Vers une dialectique islamique propre, réponse à Fouad Bahri “Décolonialisme et islam : les lignes de fracture”

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières,
ce qui importe, c’est de le transformer ».

(c’est une réponse à « Décolonialisme et Islam » sur les références au marxisme, qui évoque rapidement les luttes de libération, laissant leur partie propre au movement décolonial)

Pour préciser dans ce contexte, le materialisme dialectique refute un materialisme d’apparence, qui considère le monde comme des objets, individualisés, manipunables. Ce que d’aucun nomment modernité froide, où l’homme est détaché de lui meme, nous l’appelons aliénation, l’homme étranger à lui meme justement parceque ses outils et son travail ne lui appartiennent plus, il est déconnecté de son oeuvre. Au contraire Marx insiste sur les rapports humains qui façonnent ce monde, la praxis. Cette praxis fait notre histoire, elle est en elle, historique. La dialectique rassemble dans la praxis l’objet et l’activité humaine, permettant de saissir l’extraordinaire richesse de la culture, qui n’est plus une somme d’artefacts, mais l’humain en prise avec son époque. La relecture du pari de Pascal dans “Le Dieu caché” de Lucien Goldmann, ou encore l’ouvre de Lukacs sur la litterature en sont de grands exemples. La société humaine n’est plus un objet inerte, metaphysique, nous la façonnons, elle peut par là devenir un choix. Par là donc, cette critique du matérialisme stérile ne nous est pas étranger, ni décoloniaux ni croyants, en ce qu’elle donne les armes contre ce que vous préférez appeler la modernité.

Cette dialectique appliquée à dépasser le materialisme transcende de la meme façon l’idéalisme. Je voudrais donc revenir sur le contresens appliqué à l’idéologie. Le marxisme n’applique pas une connotation négative à la notion d’idéologie (je lis dans le texte : “ l’idéologie relève, à bien des égards, de l’illusoire”), ce qui est la conception commune et dénigrante de la pensée cohérente et partisane. L’idéologie c’est le reflet du monde dans l’esprit humain. C’est la pensée ouverte et contrainte par la praxis. C’est la conscience que l’on voit le monde d’où l’on parle. L’idéologie n’est pas un simple reflet, elle est le reflet du monde comme elle vise à la transformer. L’idéologie, qui est l’expression d’une époque, la travaille. Elle est le support du mode de production comme elle en est sa critique. Il y a donc un combat idéologique qui est nécessaire, mais qui ne se réalise que s’il embraye sur des forces capables de materiellement transformer le monde.

C’est le drame des jansénites, dans une impasse historique. Pascal pari donc sur un Dieu transcendant, sur la possibilité d’un après. Ce pari est la possibilité de dépasser des injonctions contradictoire en pariant sur l’ethique [1]. A l’opposé de ceux, dirigés par un interet égoiste immédiat, qui abandonnent l’autre, et donc eux memes. La religion pour Marx est le souffle de la créature opprimée, l’esprit d’un monde sans esprit. C’est un hommage. Mais aussi une critique : celà ne suffit pas. La conscience doit s’incarner dans des luttes. Ce que les marxistes européens reprochent aux religions du 19e siècle, ce n’est pas de penser en l’air, c’est d’avoir lutter activement pour maintenir en place les pouvoirs de la bourgeoisie, qui construisaient activement la modernité capitaliste [2]. Et sans l’islamophobie puis le génocide, la oummah en France aurait très bien pu glisser dans cette direction.

La liberation de l’esprit ne suffit pas, il nous faut nous libérer de nos chaines. Nous liberer de l’aliénation de la “modernité”. On ne peut comprendre al-dunya, le monde, que si on le combat pied à pied. C’est ce que j’ai toujours opposée à la spiritualité individuelle et privée dans laquelle on voudrait nous enfermer : “leve ta face vers la religion hanifan, la conception d’Allah selon laquelle il a conçu l’homme”. La religion a vocation à intervenir dans le monde et à le transformer, pour que l’humain puisse réaliser la conception divine. On voudrait nous coincer dans un idéalisme et nous faire accepter le materialisme. Le communisme se présente lui meme comme une idéologie. Celle des prolétaires qui luttent contre leur aliénation. Le marxisme en tant que science mène le combat idéologique des opprimés, il accompagne le combat materiel dans les usines, dont il est l’expression.

Il y a très certainement une incomprehension entre marxisme et monothéisme [3]. Le marxisme c’est l’idéologie des travailleurs, qui s’appuient sur la transformation du travail pour changer les relations sociales. La religion est un effort sur les relations sociales pour combattre les effets du mode de production (le tyran Pharaon dans une Egypte temporairement raciste, le clergé compradore herodien, helleniste et romain, l’arrogance des marchands mecquois qui appauvrissent la population arabe). Les deux cherchent à transformer les relations sociales. La religion est l’ethique que le socialisme cherchait (Lukacs, Kropotkine). Le marxisme est la comprehension de la base materielle des conflits idéologiques que le monothéisme a mené. Le combat contre les idoles devient une clarification des rapports de production qui produisent ces idoles. Le fétischisme n’est plus une manie, c’est le symbolisme d’une société, qui montre et cache ce qu’elle fait et ce qu’elle pense [4].

Et là il est important de remarquer que les croyants n’ont pas suffisemment conscience des buts de leur religion. Quand les mustad’afun disent ahad, ahad, c’est un combat idéologique. Quels sont ses enjeux ? Personne n’en parle, ou trop peu. Comment traduire en termes philosophiques et concrets les finalités de l’Islam, les maqasad al-sharyah ? [5] Quand le monothéisme combat les idoles, quand Moïse oppose pharaon, quels sont les enjeux du combat idéologique ?

D’ailleurs l’auteur note : “Les musulmans disposent bien d’un patrimoine exceptionnel en la matière qui pourrait servir de laboratoire social d’idées et de pratiques mais ils ne l’exploitent pas, faute de connaissance, d’organisation sociale ou d’environnement politique ou institutionnel adaptés.” C’est une ode à la praxis. Une reconnaissance de la force de l’aliénation et la necessité d’un ancrage réel dans des luttes concrètes. Et ce laboratoire on l’a déjà, il est dans la sirah nabawyah et les débuts de réalisation de l’Islam.

Il y a une dialectique coranique (pas le materialisme dialectique, qui n’existe pas à l’époque), réunion de la foi et des oeuvres, al Iman wa alsalihat, descendue par le Seigneur des cieux et de la terre. Cette dialectique rassemble l’Islam dans un tout en mouvement, elle nous libère de vues parcellaires, de versets isolés. Car le Coran lui meme a une approche dialectique, qui se pose en fractale dans tous ses versets, dont un verset explicite la methode : “les cieux et la terre étaient hermetiquement liés, alors Nous les avons ébréchés et Nous avons conçu de l’eau toute chose vivante.” L’univers est décrit comme la division d’un tout, d’où sort l’eau en mouvement. La description de l’univers dans le Coran est dialectique, elle est faite d’oppositions dynamiques, non figée, et elle exige de nous une praxis nouvelle, qui fonde une société nouvelle, la oummah [6].

Donc oui “La religion a toujours constitué un ennemi idéologique pour les grandes figures du marxisme”, et réciproquement. Et pourtant c’est pas faute de convergences. Quand on a cherché avec le collectif attariq, on a trouvé rapidement pleins d’ouvertures. Certes Sultan Galiev est avant tout un communiste athée. On note des évolutions bien plus intéressantes. Najat Sidqi, premier communiste palestinien, formé à Moscou, finit par écrire un livre sur l’incompatibilité du Coran et du fascisme, pour lequel il est mis de coté [7]. Bankole Awoonor, formé par la meme université soviétique, va se convertir à l’Islam au Ghana dans la banlieue d’Accra, et fonde le Muslim Association Party issu des luttes locales dans la communauté. Il va devancer de loin N’Krumah dans lutte contre le colonialisme [8]. Dans l’autre sens on a des croyants comme Hassan Hanafi, Ali Shariati et ses élèves, Farid Esack, qui vont intégrer le marxisme et les luttes de libération dans leur pensée et leur action. Farid Esack ne cherche pas à créer un « islam marxiste » hybride, mais plutôt à islamiser les outils d’analyse les plus pertinents du marxisme. Il vide le marxisme de son athéisme et de son déterminisme historique, mais conserve sa puissance critique contre l’exploitation capitaliste. Dans le monde francophone, Youssef Girard et Khaled Ridha ont avant nous posé les bases de cette reflexion [10]. Et il faudrait encore faire la liste des organisations qui ont eu ces trajectories croisées.

Le tawhid, la praxis, les mustad’afun, la riba, les luttes de libération, sont des convergences fortes. Enfin, et peut etre pas le moindre, il a fallu le gouvernement de Nasser ET une poussée populaire religieuse pour former la seule banque véritablement sans riba qui ai existé avec succès, la Mit Ghamr Savings Bank [9], montrant bien qu’en pratique c’est cette convergence qui porte des voix de transformation.

Et si la religion a remplacé le communisme, et les freres le nationalisme arabe, ils ne s’en sortent pas beaucoup mieux [11]. Et s’etre entendu lors du forum social à Tunis, aurait peut etre pu empecher des gouvernements technocratiques qui ont plié le pays sous la botte du FMI. Je crois que beaucoup des frères ont retenus la leçon et regardent avec attention ce qu’il aurait été possible de faire. L’histoire n’est pas finie.

1. Le Dieu caché, Lucien Goldmann. Goldmann voit dans la tragédie un jeu de l’homme et de sa destinée, un jeu dont Dieu est caché. Le héros tragique est déchiré entre deux attitudes: le refus du monde, mais la présence divine interdit ce refus; l’acceptation du monde, mais l’absence de Dieu la rend impossible. Il découvre l’infrastructure économique et politique de cette attitude dans une classe que la monarchie a écartée du pouvoir et privée de tout devenir social, la noblesse de robe, progressivement remplacée par des fonctionnaires issus de la noblesse féodale. Le jansénisme, Pascal et Racine, sont pour Goldmann l’expression de cette classe sans issue. https://archive.org/details/ledieucacheetude0000gold_f7g1
2. On donne souvent l’exemple du sacré coeur construit pour expier les pechés de la commune, par la bourgeoisie « progressiste » qui vient de la massacrer dans le sang. J’aimerai rappeler le contresens fait sur les massacres de Vendée : ce ne sont pas les rouges de la Révolution française qui ont fait les massacres, ni les robespierristes, ni les hebertistes, ce sont les notables locaux, installés par la plaine, qui saignaient la Vendée par les taxes et ont envoyés leurs généraux pour matter l’insurrection. Ceux-ci, accusés par Robespierre à leur retour, participeront de sa chute et du directoire, le parti bourgeois qui liquidera les acquis sociaux de la révolution. Quand aujourd’hui les De Villiers et consorts s’allient avec les notables, se font notables, au nom d’une alliance entre catholiques et bourgeois contre les rouges, c’est une insulte aux morts de Vendée. Qui montre bien la fracture entre le petit clergé issu du peuple, et ce à quoi son souvenir est utilisé.
3. Il y a à mon sens une différence d’échelle de temps qui rend difficile la comparaison. La religion, issue de la nuit des temps est d’un ordre presque anthropologique, cf René Girard. Et elle passe régulièrement d’une critique de l’air du temps, à un ordre institutionnel quand elle s’implémente. Ce qui arrive d’ailleurs aussi au marxisme. Il y a une difficulté notable liée à l’incarnation. D’où peut etre la position radicale de Jésus, qu’on attendait messie royal, et qui renverse la table de l’ordre religieux sacrificiel.
4. Au fétichisme de la marchandise, il faudrait associé un fetichisme du salaire. Celui-ci montre le travail tout en cachant sa hierarchisation, voir Marxisme, gauche et luttes décoloniales https://collectif-attariq.net/wp/marxisme-gauche-et-lutte-decoloniale/
5. La question estr très bien posée par Hasan Hanafi dans son article Philosophie d’un Islam post-fondamentaliste : https://collectif-attariq.net/wp/wp-content/uploads/2021/02/Hanafi_MACHR_224_0105.pdf
6 L’idée d’une dialectique coranique émerge de l’étude la sourate Al Naba. https://www.youtube.com/watch?v=1oTAU9UTuyc Elle sera traitée dans son entiereté dans
La Rhétorique Coranique, forme d’une pensée dialectique, essai sur la sourate Al Takwir. attariq, à paraitre. Elle est déjà visible en partie pour le lecteur dans les versets du Coran et ses effets de mirroirs et d’oppositions contradictoires.
7 L’article du quarterly palestinian review à ce sujet (en français) et les deux livres de Najat Sidqi, en arabe ; https://collectif-attariq.net/wp/lenigmatique-bolchevik-de-jerusalem-les-memoires-de-najati-siqi-salim-tamari/
8. Article très consistant sur wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bankole_Awoonor-Renner
9. La théologie sur la riba, l’experience mecquoise et des débuts islamiques, les enjeux de la finance islamique, taités en détail dans La Riba et l’esclavage : https://collectif-attariq.net/wp/la-riba-et-lesclavage/
10. Discussion avec Youssef Girard par BARAKA, Théologie islamique de la libération et Islam de marché: https://www.dailymotion.com/video/xnj6fp Il developpe les contradictions dans le monde arabe entre différentes approches dans « Introduction à la pensée politique arabe contemporaine ». Khaled Ridha, ‘‘Le capitalisme, l’islam et le socialisme’’ et « Le prophète de l’Islam et ses califes : religion, classes sociales et pouvoir : analyse économique, sociale et politique de la société arabe au début de l’Islam (610-661) ».
11. La conversion des Frères au néo-libéralisme, Khaled Ridha, Les transformations politiques et économiques, nées après le premier choc pétrolier, ont influencé en profondeur l’approche économique et sociale des Frères. Le désengagement de l’Etat et l’enrichissement des exilés ont suscité l’émergence d’un capitalisme Frère. https://nawaat.org/2013/04/08/la-conversion-des-freres-au-neo-liberalisme-partie-i/

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