Les disputes quartodécimaines

La Pâque : origines et importance religieuse

La Pâque est la première des fêtes bibliques, et marque le début de l’année. C’est la fête la plus importante du judaïsme, qui commémore la sortie d’Égypte ; et du christianisme, qui commémore la mise en croix et la résurrection de Jésus.

Il convient de rappeler rapidement l’importance religieuse de cette fête pour le judaïsme et le christianisme, et le lien qu’elle conserve entre les deux traditions, permettant d’y donner un sens nouveau dans le christianisme.

La fête juive de la Pâque consiste à commémorer l’exode des fils d’Israël hors d’Égypte, le 14e jour du premier mois après l’équinoxe de printemps. Elle consiste à sacrifier un agneau et le manger « à la hâte » avec des herbes amères, comme les fils d’Israël quittant l’Égypte. Cela leur sera compté comme « un signe sur vos mains et vos fronts ». La Pâque représente le passage d’une situation de persécution en Égypte à sa libération et son départ vers la terre promise.

L’ensemble de la vie de Jésus, telle qu’elle est racontée dans les évangiles, est rythmée par les 3 grandes fêtes monothéistes (Pâque, Pentecôte, Tabernacles). La récitation et l’enseignement des évangiles étaient également marqués par ce calendrier liturgique. Ainsi le fond (les enseignements de Jésus dispensés lors de ces fêtes) et la forme (la récitation des évangiles) s’exprimaient à travers le calendrier, au rythme des fêtes juives, et des récits qui donnaient le cadre de fond des épisodes.


Voir par exemple comment la fête de Pâque sert de toile de fond à la distribution des pains : La Table servie et le rassemblement de la communauté, Jean 6.1-15). Le déjeuner sur la montagne de l’évangile de Jean se fait « quand Pâque approchait ». Jésus pose des questions à ses disciples sur l’exode qu’il intègre à son discours. De même, le conflit avec le clergé qui s’ensuit se fait dans le cadre de la fête des tentes. La révélation de l’esprit aux apôtres dans le livre des Actes a lieu la nuit de la Pentecôte, qui ne tarda pas à être associé à la réception des tables de la loi par Moïse.

Ainsi, la crucifixion racontée dans les évangiles a lieu à Pâque, le 14e jour du premier mois. Le lien entre les deux événements est immédiat : Jésus est l’agneau de la Pâque. La fête devient la grande fête chrétienne, commémore la sortie d’Égypte et la crucifixion, suivie le dimanche par la résurrection de Jésus, accomplissement de la fête juive des premiers fruits.


Les origines du conflit quartodécimain (Ier–IIe siècle)

Contexte : le christianisme primitif et ses liens avec le judaïsme

Au Ier siècle, les premiers chrétiens, majoritairement juifs, suivent le calendrier hébraïque et célèbrent la Pâque le 14 Nisan, comme Jésus l’a fait. La Pâque chrétienne est alors indissociable de la Pâque juive.

Le conflit sur la date de la Pâque chrétienne est le premier grand conflit interne au christianisme. Il est fondamental en ce qu’il démarque l’église romaine de celles d’Asie (Asie Mineur, Cilicie, Syrie, Judée et Mésopotamie), que l’on appelera a posteriori christianisme oriental. Et crée l’une des différences majeures avec le christianisme primitif, ou judéo-christianisme.

Cependant, après la destruction du Temple de Jérusalem en 70 ap. J.-C. et la dispersion des Juifs, les communautés juives et chrétiennes se réorganisent. Le judaïsme se structure autour de la Torah, tandis que le christianisme commence à s’éloigner de ses racines juives sous l’influence de Rome.

À la suite des guerres menées par Rome contre les juifs et les chrétiens qui sont encore difficilement différentiables, et des massacres qui ont mis à terre leurs communautés, la capitale impériale va impulser dès le second siècle des changements de doctrine pour imposer sa domination religieuse. C’est une étape importante dans la formation d’un christianisme romain se démarquant du christianisme original et de ses origines juives. Le conflit quartodécimain en est un des premiers exemples dès 116 ap. J.-C., c’est-à-dire après la seconde guerre judéo-romaine, la guerre de Kitos.


116 ap. J.-C. : La guerre de Kitos et les premières tensions

  • 116–117 ap. J.-C. : La guerre de Kitos (ou seconde guerre judéo-romaine) oppose Rome aux communautés juives et chrétiennes en Mésopotamie, Judée et Maghreb.

À la fin de la guerre de Kitos qui oppose Rome avec les communautés juives et chrétiennes, principalement en Mésopotamie et au Maghreb, le pape Sixtus (116-125) est le premier à ne plus fêter la Pâque le 14e jour, comme l’atteste la citation d’Irénée par Eusèbe ci-dessous. Ce pape instaure aussi l’obligation de « lettres apostoliques » pour les évêques, qui officialise et centralise leur nomination.

« Parmi ces hommes, les presbytres antérieurs à Soter qui ont dirigé l’Église que tu gouvernes aujourd’hui, c’est-à-dire Anicet, Pie, Hygin, Télesphore, Xyste, n’ont pas non plus gardé eux-mêmes (le quatorzième jour) et ils n’ont pas imposé (leur usage) à ceux qui étaient avec eux ; et bien que ne gardant pas eux-mêmes (le quatorzième jour), ils n’en étaient pas moins en paix avec ceux qui venaient des chrétientés dans lesquelles il était gardé, lorsqu’ils arrivaient chez eux. Pourtant, le scandale était plus grand, pour ceux qui ne l’observaient pas, de voir observer par d’autres (le quatorzième jour) » (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, 5, 24, 14)

Liste des papes évoqués dans cette lettre :

  • Sixte I (115-125) — aussi appelé Xyste I
  • Télesphore (125-136)
  • Hygin (136-140)
  • Pie I (140-155)
  • Anicet (155-166)
  • Soter (166-175)

132–135 ap. J.-C. : La révolte de Bar Kokhba et ses conséquences

  • 132–135 ap. J.-C. : La révolte de Bar Kokhba contre Rome se solde par :
    • 580 000 morts (selon les sources romaines, peut-être exagérées).
    • 50 villes et 985 villages rasés.

« Après la défaite, Jérusalem est rasée par Hadrien et interdite aux Juifs, qui toutes tendances confondues sont expulsés de la ville (…). Après la répression, Hadrien veut déraciner le nationalisme juif en Judée. Il interdit la loi de la Torah et le calendrier hébreu, la pratique du Shabat et fait exécuter les érudits. Les rouleaux de la Loi sont brûlés cérémonieusement dans le grand complexe du Temple pour Jupiter qu’il a construit sur le Mont du Temple. Dans ce temple, il a installé deux statues, l’une de Jupiter, l’autre de lui-même. » (Wikipedia (en), Hadrian)

L’interdiction du judaïsme en Palestine par Hadrien provoque la dispersion des évêques judéo-chrétiens et leur remplacement par des évêques non-juifs, probablement sous la pression du pouvoir civil. Ce qui facilitera l’adoption du dimanche et de la nouvelle Pâque, les pratiques juives étant de toute façon interdites.

« La controverse de Pâques, comme nous l’avons remarqué, selon Épiphane, « surgit après l’époque de l’exode des évêques de la circoncision » (PG 42, 355, 356). Cette déclaration semble impliquer qu’avant cette époque, le dimanche de Pâques était inconnu en Palestine et était probablement pratiqué seulement par quelques chrétiens dans le reste du monde. » (The Passover-Easter Controversy)


Vers 140–160 ap. J.-C. : Le conflit s’intensifie

  • 140–155 ap. J.-C. : Le pape Pie I et ses successeurs (Hygin, Télesphore) tolèrent encore la célébration de la Pâque le 14 Nisan par certaines communautés.

Vers 160, le pape Anicet tente d’imposer l’abandon du 14 Nisan. Ce qui provoque un conflit avec les églises d’orient, qui envoient Polycarpe défendre la Pâque quartodécimaine. Le disciple de l’apôtre Jean met toute son autorité pour s’y opposer. C’est peut-être cela qui le pousse à inclure l’évangile de Jean (écrit vers 90 par l’apôtre à Patmos), dans un assemblage des 4 évangiles. En effet, cet évangile est plus précis dans la datation des événements de la semaine de Pâque.

Il semble que l’Évangile de Jean occupe une place particulière.
C’est celui qui écrit en dernier. Mais son écrivain est connu de façon assez fiable, et Jean était un des, sinon le disciple le plus proche de Jésus. Jean a vécu le plus tard des disciples. Il est transmis par Polycarpe et probablement inclus dans le Canon par lui. L’évangile de Jean apporte des précisions sur la date de Pâque et de la crucifixion qui ne sont pas présentes dans les autres évangiles. Tout cela est validé par Irénée, un évêque adoubé par Rome, mais intègre et contemporain des derniers témoins. Ainsi l’évangile est tardif relativement aux autres, mais écrit par des contemporains de Jésus et connus à l’époque de sa transmission.

Polycarpe est par la suite brûlé pendant les persécutions anti-chrétiennes pour avoir refusé de prendre pour dieu l’empereur romain. On observe régulièrement dans ce conflit un aller-retour entre les persécutions antichrétiennes et antijuives de l’empire romain et des innovations religieuses des évêques chrétiens romains qui permettent d’assujettir le monothéisme à l’empire.


166–175 ap. J.-C. : Le pape Soter et la centralisation du pouvoir

  • Sous le pape Soter (166–175), les tensions s’aggravent :
    • Les évêques romains tolèrent de moins en moins la Pâque quartodécimaine.

« Diverses sources suggèrent que la Pâque quartodécimaine était beaucoup plus répandue qu’Eusèbe n’est prêt à admettre. Avant l’époque du pape Victor, il semble avoir été pratiquée par certaines Églises même à Rome. Le fait qu’Irénée se réfère aux « prêtres avant Soter » (Eusèbe, Hist Eccl. 5, 24, 14), en contournant le dernier, comme exemples d’évêques qui ont permis l’observance de la Pâque quartodécimaine, suggère que le changement de la politique sur la question de Pâques, a eu lieu à l’époque de Soter. L. Duchesne, helléniste de renom, note à cet égard que « sous Soter, successeur d’Anicète, les relations semblent avoir été tendues » (Histoire ancienne de l’Église [Paris: E. Thorin, 1889,] 1: 289). En Gaule, cependant, les deux variations de Pâque semblent avoir coexisté, même au moment d’Irénée, sans causer de problèmes majeurs. En fait Irénée témoigne : « Nous vivons également en paix les uns avec les autres et notre désaccord dans le jeûne confirme notre accord dans la foi » (Lac, « Eusèbe History » 5, 24, 13, p.611). » (The Passover-Easter Controversy)


189–198 ap. J.-C. : Le pape Victor I et l’excommunication des quartodécimains

  • 189–198 ap. J.-C. : Le pape Victor I impose la Pâque romaine (le dimanche après l’équinoxe) à toutes les Églises, sous peine d’excommunication.

Ensuite, le pape Victor I (189–198) impose les Pâques romaines aux églises d’orient sous peine d’exclusion. La résistance des églises orientales, et de Polycrate, provoque leur exclusion et la continuation des relations romaines avec les seules églises « converties » au nouveau culte. La revendication de l’héritage des apôtres est au cœur de l’argumentation, Rome commençant à forger le dogme de « la clé de Pierre » pour justifier ses ordres à la communauté. Polycrate répondra du nombre important d’apôtres et de figures du christianisme primitif en Orient. Cyprien (250) attribuera la primauté de Rome en fonction de l’héritage de Pierre, tout en remarquant que tous les apôtres ont reçu une autorité semblable.


Le concile de Nicée (325 ap. J.-C.) : la standardisation de la Pâque romaine

Le concile de Nicée en 325 statuera définitivement sur la date des Pâques romaine : le premier dimanche qui suit la première pleine lune après l’équinoxe. Le but est bien d’imposer les Pâques romaines comme fête unique pour toutes les communautés. Cela se fait dans un vocabulaire explicitement antisémite, montrant l’importance de se démarquer des pratiques des « criminels » et de leurs « viles actions » comme justification pour imposer ses pratiques sur le christianisme d’orient.

La perspective de cette controverse permet d’entrevoir l’abandon puis l’excommunication du judéo-christianisme oriental au profit d’une nouvelle tradition, romaine. Appuyée d’abord sur un l’anti-christianisme païen de l’empire romain, qui deviendra antisémitisme au fur et à mesure que se formera une nouvelle tradition chrétienne qui pourra prétendre se « purger » des « influences juives ». L’antisémitisme romain se construit ainsi comme un processus de bouc émissaire qui permet de consolider un pouvoir central sur le christianisme, et d’expulser le judéo-christianisme oriental au profit d’un christianisme romain qui va émerger progressivement, au fur et à mesure de la conversion de l’empire.


Les débats sur le calendrier (IIe–IVe siècle)

La dispersion des Juifs et la perte d’un calendrier unifié

Cette correspondance disparaît peu à peu avec l’imposition d’un nouveau calendrier pascal. Alors que Jésus et la communauté de Jérusalem s’inscrivent dans la continuité culturelle et religieuse des fils d’Israël, vont se former progressivement deux nouvelles entités, judaïsme et christianisme, près d’un siècle après le départ de Jésus. Elles n’émergeront que vers 90-120 pour le judaïsme, suite à la destruction du temple (la Torah va remplacer celui-ci comme fondation du judaïsme) et aux changements imposés par Rome (des responsables validés par Rome pour les communautés, et l’interdiction de convertir, le judaïsme étant jusque-là une religion prosélyte…). Et au 4e siècle pour le christianisme, qui commence alors à prendre sa forme finale, suite à une série de transformations imposées par en haut, entre injonctions impériales et persécutions des récalcitrants.

En dehors de la forme de la fête de Pâque, le concile de Nicée impose surtout le compte de l’année : Pâque, donc le mois de Nisan, aura lieu la première pleine lune après l’équinoxe.

Au-delà de la dispute quartodécimaine à proprement parler, il y a de fait, jusque-là, de vastes discussions, débats et controverses sur le début de l’année.

Suite à la dispersion des Juifs de Palestine par Hadrien, il n’y a plus de centre religieux qui fixe un calendrier commun, et les Juifs semblent avoir des cycles métoniques, pas totalement alignés selon les endroits. Les chrétiens se font leurs propres calendriers et les comparent aux calendriers juifs. Ils les accusent d’avoir de trop grandes variations et de régulièrement fêter Pâque avant l’équinoxe.

Trois méthodes pour fixer le début de l’année

Avant la dispersion, le judaïsme de la période hérodienne a des dates très tardives, Pâque tombe régulièrement au mois d’avril. Il semble donc que la règle, y compris à l’époque de Jésus, fut de commencer le mois de Nisan à la première lune après l’équinoxe de printemps. Cette pratique fut perdue par la suite. Les chrétiens orientaux semblent s’être calés sur les communautés juives locales, jusqu’à s’apercevoir que ce n’était pas suffisant.

L’époque propose donc trois façons de calculer le début de l’année :

  • Le début du mois de Nisan à la première lune après l’équinoxe
  • La fête de Pâque, le 14 Nisan, après l’équinoxe
  • Des cycles variés dont le plus connu est le cycle métonique, qui, selon leur application, peuvent amener à sortir du cadre logique (Pâque au printemps).

La plus ancienne, et quelque part la plus logique, semble la première, fêtée au temps de Jésus, qui commence l’année après l’équinoxe. La connaissance est ancienne, et se trouvait déjà dans le Croissant fertile et en Égypte. Au deuxième millénaire avant J.-C., les Pléiades marquaient l’équinoxe de printemps et étaient connues visiblement dans tout le monde habité. Il est probable, en tout cas réaliste, que l’hébreu « tequfah », le tournant de l’année, fasse référence à l’équinoxe ou un phénomène semblable, et que la référence de la Torah au printemps ne concerne pas seulement la pousse des blés, mais l’équinoxe, les deux phénomènes étant de toute façon intimement liés.


Le détournement des fêtes judéo-chrétiennes en fêtes christiano-romaines

Comme on l’a vu, la fête de Pâque juive est en concurrence à Rome avec les fêtes du printemps et les mythes de mort/résurrection, et un certain concrétisme amène à aligner la fête de la pleine lune au dimanche suivant, phénomène probablement parallèle au remplacement du sabbat par le dimanche, le jour du soleil.

Ce ne sera pas seulement le cas pour Pâque, mais aussi pour la fête des tentes, qui deviendra la fête des morts, et l’intégration des Saturnales et de Sol Invictus dans les fêtes catholiques de Noël, la nouvelle lumière. Le folklore païen remplacera progressivement l’histoire juive de l’exode et son sens chrétien, pour permettre l’émergence d’une tradition compatible avec la dynamique de l’empire romain et des peuples conquis.

Le christianisme romain semble avoir fusionné sa fête avec les fêtes païennes du printemps, et donc ramener Pâque à la première pleine lune après l’équinoxe. En effet, de nombreux cultes de la fertilité ont des déesses nommées avec pour nom des variations de « Ishtar » d’Assyrie, jusqu’à Eostre des Saxons ou Ostara des Germains. À Rome, des cultes des mystères fêtent déjà au printemps des mythes de morts/résurrection, qui donneront beaucoup de concurrence aux chrétiens.


 

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