Rhétorique sémitique

Le principe de la rhétorique sémitique est que le texte est construit, au-delà de sa grammaire, par une structure qu’il s’agit de révéler. L’observation de nombreux textes a montré que cette mise en forme obéit à des règles : constatées d’abord de manière empirique par de nombreux chercheurs, puis systématisées par Roland Meynet pour la Bible, et par Michel Cuypers plus spécifiquement pour le Coran. Cette systématisation — sa régularité, sa capacité à expliquer un texte de bout en bout — a montré que ce mode de construction est intrinsèque au texte : il n’y a qu’une seule structure pour un seul texte.

Ce n’est ni une paraphrase, qui réduit le sens, ni une interprétation, qui l’extrapole : c’est une méthode pour se rapprocher au plus près du texte, presque au corps à corps, et laisser la structure produire le sens.

Un mode de construction découvert dans tous les textes sémitiques

La découverte des structures rhétoriques du texte sémitique s’est faite par étapes, chacune élargissant le champ :

  • 1753 — Robert Lowth décrit le parallélisme de la poésie hébraïque : les versets se répondent deux à deux.
  • Années 1820 — John Jebb et Thomas Boys repèrent les structures concentriques dans le Nouveau Testament : le texte se replie sur un centre.
  • 1942 — Nils W. Lund (Chiasmus in the New Testament) pose les sept lois du centre : le passage central porte le sens, le début et la fin de chaque unité se répondent.
  • Années 1970-1980 — l’école israélienne (Shimon Bar-Efrat, Yehuda Radday) applique le chiasme au récit hébreu, plus seulement à la poésie.
  • Depuis 1997 — Roland Meynet systémise l’« analyse rhétorique » biblique (Traité de rhétorique biblique, 2007) ; à partir du séminaire de Midéo (1995), 
  • En 2007, Michel Cuypers l’applique au Coran et démontre que les sourates obéissent aux mêmes lois (Le Festin, 2007 ; La composition du Coran, 2012).
  • Depuis outre attariq, d’autres efforts de recherche de musulmans pour faire l’analyse rhétorique du Coran : Jeanne Malaik Bollen, et Revenir au Coran. N’hésitez pas à en signaler d’autres en commentaire.

Ce que ces travaux ont établi : de la phrase au livre entier, chaque niveau de construction est constitué d’unités plus petites mises ensemble selon les mêmes règles, formant des structures composites régulières — un effet fractal.

Pourquoi c’est décisif pour lire le Coran

  1. C’est le tafsir al-Qur’an bil-Qur’an : le sens premier se dégage du texte lui-même — la structure relie chaque terme aux termes qui lui répondent, sans importer de l’extérieur une grille de lecture.
  2. Cela exclut l’arbitraire du découpage : si le texte n’a qu’une seule structure, les découpages qui accommodent une thèse se démontent. Voir notre Réponse à Rachid Benzine : trois découpages possibles.
  3. Le centre change la lecture : ce que la tradition place au premier plan n’est pas toujours ce que la structure place au centre — et le centre, lui, donne l’intention du texte (l’exemple du 4.34 ci-dessus).
  4. Elle s’articule avec nos autres outils : le vocabulaire (le sens d’un terme se lit dans la structure qui le contient) et l’intertextualité (le Coran relit de manière critique les traditions qui le précèdent).

Notre travail : les analyses publiées

Pour apprendre la methode :

La méthode, mise à l’épreuve du débat :

Réponse à Rachid Benzine : trois découpages possibles

Rachid Benzine, en relisant Le Festin de Michel Cuypers, proposait trois structures alternatives pour la séquence 87-96 de la sourate al-Mâ’ida, suggérant que plusieurs découpages du texte seraient également possibles. Ce texte de janvier 2020 répond point par point : en testant le principal décalage proposé par Benzine (glisser les versets 90-92 pour constituer un passage central 90-93), l’analyse révèle de nouveaux indices de construction que la structure d’origine ne montrait pas — l’interpellation « ô ceux qui croient » en tête des trois passages, le nom d’Allah en clôture de chacune des cinq parties, l’opposition satan/Allah au centre qui éclaire l’opposition licite/illicite des passages externes. Loin de valider le pluralisme des structures, ces découvertes consolident une structure unique : les unités, arrimées à des marqueurs précis (termes initiaux et finaux, chiasme ABB’A’ des passages externes, retournement au centre), deviennent difficilement déplaçables. La démarche est méthodologiquement inverse de celle de Benzine : c’est l’étude de la forme — et non une lecture portée par le sens — qui dégage la structure, le sens n’arrivant qu’au terme du travail. L’article en tire aussi la clef du vocabulaire : اتَّقَوْا (ittaqaw) doit se traduire « se prémunir » (Berque) plutôt que « craindre », car la mise en réseau le montre — se préserver des pièges de satan, c’est préserver sa relation avec Allah. Une démonstration concrète que la relecture croisée (Cuypers → Benzine → le collectif) affine la découverte, et que la rhétorique sémitique est un « lieu de rêve pour le travail collectif ».

Sourates analysées :

16 Al Nahl — Analyse de la sourate et An Nahl — Séquence 1

La sourate des abeilles (16, la plus longue des sourates mecquoises) est abordée d’abord par son plan : quatre séquences symétriques deux à deux — la création « en vérité » et les bestiaux créés pour porter vos fardeaux face à ceux qui adorent ce qui est créé ; la confusion entre ce qu’Allah fait descendre et « les légendes des anciens » face à la promesse d’Allah ; les trois exemples (les abeilles qui suivent Son chemin, ceux qui ne partagent pas Sa générosité, l’homme qui ne peut rien faire) face aux témoins envoyés à toute communauté ; enfin l’alliance à respecter, le Coran descendu « en vérité » et l’engagement d’Abraham. La Séquence 1 développe ensuite la méthode pas à pas : segmentations en termes, membres et morceaux notées en arabe et en français, mise en évidence des structures concentriques ABA’ de chaque partie, du rôle central du discours divin à la première personne (« Avertissez qu’il n’y a pas de dieu sauf Moi, alors devenez pieux ») — centre qui sépare deux mondes tout en les reliant. La lecture dégage le paradoxe monothéiste : la transcendance est dans l’ordre reçu et l’acceptation de la réalité, tandis que l’immanence idolâtre idéalise le monde réel ; les bestiaux qui portent les fardeaux ouvrent l’intertextualité (Matthieu 11,28-30, « les fardeaux de l’âme »), et l’eau descendue du ciel fait écho à l’esprit descendu avec les anges (7,57) — des signes « pour un peuple qui réfléchit », « qui use de logique », « qui se rappelle ».

36 YaSin — Analyse de la sourate et YaSin — Premier passage (1-12)

Née d’un atelier collectif d’étude de la rhétorique coranique (dont la page-mère garde la trace et l’invitation à s’y mettre à plusieurs), l’analyse de YaSin est publiée séquence par séquence. Le premier passage (1-12) montre la méthode en action sur une structure en trois parties concentriques (AB)C(B’A’) : la partie externe lie l’envoi du Prophète (« YaSin. Par le Coran sage ! Tu es certainement du nombre des envoyés, sur une voie droite ») et la résurrection ; les lettres liminaires elles-mêmes sont lues par la structure — le Coran est à son porteur ce que la voie droite est au messager. La partie centrale est la fameuse métaphore du bétail entravé : chaînes jusqu’aux mentons, barrière devant et derrière, yeux recouverts — où l’analyse reconnaît la reformulation coranique du « peuple à la nuque raide » de l’Exode et de la sourdité d’Isaïe 6,10 (reprise par Matthieu et Jean). La dernière partie met en miroir deux écrits : le Rappel que transmet le prophète (les deux fonctions d’« avertisseur » et d’« annonceur ») et le Registre clair où Dieu écrit et compte les actions — « leurs traces » — de sorte que la résurrection révèle à chacun l’écriture objective de sa propre vie : rejeter le texte, c’est refuser de voir ses propres actes (la racine KFR, « recouvrir »). L’analyse discute au passage les deux traductions possibles du verset 6 et éclaire le rôle de Muhammad comme le messager demandé par Abraham pour sa descendance (Al Baqara 2,124-134).

78 La Grande prophétie — Analyse rhétorique de la sourate Al Naba

Mai 2020. L’analyse complète d’une sourate entière, présentée avec sa traduction propre et disponible en PDF — le type de travail que le collectif recommande à qui veut voir la méthode à l’œuvre de bout en bout. Dès l’incipit, la structure tranche un débat de traduction : al-nabâ (même racine que « prophète ») doit se lire « la grande prophétie » et non « la grande nouvelle ». Suit la description de la création (6-16), structure concentrique ABA’ où la terre devient jardin sous l’alternance du jour et de la nuit : le texte condense la Genèse 1-2 (le lexique même est intertextuel — janat emprunt à l’hébreu gan, le « repos sabbatique » de la racine SBT) mais inverse l’ordre du récit biblique : plus une chronologie linéaire, une dynamique où l’action continue de Dieu — lumière, eau descendue, végétation — transforme la terre, les « sept firmaments » opérant la démystification des astres étudiée ailleurs. Le jour de la séparation (17-36) oppose, en chiasme autour d’un centre renversé, la géhenne (chaleur, sans boisson, mirages) et le jardin (verres remplis, verger) — la différence entre les deux lieux tenant à la présence ou l’absence d’eau, allégorie de la parole. Au centre de tout : « toutes choses, nous les avons dénombrées par écrit » — les versets sont le révélateur des actions, et les rejeter c’est refuser de rendre compte (écho de Jean 3,19). La sourate articule enfin un grand récit où le devenir du monde — jardin ou désert — dépend de l’action humaine : c’est cette structure, conclut l’article, qui constitue le « miracle » du texte.

L’Entraide — Analyse de la sourate Al Ma’un

Avril 2024. Présentation — sous forme vidéo, intégrée à l’article — de la sourate 107, la plus courte et la plus sociale du Coran. Le titre choisi par le collectif, « L’Entraide » (résonance kropotkinienne assumée sur un site qui se réclame de l’anthropologie anarchiste), donne la clef de lecture : la sourate ouvre par « As-tu vu celui qui traite la religion de mensonge ? », et la structure du texte répond immédiatement en définissant ce déni non pas par une opinion mais par des actes concrets — repousser l’orphelin, ne pas nourrir le pauvre, prier pour être vu, et oublier l’ma’ûn, l’ustensile du partage quotidien. L’article s’inscrit dans toutes les catégories du site (Études du Coran, Vocabulaire, Histoire de l’Islam, Islam révolutionnaire, Lutter Aujourd’hui) — signe de sa portée transversale dans la ligne éditoriale : la rhétorique du texte court y fait de la critique de la religion ostentatoire une critique de l’injustice sociale, cœur du conflit mecquois étudié par ailleurs sur le site.

Le lexique par la structure :

L’étude des termes Ḥanifan et Oummyyoun dans leur contexte et Hanifan — Partie 1

Juillet 2020. L’article-programme du volet « vocabulaire » de la méthode. Il prend au sérieux l’impulsion de la thèse du Dr Al-Ajmi (Cyrille Moreno) — rechercher le sens propre du vocabulaire coranique par une intentio recta dirigée vers le texte, contre les deux écueils symétriques : la tradition, dont la intentio obliqua a fixé le sens dans les paraphrases des premiers commentaires, et la lecture syrianisante de type Luxenberg, qui réduirait le Coran à « un lectionnaire hérétique constitué de termes chrétiens dérivés ». Mais il montre que la méthode d’Al-Ajmi manque de deux choses : l’aspect historique de la révélation et surtout une méthode exégétique indépendante pour étudier le contexte — son rapport partie/tout reste intuitif, et le flou symbolique « revient par la fenêtre ». C’est ici qu’intervient l’analyse rhétorique de Cuypers : elle permet, pour chaque occurrence d’un terme, d’établir le réseau de liens qui le rattache à la structure — articuler le terme à sa phrase, la phrase à son paragraphe, celui-ci à la sourate et au Livre (dont la structure fractale se révèle aussi par les expressions récurrentes occupant des places correspondantes dans des structures liées). La recherche des occurrences et l’analyse rhétorique se complètent mutuellement. L’étude des 12 occurrences de ḥanifan et 6 de ummiyyūna — traditionnellement rendus par « pur » et « ignorant » — est organisée en quatre parties (dont seule la Partie 1 est en ligne) : comprendre ḥanifan, c’est comprendre la critique que le Coran adresse aux cultes juifs et chrétiens et le modèle abrahamique qu’il propose pour résoudre leurs contradictions — les emprunts étant toujours des choix volontaires, portant parfois correction (naskh) des textes bibliques.

Coran 4.34, قَوَّٰمُونَ intégrité, égalité et transcendance divine

Mars 2025. L’exemple le plus percutant de la méthode appliquée au lexique : le verset dit « polémique » du Coran relus par les occurrences du terme. Qawwāmūn n’apparaît que deux autres fois dans le Coran (4,135 et 5,8) — chaque fois dans « soyez de ceux qui se tiennent droits pour la justice », avec l’équité (qisṭ) placée au-dessus de la richesse, des proches, voire de l’ennemis : le sens premier du terme est donc « se tenir droit devant Allah pour la justice » (standing firm), non « avoir autorité ». Dans le verset 4.34, al-rijālu qawwāmūna devient « les hommes doivent être intègres envers les femmes » : non une supériorité naturelle ni une autorité absolue, mais un devoir constant de droiture et d’équité, qui transcende une situation de fait inégale (« en raison de ce qu’Allah a accordé à chacun » — l’égalité n’est pas un donné, elle est à produire). L’analyse déroule ensuite le chiasme ABB’A’ du verset : l’opposition entre intègre et infidélité — deux verbes dont la racine exprime le fait de « se tenir droit » ou « se détourner » —, la reprise de nušūz au verset 4,128 (même couple, même projet de « restauration » du couple, ṣulḥ), et iḍribūhunna lu par le parallèle avec 2,26 (« Allah ne se gêne pas de frapper une parabole ») : donner des exemples, non frapper. Le débat s’ouvre sur la traduction d’aṭa’nakum par « observer » plutôt qu’« obéir », via le syriaque de Jean 14,15. Publié dans les catégories Études du Coran, Féminisme islamique, Philosophie et Vocabulaire.

Pour apprendre la méthode :

    Pour aller plus loin — bibliographie

    • Lund Nils W., Chiasmus in the New Testament, University of North Carolina Press, 1942 — les sept lois du centre.
    • Bar-Efrat Shimon, « Some Observations on the Analysis of Structure in Biblical Narrative », Vetus Testamentum 30, 1980.
    • Radday Yehuda T., « Chiasmus in Hebrew Narrative », in J. W. Welch (éd.), Chiasmus in Antiquity, 1981.
    • Meynet Roland (dir.), Rhétorique sémitique. Textes de la Bible et de la tradition musulmane, Cerf, 1998.
    • Meynet Roland, Traité de rhétorique biblique, Lethielleux (rééd. Peeters), 2007 — la systématisation complète.
    • Cuypers Michel, Le Festin. Une lecture de la sourate al-Mâ’ida, Lethielleux (rééd. Peeters), 2007 — la première analyse rhétorique complète d’une sourate.
    • Cuypers Michel, La composition du Coran. Nazm al-Qur’ân, Gabalda/Peeters, 2012 (trad. angl. The Composition of the Qur’an, Bloomsbury, 2015) — la synthèse sur l’ensemble du Corpus coranique.
    • Cuypers Michel, Une apocalypse coranique. Une lecture des trente-trois dernières sourates, Gabalda/Peeters, 2014.
    • Cuypers Michel & Gobillot Geneviève, Idées reçues sur le Coran. Entre tradition islamique et lecture moderne, Le Cavalier bleu, 2014 — sur la lecture intertextuelle Coran/Bible.
    • La revue en ligne du domaine : Studia Rhetorica Biblica et Semitica (retoricabiblicaesemitica.org).
    
    

     

    NewsLetter

    Lire aussi

      collectif pour une conscience active de l'islam