walīd dans ce qu’il prend de l’argent. » Sous-entendu : le trésor est aux ordres du calife et de son gouverneur, pas des contribuables musulmans.[37]

La démission spectaculaire. ‘Abd Allāh lut la lettre. Il jeta les clés du trésor au visage de l’envoyé d’al-Walīd, en s’écriant : « Je pensais être le trésorier des musulmans (khāzin al-muslimīn). Mais si je ne suis que votre trésorier, je n’ai que faire de cette charge ! » Il cessa toute fonction et resta à Kūfa, retiré, refusant de coopérer. Le geste — jeter les clés — était une rupture publique, irréversible, entre l’ancien gardien du trésor de la communauté et le nouveau pouvoir omeyyade.[37]

La convocation à Médine. ‘Uthmān ne pouvait tolérer cette rébellion ouverte d’une figure aussi respectée. Il ordonna à Ibn Mas’ūd de se présenter à Médine. Les Kūfans, en voyant partir leur juge et maître, lui firent une haie d’honneur ; il les exhorta : « Craignez Dieu et tenez-vous au Coran. » On ne le revit plus à Kūfa.[37]

L’humiliation dans la mosquée. Dès son arrivée à Médine, ‘Abd Allāh se rendit à la mosquée. ‘Uthmān y prêchait le vendredi. En apercevant Ibn Mas’ūd, le calife l’apostropha : « Mauvaise petite bête » — et ordonna qu’on l’expulse. ‘Abd Allāh b. Zam’a b. al-Aswad s’élança, le saisit, le traîna hors de la mosquée et le jeta au sol avec une telle violence que deux de ses côtes se brisèrent. ‘Alī, témoin de la scène, interpella ‘Uthmān : « Ô ‘Uthmān, fais-tu cela à un compagnon du Messager de Dieu ! » (selon Balādhurī). ‘Ā’isha aussi protesta.[37]

L’assignation à résidence. ‘Uthmān interdit à Ibn Mas’ūd de quitter Médine. Marwān b. al-Ḥakam, le conseiller omeyyade, appuya cette mesure : « Ibn Mas’ūd a corrompu l’Irak pour toi ; veux-tu qu’il corrompe aussi la Syrie ? » ‘Abd Allāh resta confiné à Médine trois ans durant, sans pension ni fonction, jusqu’à sa mort.[37]

La visite d’’Uthmān et la réconciliation finale. Dans sa maladie terminale, ‘Uthmān vint le visiter. Le dialogue rapporté par Balādhurī est saisissant :

  • « De quoi te plains-tu ? » — « De mes péchés. »
  • « Que désires-tu ? » — « La miséricorde de mon Seigneur. »
  • « N’appellerai-je pas un médecin ? » — « C’est le Médecin qui m’a rendu malade. »
  • « N’ordonnerai-je pas qu’on te verse ta pension ? » — « Tu me l’as refusée de mon vivant ; je n’en ai que faire maintenant. »

Chacun demanda pardon à l’autre. ‘Uthmān sortit ; certains assistants dirent : « Son sang est désormais licite. » Ibn Mas’ūd répondit : « Je n’aimerais pas avoir lancé une seule flèche contre lui. » Al-Zubayr, exécuteur testamentaire, obtint après sa mort que la pension de la famille fût rétablie.[37]

7.4 Abū Dharr

Sur le chemin du pèlerinage, passant par al-Rabada, ‘Abd Allāh et un groupe d’Irakiens trouvèrent Abū Dharr al-Ghifārī mort ou agonisant, exilé par ‘Uthmān. Il pria sur lui et l’enterra. Cet épisode (an 31 H) ajouta à la tension entre ‘Abd Allāh et le calife. Wāqidī confirme qu’’Abd Allāh b. Mas’ūd fit la prière funéraire sur Abū Dharr.[38]


8. Le qārī et la recension concurrente

8.1 L’autorité coranique

‘Abd Allāh fut unanimement reconnu comme l’une des plus hautes autorités en matière coranique. Le Prophète lui-même dit : « Que celui qui veut lire le Coran frais comme il fut révélé le lise selon la lecture d’Ibn Umm ‘Abd. »[15] ‘Umar dit aux Kūfans : « Par Dieu, je ne connais personne de plus qualifié que lui. »[34]

Il commença à compiler son propre codex (muṣḥaf) de son vivant et le mit en forme à Kūfa, où il devint le texte standard. Il contenait 114 sourates (comme le texte ‘Uthmānien, mais avec un ordre différent des sourates et des variantes de lecture attestées par les sources).[39]

8.2 Le conflit avec la recension ‘Uthmānienne (652)

Quand ‘Uthmān entreprit de standardiser le texte coranique et ordonna de brûler tous les autres exemplaires, ‘Abd Allāh refusa de livrer son codex. Il s’opposa violemment à la commission confiée à Zayd b. Thābit :

« Ô gens d’Iraq, cachez vos muṣḥaf et verrouillez-les. Dieu dit : “Quiconque dissimule ce que Dieu a révélé…” Et moi j’ai appris plus de 70 sourates de la bouche du Prophète alors que Zayd n’était qu’un enfant jouant avec les gamins, ses deux nattes pendant. »[40]

Il prêcha à Kūfa que la recension officielle était une « tromperie ». La lecture d’Ibn Mas’ūd resta dominante dans la ville au moins un siècle et demi après sa mort, mais sa transmission ne fut ni simple ni unique — elle se fragmenta en plusieurs filières concurrentes.[41]

La chaîne directe : Ibn Mas’ūd → al-A’mash. Le principal héritier de sa lecture pré-uthmānienne à Kūfa fut Sulaymān al-A’mash (d. 147/765). Al-A’mash transmit le texte d’Ibn Mas’ūd sans le filtrer, y compris les variantes qui s’écartaient du rasm uthmānien. Ce fut la lecture dite « pré-canonique », vivante et pratiquée par une partie des Kūfans jusqu’à l’époque abbasside.

Le problème de la canonisation : Ibn Mujāhid et le choix des Sept. Quand Ibn Mujāhid (d. 324/936) entreprit de sélectionner les sept lectures canoniques (al-qirā’āt al-sab’), Kūfa lui posa un problème unique. Contrairement à Médine, La Mecque, Basra et Damas — où une lecture dominante s’était imposée — Kūfa n’avait pas une seule lecture majoritaire. Ibn Mujāhid comprit que la lecture d’Ibn Mas’ūd, encore répandue, ne pouvait plus être retenue car elle s’écartait du rasm codifié et de l’ijmā’ (consensus) de la communauté.

Premier choix : ‘Āṣim — une lecture minoritaire. Ibn Mujāhid sélectionna d’abord ‘Āṣim b. Abī al-Najūd (m. 127/745). Mais ‘Āṣim n’était suivi que par une partie des Kūfans seulement ; sa lecture était loin d’être dominante. ‘Āṣim lui-même était mal considéré à Kūfa pour ne pas s’être conformé à la lecture d’Ibn Mas’ūd. Ibn Mujāhid dut chercher un autre représentant.

Second choix : Ḥamza al-Zayyāt — la lecture la plus répandue, mais controversée. Ibn Mujāhid se tourna vers Ḥamza b. Ḥabīb al-Zayyāt (m. 156/772). Ḥamza avait étudié auprès de plusieurs tābi’ūn ; ses deux maîtres principaux étaient précisément al-A’mash (héritier d’Ibn Mas’ūd) et Ibn Abī Laylā (héritier de la lecture post-uthmānienne de ‘Alī). Or Ibn Mujāhid précise que Ḥamza s’écartait d’al-A’mash uniquement sur les lectures qui contredisaient le rasm uthmānien — autrement dit, Ḥamza filtrait les variantes anomales d’Ibn Mas’ūd et ne retenait que celles compatibles avec le codex officiel. Ḥamza était si versé dans la lecture d’Ibn Mas’ūd qu’il l’analysait et la jugeait(yatabīr), rejetant ce qui lui semblait erroné mais en conservant la substance compatible avec le rasm.

Malgré sa popularité, la lecture de Ḥamza était violemment critiquée. Aḥmad b. Ḥanbal la détestait ; Abū Bakr Shu’ba (transmetteur canonique d’’Āṣim) la qualifiait d’innovation (bid’a). On disait que Ḥamza ne maîtrisait pas la grammaire arabe. Ibn Mujāhid devait encore chercher.

Troisième choix : al-Kisā’ī — le grammairien qui couvre les faiblesses. Ibn Mujāhid finalisa sa liste kūfienne par al-Kisā’ī (m. 189/805), élève de Ḥamza, grammairien solide et fondateur de l’école grammaticale de Kūfa, tuteur des enfants d’Hārūn al-Rashīd. Al-Kisā’ī suivit le système de Ḥamza mais en modération, et sa maîtrise de l’arabe couvrait les lacunes grammaticales attribuées à son maître. Sa lecture devint si autoritaire que les Kūfans annotaient leurs exemplaires personnels du Coran quand il récitait en public.

Le paradoxe kūfien. Kūfa est donc la seule des cinq capitales où la canonisation d’Ibn Mujāhid ne reflétait pas une lecture dominante locale, mais un compromis entre trois lectures concurrentes, dont deux (via al-A’mash → Ḥamza) étaient directement issues de la tradition d’Ibn Mas’ūd. La lecture d’Ibn Mas’ūd ne disparut pas avec la canonisation : elle fut filtrée, absorbée et transformée dans les lectures canoniques de Ḥamza et al-Kisā’ī, tandis qu’’Āṣim (dont la transmission par Ḥafṣ est devenue la lecture standard du monde musulman moderne) représentait une branche distincte qui s’en était détachée plus tôt.

Quant aux Kūfans restés fidèles à la lettre du codex d’Ibn Mas’ūd — ceux qui refusèrent le rasm uthmānien — ils furent marginalisés. Quand al-Ḥajjāj b. Yūsuf mena sa campagne d’uniformisation sous les Omeyyades (fin Ier/VIIe siècle), il ciblait directement cette tradition persistante. Quand Ibn Shanabūdh (m. 328/939) osa réciter publiquement selon la lecture d’Ibn Muḥayṣin — que certains faisaient remonter à Ibn Mas’ūd — Ibn Mujāhid le fit fouetter à nu et emprisonner jusqu’à sa mort. La lecture d’Ibn Mas’ūd était devenue shādhdha (anomale), exclue du canon, mais son ombre restait assez longue pour justifier la persécution.[41]

8.3 Les dernières années

Les conséquences du conflit décrit ci-dessus (§7.3) scellèrent son destin. Assigné à résidence à Médine, pension coupée, il vécut trois ans dans la gêne. Il légua par testament : « Enterrez-moi près de la tombe de ‘Uthmān b. Maẓ’ūn », l’un des premiers musulmans morts avant même la construction de la mosquée de Médine — symbole de l’islam des origines.[43]


9. Mort et funérailles

‘Abd Allāh b. Mas’ūd mourut en 32 H / 653 EC à Médine, âgé d’environ 60 ans (bien que Caetani indique 33 H). Il fut enterré de nuit à al-Baqī’— selon sa volonté. ‘Ammār b. Yāsir (ou al-Zubayr, selon une version) pria sur lui. Tous les Prophètes et Compagnons malades le visitèrent pendant sa maladie finale. Al-Zubayr, son exécuteur testamentaire, obtint de ‘Uthmān que sa pension soit reversée à ses enfants.[44]

Sa dépouille était courte, très brune, maigre, la barbe rare, ne se teignant pas. Il portait un anneau de fer dont le chaton était gravé : « ذيبان بينهما الحمد لله » (deux loups entre lesquels : “Louange à Dieu”). Il dormait peu depuis son islam : « Je n’ai pas fait la sieste du matin depuis que je me suis converti. »[45]


10. Sa descendance — la continuité à Kūfa

‘Abd Allāh laissa une famille de savants et de juges à Kūfa, perpétuant son enseignement et sa charge :

  • Abū ‘Ubayda b. ‘Abd Allāh b. Mas’ūd — son fils, transmetteur de hadiths (via son père).[46]
  • Al-Qāsim b. ‘Abd al-Raḥmān b. ‘Abd Allāh b. Mas’ūd — son arrière-petit-fils, juge de Kūfa sous Ibn al-Zubayr. Il fut aussi un expert en généalogie et en poésie arabes, et l’un des transmetteurs de la science de la famille.[47]
  • Al-Qāsim b. Ma’n b. ‘Abd al-Raḥmān b. ‘Abd Allāh b. Mas’ūd — également juge à Kūfa plus tard.[48]
  • Sa veuve Zaynab al-Thaqafiyya — transmit des hadiths de lui et du Prophète.[49]

La lecture d’Ibn Mas’ūd resta dominante à Kūfa au moins un siècle après sa mort. Quand al-Ḥajjāj b. Yūsuf (gouverneur omeyyade d’Iraq, ~694) mena le « second projet de muṣḥaf » pour éradiquer les variantes, il ciblait directement la tradition kūfienne d’Ibn Mas’ūd, preuve de sa vitalité persistante.[50]

Son petit-fils juge à Kūfa incarne la transmission continue de l’autorité religieuse et juridique de la famille : le qāḍī Ibn Mas’ūd avait transmis le Coran et le droit à Kūfa ; son descendant rendait la justice dans la même ville, sur les mêmes principes.[47]


Bibliographie

Traditionelle

  • Ṭabarī — Tārīkh al-Rusul wa-l-Mulūk, éd. Muḥammad Abū al-Faḍl Ibrāhīm, 2e éd., Le Caire : Dār al-Ma’ārif, s.d. 10 vol. + index.
  • Ibn Sa’d — al-Ṭabaqāt al-Kabīr, Beyrouth : Dār Ṣādir, s.d. 11 ajzā’.
  • Balādhurī — Ansāb al-Ashrāf, Le Caire / Beyrouth : Dār al-Ma’ārif / Mu’assasat al-Ma’ārif, s.d. 13 vol.
  • Wāqidī — al-Maghāzī, éd. Marsden Jones, Londres : Oxford University Press, 1966.

Académique

  • Caetani, Leone — Annali dell’Islam, Milan : Ulrico Hoepli, 1905–1926. 8 vol. (les vol. II et VII en deux tomes).
  • Nasser, Shady — The Transmission of the Variant Readings of the Qurʾān: The Problem of Tawātur and the Emergence of Shawādhdh (Leiden: Brill, 2013).
  • Hamdan, Omar — The second Masāhif-Project. A Step towards the Canonization of the Qur’anic Text, 2006.
  • Harvey, Ramon — The Legal Epistemology of Qur’anic Variants: The Readings of Ibn Mas’ud in Kufan fiqh and the Hanafi madhhab.
  • Jeffery, Arthur — Materials for the History of the Text of the Qur’an.
  • Cook, Michael — The Stemma of the Regional Codices of the Koran.

Notes de bas de page

[1]: Balādhurī, I/255 ; Ṭabarī (suppl., p. 558) ; Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 139. Caetani (I, p. 190) place sa naissance la 22e année de la vie de Muhammad.

[2]: Balādhurī, XI/207 (garde des chèvres pour ‘Uqba). L’insulte « ابن أم عبد » est le surnom qui le suivra toute sa vie.

[3]: Balādhurī, XI/207. Récit du lait miraculeux. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 139 (confirme l’histoire du chevreau).

[4]: Balādhurī, XI/206 : « كان إسلام عبد الله قبل دخول النبي دار الأرقم ». Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 140 : « أسلم عبد الله بن مسعود قبل دخول رسول الله دار الأرقم ».

[5]: Balādhurī, XI/213. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 142.

[6]: Balādhurī, XI/213.

[7]: Balādhurī, XI/214. Littéralement : « permission pour toi de lever le rideau et d’entendre ce que je murmure. »

[8]: Balādhurī, XI/214. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 143 : « ما أعرف أحدًا أقرب سمتًا وهديًا ودلاً برسول الله من ابن أم عبد ».

[9]: Balādhurī, XI/213. « سواد رسول الله وسرّه وصاحب وساده وسواكه ونعليه وطهوره ».

[10]: Ṭabarī, II, pp. 334–335. Texte complet de l’épisode avec isnād. Balādhurī, XI/207 : « كان أول من أمسى القرآن بمكة من في رسول الله ». Caetani, I, p. 283, §259. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 140 : « كان أول من أفشى القرآن بمكة ».

[11]: Caetani, I, p. 283, §259, note de bas de page « Ṭabarī, I, pagg. 1188-1189 ; Hišām, pagg. 202-203, tradizione tramandata da ʿUrwa b. al-Zubayr per il tramite di suo figlio Yaḥyà e di ibn Isḥāq ; ʿAthīr, II, 269. » Et note 1 sur le décalage chronologique du passage coranique.

[12]: Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 295. « أخذت من في رسول الله بضعًا وسبعين سورة » (Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 296). Balādhurī, XI/209 : « أخذت من فم رسول الله بضعا وسبعين سورة ».

[13]: Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 296 ; Balādhurī, XI/208–209 (le Prophète lui dit « اقرأ »). Cf. Bukhārī, hadith 5049.

[14]: Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 303. Hadith des quatre : Ibn Mas’ūd, Sālim, Ubayy, Mu’ādh.

[15]: Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 296 (bloc du savoir coranique). Balādhurī, XI/209. Le Prophète : « من سره أن يقرأ القرآن غضًا كما نزل فليقرأه على قراءة ابن أم عبد ».

[16]: Balādhurī, XI/206 : « هاجر ابن مسعود إلى أرض الحبشة مرتين ». Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 140 : « هاجر عبد الله بن مسعود إلى أرض الحبشة الهجرتين جميعًا » (note : Ibn Isḥāq ne le mentionne que dans la seconde). Caetani, I, p. 298 (listé deux fois, avec son frère ‘Utba) ; Caetani (I, p. 306) (retour sur fausse nouvelle) ; Caetani (I, p. 307) (liste des retours).

[17]: Caetani, I, p. 306.

[18]: Balādhurī, I/279 : « دخل عبد الله بن مسعود بغير جوار ». Ibn Sa’d, Sīra du Prophète, p. 224 : « لم يدخل أحد منهم إلا بجوار إلا ابن مسعود ».

[19]: Balādhurī, XI/212. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 140.

[20]: Balādhurī, I/321 (mu’ākhāt al-Zubayr). Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 140 (mu’ākhāt avec Mu’ādh b. Jabal).

[21]: Wāqidī (p. 100).

[22]: Wāqidī (pp. 135–137) (détail du grain de beauté, de l’épée, de la réplique). Ṭabarī, II, p. 455. Balādhurī, I/350. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 141. Balādhurī, I/195 (confirmation).

[23]: Ṭabarī, II, p. 509. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 141 (présent à Uhud). Balādhurī, XI/212 (tous les combats).

[24]: Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 144.

[25]: Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 185.

[26]: Ṭabarī, III, p. 245 : « وجعل أبو بكر بعد ما أخرج الوفد على أنقاب المدينة نقراً : علا والزبير وطلحة وعبد الله بن مسعود » (Abū Bakr posta aux passes de Médine ‘Alī, al-Zubayr, Talḥa et ‘Abd Allāh b. Mas’ūd). Le contexte est la défense de Médine contre les tribus apostates pendant les guerres de la Ridda. Balādhurī, I/592.

[27]: Balādhurī, II/259.

[28]: Ṭabarī, III, p. 601. Balādhurī, XI/210 (de Hims à Kūfa).

[29]: Ṭabarī, III, p. 481 : « لما انتهى قتل — ابن مسعود إلى عمر واجماع أهل فارس على رجل من آل كسرى » (quand parvint à ‘Umar la lettre d’Ibn Mas’ūd sur l’accord des Perses autour d’un homme des Āl Kisrā). Le récit de Tabarī s’inscrit dans les consultations de ‘Umar avant la campagne de Sa’d b. Abī Waqqāṣ contre la Perse.

[30]: Ṭabarī, III, p. 19.

[31]: Ṭabarī, X, p. 512 : « دار عبد الله بن مسعود بالكوفة ». Balādhurī, XI/222.

[32]: Ṭabarī, IV, p. 139. Ibn Sa’d, Compagnons, p. 130. Balādhurī, I/213 (lettre aux Kūfans : ‘Ammār émir, Ibn Mas’ud enseignant/vizir, Bayt al-Māl). Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 235.

[33]: Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 235. Balādhurī, XI/210.

[34]: Balādhurī, X/294–295. Ṭabarī, IV, p. 139. Le Prophète : « من سره أن يقرأ القرآن غضًا فليقرأه على قراءة ابن أم عبد ».

[35]: Balādhurī, XI/213. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 139.

[36]: Ṭabarī, IV, p. 252. Balādhurī, XI/212 (« هل أنت إلا عبد من هذيل »). Balādhurī, VI/136–145.

[37]: Balādhurī, VI/136–145 (bloc complet). Détails : al-Walīd trouve Ibn Mas’ūd sur le Bayt al-Māl et lui emprunte de l’argent, puis exige le remboursement (VI/136). ‘Uthmān écrit : « أنت خازن لنا فلا تعرض للوليد » (VI/136). Ibn Mas’ūd jette les clés : « كنت أظن أني خازن للمسلمين فأما إذ كنت خازناً لكم فلا حاجة لي » (VI/136). Convocation à Médine, adieu des Kūfans (VI/143). Arrivée à Médine, insulte d’‘Uthmān, expulsion violente, côtes brisées par Ibn Zam’a, protestation d’‘Alī (VI/143–144). Interdiction de quitter Médine, conseil de Marwān : « أفسد عليك العراق أفتريد أن يفسد عليك الشام » (VI/143–144). Visite d’’Uthmān au malade : « ما تشتكي؟ قال : ذنوبي » (VI/144). Réconciliation et demande de pardon mutuel (VI/144). Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 147.

[38]: Ṭabarī, III, p. 107. Balādhurī, XI/120–124. Ibn Sa’d, 2e classe, p. 221.

[39]: Balādhurī, I/189 (variante de qirā’a). Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 296. Arthur Jeffery, Materials for the History of the Text of the Qur’an.

[40]: Ibn Sa’d, Expéditions militaires, p. 296. Balādhurī, XI/208 (« على قراءة زيد ؟ فو الله الذي لا إله غيره لقد أخذت من فم رسول الله »). Le mot « tromperie » est dans Balādhurī, XI/209.

[41]: Balādhurī, XI/211–214 (disciples). Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 139 (traditions posthumes). Shady Nasser (2013), The Transmission of the Variant Readings of the Qurʾān, ch. 6 (Kufa), §§ sur l’absence de lecture dominante, la sélection d’*Aṣim, le problème de Ḥamza, al-A’mash comme héritier d’Ibn Mas’ūd, et al-Kisā’ī comme correctif grammatical. Texte d’Ibn Mujāhid cité via Nasser. Voir aussi Ibn al-Anbārī, Kitāb al-Radd ‘alā man khālafa muṣḥaf ‘Uthmān (variantes d’Ibn Shanabūdh = waṣl d’Ibn Mas’ūd). La lecture d’Ibn Mas’ūd est discutée chez al-Farrā’ (d. 207/822) encore sur un pied d’égalité avec le texte uthmānien. L’épisode d’Ibn Shanabūdh est rapporté par les Ṭabaqāt et confirmé par Nasser.

[43]: Balādhurī, XI/221–222. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 147. Son testament dans Balādhurī, XI/221 (« وصية عبد الله بن مسعود »).

[44]: Balādhurī, XI/222–224. Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 147. Caetani, I, p. 260 (33 H, alternative).

[45]: Balādhurī, XI/220 (description physique : نحيف، قصير، شديد الأدمة، لا يغير شيبه). Balādhurī, XI/211 (خاتم من حديد). XI/211 (gravure). XI/215 (« ما نمت نومة الضحى منذ أسلمت »). Ibn Sa’d, Classes des combattants de Badr, p. 144 (jambes maigres : هي أثقل في الميزان من أحد).

[46]: Ibn Sa’d, Compagnons, p. 303. Balādhurī, XI/224.

[47]: Ṭabarī, V, p. 524. Balādhurī, XI/225 : « القاسم بن معن بن عبد الرحمن بن عبد الله بن مسعود ولي قضاء الكوفة ». Ibn Sa’d, Compagnons, p. 420.

[48]: Balādhurī, XI/225. Ibn Sa’d, Index, p. 138 (index des descendants).

[49]: Ibn Sa’d, Les Femmes, p. 274. Balādhurī, XI/221 (Zaynab al-Thaqafiyya).

[50]: Balādhurī, VII/289 (contexte incertain : al-Ḥajjāj mentionnant « Ibn Mas’ūd »). La lutte d’al-Ḥajjāj contre la lecture d’Ibn Mas’ūd est documentée chez Ibn al-Athīr et dans Omar Hamdan, The second Masāhif-Project. La lecture resta active jusqu’à al-Farrā’.

Le Calendrier Arabe et une archéo-astronomie des sanctuaires préislamiques à La Mecque – Hisham Abad

Auteur : Hisham Abad (Thèse de doctorat, Purdue University Northwest)
Source : https://www.academia.edu/114436617/The_Arabian_Calendar_and_an_Archeoastronomical_Investigation_of_the_Pre_Islamic_Pilgrimage_Shrines_at_Mecca


📖 Thèse Principale

L’auteur soutient que le Calendrier Arabe (CA) utilisé dans l’Arabie préislamique et islamique primitive (jusqu’à la mort du Prophète en 632 EC) était lunisolaire, les mois étant maintenus en alignement saisonnier par l’intercalation (nasiʾ). La preuve clé est archéoastronomique : les principaux sanctuaires de pèlerinage de La Mecque (ʿArafāt, Quzaḥ, Mina et la Kaʿbah) étaient précisément alignés avec le lever du soleil au solstice d’été et son coucher, démontrant que le calendrier était régulé par l’observation solaire pour fixer la timing de la saison du pèlerinage. En s’appuyant sur les rapports byzantins (Nonnosus et Procope) et l’étymologie des noms des mois, l’auteur reconstitue la placement des mois arabes dans l’année solaire et propose un schéma d’intercalation empirique contrôlé par al-Qalammas de Kināna. L’auteur soutient en outre que le rejet islamique de l’intercalation était motivé doctrinalement par la nécessité de démanteler le culte polythéiste du Soleil-Deesse intégré dans les rituels du Ḥajj Jāhilyya.


🔑 Points Clés — Déroulement Détaillé avec Références

1. La Revue de Littérature : Débat Lunisolaire vs Purement Lunaire

Le débat sur la question de savoir si le Calendrier Arabe était purement lunaire ou lunisolaire reste non résolu :

  • Effendi (1858) : A soutenu que les Arabes pratiquaient un calendrier purement lunaire. Ses preuves arithmétiques sont citées comme fondement de la théorie purement lunaire.
  • de Perceval (1843) : Le premier grand défenseur de la théorie lunisolaire. Il postule une intercalation triennnale(un mois supplémentaire tous les 3 ans) et soutient que le déplacement graduel du Ḥajj de l’automne au printemps pendant la vie du Prophète était causé par l’inexactitude mathématique de ce système.
  • Amir Hashim Ali (1954, 1977) : A soutenu que les Arabes utilisaient le cycle métonique de 19 ans (identique à celui des Juifs). Ali postule que le Prophète a renommé brutalement Rajab en Dhū l-Ḥijja et a commis une erreur en traitant le cycle d’intercalation — une affirmation qu’Abad rejette comme dépourvue de preuves.
  • Shamsi (1987) : S’est concentré sur le sens du nasiʾ.
  • Bonner (2011) : A discuté des marchés, foires et du calendrier, suggérant un alignement lunisolaire sans détailler le processus d’intercalation.
  • Gürsey (2013), Ioh (2014) : Contributeurs additionnels à la position lunisolaire.
  • Robin (2016) : Revue complète des calendriers arabes ; utilise le terme « Calendrier Quraysh » au lieu de « Calendrier Arabe », notant que de nombreux calendriers coexistaient. Abad reconnaît la validité de ceci mais conserve le terme dominant.
  • Van Dalen (2000) : Nie l’usage de l’intercalation du tout.

Tous les savants qui acceptent l’intercalation ne s’entendent pas sur deux points critiques : (a) la méthode d’intercalation (cycle triennal, cycle de 19 ans, cycle de 24 ans, ou empirique), et (b) le placement des mois arabes dans l’année solaire (l’année commençait-elle à quel moment ? quels mois correspondaient à quelles saisons ?).

Abad note que le consensus savant prévalent a utilisé la date du Pèlerin d’Adieu du 11 mars 632 EC (l’équinoxe de printemps) comme date d’« ancrage » — plaçant Dhū l-Ḥijja 10 AH en mars. Abad soutient que ceci est spéculatif et que l’ancrage correct est le solstice d’été.


2. Témoignage Historique : Les Rapports Byzantins

Deux sources byzantines du sixième siècle sont centrales à l’argument d’Abad :

A. Nonnosus (c. 530 EC) — Fragment préservé par Photius

Un envoyé byzantin qui a visité l’Arabie a rapporté :

« La plupart des Sarrazins considèrent un lieu particulier comme sacré parce qu’il est dédié à l’un ou l’autre de leurs dieux et ils s’y rassemblent deux fois par an. L’un de ces festivals dure un mois entier, se terminant presque au milieu du printemps lorsque le Soleil traverse le Taureau. L’autre festival dure deux mois et est célébré après le solstice d’été. Durant ces festivals, ils sont tous en paix, non seulement les uns avec les autres, mais aussi avec toutes les personnes vivant parmi eux. »

Ce que cela apporte : Nonnosus place le plus grand pèlerinage (le festival de deux mois) après le solstice d’été et le plus petit pèlerinage (ʿUmra) au printemps, « lorsque le Soleil entre dans le Taureau » (environ avril). Ceci soutient directement un calendrier lunisolaire où la saison du Ḥajj était fixée par rapport à l’année solaire.

B. Procope de Césarée (541 EC) — Bâtiments II.16.18

Procope raconte une réunion à Dara entre Bélisaire et deux officiers romains qui refusaient de rejoindre une campagne :

« Bélisaire a déclaré que l’opinion de ces deux hommes n’était pas vraie du tout ; car c’était la saison du solstice d’été, et à cette saison les Sarrazins consacraient environ deux mois à leur dieu, et pendant ce temps n’entreprendtaient jamais aucune incursion dans le pays d’autrui. »

Ce que cela apporte : Ceci confirme le rapport de Nonnosus onze ans plus tard. Bélisaire était assez confiant dans le rapport de Nonnosus pour s’y fier dans sa planification militaire. La cohérence de onze ans prouve que la saison du Ḥajj est restée ancrée au solstice d’été. Si le Calendrier Arabe avait été purement lunaire, le solstice se serait déplacé de près de quatre mois par rapport aux mois lunaires sur onze ans.

Note critique : La traduction anglaise de Procope par Dewing rend erronément « solstice d’été » par « équinoxe de printemps ». Abad suit la traduction française de de Perceval, qui identifie correctement le grec θερινὰς τροπὰς comme le solstice d’été.


3. Preuves Archéoastronomiques : Les Sanctuaires de La Mecque

La contribution originale centrale d’Abad est une analyse archéoastronomique détaillée des quatre principaux sanctuaires du Ḥajj Jāhilyya à La Mecque : ʿArafāt (ʾIlāl), Quzaḥ (al-Muzdalifa), Mina, et la Kaʿbah. Ces sanctuaires ont survécu inchangés jusqu’à l’Islam.

A. L’Alignement ʿArafāt–Quzaḥ–Kaʿbah

  • Une ligne droite reliant ʾIlāl (ʿArafāt), Quzaḥ (al-Muzdalifa) et la Kaʿbah s’oriente à 24,7° au nord de l’ouest.
  • La direction du coucher du soleil au solstice d’été (21 juin 632 EC) vu de ʾIlāl est de 295,8°, se traduisant par 25,8° au nord de l’ouest.
  • La différence entre les deux directions n’est que de 0,94° — une concordance « stupéfiante ».
  • Étant donné que la distance directe entre ʾIlāl et la Kaʿbah est d’environ 21 km, l’observation directe de tous les trois sites simultanément était impossible. L’alignement doit avoir été établi par plusieurs mesures incrémentales.

B. L’Autel Sacrificiel (al-Manḥar)

  • Abad infère l’emplacement du Autel Sacrificiel Jāhilyya (al-Manḥar) dans la vallée de Mina à l’intersection de deux marqueurs astronomiques :
    1. La ligne du coucher du soleil au solstice d’été depuis ʾIlāl
    2. La direction où l’étoile Deneb (α-Cyg) se couchait derrière les sommets 9) et 10) du Mont Thabīr Ghaynāʾ juste avant l’aube en août–septembre
  • Deneb, le 19ème objet le plus brillant dans le ciel nocturne, s’est caché derrière les sommets 9) et 10) du Mont Thabīr Ghaynāʾ dans la direction exacte de l’Autel Sacrificiel inféré pendant la saison du Ḥajj.

C. Le Lien avec la Déesse-Soleil

  • Le sanctuaire de Quzaḥ (dieu des tempêtes, symbolisé par l’arc-en-ciel) avait un feu allumé au-dessus pendant la saison du Hajj.
  • Le 9 de Dhū l-Ḥijja, les pèlerins se déplaçaient de ʿArafāt vers Quzaḥ, guidés par les rayons du soleil couchantpuis par le feu sur Quzaḥ quand l’obscurité tombait.
  • Le clmax du Ḥajj était le sacrifice animal à l’Autel Sacrificiel, où les pèlerins abattaient des animaux tandis que les rayons du soleil les « enveloppaient » simultanément — conçu pour apaiser la Déesse-Soleil.
  • Le chant rituel : « ʾashriq Thabīr kaymā nughīr » — « Éclaire Thabīr au lever du soleil, afin que nous puissions verser le sang de nos sacrifices » — reliait explicitement le sacrifice à l’apparition du Soleil.

4. Les Marchés du Ḥajj Jāhilyya

La saison du Ḥajj comprenait trois grands marchés :

MarchéDuréeEmplacementDistance de La Mecque
ʿUkāẓDu début au 20 Dhū l-QaʿdaNord-est de La Mecque~40 km (12 km au nord de al-Tāʾif)
MajannaDu 20 Dhū l-Qaʿda au début de Dhū l-ḤijjaNord-ouest de La Mecque~20 km
Dhū l-MajāzDu début au 8 Dhū l-ḤijjaNord de ʿArafāt~5 km

Les mois inviolables (Shawwāl, Dhū l-Qaʿda, Dhū l-Ḥijja) garantissaient un passage sûr pour les commerçants et pèlerins à travers les frontières tribales.


5. Les Dieux du Ḥajj Jāhilyya

Dix divinités étaient vénérées dans la vallée de Mina :

DivinitéEmplacementDescription
ʾIlālʿArafātPossiblement « La Divinité » (de ʾil- + article sabéen -ān) ; étymologiquement lié à allāh (al-ʾilāh)
Déesse-SoleilMinaVénérée par les Banū ʾUmayya (clan de ʿAbd Shams = « serviteur du Soleil »)
Quzaḥal-MuzdalifaDieu des tempêtes/pluie ; symbolisé par l’arc-en-ciel ; hérité des Nabatéens
Sept idolesVallée de MinaÉrigées par ʿAmr ibn Luḥay ; classées par sainteté croissante de la Petite Jamara à la Grande Jamara (al-ʿAqaba)

La plus haute sainteté était associée à la zone derrière la Jamara al-ʿAqaba, que l’Islam a ensuite exclue des lieux du Ḥajj de Mina.


6. Les Rituels du Ḥajj Jāhilyya — Étape par Étape

Abad reconstitue la séquence des rituels du Ḥajj Jāhilyya :

1. ʿArafāt (9 Dhū l-Ḥijja — « Jour de l’Arrosage ») – Les pèlerins se déplaçaient du marché Dhū l-Majāz à ʿArafāt. – Les Quraysh se déplaçaient de La Mecque à Nimra à travers le Wadi ʿUrna. – Les deux groupes effectuaient le rituel de WoQūf (s’arrêter) sur la colline d’ʾIlāl de midi jusqu’au coucher du soleil. – Juste avant le coucher du soleil, le rituel de ʾIjāza (permission) permettait aux pèlerins de traverser vers al-Muzdalifa.

2. Voyage vers Quzaḥ – Les pèlerins se déplaçaient vers Quzaḥ, guidés par le soleil couchant puis par le feu sur le sanctuaire de Quzaḥ dans l’obscurité. – Chaque tribu chantait sa Talbiyah (prière processionnelle). La Talbiyah des Quraysh : « Voici que je suis, Ô Dieu ! Voici que je suis ! Tu n’as d’associé, si ce n’est un associé que Tu domines. »

3. Quzaḥ (10 Dhū l-Ḥijja — « Jour du Sacrifice ») – Les pèlerins attendaient à Quzaḥ le lever du soleil entre les sommets du Mont Thabīr. – Le Soleil se levait à travers la « brèche al-Naṣʿ » (entre la pente sud du Mont Thabīr al-Naṣʿ et les petites collines venant du sud), correspondant à la description : « comme si c’étaient les turbans des hommes sur leurs têtes. » – Les pèlerins chantaient : « ʾashriq Thabīr kaymā nughīr » (« Éclaire Thabīr afin que nous puissions verser le sang de nos sacrifices »). – Au lever du soleil, le rituel de ʾIfāḍah envoyait les pèlerins en course vers la Vallée de Mina.

4. Vallée de Mina — Sacrifice et Lapidation – Les pèlerins abattaient les sacrifices à l’Autel Sacrificiel tandis que le Soleil dégagait le Mont Thabīr. – Ils revenaient pour effectuer la lapidation (jet de pierres) des sept idoles, commençant depuis la Falaise de Kināna et se dirigeant vers al-ʿAqaba. – La lapidation était interprétée comme un rituel pour « pousser, guider ou propulser le Soleil » plus au sud en anticipation des pluies automnales.


7. Méthode d’Intercalation — Le Modèle Empirique du Solstice

Abad propose un schéma spécifique d’intercalation :

Hypothèses :

  1. Deux versions du Calendrier Arabe existaient : La version Quraysh (dominante, meccoise) et la version Madīna(locale), avec des noms de mois identiques mais un placement différent du mois intercalaire.
  2. Méthode Quraysh : al-Qalammas de Kināna ajoutait le mois Nasiʾ à la fin de l’année (après Dhū l-Ḥijja) si le Solstice d’Été survenait dans les dix derniers jours de Shawwāl.
  3. Méthode Madīna : Les tribus arabes de Madīna ajoutaient leur mois intercalaire avant Rajab (le 7ème mois inviolable), aligné avec l’Adar II juif, suivant la règle que la Pâque ne doit pas précéder l’Équinoxe de Printemps.
  4. Mécanisme de détection : al-Qalammas décidait si l’intercalation était nécessaire en observant où le Solstice d’Été se produisait dans la lunaison de Shawwāl.
  5. Les deux méthodes produisaient l’intercalation la même année, car toutes deux utilisaient les mêmes lunaisons et les mêmes marqueurs solaires (Solstice d’Été et Équinoxe de Printemps).
  6. L’étymologie de « Shawwāl » (de la racine Sh.A.L. = « s’élever ») est cohérente avec le Jour du SE se produisant en Shawwāl : « s’élever au maximum » — la plus haute altitude du Soleil.

Pourquoi la méthode du Solstice est précise — et manipulable :

  • Le Solstice d’Été est le moment où le Soleil atteint sa plus haute déclinaison nord. À ce point, le taux de changement de l’azimut du Soleil s’approche de zéro (d’où « solstice » = « le Soleil reste immobile »).
  • Sur une période de 10 jours autour du solstice, la position du Soleil (observée depuis la Jamara al-Wosṭā à la Jamara al-ʿAqaba) ne se déplacerait que de 2 mètres — une traduction linéaire de seulement 20 cm par jour.
  • En contraste, les jours d’équinoxe, la position du Soleil se déplace de 18 mètres en 10 jours (1,80 m/jour).
  • Cette imprécision observationnelle inhérente au solstice aurait rendu possible pour al-Qalammas de manipuler l’intercalation comme condamnée dans le Qurʾān 9:37 : « Une année ils le rendent profane et le sanctifient une autre. »

8. Le Calendrier de l’Année 1 de l’Hégire

En utilisant trois ancres temporelles, Abad établit le placement des mois arabes en AH 1 :

AncreSourceCe qu’elle établit
1. Hadith de ʿĀshūrāʾal-Bukhārī et toutes les collections de HadithLe Prophète est arrivé à Madīnah le 10 de Ṣafar-I (Muḥarram dans le Calendrier Hijri), ce qui coïncidait avec le Yom Kippour(10 Tishri).
2. Date de l’HégireTradition islamiqueLe Prophète est arrivé le 8 de Rabīʿ I 1 AH, ce que les programmes informatiques confirment correspondre au 23 septembre 622 EC(Yom Kippour).
3. Rapports byzantinsNonnosus et ProcopeLa saison du Ḥajj était synchronisée avec le Solstice d’Été, qui doit avoir été dans Shawwāl (le premier mois du Ḥajj).

Résultat : En Année 1, Shawwāl a commencé le 8 juin 622 EC, et le Solstice d’Été s’est produit 14 jours plus tard (14 juin) — dans Shawwāl. Aucune intercalation n’était nécessaire cette année-là.


9. Le Scénario d’Intercalation — Années 1–3 AH

Année 1 (622 EC) : Jour SE le 14 juin (14 Shawwāl) → Aucune intercalation nécessaire.

Année 2 (623 EC) : Tous les mois ont glissé de 11 jours. Shawwāl a commencé le 28 mai. Le Jour SE (14 juin) se produisait maintenant aux 24ᵉ–25ᵉ jours de Shawwāl — dangereusement tard. al-Qalammas a ajouté le mois Nasiʾ après Dhū l-Ḥijja de l’Année 2.

Année 3 (623/624 EC) : Après intercalation, Shawwāl a été « retardé » pour commencer le 16 juin. Le Jour SE s’est produit au 6ème jour de Shawwāl — de retour dans la zone sûre.

Ce schéma a continué : l’intercalation a été effectuée les années 2, 5, 7 et 10 AH (les quatre mois Nasiʾ purgés du Calendrier Hijri par ʿUmar).


10. La Dissonance Madīna–Quraysh

Parce que la version Quraysh ajoutait le Nasiʾ après Dhū l-Ḥijja et la version Madīna l’ajoutait avant Rajab, une dissonance d’un mois survenait dans la deuxième moitié des années intercalaires. Les deux calendriers retournaient à la synchronie l’année suivante (non intercalaire).

Preuve de dissonance : Le Raid de Nakhla (mi-Année 2 AH)

  • Un escadron de reconnaissance musulman a attaqué une caravane Quraysh dans un mois considéré comme inviolable par les Quraysh mais pas par Madīna.
  • Ceci a créé une révélation coranique permettant de combattre pendant le mois inviolable de Rajab.
  • Abad interprète ceci comme une preuve de la dissonance calendrielle entre les deux calendriers arabes.

11. Élargissement du Modèle : L’Expédition de Tabūk

Le Calendrier Hijri place l’Expédition de Tabūk (9 AH) en Rajab — mais ceci crée des contradictions :

  • Descriptions de Hadith : « chaleur intense », « la saison de la récolte des dattes » (les dattes mûrissent en juillet–septembre).
  • Calendrier Hijri : Rajab 9 AH = mi-octobre à début décembre → la partie la plus froide de l’année à Madīnah.
  • Calendrier Arabe d’Abad : Rajab = mars–avril → températures supportables, mais en dehors de la saison de récolte des dattes.

Résolution : L’expédition a été datée par le « Rajab de Rabīʿa » — une variante du Calendrier Arabe utilisée par les tribus du nord/est de l’Arabie (affiliation Rabīʿa). Dans leur version, Rajab correspondait au Shawwāl de Mudar — qui se produisait en juillet–septembre, correspondant parfaitement aux descriptions de chaleur intense et de récolte de dattes.


12. Le Pèlerinage d’Adieu (10 AH)

Date traditionnelle : 10 Dhū l-Ḥijja 10 AH = 11 mars 632 EC (équinoxe de printemps).

Reconstitution d’Abad : Suivant l’hypothèse d’intercalation du Solstice d’Été depuis l’Année 1 : – Calcul Quraysh : 10 Dhū l-Ḥijja 10 AH = 5 août 632 EC → valide les descriptions de « chaleur extrême ». – Calcul Madīna (mois intercalaire ajouté avant Rajab) : 10 Dhū l-Ḥijja 10 AH = 4 septembre 632 EC.

Le Hadith de la « Circulation du Temps » : Le jour du Pèlerinage d’Adieu, le Prophète déclara :

« Le temps a fait le tour et est revenu à la même image le jour où il a créé les Cieux et la Terre. »

Abad propose que le 4 septembre 632 EC était « étonnamment proche » de la date de la Torah pour le Jour de la Création (7 septembre 3760 EC), avec seulement une différence de 2 jours sur 4 392 ans — potentiellement une erreur d’arrondi de calcul. Voici la « même image » à laquelle le Prophète faisait référence.

Marqueur astronomique alternatif : Le lever de l’aube de Canopus (Sūhayl) fin août, qui marque traditionnellement la fin de la chaleur estivale et le début des pluies automnales.


13. La Réorganisation du Calendrier par ʿUmar

Quand le Calife ʿUmar a institué le Calendrier Hijri en 17 AH, il a dû :

  1. Purger les quatre mois Nasiʾ (ajoutés en années 2, 5, 7 et 10 AH).
  2. Renommer/réorganiser les mois pour fixer le nombre de mois entre son « présent » et l’arrivée du Prophète à Madīnah.
  3. Changer le nom du premier mois du Calendrier Arabe de Ṣafar-I à Muḥarram.

Avant : Shawwāl, Dhū l-Qaʿda, Dhū l-Ḥijja étaient les mois du Ḥajj et les Mois Inviolables.
Après : Dhū l-Qaʿda, Dhū l-Ḥijja, Muḥarram sont devenus les Mois Inviolables ; Shawwāl est resté le premier mois du Ḥajj mais a perdu son inviolabilité.


14. Résumé des Placements des Mois (Années 1–10 AH)

Mois arabesMois JULIENSCommentaireEtymologIEMétéo à La Mecque (Temp. / Précip.)
MuḥarramSeptemberDate de l’hégire : 23 septembre 622 EC, aligné avec Tishri (7ème mois du Calendrier Hébreu), fluctuant entre 31 août et 26 septembre“Sacré”30–38°C / 0–5 mm
ṢafarOctober

“Changement de couleur”28–36°C / 5–10 mm
Rabīʿ INovembersaison des pluies“Printemps”24–32°C / 10–20 mm
Rabīʿ IIDecember20–28°C / 10–15 mm
Jumādā IJanuaryHiver (mois gelés)“Glacé”18–26°C / 5–10 mm
Jumādā IIFebruary20–28°C / 5–10 mm
RajabMarchToujours parallèle à Nisan (1er mois du Calendrier Hébreu)“Reveré”22–30°C / 5–10 mm
ŠaʿbānApril“Ramification”
26–34°C / 0–5 mm
RamaḍānMayPrintemps (sécheresse)“Canicule »30–38°C / 0–2 mm
ŠawwālJuneContient le Solstice d’Été

Shawwāl a commencé le 8 juin 622 EC
“Ascenssion”32–40°C / 0 mm
Dhū l-QaʿdaJuly“Trève”32–42°C / 0 mm
Dhū l-ḤijjaAugustPèlerinage d’Adieu (10 AH) : 4 septembre 632 EC “Du pélerinage”32–42°C / 0–2 mm

Cet alignement résout les contradictions entre les descriptions climatiques et les dates du Calendrier Hijri. Par exemple : – La Conquête de La Mecque (8 AH) était décrite comme « temps chaud » → le Calendrier Hijri la place en janvier (mois le plus froid) ; la reconstitution d’Abad la place en mai–juin (chaud). – L’Expédition de Tabūk (9 AH) était décrite comme « chaleur intense pendant la récolte des dattes » → la reconstitution d’Abad la place en juillet–septembre.


📚 Index de Références Complet

RéférenceCe qu’elle apporte
al-Bīrūnī (1879) Chronology of Ancient NationsLe système Nasiʾ, le Qalammas de Kināna, l’étymologie des noms des mois.
Procope (541 EC) Bâtiments II.16.18Armistice sarrazin de deux mois au solstice d’été.
Nonnosus (c. 530 EC) Histoires (via Photius)Deux pèlerinages : un mois au printemps, deux mois après le solstice d’été.
al-ʾAzraqī (864 EC) Kitāb Akhbār MakkaDescription du sanctuaire de Quzaḥ, sept idoles à Mina, l’Autel Sacrificiel.
al-Bukhārī (810–870 EC)Hadiths sur ʿĀshūrāʾ, le Pèlerinage d’Adieu, le Hadith de la « Circulation du Temps ».
Wellhausen Reste arabischen HeidentumsÉtymologie des noms des mois ; placement original de Muḥarram à l’automne.
Nöldeke History of QurʾānCulte arabe du Soleil, le Ḥajj originellement à l’automne.
de Perceval (1843)Première grande reconstruction lunisolaire ; théorie de l’intercalation triennale.
Effendi (1858)Théorie purement lunaire.
Ali (1954)Cycle métonique de 19 ans ; Pèlerinage d’Adieu en Rajab renommé Dhū l-Ḥijja.
Bonner (2011)Marchés, foires et le calendrier.
Robin (2016)Revue complète des calendriers arabes.
StellariumLogiciel astronomique pour vérifier les directions de lever/coucher du soleil à La Mecque.
NOAA Solar CalculatorDétermination des angles d’azimut solaire.
Google Maps / Google EarthAnalyse topographique des terrains du Ḥajj.
Janif (2007)Parallèles du Ḥajj nabatéen avec le Ḥajj Jāhilyya.
Belmonte Aviles & González-García (2017)Alignements des obélisques de Pétra (marqueurs d’équinoxe E-O).
Quṭrub (mort en 821) Kitāb al-azminaVocabulaire des noms des mois et mois inviolables.
Ibn KathīrSpéculations sur le « Rajab de Rabīʿa ».
al-Wāqidī Kitāb al-MaghāzīChronicle de l’Expédition de Tabūk ; Hadith du Pèlerinage d’Adieu.
Ibn Manẓūr Liṣān al-ʿarabDéfinition de « ʾashriq Thabīr kaymā nughīr ».
Burckhardt (1829)Esquisse de Mina et emplacement de l’Autel Sacrificiel.
Houtsma (1904)Théorie du skopelisme pour la lapidation des Jamarāt ; réfutée.
Hava (2006)Jamarāt comme vestige du culte solaire.
al-Ḥākim al-MustadrakÉvénement de Ghadīr Kham par chaleur extrême.

🔗 Pertinence pour les Calendriers Préislamiques

Ce papier fournit l’enquête archéoastronomique la plus détaillée du Calendrier Arabe préislamique. Sa contribution clé est la preuve physique venant des sanctuaires mecquois : l’alignement précis de ʿArafāt–Quzaḥ–Kaʿbah avec le coucher du soleil au solstice d’été (à 0,94° près) démontre une observation solaire intentionnelle, ce qui est impossible sous un calendrier purement lunaire. Le papier propose aussi un modèle testable d’intercalation empirique contrôlé par al-Qalammas, utilisant la position du Solstice d’Été dans la lunaison de Shawwāl comme déclencheur. Enfin, il résout les contradictions de longue date entre les descriptions climatiques de Hadith et les dates du Calendrier Hijri en montrant que le Calendrier Arabe plaçait les événements dans les saisons correctes, tandis que le cadre purement lunaire rétroactif du Calendrier Hijri les déformait.

Coran 4.34, قَوَّٰمُونَ intégrité, égalité et transcendance divine.

قَوَّٰمُونَ est utilisé deux autres fois dans le Coran, en plus de Coran 4.34.

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا كُونُوا قَوَّامِينَ بِالْقِسْطِ شُهَدَاءَ لِلَّهِ وَلَوْ عَلَىٰ أَنْفُسِكُمْ أَوِ الْوَالِدَيْنِ وَالْأَقْرَبِينَ ۚ إِنْ يَكُنْ غَنِيًّا أَوْ فَقِيرًا فَاللَّهُ أَوْلَىٰ بِهِمَا ۖ فَلَا تَتَّبِعُوا الْهَوَىٰ أَنْ تَعْدِلُوا ۚ وَإِنْ تَلْوُوا أَوْ تُعْرِضُوا فَإِنَّ اللَّهَ كَانَ بِمَا تَعْمَلُونَ خَبِيرًا

Ô ceux qui croient, soyez “de ceux qui sont droit” pour la justice, temoins devant Allah, quand même cela serait contre vous mêmes, ou vos enfants ou vos proches. Qu’il soit riche ou pauvre, Allah a priorité sur eux. Ne suivez pas la passion, afin que vous soyiez justes. Et si vous deviez ou vous en détourner, Allah est informé de ce que vous faîtes.

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا كُونُوا قَوَّامِينَ لِلَّهِ شُهَدَاءَ بِالْقِسْطِ ۖ وَلَا يَجْرِمَنَّكُمْ شَنَآنُ قَوْمٍ عَلَىٰ أَلَّا تَعْدِلُوا ۚ اعْدِلُوا هُوَ أَقْرَبُ لِلتَّقْوَىٰ ۖ وَاتَّقُوا اللَّهَ ۚ إِنَّ اللَّهَ خَبِيرٌ بِمَا تَعْمَلُونَ

Ô ceux qui croient, soyez de ceux qui se tiennent droit vers Allah. Des témoins avec justice. Et que ne vous rendent pas criminels la haine contre un peuple injuste. Soyez juste, celà est plus proche du respect. Et respectez Allah, Allah est informé de ceux que vous faîtes.

Ces deux seules autres occurences du termes permettent de cerner le sens premier du terme, se tenir droit devant Allah, pour la justice, “standing firm” en anglais traduit bien l’idée de rester debout, droit. Cette justice, قِسْطِ, revient les deux fois, avec une sens d’équité, qui dépasse les notions de richesse, de proches, ou mêmes d’ennemis. L’équité est placée devant Dieu au dessus des contingences mondaines qui semblent plus importantes aux hommes.

Dans le premier segment de 4.34, ce terme est aussi utilisé en comparaison des proches (les femmes) et de la richesse (des hommes). On reprendra cette notion d’équité par dela le relation et l’argent, intègre semble correcte en français, même si l’on perd la notion de se tenir droit, liée au sens premier de la racine.

ٱلرِّجَالُ قَوَّٰمُونَ عَلَى ٱلنِّسَآءِ

بِمَافَضَّلَ ٱللَّهُ بَعْضَهُمْ عَلَىٰ بَعْضٍ

وَبِمَآ أَنفَقُوا۟ مِنْ أَمْوَٰلِهِمْ

Les hommes doivent être intègres envers les femmes

en raison de ce que Allah a accordé aux uns par rapport aux autres,

et en raison de ce qu’ils dépensent de leurs richesses

Le premier et le dernier membres parlent d’un cas particulier, le rapport des hommes aux femmes, et l’argent que ceux ci dépensent pour elles. Traduire par “responsabilité” cache que la responsabilité est sur eux mêmes, de ce qui leur a été confié, plutot que sur elles. Intègre rend mieux ici la notion. Se dégage un devoir, ne traduit pas une supériorité naturelle ou une autorité absolue, mais bien un devoir constant d’agir avec droiture et équité.

En effet le membre central “en raison de qu’Allah a accordé aux uns par rapport aux autres”. Il y a une notion d’égalisation par rapport à une nature injuste : en fonction de ce qui on reçu plus de Dieu, par exemple la force physique, ici la richesse, il y a devoir d’équilibrer, d’etre juste. L’égalité n’est pas un donné, elle est une transcendance d’une situation injuste. “De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins” semble cohérent avec « en raison de ce que Allah a accordé aux uns par rapport aux autres » au centre du segment.

Le second segment vient en parrallèle du premièr ( بِمَا حَفِظَ ٱللَّهُ ,بِمَا فَضَّلَ ٱللَّهُ). Si les choses sont distribuées inégalement, il en est une qui est cachée (غَيْبِ). Ce qui n’est pas connu de l’homme. Là encore, l’intégrité individuelle, volontaire, transcende ce qui n’est pas naturellement égal, en prolongeant l’action divine : préserver ce qu’Allah préseve.

فَٱلصَّٰلِحَٰتُ قَٰنِتَٰتٌ

حَٰفِظَٰتٌ لِّلْغَيْبِ

بِمَا حَفِظَ ٱللَّهُ

Et les bien agissantes sont fidèles,

préservant ce qui est caché

de ce qu’a préservé Allah

Les deux morceaux indiquent aux deux sexes une voie, de respectez la justice et l’équité dans les rapports, même si celle-ci, n’est pas immanente, déjà présente dans la nature. Allah demande la justice, l’équité.

Comment traduire نُشُوزَهُنَّ ? Il y a un autre parallèle, à la fin de la même sourate, marqué par une reprise de la forme et du vocabulaire. Hamidullah voit l’importance de traduire deux fois de la même façon. Il donne comme sens “abandon” ou “infidélité”. Ici, nous avons un couple, probablement d’opposés (نُشُوزًا أَوْ إِعْرَاضًا), au sens premier se dresser (comme قَوَّمُ) et se détourner. Infidélité fait echo à la fidélité au segment précédent, je pense que c’est ce qu’il faut garder.

وَإِنِ امْرَأَةٌ خَافَتْ مِنْ بَعْلِهَا نُشُوزًا أَوْ إِعْرَاضًا فَلَا جُنَاحَ عَلَيْهِمَا أَنْ يُصْلِحَا بَيْنَهُمَا صُلْحًا ۚ وَالصُّلْحُ خَيْرٌ ۗ وَأُحْضِرَتِ الْأَنْفُسُ الشُّحَّ ۚ وَإِنْ تُحْسِنُوا وَتَتَّقُوا فَإِنَّ اللَّهَ كَانَ بِمَا تَعْمَلُونَ خَبِيرًا {128}

128. Et si une femme craint de son mari (ba’alha) infidélité ou abandon, alors ce n’est pas un péché pour les deux s’ils restaurent entre eux deux une restauration (صُلْحًا), et la restauration est un bien. Et les âmes sont portées à l’envie. Et si vous faîtes mieux et respectez… Allah est de ce que vous faites informé.

On reprendra le même terme qu’en 4.128, avec également la même vision de restaurer, et celle qui est portée au dessus de s’élever vers la justice.

وَٱلَّٰتِى تَخَافُونَ نُشُوزَهُنَّ

فَعِظُوهُنَّ

وَٱهْجُرُوهُنَّ فِى ٱلْمَضَاجِعِ

وَٱضْرِبُوهُنَّ

Et celles dont vous craignez l’infidélité,

alors conseillez-les,

éloignez-vous d’elles dans le lit,

donnez-leur des exemples

ٱضْرِبُوهُنَّ est bien entendu de donner des exemples, comme en 2.26 (إِنَّ اللَّهَ لَا يَسْتَحْيِي أَنْ يَضْرِبَ مَثَلًا مَا بَعُوضَةً فَمَا فَوْقَهَا). En cela il fait parallèle avec “conseillez les” dans le premier membre. Le Coran ne marche pas avec une escalade progressive mais avec des formes parallèles et concentriques. Eloignez vous d’elles dans le lit, au centre, c’est progressivement mettre fin à la relation, trouver une solution à ce qui est caché, et ne pas faire reposer la relation sur une sexualité qui pose problème.

De plus cela prépare le paralllèle avec أَطَعْنَكُمْ dans le verset suivant (termes crochets, qui marque le passage d’une unité à une autre). أَطَعْنَكُمْ est un verbe qui est adressé en 3.50 par Jésus à ses disciples. Obeissez parait légèrement trop. Logiquement on le retrouve en syriaque dans l’Evangile (Mathieu 23:3, Jean 14:15, 2Pierre 3:17, 1Jean 5:21 ). Chez Jean : ܐܢ ܪܚܡܝܢ ܐܢܬܘܢ ܠܝ ܦܘܩܕܢܝ ܛܪܘ , « et si vous m’aimez observez mes commandements« . Observer est plus interessant qu’obeir. C’est un choix individuel, on fait quelque chose par ce que l’on adhère, pas par coercition. Le terme veut dire aussi “garder” et fait donc un parallèle avec حَٰفِظَٰتٌ plus haut.

فَإِنْ أَطَعْنَكُمْ

فَلَا تَبْغُوا۟ عَلَيْهِنَّ سَبِيلًا

إِنَّ ٱللَّهَ كَانَ عَلِيًّا كَبِيرًا

Et si elles observent,

ne cherchez pas envers elles de voie.

Certes, Allah est Transcendant et Grand.

La question posée dans le segment précédent est réglée entre les deux, par la discution. Comme dans 4.128 où la relation est restaurée. La fidélité et l’équité sont mises en avant sur les contingences immanentes au mondes qui provoquent inégalités et discorde. Dieu met en avant le bon comportement (salihat) et l’équité (qist) comme solutions possibles. Il convient surement de traduire ici عَلِيًّا, hauteur, par transcendance. Notons l’assonance avec عَلَيْهِنَّ .

Le verset est composé de quatre segments dans un chiasme ABB’A’. Les deux premiers segments mettent en avant l’égalité transcendance qui doit être appliquée par les les hommes et les femmes respectivement, rapport à une situation donnée qui ne l’est pas. Intégrité et bien agir.

Les deux derniers segments montrent un problème, l’infidélité, qui sera reprise pour l’homme dans le verset 128 de la même sourate. S’écarter du probleme est conseillé, en esperant sa résolution.

Le lien entre les deux morceaux sont fait par l’opposition entre intègre et infidélité, deux verbes don’t la racine est s’élever. Il est fait par l’opposition entre les deux paragraphes centraux, et la reprise des versets où Dieu est mentionné, Dieu créateur dans le premier morceau, Dieu transcendant dans le second.

Al Furqan

le sens qui resiste le mieux, c’est celui de critère.

Comme fasl, le mot contient l’idée de séparation. Aussi kh.l.S et sh.q.q .

Cette notion est particulièrement importante au jour dernier (yaom al fasl dans la sourate al naba).

32.25 Ton Seigneur, c’est Lui qui séparera (yafṣilu) entre eux, au Jour de la Résurrection, de ce sur quoi ils diffèrent (yakhtalifūna).

Les humains diferent sur quelque chose, et Allah les separera en fonction de cela. Furqan aide à comprendre cela.

Furqan

Comme plusieurs termes dans la sourate al mursilat, ils désigne l’écrit.

Al Furqan est le Coran, le critère qui détermine entre ce qui vrai et faux. Le mot revient surtout pour le livre donné à Moise. La Torah comme furqan, permet de se guider.

2.53

وَإِذْ آتَيْنَا مُوسَى الْكِتَابَ وَالْفُرْقَانَ لَعَلَّكُمْ تَهْتَدُونَ

Il y a donc un sens de furqan comme critère donner par Allah aux humains pour distinguer entre les choses.

Au jour dernier les humains seront séparés (yatafarraqūna)

30.14-15

وَيَوْمَ تَقُومُ السَّاعَةُ يَوْمَئِذٍ يَتَفَرَّقُونَ {14}

فَأَمَّا الَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ فَهُمْ فِي رَوْضَةٍ يُحْبَرُونَ {15}

وَأَمَّا الَّذِينَ كَفَرُوا وَكَذَّبُوا بِآيَاتِنَا وَلِقَاءِ الْآخِرَةِ فَأُولَٰئِكَ فِي الْعَذَابِ مُحْضَرُونَ

ceux qui auront rejeté l’écriture (كَفَرُوا وَكَذَّبُوا بِآيَاتِنَا) seront les perdants. c’est clairement le critère de rejet ici, sur lequel Allah séparent les gens au jour dernier.

Mais les peuples se divisent d’eux mêmes, après avoir reçu le savoir, quand ils divergent à son propos :

42.14

وَمَا تَفَرَّقُوا إِلَّا مِنْ بَعْدِ مَا جَاءَهُمُ الْعِلْمُ بَغْيًا بَيْنَهُمْ ۚ

98:4

وَمَا تَفَرَّقَ الَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ إِلَّا مِنْ بَعْدِ مَا جَاءَتْهُمُ الْبَيِّنَةُ

Donc ce sont les humains qui d’eux mêmes selon leur rapport à l’écriture, selon qu’ils y croient ou pas. Allah descend un critère comme guide, sur Mussa et Muhammad, mais ce critère Al Furqan, est aussi ce qui les divisent entre eux. La sourate al naba nous apprends que ce sont selon leurs actions qu’ils sont divisés.

إِنَّهُمْ كَانُوا لَا يَرْجُونَ حِسَابًا {27}

وَكَذَّبُوا بِآيَاتِنَا كِذَّابًا {28}

C’est parcequ’ils n’entendaient pas rendre de compte sur leurs actions qu’ils rejettent le critère sur leurs actions.

LA sourate Al Nahl valide ce lien entre l’action et le rapport à l’Ecriture :

27. Puis, le Jour de la Résurrection, Il les couvrira d’ignominie, et [leur] dira : « Où sont Mes associés pour lesquels vous combattiez?  » – Ceux qui ont le savoir diront : « L’ignominie et le malheur tombent aujourd’hui sur les mécréants ».

28. Ceux à qui les Anges ôtent la vie, alors qu’ils sont injustes envers eux-mêmes, se soumettront humiliés, (et diront) : « Nous ne faisions pas de mal!  » – « Mais, en fait, Allah sait bien ce que vous faisiez ».

29. Entrez donc par les portes de l’Enfer pour y demeurer éternellement. Combien est mauvaise la demeure des orgueilleux!

30. Et on dira à ceux qui étaient pieux : « Qu’a fait descendre votre Seigneur?  » Ils diront : « Un bien ». Ceux qui font les bonnes oeuvres auront un bien ici-bas; mais la demeure de l’au-delà est certes meilleure. Combien agréable sera la demeure des pieux!

31. Les jardins du séjour (éternel), où ils entreront et sous lesquels coulent les ruisseaux. Ils auront là ce qu’ils voudront; c’est ainsi qu’Allah récompense les pieux.

32. Ceux dont les Anges reprennent l’âme – alors qu’ils sont bons – [les Anges leur] disent : « Paix sur vous! Entrez au Paradis, pour ce que vous faisiez ».

33. [Les infidèles] attendent-ils que les Anges leur viennent, ou que survienne l’ordre de ton Seigneur ? Ainsi agissaient les gens avant eux. Allah ne les a pas lésés; mais ils faisaient du tort à eux-mêmes.

34. Les méfaits qu’ils accomplissaient les atteindront, et ce dont ils se moquaient les cernera de toutes parts.

35. Et les associateurs dirent : « Si Allah avait voulu, nous n’aurions pas adoré quoi que ce soit en dehors de Lui, ni nous ni nos ancêtres; et nous n’aurions rien interdit qu’Il n’ait interdit Lui-même. Ainsi agissaient les gens avant eux. N’incombe-t-il aux messagers sinon de transmettre le message en toute clarté?

36. Nous avons envoyé dans chaque communauté un Messager, [pour leur dire]: « Adorez Allah et écartez-vous du Tagut » . Alors Allah en guida certains, mais il y en eut qui ont été destinés a l’égarement. Parcourez donc la terre, et regardez quelle fut la fin de ceux qui traitaient [Nos messagers] de menteurs.

37. Même si tu désirais ardemment qu’ils soient guidés… [Sache] qu’Allah ne guide pas ceux qui s’égarent. Et ils n’auront pas de secoureurs.

Ce dernier verset reprend l’ambiguité entre Allah qui séparent les gens au jour dernier, et les gens qui ont divergés d’eux mêmes quand ils ont reçu le savoir et le critère à propos de leurs actions : Allah ne guide pas ceux qui s’égarent

La sourare 78 Al Naba, une dialectique coranique ?

La demonstration s’appuie sur l’analyse de la rhétorique présentée en détail sur le site ( analyse rhétorique de la sourate al naba ), et dont seule l’articulation des trois parties sera présentée, afin de mettre en valeur une approche particulière du réel, dont l’action humaine est la dynamique centrale, mise en valeur et interrogée par la révélation et l’intervention de Dieu yaom al din.

Hanafyah et Intertextualité

Notre comprehension du rapport avec les textes précédents est prise entre la tradition musulmane et les recherches orientalistes. Il convient de répondre aux deux à la lumières des informations.

Pour ce qui est des recherches, athées ou non, elles sont faites parfois avec beaucoup de respect pour le texte et permettent d’en savoir plus (sur l’intertextualité Gobillot, Al Badawe, Zeellentein). C’est d’ailleurs un gage pour nous en France que le plus sérieux (Deroche) propos aussi des résultats qui confirment l’histoire que nous connaissont. C’est aussi le cas en Allemagne (Neuwirth). Par contre il existe toujours des publications orientalistes, qui sont plus de l’ordre de la vulgarisation que de la recherche, et dont le but est politique. J’ai déjà formuler une réponse à Dye Moezzi là dessus (https://collectif-attariq.net/wp/approche-hyper-critique-de-lislam-un-usage-politique-et-relativiste-des-sources/). Si on doit leur répondre, et s’y opposer, la quête de la vérité ne peut cependant pas nous permettre de prendre leur point de vue comme excuse pour rejeter tout ce qu’ils disent. Il faut répondre point à point, et prendre ce qui est juste. Donc répondre sur la proximité des textes qui est soulevée.

 » la présence d’écrits antérieurs, quel que soit la forme ou le fond retenu dans le Coran, puissent être un « problème » pour de nombreux musulmans »

Je vais même un peu plus loin que vous sur ce sujet : « les textes antérieurs sont une richesse pour la comprehension du Coran. » car c’est là qu’on arrive, indépendemment de tout conflit politique. La recherche fournit des arguments solides sur la proximité des textes. Moi, qui ai lu ces textes, je le confirme. Et rien n’oblige à en tirer les conclusions qu’ils tirent bien au contraire. Il ne s’agit jamais d’un héritage hérétisant, mais le Coran est bien un texte autonome qui en propose une relecture (Cuypers), parfois corrige (naskh, Gobillot, https://www.academia.edu/52646298/Labrogation_n%C3%A2sihk_et_mans%C3%BBhk_dans_le_Coran).

Le problème, et il faut avoir le courage de présenter à nos frères et soeurs les trouvailles, quand il est bien ancré dans les esprits qu’on peut regarder dysney à la télé mais que les textes monothéistes sont le diable incarné. Je peux donner un exemple important. Le texte de Matthieu 23 est necessaire pour comprendre qui sont les hypocrites, « qui ont des yeux pour voir mais ne voient pas » (Isaïe). Si vous devez en lire un, lisez juste celui là. Il est une attaque frontale contre ceux là même :

فَوَيْلٌۭ لِّلْمُصَلِّينَ
5
ٱلَّذِينَ هُمْ عَن صَلَاتِهِمْ سَاهُونَ
6
ٱلَّذِينَ هُمْ يُرَآءُونَ
7
وَيَمْنَعُونَ ٱلْمَاعُونَ

La malediction وَيْلٌۭ est le même terme utilisé en syriac (malheur) dans « 14 Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous dévorez les maisons des veuves, et que vous faites pour l’apparence de longues prières; à cause de cela, vous serez jugés plus sévèrement. » Le propos est le même. Le chapitre entier (https://www.biblegateway.com/passage/?search=Matthieu%2023&version=LSG) permet de comprendre toute la rhétorique du Prophète Muhammad contre les hypocrites. « Le texte dit aussi être « la confirmation de ce qui a été révélé auparavant. » » Cherchons donc en quoi avant que quelqu’un d’autre s’en empare et ne l’utilise contre nous.

Le rapport textuel est comme beaucoup d’autres cas indéniable. Une théorie qui chercherait à le nier ne resistera pas au passage du temps. Il faut donc l’expliquer, et c’est dans l’explication que nous pourrons combattre l’orientalisme. Et gagner une comprehension accrue de l’Islam. Si nous croyns que notre religion est vraie, c’est qu’elle parle du réel, et la comprehension du réel ne peut nous inquiéter. On ne peut rester dans un domaine séparé que sous peine de retomber dans le domaine des légendes, des contes. C’est d’ailleursoù veu tnous emmener Chaabi, qui elle veut dire que le Coran est un texte paien destiné simplement aux bédouins, et qu’il faut en dégager le coté monothéiste qui n’est qu’un rajout posterieur. Donc affrontons nous au réel et à la recherche par nous même.

En fait on connait la proximité des arabes avec le monothéisme. La « jahilya » est un mythe, ou peut etre signifie autre chose que ce que l’on en comprend aujourd’hui. Beaucoup d’arabes du nord sont chrétiens. On sait les ghassanides et les lakhmides, mais ça va plus loin. Beaucoup de tribues sont convertis, et cela vient jusqu’au Prophète. Les Banu Kalb pâr exemple (Zayd fut parmi eux longtemps). L’histoire de la « hanafyah » merite d’être relue. Les voyages de Zayd Ibn Amr pour apprendre le monothéisme sont d’autant plus important que son fils Said ibn Zayd est l’un des premiers convertis, qu’il épouse Fatma bint Al Khattab et va finir par ramener sa belle famille dans l’Islam. On est au coeur de la oummah naissante, et il y a des chrétiens.

Et au sud c’est encore plus important. « L’Esprit vient du Yemen » dit le Prophète à propos de Abu Musa al Ashari revenant à La Mecque. Et le Yemen est chrétien. On sait que le prophète assiste à un prêche à Najran, ville qui rassemble des chrétiens arabes de trois différentes version du christianisme. Et le christianisme Ethiopien (et pas copte) a la corpus textuel le plus interessant, qui contient parmi les plus anciens textes (la didache) et beaucoup d’apocryphes, dont ceux mentionnés par le Coran. On est donc très loin de l’hypothèse syriacisante.

Ce qui se dégage, c’est que le Prophète Muhammad est en contact direct avec les plus anciennes formes du christianismes. Celles qui historiquement ont resistés à l’empire romain. Celles de l’Iraq : nazarenes, ebionites, el kasaites (les elkasaies sont probablement les sabéens du Coran). Qui sont des formes de christianisme qui remontent facilement au Ier siècle, puisqu’elles combattent Trajan et sont décimés par lui. Et l’Eglise Ethiopienne qui conserve les plus anciennes traditions. Donc il ne s’agit pas de « sectes », mais du christianisme originel, qui bon gré mal gré a survecu à travers certaines traditions jusqu’au VIe à La Mecque.

La réalité et Le Coran convergent. On n’a pas besoin d’isoler le Coran du réel pour le préserver, ni d’écrire une réalité qui le remettrait en cause. De toute façon, Dieu qui demande de lire les textes, les connaissait Lui même. Il n’y a pas besoin de chaine de transmission si le Coran est revelé. Et ces chaines existent. Quand Muhammad prêche l’Islam, au moins une partie des mecquois, dont ses proches, connaissent les textes auxquels il fait référence. Il y a donc pertinance à les citer.

Approche hyper-critique de l’Islam, un usage politique et relativiste des sources ?

En réponse à « Pendant les premiers siècles de l’islam, il existait plusieurs versions du Coran »

Commençons par dire, que comme pour l’étude du christianisme et pour l’histoire des fils d’Israel, l’affirmation auto proclamée par une seule école d’historiens parmi d’autres d’être les nouveaux historiens, qui ont le droit de définir ce qu’est l’Islam, est un double tour de passe passe. En premier lieu parcequ’il y a plusieurs écoles d’historiens modernes, et que le courant franco français autour de Dye-Mozzi est une particularité hyper critique dans le monde des historiens et nous allons le situer dans le rappport français actuel à l’Islam. Avec du retard en érudution et en travail même sur les historiens hyper critiques anglo saxons, plus complexes, et dont la tête de file P. Crone a déjà admis qu’elle était aller trop loin, que finalement la réalité obligeait à plus de concessions sur les données traditionelles1. Et en faisant totalement abstraction des éminents chercheurs que sont Montgomery Watt en Angleterre, Angelika Neuwirth en Allemagne et François Déroche en France. En second lieu parce qu’il profite d’une position de vulagrisateur pour se présenter gratuitement comme la science contre l’obscurantisme, s’autojustifiant, plutot que comme des historiens qui apportent une théorie soumise à la confrontation avec ses pairs. Nous allons voir que son rapport à la tradition est plus ambivalent que ce qui est affirmé.

Pour l’écriture du Coran, le spécialiste français de la question est François Deroche2. Il mène une étude sérieuse et précise, appuyée sur l’ensemble des connaissances disponibles sur lesquelles des recherches sont constemment menées et présentées au public. F. Deroche dit autre chose, lisez le et comparez.

Certes, il y a un conflit connu depuis toujours dans la tradition sur la mise en place d’unification du texte du Coran, successivement par Abu Bakr, Othman et Abd el-Malik. Cette histoire, où la politique est liée à la mise en écrit du Coran, reflète le drame fondateur de l’Islam, la fitna sa division profonde qui persiste jusqu’à nous. Nous savons tous, et nous allons expliquer pourquoi, il n’est pas possible de dire qu’ Abd al Malik ai inventé la fitna, au contraire il doit l’atténuer comme naissance de la dynastie Omeyyade, pour être en mesure de proposer une réconciliation. Si Moezzi voulait comme il le dit restaurer l’histoire contre la tradition, c’est là qu’il appuirait. Or comme elle, nous allons voir qu’il fait disparaitre le combat contre le proto-capitalisme marchand mecquois que les Omeyyades représentent et contre lequel est né l’Islam3. Donnons juste un nom qui conjugue version ancienne du Coran et réécriture de l’histoire : Ibn Mas’ud, son recueil du Coran, sa mort. Les érudits le savent, Moezzi le sait. Mais l’histoire impériale française n’enseigne que l’histoire impériale du passé, et certainement pas celle de ses opposants bédouins, hébreux ou arabes, qui restent un impensé notable de l’orientalisme.

Continuons avec le christianisme. On nous refait le coup du receuil syriaque, et cela a déjà fait long feu par le passé4. Le passage sur les influences bibliques n’est pas catastrophique, sur ce point c’est plutot la tradition et son rejet des textes chrétiens pourtant cités par le Coran qui est pris en défaut. Mais affirmer sans contexte que « Le mot « Coran » lui-même viendrait de qiriyâna, qui désigne un « livre de prières » en syriaque. » fait références aux vulgarisations très médiatisées et très contestées par les chercheurs des thèses de Luxemberg, qu’il passe discrètement, sans note critique. Or, il n’y a pas que le syriaque et un seul christianisme, toutes les variations du christianisme sont présentes en Arabie : monophysites, nestoriens, jacobites, aryens, eunomiens, probablement nazaréens et ebionites, dont l’oncle de Khadija qui traduit l’évangile depuis l’hébreu (peut etre le syriaque). On devrait mentionner aussi les références coraniques au manichéisme et au zoroastrisme. Le Coran fait des références croisées sur toutes les religions présentes à la fin du monde antique. Rappellons une église insuffisemment évoquée, qui garde des traditions anciennes du christianisme, l’Eglise Ethiopienne du royaume d’Aksoum, avec ses répercussions au Yemen, avec un canon et des traditions très proche de l’Islam5. Le Ge’ez au moins autant que le syriaque doit être étrudié pour les emprunts.

Il n’est donc pas possible de le situer dans un seul de tous ces corants juifs ou chrétiens : le texte opère une reprise, une synthèse et une correction ORIGINALE, en deux temps. Dans un premier temps à La Mecque la reprise du monothéisme (déjà iconoclaste comme le montre l’histoire de Zayd ibn Haritha, le fils adoptif du prophète Muhammad) comme principe de justice contre le proto capitalisme mecquois qui avait précédemment détruit l’ethique et les solidarité tribale3, éthique bédouine que le Coran intègre également dans sa synthèse7. Dans un second temps à Médine dans la formation d’une synthèse nouvelle du monothéisme qui confronte et rassemble les traditions monothéistes, ainsi que des références au zoroastrisme. Donc il est vain de présenter une filiation supposée avec le passé qui oublierait le travail de synthèse, et les réponses nouvelles apportées par Muhammad. Rappellons qu’une influence est toujours un choix parmi toutes les influences possibles, et que quand le Coran reprend le terme nazarène pour désigner l’ensemble du christianisme, il prend à contrepied les courants majoritaires auxquels il est exposé. C’est donc un choix volontaire, une prise de parti. En particulier en Coran 5.82-83, dans un contexte ou la primauté de l’Ecriture s’oppose au clergé, les larmes des « nazarènes » accompagnent la reconnaissance du discours coranique et témoignent de siècle d’oppressions et d’attentes de la résolution du dilemne entre la loi et la conscience que le Coran propose enfin.

L’Islam traditionel fait une évidente impasse sur le sujet, mais nos auteurs syriacisant aussi, semblant relever un sujet, l’hypothèse judéo chrétienne, ils inversent ses conséquences. Rappellons que le judéo-christianisme que l’on dit « hérétique » est une survivance du christianisme « primitif ». En le défendant, le Coran prend à contrepied juifs et chrétiens de leur époque. Ce judéo-christianisme est malheureusement le grand absent de l’histoire moderne : les trois guerres judéo romaines puis les tribues ariennes qui trois siècles plus tard mettent à bas l’empire romain d’occident alors en déclin. Ayant pour conséquence le passage du centre du monde vers Constantinople puis Baghdad, qui représente au bas mot les lumières du moyen age. C’est donc un plaisir que l’on retrouve son histoire à travers l’islamologie. Notons que le « judéo christianisme », raison d’être de l’antisémitisme chrétien par le passé, reste dans son acception moderne, cette base commune du monothéisme, oubliée mais culturellement persistante dans son iconoclasme et désir de justice. Elle sera traduite en philosophie par la « morale des esclaves », l’une des raisons d’être de l’antisémitisme moderne, qui l’inclut dans le même sac que le socialisme et les lumières de la révolution française6. C’est évidemment un raccourci, mais il révéle un conflit non dit qui persiste de manière savante dans l’orientalisme et l’islamologie, et nous allons voir, dans un passage de l’article. Surtout, les auteurs qui proposent une filiation judéo chrétienne de l’Islam, n’arrivent jamais jusqu’à dire que c’est un choix qui permet à l’auteur du Coran de confronter ce que sont deux devenus Judaisme et Christianisme à leur dernier ancêtre commun, Jésus et la première église, qui est une synagogue (ekklesia, synago et jama’a ont le même sens, rassembler).

Enfin sur le Coran lui même, Moezzi se reserve le droit de faire une sélection sur ce qui ferait ou non parti du Coran, en se centrant grosso modo sur la partie mecquoise. Attribuant de façon peremptoire un rôle purement spirituel au Prophète, il fait disparaitre le discours sur la justice et les solidarités, ainsi que la critique coranique du discours religieux, cad les conséquences concrètes sur le monde réel. L’Islam selon Moezzi est une dimension purement spirituelle qui n’intervient pas dans la société (d’où vient ce concept ? des références ?). Or les toutes premières sourates sur lesquelles il s’appuit sont celles qui rentrent directement en conflit avec l’injustice de la société mecquoise. Aucune biographie moderne ne loupe ce point. Paiement de la zakat, partage de la nourriture, défense du droit, défense des démunis, respect des liens de solidarités, c’est le propos du conflit mecquois qui aboutira plus tard à l’interdiction de l’intérêt. Il est impossible de le passer sous silence et dire que Muhammad pronnait une reflexion spirituelle désincarnée. L’auteur esquive l’essentiel de la sira mecquoise, la violence des marchands mecquois contre le discours du Prophète qui les interroge dans la sphère publique.

Et cela, il est impossible que ce soit le discours impérial des Omeyyades qui l’ait rajouté. Dans la période mecquoise les puissants Banu Omeyya, Abu Sufyan ibn Harb et Uqba ibn Abi Mu’ayt, font partis des clans dominants en conflit avec Muhammad et la première communauté musulmane. Le fait que ces thèmes soient plus présents dans le Coran que dans la tradition interroge la position de la tradition omeyyade, et pourrait être justement ce qui a poussé l’auteur à éloigner le Coran mecquois d’une retouche omeyyade. Mais alors pourquoi l’occulter ? En oubliant le conflit social initial, l’auteur peut reformuler le jihad comme conquêtes militaires. Or les persécutions puis la guerre contre Quraysh qui aboutira à la conquête de La Mecque, sont la raison du jihad selon la lecture traditionnel de la chronologie du Quran. Le jihad du Coran est réponse proportionnée contre l’injustice quand elle se fait violente, et non conquête. Comment alors faire coexister tradition et écriture du Coran par Abd el-Malik ?

Abd el-Malik aurait selon l’auteur transféré sa refonte du Coran sur Othman. Or cela signifirait rappeler un des arguments du conflit de succession d’Othman, comme lui Banu Omeyya. Il a au contraire du les atténuer pour légitimer et son pouvoir, car le califat d’Othman est le point de rupture de l’histoire musulmane. Toutes les différences entre les différentes traditions musulmanes prennent leur origine dans le conflit de succession, la Fitna, qui continue violemment à cette époque. Abd el-Malik n’a pas pu écrire une tradition qui dit que les soldats d’Othman se sont introduits par la force chez Ibn Mas’ud pour bruler sa recension du Coran. A fortiori pour légitimer ses réformes du Coran imposées par la force par al Hajjaj. Au contraire il devait tout faire pour rendre Othman légitime.

Alors pourquoi l’auteur le choisit ? Parceque la découverte des nouveaux manuscrits et leur connaissance grandissante par le public rend impossible les spéculations passées sur des ré écritures tardives du Coran. Pour se conformer aux datation au carbonne 14 des premiers manuscrits complets du Coran8, utiliser comme dates 685 à 705, avec un pouvoir reconnu par la tradition (qui tout d’un coup devient valable comme source historique), c’est inespéré. Et permet de choquer le sunnisme sur le Coran en respectant ses fondements historiques, le califat Omeyyade.

Toutes les recherches viennent au contraire à montrer qu’il n’y a eu que de très faibles variations du texte. A savoir : un verset sur l’envie, l’ordre des sourates, deux sourates en remplacement des deux dernières sourates du corpus8, ainsi que les propositions chiites visant à souvent lire Ali. Les différentes lectures, y compris Hamza comme survivance de la lecture d’Ibn Mas’ud confirment le texte. Ce qui aurait été rajouté à l’époque d’Abd al Malik par Al Hajjaj et Hassan al Basri sont les points de séparations des versets.

S’il faut faire la critique de l’écriture de l’histoire, l’hermeneutique franco française autour de la laïcité, qui vise à prevenir l’intervention des discours critique des grands récits dans la vie publique, explique les propositions historiques des hyper critiques français, qui nie à l’Islam son rôle social de critique des injustices. Nous rappelons alors cette filiation avec le passé orientaliste, et une époque, la fin du XIXe et son rejet des monothéismes, des lumières et de la Révolution Française pourtant cadre toujours proclamé mais constemment remanié de notre république, et le socialisme, auquels on oppose le cadre economique et politique présenté comme « naturel » et bastion de la « nature humaine », inchangeable et qui serait responsable de tout les maux actuels. L’orientalisme aime donc les Omeyyades et comme eux occulte la critique sociale de l’Islam.

On pourra donc légitimement s’étonner qu’un courant semblant si fortement positiviste dans son approche ne propose que de la sépculation fondée sur elle même, relisant à sa guise et selon sa propre hermenteutique les données disponibles. Nous laissons le lecteur estimer à quel point il s’oppose de façon progressiste à la tradition.


Notes et références
1. Quraysh and the Roman army: Making sense of the Meccan leather trade, Cambridge University Press: 26 March 2007
2. Voir La voix et le calame. Les chemins de la canonisation du Coran (5) – François Deroche (2014-2015) et Recherches actuelles sur les manuscrits coraniques (12) – François Déroche (2021-2022)
3. Le dernier évenement pre Islam connu dans l’hsitoire de Muhammad est le Hilf al-Fudul. Lire aussi Le capitalisme mecquois et la révolution de l’Islam, et ses références, en particulier Wolf, The Social Organization of Mecca and the Orgins of Islam, et Ibrahim, « Social and Economic Conditons in Pre-Islamic Mecca », International Journal of Middle East Studies, dont le livre, Merchant Capital and Islam, est le fil conducteur de l’article sur Oumma.
4. Pour une lecture érudite et intelligente des références coraniques au judéo christianisme et aux révélations précentes, lire :
– Emran El Badawe, « The Qur’an and the Aramaic Gospel Traditions » (Routledge, 2013), la seule introduction vaut bibliographie sur le sujet.
– Holger Zellentin, The Qurʾān’s Legal Culture: The Didascalia Apostolorum as a Point of Departure (Tübingen: Mohr Siebeck, 2013), ainsi que ses écrits disponibles en ligne.
– Catherine Pennaccio, Les emprunts à l’hébreu et au judéo-araméen dans le Coran, Collection « Itinéraire poétique, Itinéraire critique », Librairie d’Amérique et d’Orient, Jean Maisonneuve, Paris, 2014.
5. Le Canon éthiopien contient des textes anciens et apocryphes dont le rapport au Coran est souvent cité, entre autre des versions eunomiennes de la Didaché et la consitution apostolique, Enoch, 4Esdras, le livre des Jubilés, etc. Les pratiques de l’Eglise Ethiopienne témoignent aussi ancienneté et proximité avec l’Islam, les ablutions, les interdits alimentaires, le voile, le sabbat. L’impasse sur ce sujet est incomprehensible et mérite des recherches nouvelles.
6. On en trouvera une critique magistrale, partisane et sans finesse (à coup de marteau ?) chez Luckacs. Voir l’excellente recension de Nicolas Tertulien, La destruction de la raison trente ans après. Notons à sa suite et trop rapidement l’importance d’Aristote dans le réalisme. Que l’on retrouve dans l’eunomianisme.
7. En particulier dans la préservation des liens sociaux et familiaux, malgré le rejet monothéiste du culte des ancêtres, également présent dans le Coran. Pour l’importance de l’Islam comme survivance des pratiques bédouines pour les tribues qui rejoignent le mouvement, voir Marco Demichelis, Kharijites and Qarmatians: Islamic Pre-Democratic Thought, a Political-Theological Analysis, p.109-110 et les références qu’il fournit.
8. Voir l’ensemble évoqué dans Sadeghi, B., Goudarzi, M., Ṣan‘ā’ 1 and the Origins of the Qur’ān, Sadeghi, , Behnam / Goudarzi, , Mohsen, Der Islam. Et la compilation importante d’A. Jeffery, Materials for the History of the Text of the Qur’?n, Leyde, 1937, p. V-VI. Rappelons que l’on parle de mushafs complet possédés par les compagnons, qui manquent de variation significatives hormis celles évoquées plus haut. A ce propos il serait interessant de rappeler le gros effort de la première communauté musulmane, qui enseigne à ses membres la lecture et l’écriture. Ainsi, à Dar al-Suffa, annexe de la mosquée de Médine où les compagnons apprennent la récitation du Coran, ils apprennent aussi à l’écrire.