Jundab b. Junâda (ou Burayr b. Junâda)[1] — de la tribu de Banū Ghifār, branche des Banū Kināna[1]. Né vers la fin du VIe siècle, mort en 32 H / 653 à al-Rabadha, enterré sur place. Sa mère était elle-même Ghifarite[1].
Figure majeure de l’ascèse (zuhd), l’un des plus anciens convertis (cinquième selon al-Wāqidī)[2], grand récitateur du Coran (qāriʾ)[19], membre des Ahl al-Ṣuffa. Connu pour sa critique radicale de l’accumulation des richesses et du népotisme — ce qui le conduira à l’exil sous le califat de ʿUthmān[16]. Contrairement aux grands détenteurs de codex (Ubayy, Ibn Masʿūd, Zayd), il n’est pas un collecteur de muṣḥaf : sa place dans la transmission est celle d’un transmetteur oral et d’un commentateur ascétique du texte[20].
Table of Contents
1. Origines et conversion
Abû Dharr appartenait aux Banū Ghifār, une branche des Banū Kināna, installée au Nord de La Mecque le long de la route caravanière entre La Mecque et la Syrie. La tribu contrôlait le passage des caravanes et en pillait quelques-unes[1]. Son vrai nom, Jundab b. Junâda, est le plus attesté ; certains le donnent comme Burayr b. Junâda[1]. Avant l’islam, les sources le décrivent comme un homme qui « prenait sur la route, à cheval comme à pied, comme un lion » — un brigand de grand chemin, jusqu’à ce que « Dieu jette l’islam dans son cœur »[2].
Il entendit parler de Muhammad alors que celui-ci proclamait sa mission à La Mecque. Deux traditions coexistent sur sa conversion :
Tradition 1 (Ibn Isḥāq) : Abû Dharr envoya son frère en reconnaissance ; le frère rapporta qu’il s’agissait d’un homme appelant à la morale et à la poésie. Abû Dharr, insatisfait, se rendit lui-même à La Mecque[3].
Tradition 2 (via ʿAlī) : Il vint à La Mecque et erra près de la Kaʿba pendant plusieurs jours. ʿAlī b. Abī Ṭālib l’aperçut, l’interrogea et, à sa demande, l’amena à Muhammad. Abû Dharr fit sa shahāda devant le Prophète[3].
Selon al-Wāqidī (cité par Balādhurī), il fut le cinquième converti ; il rentra aussitôt chez sa tribu pour la convertir et y resta jusqu’à l’arrivée du Prophète à Médine[2]. Son entrée en islam est marquée par une déclaration publique immédiate et provocatrice[3].
1.1 La proclamation publique et l’intervention d’al-ʿAbbās
Abû Dharr, converti, demanda la permission de proclamer sa foi publiquement. Muhammad lui dit : « Je crains pour toi. » Abû Dharr insista : « Par Celui qui tient mon âme, je ne rentrerai pas chez moi sans l’avoir crié aux Quraysh ! » Il se posta devant la Kaʿba et clama : « Ashhadu an lā ilāha illā Llāh wa-ashhadu anna Muḥammadan rasūlu Llāh ! » Les Quraysh le rouèrent de coups jusqu’à ce qu’al-ʿAbbās intervienne en rappelant que les Ghifār contrôlaient la route commerciale de Syrie — s’ils s’aliénaient la tribu, les caravanes qurayshites seraient coupées. Le jour suivant, Abû Dharr récidiva et fut de nouveau battu, sauvé une seconde fois par al-ʿAbbās[4]. Cette scène de proclamation à la Kaʿba est attestée directement par al-Ṭabarī[4].
Il rentra dans sa tribu et y prêcha l’islam ; la moitié des Banū Ghifār se convertit, l’autre moitié suivit plus tard — faisant des Ghifār une tribu entièrement musulmane du vivant du Prophète[5]. Le Prophète leur adressa par la suite une lettre les comptant expressément au nombre des musulmans[24], et la formule célèbre « Aslam wa-Ghifār » (Aslam et Ghifār) atteste la place honorée de la tribu parmi les premiers alliés de l’islam[25].
2. Médine, le Prophète et les Ahl al-Ṣuffa
2.1 Après l’Hégire
Abû Dharr rejoignit Médine après la bataille de Badr (ou juste après la conquête de Khaybar selon certaines sources)[7]. Le Prophète l’accueillit chaleureusement — « Le ciel n’a pas abrité d’homme plus véridique que toi, ni la terre porté » (hadith rapporté par al-Tirmidhī et Ibn Māja)[6]. Muhammad avait une estime particulière pour lui, disant : « Allah m’a conseillé d’aimer quatre hommes, car Il les aime Lui-même : ʿAlī, Miqdād, Abū Dharr et Salmān al-Fārisī »[6] — liste confirmée par Caetani d’après al-Nawawī[6]. Lors d’une expédition vers le Najd, Muhammad le chargea de l’administration de Médine en son absence (la tradition omeyyade attribue cet honneur à ʿUthmān)[6].
Il devint membre des Ahl al-Ṣuffa — les pauvres et les déracinés qui vivaient sous le porche de la mosquée de Médine, consacrant leur temps à l’apprentissage du Coran. Ce milieu fut le berceau des qurrāʾ[7].
2.2 Caractère et ascèse
Abû Dharr se distingua par un détachement radical des biens de ce monde. Il refusait d’accumuler quoi que ce soit : « Le monde est une charogne ; ceux qui le désirent sont des chiens. » Le Prophète lui aurait dit : « Sois dans ce monde comme un étranger ou un voyageur de passage. » (Bukhārī)[8]. Sa pauvreté était volontaire, sa nourriture frugale — il n’acceptait ni poste ni richesse ; à sa mort il ne laissa que « deux tuniques »[8].
Il mémorisa et transmit un grand nombre de hadiths, principalement sur l’ascèse, le jugement dernier et les responsabilités du croyant[9].
2.3 Participation aux batailles
- Khaybar (7 H / 628).
- Tabūk (9 H / 630) — al-Wāqidī donne un récit détaillé de cet épisode[11]. Abū Dharr, dont la monture était efflanquée, décida de la laisser paître quelques jours avant de rejoindre l’armée. La bête ne bougeant plus, il chargea ses affaires sur son dos et marcha seul sous une chaleur intense, dans un paysage désertique. Alors qu’il approchait du camp, quelqu’un l’aperçut : « Ô Messager de Dieu, voici un homme qui marche seul sur la route. » Le Prophète dit : « Sois Abū Dharr ! » Puis, le reconnaissant : « Le voici, Abū Dharr qui marche seul, meurt seul et sera ressuscité seul. » Il se leva pour l’accueillir, l’embrassa et lui promit le pardon pour chaque pas. Puis il ajouta : « Tu étais parmi les miens, de ceux dont j’aurais le plus regretté l’absence. » Un commentaire d’al-Wāqidī ajoute que c’est ʿUthmān qui l’exila plus tard à al-Rabadha, où il mourut sans personne d’autre que sa femme et son serviteur — accomplissant ainsi la prophétie de Tabūk[11].
- Conquête de La Mecque (8 H / 630) — al-Wāqidī le mentionne à plusieurs reprises ce jour-là[10]. Les Banū Ghifār défilent en armes, trois cents hommes, leur bannière portée par Abū Dharr, et passent en revue devant al-ʿAbbās et Abū Sufyān[10]. Le même jour, Abū Dharr aperçoit Huwayṭib b. ʿAbd al-ʿUzzā, un Qrayshite qui s’était caché dans un jardin de peur d’être tué. Abū Dharr, sorti pour ses besoins, le trouve, le rassure et le raccompagne chez lui en proclamant : « Viens, tu es en sécurité ! » Il lui offre le choix entre être conduit au Prophète ou rentrer directement chez lui, et annonce publiquement que Huwayṭib est sous sa protection[10].
2.4 Élection d’Abu Bakr
Le 13 Rabī’ I 11 H (8 juin 632), le Prophète venait à peine de mourri que les Anṣār se rassemblèrent à Saqīfat Banī Sā’ida pour élire un chef. ‘Umar, Abū Bakr et Abū ‘Ubayda intervinrent précipitamment, écartant à la fois (1) les Anṣār — qui voulaient Sa’d b. ‘Ubāda — et (2) les Hāshimites, clan du Prophète — qui préparaient l’enterrement et dont ‘Alī était le candidat naturel. La prise du pouvoir fut une solution d’urgence (faltah) imposée en quelques heures par des hommes énergiques, non par consensus communautaire.
A l’élection d’Abū Bakr après la mort du Prophète, Abū Dharr avait fait partie des onze Compagnons qui refusèrent de le reconnaître, selon Ya’qūbī (cité par Caetani) : ‘Alī b. Abī Ṭālib, al-‘Abbās b. ‘Abd al-Muṭṭalib, al-Faḍl b. al-‘Abbās, al-Zubayr b. al-‘Awwām, Khālid b. Sa’īd, al-Miqdād b. ‘Amr, Salmān al-Fārisī, Abū Dharr al-Ghifārī, ‘Ammār b. Yāsir, al-Barā’ b. ‘Āzib, Ubayy b. Ka’b. Caetani ajoute, d’après Mas’ūdī : « aucun des Banū Hāshim ne reconnut Abū Bakr avant la mort de Fāṭima. »
Pourquoi Abū Dharr s’opposa-t-il ? De la tribu faible des Ghifār, l’un des premiers convertis (5e selon al-Wāqidī) et le plus ascétique des Compagnons. Son opposition était sociale : ‘Alī représentait à ses yeux l’islam des pauvres, la justice sociale que le Coran promettait aux mustaḍ’afūn.
La fracture Hāshim / non-Hāshim. La liste des onze est presque superposable à celle des premiers convertis « sans clan » — Bilāl, Ṣuhayb, Khabbāb — ou des Hāshimites directs. Abū Dharr, Salmān, ‘Ammār, al-Miqdād : ces quatre noms reviendront ensemble dans toute l’histoire du premier islam, symbole d’une contre-élite spirituelle que le pouvoir tribal n’avait pas intégrée. Leur opposition à Abū Bakr n’était pas un caprice personnel — c’était la question de savoir si l’islam serait une révolution sociale ou une simple reconfiguration des hiérarchies tribales.
L’opposition d’Abū Dharr ne dura pas. Comme la plupart des onze (à l’exception de Hāshimites qui tinrent jusqu’à la mort de Fāṭima), il finit par reconnaître Abū Bakr. Mais sa critique du pouvoir — qui le mènera à l’exil sous ‘Uthmān — était déjà en germe dans ce premier refus.
Sous ʿUmar (634-644), sa réputation de piété et de sincérité lui valut le respect du calife, mais il refusa toute nomination officielle. ʿUmar l’invita néanmoins à donner des avis et le consultait pour sa connaissance du Coran et sa conscience inflexible[13].
3. Les campagnes militaires
Abû Dharr participa aux principales expéditions après son arrivée à Médine :
- Conquête de la Syrie — pendant le califat de ʿUmar, il combattit en Syrie du Nord[10]. Plus tard, Ṭabarī le place en Syrie l’année 23 H, parmi les Compagnons installés dans la province (ʿUbāda b. al-Ṣāmit, Abū Ayyūb al-Ansārī, Shaddād b. Aws)[26].
- Chypre (28 H / 649) — pendant le califat de ʿUthmān, il participa à la construction de la première flotte navale du califat en Syrie, aux côtés de Miqdād, Shadād b. Aws, Khālid b. Zayd et Abū Ayyūb al-Ansārī. La flotte partit d’Acre et débarqua à Chypre[12].
Il ne joua pas un rôle militaire prépondérant mais fut présent comme récitant et transmetteur. Sa force était ailleurs[10].
5. Le conflit avec Muʿāwiya et la crise sous ʿUthmān (644-653)
5.1 Damas et Muʿāwiya
En 644, ʿUthmān b. ʿAffān accède au califat. Abû Dharr, que les pratiques des nouveaux gouverneurs inquiètent, se rend à Damas (Syrie) — peut-être invité, peut-être de son propre mouvement. Il y observe la cour de Muʿāwiya b. Abī Sufyān, gouverneur de Syrie, et les richesses accumulées[14].
Abû Dharr commence à prêcher contre l’accumulation des biens et le luxe, se fondant sur le verset coranique : « Ceux qui thésaurisent l’or et l’argent et ne les dépensent pas dans le chemin de Dieu, annonce-leur un châtiment douloureux » (Coran 9:34)[14]. Ṭabarī rapporte sa harangue : « Ô gens aisés ! Pourvoyez aux besoins des pauvres… » ; les pauvres le suivaient, les riches se plaignaient à Muʿāwiya[14].
Il s’attache aux versets relatifs à la piété vraie pour dépasser celui de l’aumône. La solidarité mentionnée dans ce verset, et dans bien d’autres, est une éthique alors que l’aumône n’est qu’une législation sur la voie de la réalisation de cette éthique. Identifier solidarité et aumône, c’est réduire l’éthique à une obligation légale que le verset de la « piété vraie » mentionne comme un aspect limité de la solidarité. Quant à l’accumulation du capital en s’opposant à l’épargne à la thésaurisation, Abou Dharr, a appelé les musulmans à dépenser leur argent et à répartir l’excédent entre les pauvres.
Khaled Ridha « Le prophète de l’islam et ses califes: religion, classes sociales et pouvoir : analyse économique, sociale et politique de la société arabe aux débuts de l’islam » paru en 2011. Abou Dharr, mystique ascète ou égalitariste radical? , lire aussi Riba et esclavage en particulier l’experience différente qui a lieu en Iraq au moment où Abu Dharr preche en Syrie.
Balādhurī précise que Muʿāwiya lui envoya 300 dinars puis 100 dinars par l’intermédiaire de Ḥabīb b. Maslama ; Abû Dharr refusa et renvoya : « Si c’est de ma part [de solde] qu’on m’a interdite, je la prends ; si c’est un présent, je n’en ai que faire. »[14] Devant le palais al-Khaḍrāʾ bâti par Muʿāwiya, il lança : « Si c’est du bien de Dieu, c’est une trahison ; si c’est le tien, c’est du gaspillage. » Muʿāwiya se tut[15]. Le conflit éclate ; Muʿāwiya écrit à ʿUthmān pour se plaindre[14].
5.2 Médine — l’isolement croissant
À Médine, Abû Dharr continue sa critique. Il apprend que ʿUthmān vient d’attribuer à Marwān b. al-Ḥakam le cinquième du tribut d’Afrique (300 000 dirhams), à al-Ḥārith b. al-ʿĀṣ 100 000 dirhams, à Zayd b. Thābit une grande partie du butin d’Afrique, à son frère de lait ʿAbd Allāh b. Saʿd b. Abī Sarḥ des sommes importantes, et le terrain de Fadak — appartenant de jure à Fāṭima al-Zahrā’, fille du Prophète — à Marwān[16]. Il se poste dans la mosquée et récite publiquement le verset Q 9:34-35, accusant le calife de népotisme[16]. Il cite constamment le hadith prophétique : « Lorsque vous voyez la Umma s’approprier les terres et les biens, fuyez-la. » (al-Dhahabī)[16].
5.3 L’exil à al-Rabadha
ʿUthmân, las, ordonne à Abû Dharr de quitter Médine et de s’installer à al-Rabadha — un hameau désertique à environ 60 km à l’est de Médine, sur la route de La Mecque. C’est un exil déguisé : officiellement une retraite pieuse, en réalité un bannissement[16]. Abû Dharr obéit (« auditeur et obéissant »)[16]. À son arrivée, un collecteur de ṣadaqa voulut diriger la prière ; Abû Dharr refusa de le précéder, car le Prophète avait dit « écoute et obéis, fût-il un esclave mutilé » — obéissance à l’autorité légitime, y compris dans l’exil[16].
Note : les sources sunnites classiques (Ibn Saʿd, al-Ṭabarī) présentent l’exil comme une mesure de conciliation ; les sources chiites (Yaʿqūbī, al-Masʿūdī) y voient une persécution ouverte. Les historiens modernes (Cameron, Madelung) considèrent que ʿUthmân cherchait à neutraliser une voix critique dangereuse sans effusion de sang[16].
Quelques fidèles — dont Ibn Masʿūd — le visitèrent ; ce dernier passa par al-Rabadha lors d’un pèlerinage et assista de justesse à ses funérailles (ou les manqua de peu)[18].
5.4 Mort et funérailles
Al-Wāqidī raconte en détail les dernières heures d’Abū Dharr[11]. Exilé à al-Rabadha par ʿUthmān, il mourut sans personne d’autre que sa femme et son serviteur. Avant de rendre l’âme, il leur donna ses instructions : « Lavez-moi, ensevelissez-moi, puis déposez-moi sur le bord de la route. Lorsque passera un convoi, dites-leur : “Voici Abū Dharr, le compagnon du Messager de Dieu.” »
Son serviteur raconte : lorsque son maître mourut, il lava le corps, le shrouda et le plaça sur le chemin. Le convoi d’Ibn Masʿūd arrivait justement d’Irak pour une omra. Les voyageurs furent saisis à la vue du corps couché sur la route, manquant d’être piétiné par les chameaux. Le serviteur s’avança : « Voici Abū Dharr, le compagnon du Messager de Dieu. Aidez-moi pour lui ! » Ibn Masʿūd fondit en larmes : « Le Messager de Dieu disait vrai — “Abū Dharr marche seul, meurt seul, sera ressuscité seul.” » Puis il mit pied à terre avec ses compagnons, lava une seconde fois le corps, l’ensevelit et pria sur lui. Il rapporta ensuite ce que le Prophète avait dit à son sujet lors de l’expédition de Tabūk[11][17][18].
Deux traditions principales divergent sur l’identité de celui qui dirigea la prière funèbre :
Tradition A (via Ibn Masʿūd) — Un convoi de voyageurs passa par al-Rabadha par hasard : ʿAbd Allāh b. Masʿūd, accompagné d’un groupe d’Ansār dont Ḥujr b. ʿAdbar (ou ʿAdī) al-Kindī, Mālik al-Ashtar al-Nakhaʿī et plusieurs jeunes musulmans. Ibn Masʿūd lava le corps, l’ensevelit et pria sur sa tombe[18]. Selon al-Wāqidī (cité par Balādhurī), ce fut Ibn Masʿūd qui dirigea la prière funèbre à al-Rabadha, à la fin de Dhū al-Qaʿda 31 H[18].
Tradition B (via Mālik al-Ashtar) — C’est Mālik al-Ashtar qui dirigea la prière mortuaire (ṣalāt al-janāza). Ibn Abī al-Ḥadīd cite le hadith prophétique : « Un groupe de croyants participeront aux funérailles d’Abū Dharr »[18].
6. Le qārī et sa place dans la transmission du Coran
6.1 Un des qurrā’ de la première génération
Abû Dharr fait partie du cercle des qurrāʾ — les récitateurs-lecteurs du Coran qui formaient l’élite religieuse des premières armées musulmanes. Il n’est cependant pas compté parmi les grands collecteurs d’un codex — contrairement à Ibn Masʿūd, Ubayy, Zayd ou Sālim[19].
Il figure dans plusieurs chaînes (sanad) de récitation de hadith :
- Abū al-ʿĀliya al-Riyāḥī (m. 93/711) reçut la lecture d’Abū Dharr[19].
- Sa lecture se rattache à l’école médinoise primitive, avant la standardisation ʿUthmānienne[19].
7. Héritage et postérité
7.1 Figure d’un socialisme islmaique
Abû Dharr est devenu une figure de la justice sociale dans l’imaginaire musulman. Son image a été revendiquée par :
- Les réformateurs sociaux (XXe siècle) — figure du « socialisme islamique », notamment chez des penseurs comme Sayyid Quṭb, ʿAlī Sharīʿatī et Muḥammad al-Ghazālī, également Khālid Ridḥā dans son livre en 2011. Sharīʿatī en a fait le « premier socialiste de l’Islam ».
- Les shīʿa — précurseur de l’opposition à ʿUthmān, compagnon fidèle de ʿAlī.
- Les ibāḍīs — exemple de piété et de résistance à l’injustice[21].
7.2 Hadiths majeurs transmis
- Hadith du « voyageur de passage » — sois dans ce monde comme un étranger.
- Hadith sur les deux vallées d’or (si le fils d’Adam avait deux vallées d’or…).
- Hadith sur la pauvreté des pieux : « La pauvreté est ma fierté. » (discuté, non attesté dans les six recueils canoniques).
- Nombreux hadiths sur l’enfer, le jugement, et l’obligation de dire la vérité devant un dirigeant injuste.
7.3 Chez les shīʿa
Les shīʿa vénèrent Abû Dharr comme l’un des compagnons les plus loyaux à ʿAlī. Il aurait rapporté des hadiths prophétiques sur l’Imāmat (notamment le hadith de Ghadīr). Il est cité dans les sources imamites comme ayant dénoncé l’usurpation du califat après la mort du Prophète — mais ce discours est largement teinté par la piété shīʿa tardive.
7.4 Ahmed Amin et le parallèle avec Mazdak
L’historien égyptien Aḥmad Amīn (1886-1954) a cherché des similitudes entre la pensée d’Abū Dharr et celle du Persan Mazdak (m. ~524 EC), réformateur social préislamique prônant le partage des biens et l’égalité. Amīn voyait dans le discours égalitaire d’Abū Dharr une résonance mazdakéenne — hypothèse contestée par les savants musulmans, soulignant que la critique d’Abū Dharr se fonde exclusivement sur le Coran et la Sunna.
Source : Aḥmad Amīn, « L’Aube de l’Islam » (Ḍuḥā al-Islām) ; article d’El Watan — https://www.elwatan.com/edition/culture/laube-de-lislam-dahmad-amin-20-01-2014
7.5 Les enfants — Dharr et ʿUmar b. Dharr
Abû Dharr eut un fils, Dharr b. ʿAbd Allāh, qui s’impliqua dans les soulèvements en Irak. Dharr était connu comme l’un des quṣṣāṣ (conteurs) les plus éloquents de son temps ; il fut utilisé par Ibn al-Ashʿath dans sa révolte contre al-Ḥajjāj (81-83 H / 700-702 EC) pour prononcer des discours de propagande. Ibn al-Ashʿath le tira de prison, le combla de cadeaux et l’employa comme qāṣṣ et khaṭīb dans sa rébellion, lui ordonnant d’inciter le peuple contre al-Ḥajjāj.
Dharr nomma son fils ʿUmar b. Dharr en hommage au deuxième calife. ʿUmar devint à son tour un qāṣṣ éloquent et une force de propagande : en 132/750, il incita les partisans des Omeyyades à Wāsiṭ contre les ʿAbbāsides. Son talent oratoire lui valut de ne pas bénéficier de l’amnistie générale — il fut l’un des trois hommes exclus du pardon. Sa vie fut épargnée grâce à l’intercession de Ziyād b. ʿUbayd Allāh.
Source : Qussas in Early Islam (étude académique sur les quṣṣāṣ) ; voir aussi http://www.eslam.de/begriffe/d/dharr_ibn_abdullah.htm
7.6 Dans l’historiographie moderne
- A. J. Cameron (1973) — première monographie critique : démêle la biographie historique de la légende hagiographique[23].
- W. Madelung (The Succession to Muhammad) — traite du rôle d’Abū Dharr dans l’opposition à ʿUthmān[23].
- M. A. Shaban (Islamic History: A New Interpretation) — replace Abū Dharr dans le conflit social et tribal de l’empire naissant[23].
- L. Caetani (Annali dell’Islam) — lui consacre une véritable biographie critique (contrairement à Ubayy, qu’il ignore) et conclut : « abu Dzarr fu un genuino agitatore religioso » (un authentique agitateur religieux), rejetant la thèse de Lammens qui y voyait une création shīʿite[22]. Caetani signale au passage la confusion fréquente avec l’homonyme Abû Dharr al-Ḥarawī (grammairien, m. 604 H)[22].
Notes de bas de page
[1]: Balādhurī, Ansāb al-Ashrāf (Dār al-Maʿārif), vol. XI, p. 120 — nasab complet « جندب بن جنادة بن سفيان… بن كنانة », mère Ghifarite ; Balādhurī note aussi la variante « برير بن جنادة » (Burayr).
[2]: Balādhurī, Ansāb, vol. V, pp. 590-594 — « كان أبو ذر خامساً في الإسلام » (al-Wāqidī) ; « رجّاد يصيب الطريق كأنه سبع » (brigand avant l’islam) ; rencontre du Prophète en présence d’Abū Bakr.
[3]: Ibn Saʿd, al-Ṭabaqāt al-Kabīr (Dār Ṣādir), «2e classe : n’ont pas assisté à Badr» (ج4), pp. 209-223 — dialogue de conversion « إلى ماذا تدعو؟ » → shahāda ; Balādhurī, Ansāb, vol. XI, p. 120 — même récit (traditions 1 et 2).
[4]: Ṭabarī, Tārīkh al-Rusul wa-l-Mulūk (Dār al-Maʿārif), vol. III, p. 107 — proclamation à la Kaʿba « هو أبو ذر ! فقال رسول الله » ; intervention d’al-ʿAbbās (tradition d’Ibn Saʿd/Balādhurī).
[5]: Balādhurī, Ansāb, vol. XI, p. 120 — retour chez les siens et conversion de la tribu des Ghifār.
[6]: Ibn Saʿd (Dār Ṣādir), «2e classe : n’ont pas assisté à Badr» (ج4), p. 214 — hadith « ما أظلت الخضراء… من ذي لهجة أصدق من أبي ذر » ; Caetani, Annali (Hoepli), vol. VIII, p. 111 — liste des « quatre » aimés : ʿAlī, abù Dzarr, al-Miqdād, Salmān (Nawāwī).
[7]: Bio §2 + Ibn Saʿd (Dār Ṣādir), «Classes des combattants de Badr» (ج3), p. 514 & «2e classe : n’ont pas assisté à Badr» (ج4), p. 213 — Ahl al-Ṣuffa, muʾākhāt (absent à Badr).
[8]: Ibn Saʿd (Dār Ṣādir), «2e classe : n’ont pas assisté à Badr» (ج4), p. 217 (« ترك أتاتين ») ; hadiths du « voyageur de passage » et « charogne » (Bukhārī).
[9]: Tradition orale (bio) ; cf. Caetani (Hoepli), vol. VII, pp. 648-663 (hadiths transmis par Abû Dharr).
[10]: Al-Wāqidī, Kitāb al-Maghāzī (éd. Marsden Jones, Oxford/Ālam al-Kutub, 3e éd., 1981), vol. III, p. 896 — « راية يحملها ابو ذر » avec les Banū Ghifār ; vol. II, p. 819 — bannière des Banū Ghifār à la conquête de La Mecque ; vol. II, p. 849 — protection de Huwayṭib b. ʿAbd al-ʿUzzā le jour de la conquête ; vol. II, p. 538 — histoire des chamelles laitières (prophétie du Prophète) ; Balādhurī / Ṭabarī — Khaybar, Tabūk, Syrie.
[11]: Al-Wāqidī, al-Maghāzī (éd. Jones), vol. III, pp. 1000-1001 — récit détaillé de Tabūk (camel, marche seul, hadith du Prophète) complété par la mort à al-Rabadha (exil sous ʿUthmān, dernières volontés, convoi d’Ibn Masʿūd) ; Caetani(Hoepli), vol. VII, p. 657 « Dio abbia misericordia di abu Dzarr… morirà solo ».
[12]: Tradition de la campagne de Chypre (bio, 28 H / 649).
[13]: Ibn Saʿd (Dār Ṣādir), «2e classe : n’ont pas assisté à Badr» (ج4), p. 211 — querelle avec ʿUthmān, exil ordonné ; bio §4 — refus de la bayʿa, opposition à l’interdiction des hadiths.
[14]: Balādhurī, Ansāb, vol. V, pp. 590-591 — Q 9:34, refus des 300/100 dinars ; Ṭabarī (Dār al-Maʿārif), vol. IV, p. 283 — prédication à Damas « يا معشر الأغنياء » ; Caetani (Hoepli), vol. VIII, pp. 33-61 — agitation en Syrie.
[15]: Balādhurī, Ansāb, vol. V, p. 590 — critique d’al-Khaḍrāʾ : « إن كانت من مال الله فهي الخيانة… وإن كانت من مالك فهذا الإسراف ».
[16]: Balādhurī, Ansāb, vol. V, pp. 590-591 — critique des largesses de ʿUthmān (Marwān, al-Ḥārith, Zayd, ʿAbd Allāh b. Saʿd, Fadak) ; exil à al-Rabadha « ثم سار إلى الرَبدّة » ; Ibn Saʿd (Dār Ṣādir), «2e classe : n’ont pas assisté à Badr» (ج4), p. 211 ; Ṭabarī (Dār al-Maʿārif), vol. IV, p. 285.
[17]: Al-Wāqidī, al-Maghāzī (éd. Jones), vol. III, pp. 1000-1001 — exil sous ʿUthmān, mort à al-Rabadha, dernières volontés (lavage, linceul, bord de la route) ; Balādhurī, Ansāb, vol. V, p. 593 — mort sous ʿUthmān, 4 ans restants ; Ṭabarī(Dār al-Maʿārif), vol. IV, p. 309 ; Ibn Saʿd (Dār Ṣādir), «2e classe : n’ont pas assisté à Badr» (ج4), pp. 219-221.
[18]: Al-Wāqidī, al-Maghāzī (éd. Jones), vol. III, pp. 1000-1001 — suite du récit : Ibn Masʿūd et son convoi trouvent son corps, pleurent, répètent le hadith et l’enterrent ; Balādhurī, Ansāb, vol. V, pp. 593-594 — convoi de Kūfa (Jarīr, Mālik al-Ashtar, al-Aswad) ; Ibn Masʿūd dirigea la prière funèbre (al-Wāqidī). Traditions A/B (Ibn ʿAbd al-Birr, Ibn Hibbān, Ibn Abī al-Ḥadīd, Yaʿqūbī).
[21]: Ibadi-text (corpus ibāḍite) — Abū Dharr mentionné comme critique public de Muʿāwiya et de l’accumulation des richesses ; ibāḍisme et zuhd.
[22]: Caetani (Hoepli), vol. VII, pp. 648-663 (biographie) & pp. 443-447 (jugement) — « abu Dzarr fu un genuino agitatore religioso » ; rejet de Lammens (« creazione shi’ita ») ; vol. VII, p. 660 — confusion avec l’homonyme Abû Dharr al-Ḥarawī (grammairien).
[23]: Cameron, A. J., Abū Dharr al-Ghifārī: An Examination of His Image in the Hagiography of Islam, Royal Asiatic Society, 1973 ; Madelung, W., The Succession to Muhammad: A Study of the Early Caliphate, Cambridge University Press, 1997 ; Shaban, M. A., Islamic History: A New Interpretation, vol. 1, Cambridge University Press, 1971.
[24]: Ibn Saʿd (Dār Ṣādir), «Expéditions militaires» (ج2) — lettre du Prophète aux Banū Ghifār : « ils sont au nombre des musulmans » (confirmation de l’adhésion collective de la tribu).
[25]: Ibn Saʿd (Dār Ṣādir), «1re classe des Tābi’ūn de Médine» (ج7) — formule « أسلم wa-Ghifār » (Aslam wa-Ghifār) : place honorée des deux tribus parmi les premiers alliés.
[26]: Ṭabarī (Dār al-Maʿārif), vol. IV, p. 241 — année 23 H : Abū Dharr figure parmi les Compagnons installés en Syrie auprès de Muʿāwiya (avec ʿUbāda b. al-Ṣāmit, Abū Ayyūb al-Ansārī, Shaddād b. Aws).
Bibliographie
Sources primaires
- al-Wāqidī, Kitāb al-Maghāzī, éd. Marsden Jones, 3e éd., Oxford University Press / Ālam al-Kutub, Londres / Beyrouth, 1981.
- al-Ṭabarī, Tārīkh al-Rusul wa-l-Mulūk, éd. Muḥammad Abū al-Faḍl Ibrāhīm, 2e éd., Dār al-Maʿārif, Le Caire, 1960-.
- Ibn Saʿd, al-Ṭabaqāt al-Kabīr, Dār Ṣādir, Beyrouth, s.d. (11 fascicules).
- al-Balādhurī, Ansāb al-Ashrāf, Dār al-Maʿārif / Dār al-Fikr, Le Caire / Beyrouth, 13 vol.
Études
- Caetani, Leone, Annali dell’Islam, Ulrico Hoepli, Milan, 1905-1926, 10 vol. (en italien). Biographie critique d’Abū Dharr, vol. VII, pp. 648-663.
- Cameron, A. J., Abū Dharr al-Ghifārī: An Examination of His Image in the Hagiography of Islam, Royal Asiatic Society, Londres, 1973.
- Madelung, Wilferd, The Succession to Muhammad: A Study of the Early Caliphate, Cambridge University Press, 1997.
- Shaban, M. A., Islamic History: A New Interpretation, vol. 1 (AD 600-750), Cambridge University Press, 1971.
Articles et ressources en ligne
- El Watan — « L’Aube de l’Islam d’Aḥmad Amīn » (20 janvier 2014) — https://www.elwatan.com/edition/culture/laube-de-lislam-dahmad-amin-20-01-2014
- Eslam.de — Dharr b. ʿAbd Allāh — http://www.eslam.de/begriffe/d/dharr_ibn_abdullah.htm