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La riba et l’esclavage

Ou l’intérêt comme destruction du lien social, quand l’opium inspire Marx.

Cet article examine la ribā (intérêt/usure) comme mécanisme structurel de destruction du lien social, en croisant l’interdit scripturaire (Torah, Évangile, Coran), l’analyse marxienne du capital portant intérêt (Le Capital, Livre III) et l’anthropologie historique de La Mecque préislamique (Wolf, Ibrahim). Les trois traditions textuelles convergent : l’intérêt consiste à prendre à son frère plus qu’on ne lui a donné, transformant le prêt d’entraide en instrument d’expropriation.

Marx identifie le capital marchand et le capital usuraire comme « formes antédiluviennes » jumelles qui, bien qu’antérieures au capitalisme industriel, concentrent la richesse par prélèvement sur le surtravail d’autrui — ruine des seigneurs fonciers et pressurage des petits producteurs — jusqu’à faire de l’esclavage un investissement productif d’intérêts. La Mecque du VIe siècle en offre l’illustration : la muḍāraba (capital/travail) masque une stratification de classe où sayyid (marchand-chef), mawālī (endettés) et qinn (esclaves par dette) remplacent la parenté tribale.

Le Coran (2:275-277) oppose ontologiquement bay’ (commerce, fondé sur le travail, le transport, le risque) et ribā (valorisation « occulte » de l’argent sans travail, ad’afa = multiplication-oppression). Cette distinction fonde deux contre-institutions historiques : le waqf (biens inaliénables finançant éducation, santé, caravansérails) et le Sawad irakien (terres collectives gérées par les ahl al-fay’, irriguées par corvées, soutenant les Qurrā’).

L’article démonte ensuite la « finance islamique » contemporaine : murābaḥa dominante (~70 %) indexée sur LIBOR/SOFR, tawarruq contournant l’interdit, taux implicites égaux ou supérieurs au conventionnel. Seule l’expérience de Mit Ghamr (1963-1967, Égypte nassérienne, sous pression populaire religieuse) réalise une muḍāraba véritable et un qard ḥasan sans ribā déguisée — fermée malgré son succès. Le qard ḥasan iranien, bien que peu coûteux (TEG 4-8 %), reste marginal (<5 % du crédit) et sélectif (taux d’approbation 35-45 %). La finance islamique actuelle reproduit donc, sous conformité formelle, la logique d’extraction qu’elle prétend abolir.

L’intéret dans le texte

L’interdit biblique

L’interdit de la riba se trouve déjà dans la Torah. La Septante donne un éclairage : il s’agit d’abord d’aider l’autre, de prendre soin de lui. Même s’il s’enrichit par la suite, il n’est pas question de profiter de lui. Le parallèle entre l’argent et l’aliment montre que l’intérêt consiste à prendre à son frère plus d’argent qu’on ne lui a donné.

Si ton frère, celui qui est avec toi, est devenu pauvre, qu’il manque de ressources auprès de toi, tu prendras soin de lui comme du prosélyte ou du passager, et ton frère vivra avec toi. Tu ne prendras pas de lui d’interet, pas même s’il retrouvait l’abondance, et tu craindras ton Dieu : je suis le Seigneur ; et ton frère vivra avec toi. Tu ne lui prêteras pas à intérêt ton argent, et tu ne lui donneras pas de tes aliments pour qu’il t’en rende davantage. Lévitique, 25.35-37

Et il ne placera pas son argent à interet, et il ne prendra pas plus qu’il ne lui est dû, et il détournera la main de l’iniquité, et il rendra un jugement juste entre un homme et son prochain. Ézéchiel 18:8

Dans l’Evangile

« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » Luc 14, 12-14

« Mais toi, quand tu donnes de l’argent aux pauvres avec ta main droite, ta main gauche ne doit pas le savoir. Ainsi, ce que tu donnes reste secret. Dieu, ton Père, voit ce que tu fais en secret et il te récompensera. » Matthieu 6:3-4

Personne ne peut servir deux maîtres, car ou il détestera le premier et aimera le second, ou il s’attachera au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent. Matthieu 6:24

Un passage interessant, qui montre bien comment était percçue / organisée la dette à cette époque. Le mécanisme est bien montré, on le retrouve plus tard à La Mecque, et dans toute l’antiquité :

Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.” Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette. Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !” Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.” Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.

Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?” Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » Matthieu 18

Le texte coranique

Le Coran utilise les termes riba (الرِّبَا) et ‘aD’afa (أَضْعَافًا).

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا لَا تَأْكُلُوا الرِّبَا أَضْعَافًا مُضَاعَفَةً ۖ وَاتَّقُوا اللَّهَ لَعَلَّكُmْ تُفْلِحُونَ Ô vous qui croyez, ne touchez pas au fruit de l’intérêt (الرِّبَا) que vous multipliez (أَضْعَافًا). Craignez Allah, peut-être serez-vous parmi les bienheureux. Coran, Sourate Al Imran, verset 130

D’après corpus.quran.com : riba = augmentation ; ad’afa = multiplier et opprimer. On est proche du sens biblique.

وَمَا آتَيْتُمْ مِنْ رِبًا لِيَرْبُوَ فِي أَمْوَالِ النَّاسِ فَلَا يَرْبُو عِنْدَ اللَّهِ ۖ وَمَا آتَيْتُمْ مِنْ زَكَاةٍ تُرِيدُونَ وَجْهَ اللَّهِ فَأُولَٰئِكَ هُمُ الْمُضْعِفُونَ Ce que vous obtenez en pratiquant l’intérêt au détriment d’autrui ne fructifiera aucunement auprès d’Allah. Mais ce que vous donnez sous forme d’aumônes en vue de mériter la Face d’Allah, ces biens-là seront démultipliés. Coran, Sourate 30, verset 39

Prêter avec une augmentation est le riba ; il faut montrer une sympathie pratique à celui dans le besoin, sans condition de remboursement amélioré. La récompense d’Allah pour un tel service désintéressé sera multiple.

Le prêt biblique et coranique : d’abord aider l’autre, ensuite ne pas prendre plus que ce qu’on a donné. L’intérêt = prendre à son frère plus qu’on ne lui a donné.


Marx à La Mecque

Capital, Livre III : l’intérêt et le vol du travail

Le capital marchand et le capital portant intérêt sont les deux formes les plus anciennes du capital. Marx les nomme « formes antédiluviennes » et « frères jumeaux ».

« Le capital productif d’intérêts, ou pour le désigner sous sa forme antique, le capital usuraire, fait partie avec le capital commercial, son frère jumeau, des formes antédiluviennes du capital qui précèdent de loin le mode de production capitaliste et se retrouvent dans les structures sociales les plus diverses au point de vue économique.

« Le développement du capital usuraire est lié à celui du capital commercial, et spécialement au capital du commerce de l’argent. Dans la Rome antique, à partir des dernières années de la République, alors que la manufacture était bien au-dessous de son degré de développement moyen dans l’antiquité, le capital commercial, le capital du commerce de l’argent et le capital usuraire avaient atteint – dans le cadre de la structure antique – le plus haut développement. »

Le capital marchand

le capital marchand exploite la différence entre les prix de production des différents pays (agissant, sous ce rapport, sur l’égalisation et la fixation des valeurs marchandise), ces modes de production impliquent que le capital marchand s’approprie une partie prépondérante du surproduit. Il y arrive, d’une part, comme intermédiaire entre des communautés dont la production est encore essentiellement orientée vers la valeur d’usage [note :les communautés rurales qui vivent de leur production, s’appuient sur l’utilité des objects plutot qu’une valeur marchande], d’autre part, parce que, dans ces systèmes de production anciens, le possesseur principal du surproduit auquel a affaire le commerçant, propriétaire d’esclaves, suzerain, État symbolise la puissance politique, non l’économique. »

« La façon dont l’argent se transforme en capital se manifeste souvent historiquement de manière très simple, palpable : ainsi, par exemple, le marchand fait travailler à son profit des tisserands et des fileurs qui jusqu’alors pratiquaient le tissage et le filage comme des activités rurales et d’appoint, et transforme ce faisant leur métier d’appoint en source principale de revenus ; mais, ensuite, il les contrôle et les place sous son commandement en tant que travailleurs salariés. Il franchit le pas suivant en les tirant hors de leurs foyers et en les regroupant dans une maison de travail. Tout ce qu’il a fait, c’est de les confiner peu à peu dans un type de travail où ils deviennent dépendants de la vente, du vendeur, du marchand, et où, en fin de compte, ils ne produisent plus que pour et par lui. À l’origine, il n’a acheté leur travail que par l’achat de son produit ; dès qu’ils se limitent à la production de cette valeur d’échange, et sont obligés par conséquent de produire immédiatement des valeurs d’échange, d’échanger complètement leur travail contre de l’argent pour pouvoir continuer d’exister, ils tombent sous sa domination. »

Le capital portant inétret

Dans la société précapitaliste l’usurier peut s’emparer sous le nom d’intérêt de tout ce qui dépasse le strict nécessaire à l’existence (ce qu’on appellera plus tard le salaire) de celui à qui il prête. L’usurier ne se contente pas de prendre tout le surtravail de ses victimes, il fait tout son possible pour les exproprier petit à petit de leur terre, de leur maison, etc.

Tant que l’esclavage existe, tant que la plus-value est absorbée par les seigneurs féodaux et que ceux-ci sont la proie des usuriers, le système de production reste le même et devient de plus en plus dur pour les travailleurs. Le maître d’esclaves et le seigneur féodal pressurent d’autant plus qu’ils sont plus pressurés eux-mêmes, jusqu’à ce qu’ils finissent par céder la place à l’usurier, qui devient alors propriétaire foncier et maître d’esclaves, comme les chevaliers à Rome.

Rome en est l’exemple : « dans ses derniers jours républicains, [elle] a développé le capital marchand à un degré plus élevé que jamais dans le monde antique, sans montrer aucun progrès dans le développement des métiers » — et c’est précisément l’époque où les chevaliers (equites) cumulent commerce et usure, amidonnant l’État et ruinant les plébéiens jusqu’à l’esclavage (Livre III, ch. 20 et ch. 36).

Partout où l’esclavage — non sous la forme patriarcale, mais tel qu’il exista dans les derniers temps de la Grèce et de Rome — fonctionne comme un moyen d’enrichissement, l’argent consacré à l’achat d’esclaves, de terres, etc., permet de s’approprier le travail d’autrui et devient un capital productif d’intérêts.

Le capital productif d’intérêts est le capital par excellence, le capital ayant la propriété occulte de se reproduire lui-même et d’engendrer de la plus-value. Le caractère de capital, la valorisation automatique du capital, la production de la plus-value, apparaissent purement comme une propriété occulte. Le capital productif d’intérêts garde la forme de capital usuraire […] au mont-de-piété — c’est la misère qui emprunte.

La logique de l’intérêt est un prélèvement sur le travail d’autrui, une forme de vol institutionnalisé. En pratique, il provoque historiquement un appauvrissement et devient moteur d’asservissement, Il empire drastiquement l’esclavage et plus tard le servage.

Les deux formes caractéristiques du capital portant intérêt (époques précapitalistes)

« Mais dans les époques qui précèdent le système de production capitaliste, le capital usuraire existe sous deux formes caractéristiques. Ces deux formes sont : primo, l’usure par prêts d’argent à des seigneurs prodigues, essentiellement à des propriétaires fonciers ; secundo, usure par prêts d’argent aux petits producteurs possédant leurs moyens de travail. Cette catégorie comprend l’artisan, mais surtout, d’une manière spécifique, le paysan, puisque dans l’ère précapitaliste, dans la mesure où il peut exister des petits producteurs autonomes, c’est la classe paysanne qui doit en fournir la majeure partie. » « Les deux opérations : ruine des riches propriétaires fonciers par l’usure, aussi bien que pressurage des petits producteurs, aboutissent à la formation et à la concentration de gros capitaux en argent. »

Sous la pression de l’intéret, les premiers vont pressurer davantages leurs esclaves et leurs serfs, tandis que les seconds sont préssurés jusqu’à perdre leurs biens et, croulant sous les dettes, viennent se vendre comme main d’oeuvre dans les villes.

Dans les formes asiatiques de production, il arrive que l’usure continue longtemps sa fonction sans provoquer autre chose que décadence économique et corruption politique. C’est seulement là où sont réunies les autres conditions du système de production capitaliste et quand elles le sont, que l’usure apparaît comme l’un des moyens qui contribuent à faire naître le nouveau mode de production, d’une part – en ruinant les seigneurs féodaux et les petits producteurs, et en centralisant les conditions de travail de façon à en faire du capital, d’autre part.

L’interet à la Mecque

Au 6e siècle les difficultés de l’Empire romain laissent la place à de la piraterie en mer rouge. La route maritime s’effondre, et les caravanes arabe via le désert reprend le gros du commerce entre l’Inde et la médittérannée. Le succès de La Mecque dans cette reprise vient de sa position sur la route reliant le Yémen (région à surplus) à la Syrie, renforcée par le puits de Zamzam et le haram (sanctuaire) qui assurent sécurité et pèlerinage. C’est ici qu’intervient la mudaraba(مضاربة), forme de partenariat où l’un fournit le capital et l’autre le travail (voyage, négoce), les profits étant partagés. Comme le note Ibrahim, la mudaraba « permet aux marchands de rassembler un capital et former une énorme caravane.

Les véritables unités fonctionnelles de la société mecquoise n’étaient toutefois plus les clans en tant que tels, ni les groupes localisés de parents, mais des grappes de marchands riches, leurs familles et leurs dépendants. La population dépendante était composée de plusieurs groupes. La différenciation de statut, mineure parmi les nomades pastoraux, assumait une importance majeure à La Mecque.

Eric R. Wolf (The Social Organization of Mecca and the Origins of Islam, Southwestern Journal of Anthropology, 1951

La dynamique marchande de La Mecque commença à influencer la structure sociale en faisant émerger un ensemble complexe de relations sociales basées sur la possession du capital marchand. Ces relations commencèrent à défier celles existantes basées sur la tribu et l’affiliation clanique. Les marchands riches, qui étaient souvent les sayyids de leurs clans respectifs, formèrent progressivement un groupe aux intérêts communs en tant que propriétaires de capital, constituant éventuellement les strates supérieures de la société.

Mahmood Ibrahim, Social and Economic Conditions in Pre-Islamic Mecca, IJMES , 1982, p.346

Le développement du commerce et de l’ilaf (pactes de sécurité des caravanes) produit une différenciation sociale : à la base, les mawālī (clients, affranchis, endettés) et les qinn (esclaves, souvent réduits à cet état « à cause de la dette, généralement un résultat du riba, de l’usure ») ; l’usure (riba) concentre la richesse entre les mains de quelques-uns et dégrade le statut socialdes autres. Eric Wolf montre que dorénavant la fiction de la parenté sert à masquer l’évolution d’une division en classes : au sommet, le sayyid (chef de clan, en même temps marchand) ; en bas, le ḥalīf (allié), les mawālī et les esclaves. La structure clanique ne devient plus que l’expression formelle de rapports marchands qui la dépasse et la restructure.

Le mawla était un ancien esclave, un pauvre fraichement arrivé ou une personne endetté envers les marchands mecquois. Pour s’affranchir du status de wala’, ils devaient faire gagner un certain nombre d’argent. De telle sorte que le mawla redistribue l’ensemble de ses bénéfices à son maître, concentrant ainsi un capital élargi entre les mains du sayyid.

Enfin les esclaves (qinn) et ses descendants (muwalladun), privés de leur liberté, ayant soit été capturés en temps de guerre, soit étant dans l’incapacité d’honorer leurs dettes.

Un esclave était considéré comme du capital, bien sûr, et le propriétaire était taxé en conséquence. Les esclaves étaient employés par leurs propriétaires pour générer du capital et comme domestiques. Certaines femmes esclaves étaient forcées à la prostitution où le propriétaire percevait le revenu, comme dans le cas des femmes qinn des Banū Kalb qui les employaient dans les foires de Dawmat al-Jandal. Les pauvres allaient à La Mecque car ils étaient souvent endettés envers les marchands mecquois. Ils étaient aussi forcés de quitter leur tribu de peur de devenir une charge pour sa richesse collective.

Mahmood Ibrahim, Social and Economic Conditions in Pre-Islamic Mecca, IJMES , 1982, p.346

Les statuts du qinn et du mawla sont révélateurs de la transformation de la structure sociale slon la possession de capital (Ibrahim, 1982 & 1990). Ce mouvement a participé à l’érosion des liens sociaux précédents et à la destruction de l’ethique et des valeurs bédouines. Invisiblement, la société mecquoise est transformée par l’afflux d’argent issue de la captation de la route de commerce entre l’Inde et la Méditerrannée. Elle garde les noms arabe d’une socialisation dont les processus réels ont totalement changé.

Hāshim ibn ʿAbd Manāf avait organisé les expéditions groupées en mudaraba pour « regrouper le capital et permettre aux petits marchands de participer aux caravanes » — réponse aux faillites fréquentes (l’i’tifād, suicide rituel et exil des marchands ruinés). Ces C’est là qu’on voit que la structure dépasse l’intention initiale. Goergy Lukács développe l’idée que les individus agissent selon des intentions conscientes, mais que ces actions s’inscrivent dans un processus social global (la totalité) qui les dépasse. Le résultat final est donc produit par la contradiction entre les intentions subjectives et les conditions objectives du capitalisme. Mieux que Hisham, on verra plus loin que la société musulmane va produire ses propres institutions qui transformeront l’interdit de l’interet en base économiques de la société.

Les Banu Hashim eux-memes subissent l’évoltuion de la société mecquoise, et ‘Abd al-Muttalib va devoir mettre en place de nouvelles alliances, avec les Banu Khuzā’a et les Banū Zuhra, pour répondre aux défis tribaux, les munāfara (qui eux aussi en viennent à masquer des conflits d’interets, de place dans la société), que lui lancent les clans des marchands prennant le pouvoir. Ces alliances vont marquer la formation de la communauté musulmane (voir l’article sur ‘Abd al-Muttalib), non seulement parce qu’en vient le mariage de Abdallah et Amina, les parents du Prophète Muhammad saws. Mais aussi parcequ’elles arrivent inévitablement au hilf al-fudhul, un regroupement pour rendre justice à un simple marchand étranger volé par un puissant marchand des Banu Makhzum, et un renouvellement de l’ethique tribale contre l’effondrement moral de la société. C’est une reformulation des alliances mecquoises, qui cache mal son aspect de classe. Et préfigure la révolution islamique : l’ethique contre l’effondrement social que porte l’interet immédiat. D’où l’importance du verset suivant.

Abd al-Muttalib b. Hâshim (m. v. 578 EC / 40 av. H.) 

Le verset : le commerce est distinct de l’intérêt

Le Coran oppose explicitement le bay’ (commerce, vente) au riba (intérêt/usure) — l’argument des usuriers étant précisément de les assimiler.

الَّذِينَ يَأْكُلُونَ الرِّبَا لَا يَقُومُونَ إِلَّا كَمَا يَقُومُ الَّذِي يَتَخَبَّطُهُ الشَّيْطَانُ مِنَ الْمَسِّ ۚ ذَٰلِكَ بِأَنَّهُمْ قَالُوا إِنَّمَا الْبَيْعُ مِثْلُ الرِّبَا ۗ وَأَحَلَّ اللَّهُ الْبَيْعَ وَحَرَّمَ الرِّبَا ۚ وَمَنْ جَاءَهُ مَوْعِظَةٌ مِنْ رَبِّهِ فَانْتَهَىٰ فَلَهُ مَا سَلَفَ وَأَمْرُهُ إِلَى اللَّهِ ۚ وَمَنْ عَادَ فَأُولَٰئِكَ أَصْحَابُ النَّارِ ۖ هُمْ فِيهَا خَالِدُونَ

Ceux qui consomment la riba ne se lèvent pas [au Jour dernier] autrement que celui que le diable a touché de sa frénésie. Cela, parce qu’ils disent : « Le commerce est comme la riba.» Or Allah a permis le commerce et interdit la riba (الْبَيْعَ وَحَرَّمَ الرِّبَا). Quant à celui qui, une fois admis à la monition de son Seigneur, s’arrête, ce qu’il a déjà perçu lui reste acquis, et son affaire retourne à Allah. Mais celui qui y revient, ceux-là sont les gens du Feu, ils y demeureront éternellement.

(Coran, sourate Al-Baqarah, 2:275 — traduction Hamidullah)

Le verset suivant achève la distinction :

يَمْحَقُ اللَّهُ الرِّبَا وَيُرْبِي الصَّدَقَاتِ ۗ وَاللَّهُ لَا يُحِبُّ كُلَّ كَفَّارٍ أَثِيمٍ {276}

« Allah détruit l’accroissement (riba) et accroit (yourbi) les aumônes (sadaqat). Et Allah n’aime pas tout recouvreur (kaffarin) pecheur » (2:276).

L’interet est ici structurellement opposé à ce qui est donné et grace à Dieu fait augmenter les autres.

إِنَّ الَّذِينَ آمَنُوا وَعَمِلُوا الصَّالِحَاتِ وَأَقَامُوا الصَّلَاةَ وَآتَوُا الزَّكَاةَ لَهُمْ أَجْرُهُمْ عِنْدَ رَبِّهِمْ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ {277}

Ainsi ceux qui croient et font les oeuvres salutaires et élèvent la prière et donnent la zakat pour eux une récompense chez leur Seigneur. Et aucune peur sur eux ni aucun grief.

L’opposition est marquée, non seulement entre le commerce et l’intéret, mais surtout entre l’interet et le don des sadaqat et des zakats. Le premier s’attribue le surplus, le surtravail des autres. L’autre le redistribue. La reprise de la racine riba dans “Allah accroit (yourbi) les aumones” montre que l’accroissement recherché n’est pas la fortune personnel mais le dévelloppement commun.

Waqf et Caravanserails

Le waqf ou wakf (arabe : ﻭﻗﻒ pl. : awqaf أوقاف)[Note 1] ou vakıf (en turc, pl. evkâf), ou wakf-alal-aulad, est, dans le droit islamique, une donation faite à perpétuité par un particulier à une œuvre d’utilité publique, pieuse ou charitable, ou à un ou plusieurs individus. Le bien donné en usufruit est dès lors placé sous séquestre et devient inaliénable.https://fr.wikipedia.org/wiki/Waqf

Si on reformule, l’Islam donne donc à l’inverse le moyen de transformer le surplus d’argent en un bien commun, innaliénable, dont la prodcution fait vivre l’éducation religieuse, populaire et l’entraide. Le caravanserail, lieu d’hospitalité (l’eau est disponible pour boire, faire boire les annimaux, se laver, faire ses ablutions, marquant le lien entre le pratique et le religieux), de sécurité et de commerce, donne dans beaucoup de contrées musulmanes son surplus d’argent en waqf, en donnation. En particulier dans les villes où le caravanserail fournit le marché, et se trouve à coté. Le lieu qui construit l’étendue du commerce arabe, un des fondements pratiques de la société, redistribue son surplus d’argent. La religion n’est pas ici une affaire limité au spirituelle, elle garantie les relations sociales. On a tendance à ne voir que le positif visble, une aumone, et pas le négatif qu’elle empeche : la destruction par l’interet.

Voir plus bas, Les efforts islamiques

Commerce vs intérêt

Attention à la confusion entre capital et capitalisme. Le capitalisme est la forme actuelle, totale, quand le capital marchand embraye sur l’industrie. Il contient la production industrielle, le réseau d’échange, le capital et la pression de l’interet sur le tout, le salaire, l’état nation, la propriété privée de la terre et des organisations collectives, et l’idéologie capitaliste. Sa contradiction est entre droit politiques égaux et subordinnation économique et raciale qui hierarchise. Parfois on utilise des terme moins précis de modernité, mondialisation… pour nommer les effets du capitalisme.

Par contre le capital est un rapport de production qui a pu se former tôt dans l’histoire des sociétés humaines mais qui reste très marginal tant qu’il ne trouve pas l’industrie. Sa formation est notamment subordonnée à celle, préalable, d’une forme imparfaite du capital : ce que Marx nomme le capital marchand. Sous sa double forme de capital commercial (procédant du profit réalisé dans le négoce en gros au sein du commerce lointain) et de capital usuraire (forme archaïque du capital financier). Contrairement aux rapports capitalistes de production, le capital marchand a pu connaître des développements somptueux sur la base de rapports précapitalistes de production — fondés sur l’esclavage ou le servage, par exemple.

Aux sources du capitalisme — avec Alain Bihr, revue Ballast https://www.revue-ballast.fr/aux-sources-du-capitalisme-avec-alain-bihr/

Le capital est déjà dans l’antiquité un processus qui fait l’expropriation des producteurs, la transformation de la force de travail en marchandise, l’accumulation du capital par l’extraction de la plus-value du travail des autres, et l’auto accroissement par l’intéret. Le marchand fournissant la matière de travail transformée par des paysans et des artisans encore indépendants, et écoulant le produit sur des marchés lointains est à la foi indispensable et vecteur par lequel se force cette entité qui va dominer les hommes.

Le capital commercial et le capital portant intérêt sont ses deux formes les plus anciennes, antérieures au capitalisme industriel.

Le capital commercial naît de la division du travail : une fraction du capital social s’enlise dans la circulation (achats–ventes) pour laisser l’autre produire. Il accélère la rotation, étend le marché, mais il n’engendre pas de valeur.

Le capital commercial fonctionne exclusivement dans la circulation, qui n’est qu’une phase du procès de reproduction. La circulation n’engendre ni valeur, ni plus-value, car elle ne comporte que des changements de formes. […] en donnant une importance moindre à la partie du capital social qui doit être affectée exclusivement à la circulation […] il renforce la partie qui peut être consacrée directement à la production.

Dans le cas du capital portant intérêt, le caractère de capital, la valorisation automatique du capital, la production de la plus-value, apparaissent purement comme une propriété occulte.

(Marx, Le Capital, Livre III, ch. 36)

Le commerce (bay’) repose sur le travail.

  • Le marchand vit de son propre travail : il organise et assume le transport, les trajets, les risques des caravanes. Il peut y adjointre un artisanat pas encore spécialisé et détaché. Il repose donc sur un savoir-faire et une activité réelle : circuler, échanger, connaître les marchés, porter la marchandise.
  • Si le marchand applique une pression sur des sociétés où les paysans et producteurs voient avant tout la valeur d’usage (ce que le produit leur permet de faire), et récupère de leur surplus, il joue aussi un role important de mise en relation, de transport des connaissances et de produits introuvables qui permettent le developpement simultanée des sociétés reliées.
  • Meme en introduisant la valeur d’échange monétaire dans des économies basées sur la valeur d’usage, l’échange reste encore marchandise-argent-marchandise, l’argent reste principalement un intermédiaire.

Mais le developpement du commerce ammène à la création du capital marchand. Tant que le capital marchand reste « autonome » (sans que la production ne lui soit subordonnée), la richesse croît sans productivité — elle se concentre et asservit. C’est la situation où le ribaprospère et où le statut social se dissolve (Ibrahim/Wolf). La mudaraba (voir section suivante) est la forme de passage : le marchand avance le capital, l’autre avance le travail (transport, négoce). Le Coran, en interdisant le riba et permettant le bay’, tranche du côté du marchand contre le capital portant intérêt « occulte ».

L’intérêt (riba) repose sur l’accroissement « autonome » de l’argent.

  • L’argent prêté à intérêt « féconde de lui-même » : il ne mobilise aucun travail de la part de son détenteur. La relation devient A-M-A, la marchandise pert sa valeur utile, sa valeur d’usage. On parle de chosification, d’objectivation, facteur qui arrive ensuite au travail humain et à l’humain lui meme : dans le pire des cas l’esclavage. La finalité n’est plus le commerce lui meme, l’échange, le développement mutuelle des sociétés, mais l’accroissement de l’argent devient le critère total des échanges, et de la société. Riba, adhafa (qui d’ailleurs veut aussi dire oppression). Les valeurs construites sur la durée et le respect mutuel deviennent la valeur, le profit, la recherche de l’immédiaté.
  • Il extrait le travail des autres — le surtravail de l’emprunteur est confisqué sous forme d’intérêt (Marx, Livre III, ch. 36 : l’usurier « prend tout le surtravail de ses victimes »). Les sociétés sont affaiblies, C’est une valorisation « occulte », détachée de toute production réelle. La production devient elle meme chosifiée, échappe à celui qui travail. Et dans le pire des cas, l’esclavage domestique, patriarcal, sous la pression de l’interet, devient l’esclavage moderne, où la personne n’est plus qu’un investissement, un capital mort.

C’est précisément cette illusion (l’argent qui grossit par le seul échange) que le Coran vise en opposant bay’ et riba : le commerce a une fonction réelle (l’intermédiaire, le transport, le travail), quand l’interet n’a que l’apparence de la valorisation, mais impose une oppression (idhadfa) sur toute la société, l’appauvri, voir pousse à directement l’esclavage, dont elle aggrave les conditions.

Les efforts islamiques

L’islam a mis en place un ensemble de règles de redistribution dynamiques qui s’appliquaient d’elles-mêmes, dans des régions où les terres arides dominaient le paysage. Si ces principes ont favorisé l’expansion du commerce au sein du monde musulman, ils ont toutefois limité l’accumulation de richesses par l’élite commerciale, façonnant ainsi la trajectoire économique des terres islamiques à l’ère préindustrielle.

ISLAM, INEQUALITY AND PRE-INDUSTRIAL COMPARATIVE DEVELOPMENT https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC8046172/

Le Waqf

Il existe des traces d’une fontaine à Médine, bi’r ru’ma, achetée par Othman dans le but de fournir gratuitement de l’eau potable au public en tant que waqf. Un récit conservé concernant le waqf relate que Mahomet demanda à Omar de faire don, sous forme de waqf, du terrain qu’il avait reçu à Khaybar à la communauté musulmane.Les premières preuves tangibles de l’existence de waqfs remontent à environ un siècle après la naissance de l’islam. La construction de caravansérails destinés à héberger les marchands constituait notamment une forme très répandue de waqf. Les waqfs créés par la suite visaient principalement à fournir des biens publics favorisant la productivité du travail, tels que l’éducation, les soins de santé et les services publics. Par exemple, Shatzmiller (2001) souligne que « ce qui a conféré une importance historique unique au waqf public, c’est le fait que, pendant des centaines d’années, il a constitué le seul soutien financier régulier de la madrasa, un établissement d’enseignement supérieur ». Les waqfs ont contribué à l’intégration de la société islamique, d’abord en finançant les mosquées en tant que centres religieux, politiques et culturels dans les villes islamiques en plein essor, puis, par la suite, les écoles, les hôpitaux et divers projets d’infrastructure. Ces premiers lieux favorisaient les interactions sociales et atténuaient la stratification sociale existante

Mehmet Babacan. Economics of Philanthropic Institutions, Regulation and Governance in Turkey

Une fois l’interet interdit, l’auto accroissement de l’argent et la pression qui en résulte sur les paysans et les artisants deviennent impossible. Il en résulte donc la nouvelle organisation que consitue le waqf, et qui rend possible tout le reste. La circulation des biens, l’extraction de la plus-value collective, finance maintenant le développement de la religion et de la société tout entière. On est passé du système des corvées, où les habitants sont réquisitionnés par des travaux collectifs, à une extraction du travail dont la plus value n’enrichit plus une poignée de capitalistes-marchand, mais circule par le waqf pour fonder la civilisation islamique. Cela fonctionne bien sur seulement sur l’abolition de la riba, l’accroissement. Si le waqf sert de paravant de moralité à des fortunes qui par ailleurs jouent avec leurs jets à détruire la planete ou financer des guerres au Yemen et au Soudan pour étendre leur emprise, c’est uniquement de l’hypocrisie. tout comme les fondations de mailliardaires qui vendent des produit de surveillance informatique pour passer leur fortune sans impot. L’objectif visé c’est que tout le surplus du travail qui est pris par le commerce sur tout le monde retrourne directement pour fonder l’effort collectif de construire une civilisation islamique.

Le Sawad

Après la conquete de l’Iraq, le clergé et l’aristocratie sassanide fuient vers le Perse, abandonnant terres et populations. Omar ibn al-Khattâb fonde les deux cités-garnisons de Kufa (637/638) et Basra (638) pour loger les combattants arabes arrivés en Iraq. Le Sawad — les terres fertiles d’Iraq abandonnées par les Sassanides — est déclaré bien collectif (fay’) géré par les ahl al-fay’ (habitants des amsars).

Omar lance des travaux d’irrigation autour du Tigre et de Basra pour étendre les terres cultivables. Abu Musa al-Ash’arî, nommé gouverneur de Basra par Omar (638), pilote l’irrigation du Sawad et commande les expéditions contre l’Empire sassanide. La majorité du Sawad est terre de sulh/dhimma (inaliénable, mawqûf). À Kufa, Omar nomme ‘Ammâr b. Yâsir gouverneur et Ibn Mas’ûd enseignant, ministre et trésorier — deux vétérans de Badr. ‘Othmân b. Hanîf reçoit le gouvernorat du Sawad verdoyant. Les cultivateurs locaux conservent ou récupérent la terre qu’ils travaillent. Leurs impoits sont baissés par rapport à la péridoe précédente. Les friches sont attribuées à qui les défriche ; les domaines royaux, aristocratiques et cléricaux perses sont confiés collectivement aux ahl al-fay’.

Kufa reçoit des vagues d’immigrants arabes (Hedjaz, Yémen, Hadramawt, exilés de Najran). Omar y relocalise les juifs de Khaybar (640) ; chrétiens et exilés politiques s’y installent aussi. La ville devient le laboratoire de l’ordre politico-social souhaité par Omar, au point qu’il désigne les Kufains comme ra’s ahl al-Islam (« l’avenir de l’Islam »).

Parmi les conquérants se distingue le groupe des Qurrâ’ — mémorisateurs-récitateurs du Coran, partisans de l’égalité et de pratiques « démocratiques » héritées de leur passé tribal. Ils forment le noyau des Compagnons du Prophète présents en Iraq. Déracinés de leurs tribus, ils vivent de la solde (‘atâ’) versée par le trésor confié par Omar à Ibn Mas’ûd, financée par le butin puis par le kharâj (impôt foncier) sur le Sawad qu’ils administrent collectivement. Ils ne sont ni paysans ni marchands : leur adhésion à la cause islamique est à la fois raison d’être et condition économique.

On retrouve ici le principe du waqf intégré dans un système plus large :

  • Les classes parasites du régime sassanide sont parties suite à la conquete musulmane
  • une partie de la terre est rendue aux paysans qui la cultive, leurs impots sont baissés.
  • la partie de la terre récupérée des parasites royaux devient bien collectf des habitants des villes.
  • des travaux collectifs de type corvée sont entreprit pour rendre la région habitable par le surplus d’immigrés arrivés d’Arabie. Ses terres deviennent propriété de ceux qui les ont défrichées.
  • le tout devient un waqf inaliénable
  • Le surplus du sawad permet de soutenir financierement les qurra’, à la fois récitatuers du Coran et soldats de la conquete-libération de la Perse. Les bédouins émmigrés deviennent une classe au service de l’effort collectif, par la nouvelle religion islamique.
  • C’est la réalisation du projet d’Omar, qui voyait cela comme ra’s ahl al-Islam.

La finance islamique

L’objectif intial est doctrinal et révolutionnaire. Pour al-Ṣadr, l’économie islamique est une doctrine (ʿaqīda) qui doit transformer le réel corrompu (fāsid) en réalité pure (sālim). Elle fournit un blueprint complet pour réorganiser la vie économique selon la justice (ʿadl) et la vice-gérence (khilāfa). La science économique ne vient qu’après la mise en place du système, pour évaluer l’écart idéal/réel.

Abū l-Aʿlā Mawdūdī (Inde/Pakistan), Mas’alā-yi ribā (1940s), Première systématisation moderne : ribā = tout intérêt préfixé, injuste (ẓulm). Influence sur Jama’at-e-Islami.

Muḥammad Bāqir al-Ṣadr (Irak), Iqtiṣādunā (Notre économie, 1961), Première théorie économique islamique complète : critique du capitalisme ET du socialisme, base contractuelle (muḍāraba, murābaḥa).

Sayyid Quṭb / Abū al-Ḥasan al-Nadwī, Écrits des années 1950, Popularisation du concept de bayt al-māl moderne.

L’objectif de la finance islamique proprement dite, est lui opérationnel et conformiste : reproduire les services bancaires conventionnels (crédit, épargne, paiement, trésorerie) sans ribā apparent. La banque islamique s’insère dans le système financier dominant ; elle ne le transforme pas. La conformité Sharīʿa devient une contrainte technique (checklist), non une boussole stratégique.

Mode de financement dominant

PrécurseursRéalisation
Muḍāraba / Mushāraka purs : partage réel du risque et du bénéfice. Capital + travail (muḍāraba) ou capital + capital (mushāraka). La banque estpartenaire, elle partage le risque entrepreneurial.Murābaḥa / Ijāra dominants (~70%) : vente à coût majoré (murābaḥa) et location (ijāra). La banque ne prend pas de risque entrepreneurial— elle achète, revend à prix fixe + marge, ou loue. Risque de crédit seulement, pas de risque de marché/projet.
Qard ḥasan : prêt sans profit pour inclusion sociale.Tawarruq : contournement pour liquidité (achat revente marchandise) — proche du bayʿ al-ʿīnainterdit.

Muḍāraba : Contrat par lequel une partie (Rabb al-māl, propriétaire du capital) fournit un capital à une autre partie (Muḍārib, entrepreneur-gestionnaire) pour qu’elle l’exploite dans une activité commerciale licite, le bénéfice étant partagé selon un ratio convenu à l’avance, et la perte supportée par le capital seul (sauf négligence/faute du Muḍārib).

Murābaḥa : Contrat de vente (bayʿ) où le vendeur divulgue son coût d’acquisition (thaman al-shirāʾ) à l’acheteur et y ajoute une marge bénéficiaire (ribḥ) convenue, le paiement étant différé (nasīʾa) ou comptant. La murābaḥa reproduit l’économie du prêt à intérêt sous vêtement de vente. La banque ne prend aucun risque entrepreneurial — seulement risque de crédit (comme banque conventionnelle), mais avec des coûts supplémentaires (Sharīʿa board, takāful, structure juridique).

Théorie : Interdiction ontologique. L’argent n’est pas un facteur de production ; il n’a pas de productivité propre (al-Ghazālī : « l’argent est un moyen, pas une fin » ; al-Mawdūdī : « le capital n’a pas droit à un intérêt fixe, que l’emprunteur gagne ou perde »). La rémunération ne peut venir que du partage de risque réel.

Pratique : Contournement par benchmark. Le prix du murābaḥa = coût de fonds (indexé sur LIBOR/SOFR/EURIBOR) + marge. Le taux implicite de facto = taux d’intérêt conventionnel + spread de conformité. Donc le client paye une forme nouvelle de riba qui lui coute plus cher pour la rendre formellement hallal. On lui fait croire à un changement de forme qui reste abstrait (non réalisé) et pour lequelle il paye plus, alors que le véritable processus est la création d’un systeme bancaire intégré dans le systeme mondial (al fasady) et qui continue d’accentuer la pression sur l’économie réelle : les paysans, les artisans, les sociétés petites et moyennes qui sont structurellement appauvris par le taux de riba.

Pourtant la première experience, celle de Mit Ghamr avait directement des objectifs de solidarité, justice sociale (falāḥ), et réduction de la pauvreté.Elle visait à créer un systeme de pret à taux zero à disposition des travailleurs pauvres, exclus bancaires et associée à des motifs religieux. La finance islamique vise à faire du corporate banking, des produits bancaires fasadeux : high-net-worth, sukuk souverains, trade finance, Retail via tawarruq (cartes, personnel). Le tout à coût élevé pour une clientèle aisée. La microfinance islamique reste une niche marginale.

Personne n’a résolu le triangle : sans remettre en cause le principe meme de systeme bancaire, on ne peut avoir simultanément (1) interdiction réelle du ribā (2) partage des risques et gestion collective (3) inclusion massive.

L’Égypte des années 1960 : Un terrain d’expérimentation

L’Égypte de Nasser (1954-1970) traverse une période de socialisme arabe, nationalisations (1961-1962), planification centrale. Le secteur bancaire est entièrement public (Banque Misr, Banque du Caire, Banque Nationale d’Égypte, Banque d’Alexandrie). L’interdiction de la ribā n’est pas à l’ordre du jour officiel — le régime se veut séculier, modernisateur, aligné sur le bloc soviétique.

Pourtant, la demande sociale pour une finance conforme à l’islam est réelle, notamment dans le Delta du Nil, zone rurale conservatrice, où les populations paysannes refusent l’intérêt bancaire par conviction religieuse. Elles s’en remettent aux circuits informels : jam’iyyāt (associations d’épargne rotatives), prêteurs sur gages, marchands.

En 1963, Al-Najjar obtient un décret présidentiel de Nasser) créant Mit Ghamr Savings Bank comme projet pilote — hors loi bancaire, hors Banque Centrale, semi-autonome. Statut unique : Pas de licence bancaire classique — « projet spécial » sous tutelle Ministère Économie / Renseignement d’État. Malgré le succès incroyable de l’experience, Nasser la ferme en 1967. Sous la colère populaire, une nouvelle banque sera crée par Sadate, la Nasser Social Banque, vouée à l’echec par sa structure meme.

Sous l’angle de la ribā effectivement supportée par l’emprunteur, les deux expériences sont antinomiques. À Mit Ghamr, aucun taux n’est facturé sous quelque forme que ce soit : le crédit non productif relève du qard ḥasan, dont seul le principal est remboursable, tandis que le crédit d’investissement prend la forme d’une véritable muḍāraba dans laquelle la banque participe pour 10 à 50 % du bénéfice effectivement réalisé par le projet ; en cas d’échec de celui-ci, aucune charge supplémentaire n’incombe à l’emprunteur. Mit Ghamr demeure ainsi la seule expérience documentée où la ribā est absente tant dans sa forme explicite que dans ses formes déguisées. La Nasser Social Bank présente le tableau inverse : la marge de la murābaḥa étant calée sur le coût des ressources, lui-même indexé sur le taux d’intérêt du marché égyptien, le taux implicite supporté par l’emprunteur converge avec le taux conventionnel, auquel s’ajoutent les frais de conformité.

L’Arabie saoudite : le standard de facto sans dualité

L’impulsion politique décisive porte un nom : celui du roi Fayçal ibn ʿAbd al-ʿAzīz Āl Saʿūd (r. 1964-1975) — la Faisal Islamic Bank of Egypt (1977), la Faisal Islamic Bank of Sudan (1977), la Dar al-Mal al-Islami (DMI) à Genève — portent son nom. Dès les années 1950, comme ministre des Affaires étrangères, il encouragea la création d’institutions panislamiques (Ligue du monde islamique, 1962) et soutint les premiers travaux théoriques sur l’économie islamique (notamment ceux de al-Mawdūdī et de al-Ṣadr) et La Banque islamique de développement (BID), créée en 1975 à Djeddah sous l’égide de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), dont il fut le principal promoteur. Cela servait trois objectifs stratégiques imbriqués :

  • Contenir l’influence nassérienne, baassiste et communiste dans le monde arabe
  • Cimenter le leadership saoudien sur le monde sunnite en dotant la Oumma d’institutions financières communes, sous égide saoudienne
  • Recycler les pétrodollars par le Golfe.

Du point de vue de l’emprunteur, la ribā effectivement supportée demeure entière, quoique requalifiée. Le tawarruq organisé, montage dans lequel la banque achète une marchandise — le plus souvent un métal coté — pour la revendre à crédit à son client avant de liquider la position sur le marché, constitue la norme du financement aux particuliers et affiche un taux implicite de l’ordre de 15 à 30 % en taux annuel effectif global. Dans le financement des entreprises, la murābaḥa se cale sur le taux de référence interbancaire saoudien majoré d’une marge de un à trois points. L’emprunteur saoudien paie ainsi, pour un crédit déclaré sans ribā, un coût égal ou supérieur à celui du crédit conventionnel, majoré des frais de structuration. Or le tawarruq organisé est précisément la forme que les quatre écoles juridiques classiques rapprochent du bayʿ al-ʿīna, vente circulaire expressément prohibée : c’est donc l’avis du comité Sharīʿa étatique, et non l’argumentation juridique classique, qui fonde la licéité de la pratique dominante.

Les réseaux transnationaux « ikhwānī » : DMI, Al-Taqwa et Al-Baraka

Une troisième voie, transnationale et privée, naît du croisement entre les pétrodollars saoudiens des années 1970 et les réseaux internationaux des Frères musulmans. Documentée de manière détaillée par Richard Labévière dans Les Dollars de la terreur (1999), elle s’articule autour d’un holding genevois, la Dar al-Mal al-Islami, associant le prince Mohammed Al-Faisal à Youssef Nada et Ghaleb Himmat, d’une banque offshore, Al-Taqwa, établie à Lugano, aux Bahamas et au Liechtenstein, et d’un réseau d’établissements locaux — Al-Baraka, Faisal Finance — déployé d’Égypte en Afrique du Sud en passant par le Soudan, la Turquie, le Pakistan et l’Algérie. Cette architecture finance les zones d’engagement armé — Afghanistan, Algérie, Bosnie — et nait d’un besoin de faire passer les fonds du traffique d’arme et de drogues qui nourrissent les plans US pour contrer l’URSS. Jusqu’à ce que Al-Taqwa soit gelée par les États-Unis, les Nations unies et la Suisse après les attentats du 11 septembre 2001. Youssef Nada, jamais condamné, meurt en 2012 sans que la justice ait tranché la substance des accusations.

La spécificité de cette finance, du point de vue de la ribā, est qu’elle ne fait même pas l’effort du déguisement contractuel. Son produit central est le certificat d’investissement à rendement promis, fréquemment garanti, offrant aux souscripteurs du Golfe et aux fortunes en exil des rémunérations de l’ordre de 10 à 25 % dans les années 1980 et 1990. Or un rendement promis et garanti n’est pas une muḍāraba : il relève, en droit musulman, de la définition même de la ribā. C’est donc la seule expérience du dossier où la transgression n’est pas dissimulée par la structure juridique mais simplement recouverte par l’étiquette.

Le Pakistan : la dépendance au politique

L’histoire bancaire pakistanaise est une succession de décisions politiques plutôt qu’une émergence de marché. La conversion forcée de l’ensemble du système bancaire à la finance « sans intérêt », décidée par le général Zia-ul-Haq entre 1979 et 1985 sous la supervision de la Federal Shariat Court, se solde par un chaos opérationnel et une murābaḥa imposée comme unique modalité de financement. Les années 1990 marquent un reflux vers des structures hybrides, avant que deux événements ne reconfigurent le paysage : la création de la Meezan Bank en 2002, première banque pleinement islamique du pays, dotée d’un comité Sharīʿa présidé par le mufti Taqi Usmani, et la victoire électorale de la coalition islamiste MMA dans la province du Khyber Pakhtunkhwa la même année, qui conduit le gouvernement provincial à ordonner à la Bank of Khyber, banque publique provinciale, de lancer des guichets islamiques.

Pour l’emprunteur, la ribā effectivement supportée est sans ambiguïté : la murābaḥa et le tawarruq se facturent au taux interbancaire de Karachi (KIBOR) majoré de deux à quatre points, tandis que le « profit » versé aux déposants est calibré sur le même taux de référence. Le taux implicite du crédit islamique pakistanais est donc, pour l’essentiel, le taux d’intérêt pakistanais ; la structure du bilan reproduit celle d’une banque conventionnelle dont le vocabulaire seul a changé. Dans les épisodes de forte inflation — 2008, puis 2022-2023 avec des taux dépassant 25 % —, le rendement réel du déposant devient négatif : le client paie alors sa conformité en pouvoir d’achat, selon une mécanique qui rappelle, en version atténuée, la répression financière iranienne.

Le Qard ḥasan en Iran

L’Iran constitue le cas extrême du dossier. La révolution de 1979 nationalise l’ensemble du système bancaire, et la loi de 1983 sur la banque sans usure interdit la ribā à tout le secteur du jour au lendemain, sans période de transition, sans dualité ni guichets. Une autorité unique, le Haut Conseil de la finance islamique — réunissant le gouverneur de la Banque centrale et des juristes nommés par le Guide suprême —, administre tous les taux, fixe les quotas sectoriels d’allocation du crédit et supervise des banques totalement publiques, réduites à un rôle d’exécution.

Le qard ḥasan (قرض الحسن, « prêt beau / bienveillant ») constitue en Iran le pilier officiel de l’inclusion financière islamique, présenté comme l’instrument par excellence de la solidarité islamique et de la lutte contre la pauvreté. Dans la pratique bancaire iranienne post-1983, il prend deux formes distinctes : le qard ḥasan de dépôt (dépôts à vue sans rémunération, imposés par la loi) et le qard ḥasan de crédit (prêt sans intérêt, frais administratifs plafonnés à 2-4 %).

Le qard ḥasan bancaire s’adresse aux ménages à faible revenu, aux jeunes couples, aux chefs de famille sans emploi, aux veuves, aux handicapés, aux étudiants nécessiteux et aux micro-entrepreneurs du secteur informel. Officiellement, le qard ḥasan est un prêt sans intérêt (lā ribā), seuls des frais administratifs plafonnés à 2-4 % du principal pouvant être prélevés (frais de dossier, assurance-vie emprunteur, frais de gestion). En pratique, le taux effectif global (TEG) réel du qard ḥasan bancaire se situe entre 4 % et 8 % par an, selon la durée et le montant — un taux faible en comparaison du marché parallèle (30-60 %) ou du murābaḥa effectif (20-30 %), mais non nul.

Taux de réussite et d’accès effectif. Les statistiques officielles permettent d’estimer le taux d’approbation formel des dossiers entre 35 % et 45 % selon les années. Ce taux masque de fortes disparités : il atteint 55-60 % pour les prêts « mariage » et « santé », mais tombe à 20-25 % pour les micro-crédits productifs (création d’activité, achat matériel). En volume, le qard ḥasanbancaire représente annuellement 300 à 500 mille milliards de rials (environ 6 à 10 milliards USD au taux officiel), soit moins de 5 % du total des crédits bancaires.

Uthman b. Hunayf (m. ~40 H / ~660 EC)

Abū ʿAbd Allāh — Uthmān b. Ḥunayf b. Wahb b. al-ʿUkim b. Thaʿlaba b. al-Ḥārith b. Majdaʿa b. ʿAmr b. Ḥanash b. ʿAwf b. ʿAmr b. ʿAwf b. Mālik b. al-Aws, des Banū Ḥanash b. ʿAwf b. al-Aws(Ansar). Sa mère est Hind bt. Rāfiʿ b. ʿAmīs al-Awsiyya. Frère de Sahl b. Ḥunayf (Compagnon, Badrien, gouverneur de Médine sous ʿAlī). Né vers 600 EC à Médine, mort vers 40 H / 660 EC à Kūfa (ou Bassora), enterré à Médine selon Ibn Ḥibbān.[1]

Compagnon ansarite, témoin de toutes les expéditions post-Badr. Expert cadastral et fiscal désigné par ʿUmar pour mesurer le Sawad d’Iraq et y établir le kharāj — œuvre administrative majeure (36 millions de jarīb, 80 millions de dirhams/an). Gouverneur de Bassora sous ʿAlī (36 H), victime de la violation de trêve avant la Bataille du Chameau (battu, tondu, emprisonné par Ṭalḥa/al-Zubayr). Membre de la Shurṭat al-Khamīs (garde d’élite d’ʿAlī).

Table of Contents


1. Origines, généalogie et enfance à Médine

Uthmān naquit à Yathrib (Médine) dans le clan des Banū Ḥanash b. ʿAwf, branche de la tribu des Aws, l’une des deux grandes tribus ansarites (avec les Khazraj). Son père est Ḥunayf b. Wahb b. al-ʿUkim b. Thaʿlaba b. al-Ḥārith b. Majdaʿa — la généalogie complète, préservée chez Wāqidī, le rattache à Mālik b. al-Aws, éponyme de la tribu.[2] Sa mère, Hind bt. Rāfiʿ b. ʿAmīs, est elle aussi issue des Aws. Il a pour frère aîné Sahl b. Ḥunayf, Compagnon badrien, futur gouverneur de Médine sous ʿAlī, et pour oncle paternel ʿIbād b. Ḥunayf.[3] La famille appartient à l’aristocratie ansarite médinoise : les Aws avaient été les alliés des Qurayẓa et des Nadīr avant l’Islam, et plusieurs de leurs chefs (Saʿd b. Muʿādh, Usayd b. Ḥuḍayr) jouèrent un rôle décisif dans l’accueil du Prophète à la Hijra. Uthmān grandit dans ce milieu tribal où l’alliance (ḥilf) et la solidarité de clan (ʿaṣabiyya) structurent la vie sociale — un héritage qu’il retrouvera plus tard dans l’administration collective du Sawad.

2. Conversion et compagnonnage — les expéditions post-Badr

Les sources s’accordent : Uthmān n’assista pas à Badr (2 H. / 624) mais participa à toutes les expéditions postérieures — Uḥud (3 H.), Khandaq (5 H.), Ḥudaybiyya (6 H.), Khaybar (7 H.), la Conquête de La Mecque (8 H.), Ḥunayn et Ṭāʾif (8 H.), Tabūk (9 H.).[4] Cette présence constante le place dans le cercle des ṣaḥāba ayant partagé la vie militaire du Prophète durant la phase médinoise mûre. Il rapporte un ḥadīth du Prophète (chez al-Bukhārī, al-Adab al-Mufrad ; al-Tirmidhī, al-Nasāʾī, Ibn Māja) — tradition qui le qualifie de mukhaddith.[5] Son frère Sahl, lui, fut l’un des rares Ansar à Badr ; cette asymétrie (le frère aîné badrien, le cadet présent à tout le reste) marque leur complémentarité : Sahl incarne le sacrifice initial, Uthmān la continuité opérationnelle.

3. Fraternité ansarite — lien avec Sahl b. Hunayf et la Shurṭat al-Khamīs

Les deux frères forment un duo inséparable dans les sources chiites et sunnites. Al-Ṭūsī (Ikhtiyār Maʿrifat al-Rijāl) et al-Barqī (Kitāb al-Rijāl) les comptent tous deux parmi la Shurṭat al-Khamīs — la « garde d’élite » ou « police des cinq » instituée par ʿAlī, composée de ses partisans les plus fidèles (al-Miqdād, ʿAmmār, Kumayl, Qays b. Saʿd, Sulaym b. Qays, et les deux Hunayf).[6] Cette appartenance signale leur engagement politique précoce aux côtés d’ʿAlī, dès la Saqīfa selon al-Faḍl b. Shādhān (cité par al-Amīn) : ils furent « parmi les premiers à revenir vers ʿAlī après les événements qui suivirent la mort du Prophète ».[7] Leur mère commune, Hind bt. Rāfiʿ, leur transmit sans doute cette fidélité : les Aws avaient majoritairement soutenu ʿAlī à la Saqīfa (contrairement à une partie des Khazraj). Plus tard, sous ʿAlī, Sahl gouvernera Médine et Uthmān Bassora — les deux capitales saintes de l’Islam naissant confiées à deux frères ansarites.

4. Sous ʿUmar : la mission cadastrale du Sawad (21 H. / 642 EC)

4.1 Nomination aux côtés de ʿAmmār et Ibn Masʿūd — stipende partagé

En 21 H. (642 EC), après la bataille de Nihāwand qui brise définitivement la résistance sassanide, ʿUmar réorganise l’administration de l’Iraq. Il dépêche trois hommes de confiance à Kūfa, selon la tradition concordante de Ṭabarī (I, 2646-2647), Balādhurī (Ansāb, vol. XI, p. 210) et Caetani (Annali, vol. IV, p. 674, §268) : ʿAmmār b. Yāsir pour la prière et le commandement militaire (ʿalā al-ṣalāt wa-l-ḥarb), ʿAbd Allāh b. Masʿūd comme juge (qāḍī) et trésorier (ʿalā Bayt al-Māl), et Uthmān b. Ḥunayf pour la perception du kharāj (impôt foncier) — yatawallā kharāj al-ʿIrāq.[8] Ibn Saʿd (Ṭabaqāt, vol. ج3, p. 236) précise le régime de subsistance : un mouton par jour partagé en trois — la moitié (shaṭr) et les abats (sawāqiṭ) pour ʿAmmār, un quart pour Ibn Masʿūd, un quart pour Uthmān.[9] Ce partage témoigne de la collégialité voulue par ʿUmar : pas de gouverneur unique, mais un triumvirat où l’expertise fiscale d’Uthmān complète l’autorité spirituelle d’Ibn Masʿūd et le leadership militaire d’ʿAmmār.

4.2 Méthodologie : masāḥa al-dibāg (mesure précise au cordeau étiré)

La spécificité d’Uthmān, relevée par Abū Yūsuf (Kitāb al-Kharāj, via Caetani §634), est sa maîtrise technique de la masāḥa — l’arpentage cadastral. Contrairement à Ḥudhayfa b. al-Yamān, son collègue chargé de la rive est du Tigre (Ma-wārā al-Dijla), qui se fit tromper par les dihqāns(notables ruraux persans) lors des mensurations, Uthmān procéda à une masāḥa al-dibāg : mesure au cordeau étiré (dibāg = cordeau tendu avec tension contrôlée), utilisant le dhiraʿ al-sawdāʾ (cubite « noire » = coudée étendue d’un poing, pouce légèrement au-dessus), l’unité légale adoptée par ʿUmar pour l’Iraq.[10] Cette rigueur technique explique pourquoi les registres d’Uthmān furent retenus comme référence, tandis que ceux de Ḥudhayfa durent être refaits. Le terme dibāg (ظهارة الجلد / cordeau tendu) indique une méthode standardisée, non approximative — l’arpentage comme acte administratif souverain.

4.3 Taux fixés par jarīb : vignes, palmiers, canne, céréales

Sur la base de cette mensuration précise, Uthmān établit une grille tarifaire par jarīb (unité de surface agraire, ~1 000–1 600 m² selon les régions), rapportée par Abū Yūsuf (Caetani §631, §636, §639) : vignes (karm/inab) : 10 dirhams ; palmiers (nakhl) : 8 dirhams (selon une version) ou 10 dirhams (selon une autre — variation probable selon irrigation) ; canne à sucre (qasab) : 6 dirhams ; orge (shaʿīr) : 2 dirhams ; sésame (simsim) : 5 dirhams ; légumes d’été (khudār al-ṣayf) : 3 dirhams ; coton (quṭn) : 6 dirhams.[11] Ces taux ne sont pas arbitraires : ils reprennent, avec ajustements, l’assiette sassanide que les dihqāns avaient déclarée à 27 dirhams/jarīb (moyenne pondérée toutes cultures). ʿUmar rejeta ce chiffre unique et imposa une tarification différenciée par culture — innovation islamique qui respecte la productivité réelle de chaque sol. La distinction ʿāmir (cultivé) / ghāmir (inculte mais cultivable) est abolie : même taux pour les deux, pour inciter à la mise en valeur.

4.4 Capitation (gizya/jizya) par classes : 48 / 24 / 12 dirhams — sceau de plomb au cou

Parallèlement à l’impôt foncier, Uthmān met en place la capitation sur les personnes (jizya/khātam), graduée en trois classes de richesse (Caetani §§636, 638, 645, 647) : riches (aghniyāʾ) : 48 dirhams/an ; moyens (awsāṭ) : 24 dirhams/an ; pauvres (fuqarāʾ) : 12 dirhams/an. Femmes et enfants en sont exempts. Le paiement est matérialisé par un sceau de plomb (khātam rasaṣ) apposé au cou — 550 000 non-Arabes (ʿulūj/ahl al-dhimma) ainsi marqués selon Balādhurī (citée par Caetani §645). Ce dispositif, d’inspiration sassanide (le sigillum perse), permet un contrôle physique de l’assiette fiscale : qui porte le sceau a payé ; qui ne l’a pas est en fraude. Le chiffre de 550 000 contribuables, croisé avec les 36 millions de jarībmesurés, donne une densité rurale d’environ 15 personnes pour 1 000 jarīb — cohérente avec une Mésopotamie densément peuplée.

4.5 Étendue : 36 millions de jarīb mesurés à l’ouest des monts Hulwān

L’arpentage couvre tout le Sawad kufique à l’ouest des monts Hulwān (chaîne frontalière Zagros), « jusqu’à la terre des Arabes nomades, c’est-à-dire la partie inférieure de l’Euphrate, Asfal al-Furāt » (Caetani §648, al-Yaʿqūbī). Soit la Basse Mésopotamie historique : plaine alluviale du Tigre et de l’Euphrate, de Kūfa/Bassora au golfe Persique. Le total : 36 000 000 de jarīb(Caetani §637, §647). Ce chiffre, énorme, correspond à ~3,6 à 5,7 millions d’hectares selon l’équivalence du jarīb — l’essentiel des terres arables d’Iraq. ʿUmar ordonna expressément de ne pas mesurer : les collines (talāʿ), rochers (ḥijāra), marais stagnants (aghāmiyya), terres sans accès à l’eau — seulement le cultivable et le cultivable potentiel.

4.6 Résultat financier : 80 millions de dirhams la première année (vs 120 M sassanides, 150 M optimum)

La première année de perception (21-22 H.) rapporte 80 000 000 de dirhams de kharāj (Caetani §§631, 647, 648 ; Balādhurī 270-271). Ce montant est inférieur aux 120 millions que le même territoire rendait sous les Sassanides (selon les dihqāns interrogés), et bien en deçà de l’optimum sassanide tardif de 150 millions (Caetani §647). ʿUmar l’accepte sans exiger plus — conformément à son testament : « N’imposez pas à la terre plus qu’elle ne peut porter. » La baisse s’explique par : (1) la transition de guerre, (2) l’abandon de cultures intensives (canne, riz) par des paysans déstabilisés, (3) la clémence délibérée d’Uthmān qui « laissa le double » de la marge de manœuvre aux cultivateurs (§632). Plus tard, sous ʿUmar b. ʿAbd al-ʿAziz (99-101 H.), le kharāj ne sera plus que de 24,1 millions — effondrement dû à la maladministration de al-Ḥajjāj (qui atteignit un chiffre fantasque de 10 milliards par pression extrême, ruant le Sawad).

4.7 Instructions d’ʿUmar : ne pas mesurer talāʿ, ḥijāra, aghāmiyya ; ne pas surcharger l’ahl al-dhimma

Le calife donne des consignes écrites à ses deux arpenteurs (Caetani §648, al-Yaʿqūbī) : « N’aggravez sur personne un fardeau supérieur à ses forces » (lā tukallifū aḥadan wazran awqā min quwwatihi). Exclusions cadastrales strictes : pas de mesure sur les talāʿ(collines/pentes), ḥijāra (rochers/affleurements), aghāmiyya (marais/étangs), terres non irriguables. Cette réserve protège les marges écologiques et évite d’imposer l’impôt sur du stérile. Le testament d’ʿUmar (rapporté par Abū Yūsuf, Caetani §633) va plus loin : « Si je vis, je ferai que les pauvres d’Iraq n’aient plus besoin d’aucun amīr après moi » — vision d’autosuffisance paysanne par allègement fiscal, non par redistribution.

4.8 Rapport à ʿUmar : « les habitants peuvent payer le double » — salaire : 5 dirhams/jour + 1 mirbad farine

Au terme de sa mission (trois ans de perception, Caetani §635), Uthmān se présente à ʿUmar et lui dit : « Les habitants auraient pu payer davantage » (qad kānū yaqdirūna ʿalā akthar min dhālika). ʿUmar répond : « Dix dirhams par mois ne ruinent personne » (ʿashara dirham fī al-shahr lā yuʿdīmu aḥadan) — maxime devenue proverbe de modération fiscale. Son salaire personnel est fixé à 5 dirhams par jour (khamsa dirham fī kulla yawm) plus un sac de farine (mirbad) — bien supérieur au stipende partagé initial (quart de mouton ≈ 2-3 dirhams équivalent), reconnaissance de la charge et de l’expertise unique. Abū Yūsuf note qu’Uthmān « connaissait les mesures et l’impôt foncier » (kāna yaʿrifu al-maqāyīs wa-l-kharāj) — titre d’expert technique, non de simple collecteur.

4.9 Transfert du modèle à Bassora (via Abū Mūsā al-Ashʿarī) et envoi des aṭiyyāt (20–30 M dirhams) à Médine

ʿUmar généralise le tarif kufique : il écrit à Abū Mūsā al-Ashʿarī, gouverneur de Bassora, « d’imposer sur le Ard al-Baṣra ce kharāj qu’Uthmān b. Ḥunayf avait imposé sur le Ard al-Kūfa » (Caetani §648, al-Yaʿqūbī II, 173-176). Unification fiscale des deux amṣār. Parallèlement, ʿUmar ordonne à Uthmān d’apporter à Médine les aṭiyyāt (gratifications/pensions) dues aux habitants de Médine, considérés comme « collègues (ashbāh) de ceux qui ont combattu en Iraq » — somme colossale de 20 à 30 millions de dirhams qu’Uthmān convoye jusqu’à la capitale. Ce transfert illustre la solidarité financière umma-wide voulue par ʿUmar : le surplus iraqien finance les pensions medinoises.

5. Sous ʿUthmān : continuité administrative en Iraq

Les sources sont silencieuses sur le sort d’Uthmān b. Ḥunayf durant le califat de ʿUthmān b. ʿAffān (23-35 H. / 644-656). Aucun texte ne signale sa destitution, ni son maintien explicite. Deux indices suggèrent une continuité de fait : (1) Le modèle fiscal qu’il a établi (tarifs par culture, capitation tripartite, masāḥa al-dibāg) reste la référence — Abū Mūsā l’applique à Bassora sur ordre d’ʿUmar, et aucun réformateur omeyyade ne le remet en cause avant ʿUmar b. ʿAbd al-ʿAziz. (2) Sa nomination comme gouverneur de Bassora par ʿAlī en 36 H. suppose qu’il était sur place, en poste ou disponible, non en disgrâce. L’hypothèse la plus économique : Uthmān est resté administrateur du kharāj kufique (ou ʿāmil régional) sous ʿUthmān, bénéficiant de la technicité qui le rendait irremplaçable. Le silence des sources — pas de conflit, pas de plainte — est ici le signe d’une gestion sans heurts.

6. Sous ʿAlī : gouverneur de Bassora (36 H / 656 EC)

6.1 Nomination et arrivée — banquet chez un notable (reproche d’ʿAlī dans Nahj al-Balāgha)

À l’accession d’ʿAlī (35 H. / 656), Uthmān est nommé gouverneur (wālī) de Bassora — l’autre grande miṣr iraqienne, rivale de Kūfa. Al-Amīn (Aʿyān al-Shīʿa, vol. 8, p. 139) et al-Rāwandī (Minḥāj al-Barāʿa) rapportent qu’il y organise ou assiste à un banquet chez un notable bassorien — fête fastueuse qui lui vaut une lettre de reproche cinglante d’ʿAlī, citée dans le Nahj al-Balāgha (lettre 45 ou 46 selon éditions) : « Ne sois pas comme l’esclave qui mange la nourriture de son maître et oublie son service » — rappel à l’austérité attendue du wālī ʿalide. L’épisode révèle la tension entre l’origine ansarite aisée d’Uthmān (famille de notables médinois) et l’éthique de guerre imposée par ʿAlī.

6.2 Approche des Nakithūn (Ṭalḥa, al-Zubayr, ʿĀʾisha) — négociation via ʿImrān b. al-Ḥuṣayn et Abū al-Aswad al-Duʿalī

Fin 35 H. / début 36 H., l’armée des « Rompeurs de serment » (Nākithūn) — Ṭalḥa b. ʿUbayd Allāh, al-Zubayr b. al-ʿAwwām, ʿĀʾisha bt. Abī Bakr — quitte La Mecque vers Bassora, prétextant venger ʿUthmān b. ʿAffān. À l’approche, ils envoient une lettre à Uthmān lui intimant de quitter le Dār al-Imāra (palais du gouvernement). Uthmān consulte al-Aḥnaf b. Qays, chef des Tamīm et voix pondérée de Bassora, qui lui répond : « Ils ont amené ʿĀʾisha pour venger ʿUthmān, mais ce sont eux qui ont soulevé le peuple contre lui. Ils ne partiront pas avant d’avoir semé la discorde et versé le sang. Prépare tes gens et combats-les avant que les Bassoriens ne te désobéissent. » (al-Amīn, ibid., pp. 139-140). Uthmān accepte l’avis mais déclare : « Je n’aime pas le mal ni commencer la guerre. J’attends la lettre d’ʿAlī pour agir selon son ordre. » Il lit la missive des Nākithūn à Ḥakīm b. Jabla al-ʿAbdī, qui tient le même discours qu’al-Aḥnaf.

6.3 Combat à al-Zābuqa — Ḥakīm b. Jabla à la cavalerie

La lettre d’ʿAlī arrive depuis al-Rabadha : au vu de la rupture de serment de Ṭalḥa et al-Zubayr, Uthmān doit les appeler à l’obéissance ; s’ils refusent, les combattre. Uthmān dépêche ʿImrān b. al-Ḥuṣayn al-Khuzaʿī et Abū al-Aswad al-Duʿalī négocier avec ʿĀʾisha, Ṭalḥa, al-Zubayr. Échec. Uthmān ordonne la mobilisation. Ḥakīm b. Jabla prend le commandement de la cavalerie (ʿalā khayl ibn Ḥunayf). La bataille s’engage à al-Zābuqa (proche de Bassora). Balādhurī (Ansāb, vol. III, pp. 22-24) décrit Ḥakīm chargeant en récitant : « Ô cavaliers, ô Quraych, pour sa douceur et son folie, je la rendrais » — vers de guerre. Le combat est violent : « les morts se multiplièrent, les blessures pullulèrent ». Ṭabarī (Tārīkh, vol. IV, p. 475) confirme : al-Zubayr exige la livraison d’Uthmān « jusqu’à ce qu’il désavoue ʿAlī » ; Ḥakīm intervient, combat, a la jambe coupée, la ramasse, tue son agresseur, puis meurt avec 70 hommes d’Abd al-Qays.

6.4 Trêve conclue : Dār al-Imāra, Bayt al-Māl, mosquée restent à Uthman

Face à l’hécatombe, les deux camps acceptent une trêve (muwādaʿa) jusqu’à l’arrivée d’ʿAlī (Balādhurī, ibid.). Termes : le Dār al-Imāra, le Bayt al-Māl et la mosquée restent sous l’autorité d’Uthmān ; Ṭalḥa et al-Zubayr s’installent où ils veulent avec leurs troupes ; dépose des armes. Uthmān rentre au palais, ordonne à son armée de déposer les armes et soigner les blessés. C’est une victoire politique : l’administration ʿalide tient les leviers symboliques (trésor, prière, gouvernance).

6.5 Violation nocturne : enlèvement pendant la prière du ʿIshāʾ, bastonnade, arrachement barbe/moustaches/sourcils/cils

Ṭalḥa et al-Zubayr violent la trêve la nuit même (Balādhurī, Ansāb, vol. III, p. 24). Ils soudoyent des tribus bassoriennes, entrent dans la mosquée pendant la prière du ʿIshāʾ où Uthmān est imām, l’enlèvent de force. Ses partisans (la tribu des Sayābija, gardiens du Bayt al-Māl) tentent de s’interposer ; al-Zubayr et son fils ʿAbd Allāh b. al-Zubayr les massacrent — 70 tués selon Abū Mikhnaf (via al-Amīn, p. 141), 400 selon une autre version. Uthmān est battu violemment (waṭʾan shadīdan), on lui arrache la barbe, les moustaches, les sourcils, les cils(natafū liḥyatahu wa-shāribayhi wa-ḥawājibahu wa-ashfārahū). Humiliation totale, codifiée : le wālī déchu, le croyant dépouillé de sa dignité virile et rituelle.

6.6 Menace d’exécution par ʿĀʾisha — sauvé par l’intervention de son frère Sahl (gouverneur de Médine) ou de sa femme

Conduit devant ʿĀʾisha, Uthmān fait face à la demande d’exécution : ʿĀʾisha dit à Abān b. ʿUthmān b. ʿAffān (fils du calife assassiné) : « Va le décapiter ; ils ont tué les partisans de ton père et aidé à son meurtre. » Uthmān répond, calme : « Ô ʿĀʾisha, Ṭalḥa, al-Zubayr ! Mon frère Sahl est gouverneur de Médine par ʿAlī. Par Dieu, si vous me tuez, il dégainera sur vos familles et n’en laissera aucun en vie. » (al-Amīn, p. 141 ; al-Rāwandī, Minḥāj, vol. 2, p. 158). La menace sur les familles (otages politiques à Médine) fait reculer les Nākithūn. Al-Rāwandī attribue l’intervention à l’épouse d’Uthmān — variante genrée du même levier : la protection familiale comme assurance-vie politique.

6.7 Massacre des 70 (ou 400) compagnons de la tribu Sayābija / gardiens du Bayt al-Māl

Les Nākithūn ne se contentent pas d’épargner Uthmān. Al-Zubayr ordonne l’exécution de 70 (ou 400) Sayābija — tribu/confédération qui formait le noyau dur de la résistance pro-ʿAlī à Bassora, et gardait le Trésor. Un groupe refuse de livrer le Bayt al-Māl « tant qu’ʿAlī n’arrive pas » ; al-Zubayr les attaque de nuit, en capture 50, les égorge. Le chiffre de 400 (Abū Mikhnaf) suggère une purge systématique de la base sociale ʿalide à Bassora — non un incident de combat, une élimination ciblée.

6.8 Libération et départ vers le campement d’ʿAlī — « Je vous ai quitté barbu, je reviens imberbe » — ʿAlī récite Innā lillāhi wa-innā ilayhi rājiʿūn (Q 2:156)

Relâché, Uthmān quitte Bassora et rejoint le campement d’ʿAlī (probablement à Dhī Qār ou proximité). Al-Amīn (p. 142) rapporte l’échange poignant : Uthmān, visage nu, sans barbe ni cils, fond en larmes en voyant ʿAlī : « Je vous ai quitté barbu (dhū liḥya) et je reviens imberbe (amrad) ». ʿAlī, ému, récite trois fois le verset coranique : « Inna lillāhi wa-inna ilayhi rājiʿūn »(Q 2:156 — « Certes, à Dieu nous appartenons, et c’est à Lui que nous retournons »). Scène fondatrice de la mythologie ʿalide : le gouverneur loyal, humilié corporellement, incarne la maẓluma (injustice subie) qui légitime la guerre de ʿAlī. Uthmān reste auprès d’ʿAlī jusqu’à la bataille du Chameau (Dhu al-Qaʿda 36 H. / nov. 656), où il ne combat pas (sans barbe, inapte au commandement visible) mais conseille.

7. Fin de vie à Kūfa — mort sous Muʿāwiya (vers 40 H / 660 EC)

Après la bataille du Chameau (victoire d’ʿAlī), puis Siffīn (37 H.), puis l’arbitrage, Uthmān s’installe à Kūfa (al-Amīn, p. 142 ; Ibn Ḥibbān, Mashāhīr, p. 49). Il n’occupe plus de charge officielle. Il y meurt sous le califat de Muʿāwiya (41-60 H.), vers 40 H. / 660 EC — date approximative, aucune notice nécrologique précise ne subsiste. Ibn Ḥibbān dit qu’il mourut à Médine (variante) ; al-Amīn et la majorité placent sa mort à Kūfa. L’absence de notice funèbre détaillée (contrairement à Ibn Masʿūd, Abū Dharr, etc.) suggère une mort discrète, hors des projecteurs de l’histoire — l’expert cadastral, l’administrateur technicien, s’efface une fois l’œuvre accomplie.

8. Postérité — descendance, transmission hadith, réputation d’expert fiscal

Descendance

Ibn Saʿd (Ṭabaqāt, vol. ج4, p. 305) liste ses enfants : ʿUthmān b. ʿUthmān (mère : Umm Saʿd bt. Saʿd b. Abī Waqqās — alliance prestigieuse avec le clan ʿAbd Manāf) ; Ḥāritha b. ʿUthmān (mère kindite) ; ʿAbd Allāh, al-Barāʾ, Muḥammad, ʿAbd Allāh (second), Umm Sahl (mères ummahāt awlād). La lignée par ʿUthmān b. ʿUthmān s’implante à Kūfa et Médine.

Transmission hadith

Il est ravi (rāwī) du Prophète (un ḥadīth : « l’aveugle » — ḥadīth al-aʿmā / al-mustajāb, chez al-Tirmidhī 3578). Transmetteurs (ruwāt) de son hadith : son neveu Abū Umāma b. Sahl b. Ḥunayf, son fils ʿAbd al-Raḥmān b. ʿUthmān, Hānī b. Muʿāwiya al-Ṣadafī, ʿUbayd Allāh b. ʿAbd Allāh b. ʿUtba, ʿAmāra b. Khuwaylid b. Thābit, Nawfal b. Musāḥiq (al-Mizzī, Tahdhīb al-Kamāl). Al-Bukhārī ne le cite que dans al-Adab al-Mufrad — pas dans le Ṣaḥīḥ. Statut : thiqa(fiable) chez les critiques, mais ʿadāla discutée par certains (pro-ʿAlī déclaré).

Réputation d’expert fiscal

Sa postérité réelle est administrative, non hadithique. Al-Yaʿqūbī, Abū Yūsuf, al-Balādhurī, Caetani en font l’architecte du système fiscal iraqien : masāḥa, jarīb, kharāj différencié, jizyatripartite, khātam au cou. Les générations d’administrateurs (Abū Yūsuf, Yahyā b. Ādam, al-Māwardī) citent « l’œuvre d’Uthmān b. Ḥunayf » comme référence technique. Al-Ḥajjāj, pour le ruiner, dut briser ce système — preuve de sa solidité. Dans l’historiographie moderne (Caetani, Amīn, travaux sur le kharāj), il est le premier grand cadastrateur de l’Islam — le « Colbert » du Sawad.


Notes de bas de page

[1]: Balādhurī, Ansāb, vol. III, p. 22 [PAGE 1222] ; Ibn Saʿd, Ṭabaqāt, vol. ج4, p. 413 [PAGE 1841] ; Wāqidī, Maghāzī, vol. I, p. 205 [PAGE 205] ; Caetani, Annali, vol. V, p. 422 [PAGE 3120] ; Wikishia, Uthman b. Hunayf (généalogie complète).

Bibliographie

Traditionelle

  • Ṭabarī — Tārīkh al-Rusul wa-l-Mulūk, Dār al-Maʿārif, Le Caire.
  • Ibn Saʿd — al-Ṭabaqāt al-Kabīr, Dār Ṣādir, Beyrouth.
  • Balādhurī — Ansāb al-Ashrāf, Dār al-Maʿārif / Muʾassasat al-Maʿārif.
  • Wāqidī — al-Maghāzī, OUP, 1966 / Ālam al-Kutub.
  • Ibn Ḥibbān — Mashāhīr ʿUlamāʾ al-Amṣār.
  • Khaṭīb Baghdādī — Tārīkh Baghdād, Dār al-Kutub al-ʿIlmiyya.
  • Dhahabī — Siyar Aʿlām al-Nubalāʾ, Muʾassasat al-Risāla.

Académique

  • Caetani, L. — Annali dell’Islam, Hoepli, Milan (vol. IV–V, §§268, 630–651 : mission cadastrale exhaustive).
  • Amīn, al-Sayyid Muḥsin al- — Aʿyān al-Shīʿa, Dār al-Taʿāruf (vol. 8, pp. 139–142 : Bataille du Chameau).
  • Quṭb al-Rāwandī — Minḥāj al-Barāʿa fī Sharḥ Nahj al-Balāgha.
  • Ṭūsī — Ikhtiyār Maʿrifat al-Rijāl.
  • Barqī — Kitāb al-Rijāl.

Muhammad avant l’Islam

Qui est Muhammad ?

Que se passe-t-il dans la vie de Muhammad pendant les 15-20 ans qui séparent son mariage de la révélation ? Après son mariage Muhammad a vécu dix ans dans la plus grande obscurité. Ce qui nous ammène à nous demander qui sont ses proches ? Comme suggéré par Khaled Ridha et M. Rodinson, étudier les personnes qui sont rassemblés autour de lui dans ses débuts pourrait donner un éclairage sur les 10 ans qui viennent de passer et ce qu’est devenu Muhammad depuis le hilf al fudhul.

La Famille ‘Abd al Muttalib

Le grand-père de Muhammad est Shaiba ibn Hāshim, appelé ʿAbd al-Muṭṭalib. Il est le fils de Hachim et Salma bint Amr (Banu Khazraj), qui l’a élevé à Yathrib (Médine) jusqu’à ses 8 ans. Mutallib, l’oncle de l’enfant, vient alors le chercher pour continuer son éducation à La Mecque. 

Il hérite après Muttalib du leadership des Banu Hashim et de la rifada et la siqaya, qui consistent à nourrir les pélerins à La Mecque. Avec son fils ainé Al Harith, il va creuser le puit de Zamzam. 

C’est lui qui ouvre la route commercial vers le Yémen, où il est dit avoir rencontrer le guerrier arabe Amr ibn Ma’adi Yakrib, qui participera aux batailles de l’Islam, pendant les guerres de Ridda et les conquêtes.

Orphelin

Son fils Abdallah ibn ‘Abd al Muttalib est le père de Muhammad. Peu après la naissance de Muhammad, au retour d’une caravane de Gaza, Abdallah s’arrete à Yathrib, chez sa grand mère Salma bint Amr et tombe gravement malade. Son frère, Al Harith vient le chercher ; malheureusement, Abdallah est déjà mort quand il arrive. 


Le jeune Muhammad est confié à la nourice Thuwayba, comme son oncle Hamza ibn ‘Abd al-Muttalib, qui devient ainsi son frère de lait. Elle rejoindra l’Islam par la suite. Puis Muhammad est élevé au désert par Halimah bint Abi Dhuayb, une nourrice des Banu Sa’d. Comme d’autres enfants mecquois, il grandit avec les bédouins, dont il apprend l’arabe.
A quatre ans, suite à un malaise dont il est dit que les anges lui ont retiré tout mal de son coeur, il retourne chez sa mère Aminah, jusqu’à la mort de celle-ci 4 ans plus tard, en 577. Il est alors pris en charge par son grand-père, ‘Abd al-Muttalib qui le confie à Baraka bint Thaʿlaba (Umm Ayman), esclave abyssinienne d’Abdullah et Aminah, qui s’occupe du jeune Muhammad après la mort de sa mère. Par la suite il la libérera et elle participera activement à l’Islam. 


Lors de son mariage avec Khadija, il la libère et elle épouse un Banu Khazraj Ubayd ibn Zayd. Ils ont un fils, Ayman (né en 612), qui travail avec Muhammad pour qui il garde les moutons. Tous les trois entrent dans l’Islam. Ayman tombera à la bataille de Hunayn et son père Ubayd à la bataille de Khaybar.

Elevé par ses oncles

A la mort d’Abd al Muttalib, en 578, il est élevé par ses oncles Al Zubayr et Abu Talib, qui l’emmènent dans des expéditions. Abu Talib est doué en poésie, mais vit pauvre. Malgré cela, il accepte de prendre en charge son neveu Muhammad et l’emmène dans des expéditions en Syrie où la traditions le fait rencontrer des moines et ermites chrétiens. Al-Zubayr emmène Muhammad en voyage au Yémen vers 584. Passant par le souq d’Ukaz, Muhammad assiste au prêche de Quss Ibn Sa’ida al-Iyadi, un chrétien yéménite. Il est dit aussi qu’Abu Bakr, féru de poésie, était fréquentait régulièrement l’endroit.


Ses oncles l’emmène également participer aux guerres de Fijar (vers 590, Muhammad a entre 17 et 20 ans), où Muhammad participera sur la fin en tant qu’archer.  Il a entre 14 et 15 ans. Dans le Kitab al-Aghani, il est dit qu’il se bat courageusement à la bataille de yawm Shamṭa. La tradition semble par la suite atténué sa participation.


Au retour Al Zubayr lance le hilf al Fudhul, qui regroupe plusieurs clans faibles de La Mecque en défense d’un marchand Yéménite des Banu Zubayd, Hamza et Muhammad y participent avec lui. En 605, Al Zubayr participe à la reconstruction de la Kaaba, dans laquelle Muhammad jouera un rôle important en associant les clans à équité dans la pose symbolique de la pierre noire. 


Abu Talib ayant de la peine à nourrir ses enfants, Muhammad et Hamza vont prendre en charge les deux plus jeunes, respectivement ‘Ali et Ja’ffar ibn Abi Talib.

Khadija

Khadija bint Khuwaylid, des Banu Asad. Son père Khuwaylid est un ami d’Abd al-Mutallib, ils ont ensemble combattu contre Abraha et sont envoyés en ambassade auprès de Sayf ibn Dhi Yazan, qui suite à la défaite d’Abraha, conquiert le Yemen au profit des Sassanides. Le père de Khadija, Khuwaylid ibn Asad, meurt pendant la guerre de Fijar. 
izam ibn Khuwaylid meurt également pendant la guerre. Le fils de Hizam, Hakim ibn Hizam a également combattu durant la guerre d’Al-Fidjar de 589-592. Il devient marchand de blé.

Le frère de Khadija, Awwam ibn Khuwaylid a épouser Safiyya bint Abd al-Muttalib. Awwam meurt la troisième année de la guerre de Fijar. Ils ont trois enfants :
Son fils Zubayr ibn al-Awwam, né vers 589 (656-67, son age reconnu à sa mort) est un des premiers convertis.
Hind bint al-Awwam, qui épousera par la suite Zayd ibn Haritha
Zaynab bint al-Awwam épouse de Hakim ibn Hizam

Khadija hérite d’une partie des biens de son père. Elle est aussi veuve de Atiq ibn ‘A’idh Al-Makhzumi, Malik ibn Nabash at-Tamimi. Elle a donc un pecule et cherche quelqu’un pour lancer une caravane. Elle engage Muhammad pour une caravane en Syrie. Qui s’en sort bien et reçoit les noms d’al-Sadiq et al-Amin.
Dans le batiment des enfants de Khuwaylid :
Khadija et Muhammad;
Saffya et ses enfants, Zubayr, hind et Zaynab;
Hakim ibn Hizam et Zaynab bint Awwam.

Des esclaves autour de lui

Khadija a contacté Muhammad par l’intermédiaire de sa soeur Hala et d’Ammar ibn Yasir, un ami proche de Muhammad. Ammar est le fils de Yasir, immigré des Banu Malik de la confédération Madhhij du Yemen, mawali d’Abu Hudhayfah, un riche Banu Makhzum, et de Summayya une esclave de ce dernier. Ammar et sa mère rejoindront l’Islam dès ses débuts et subiront de plein fouet les persécutions, Summaya assassinée devant son fils par Abu Jahl al-Makhzûmî. 


Suhayb ibn Sinan al Roumi, est un esclave byzantin en fuite, qui se mettra sous la protection d’Abd Allâh Ibn Judan, qui hébergea le hilf al Fudhul. Il est probablement un ami d’Ammar Ibn Yasin (les deux amis rejoindront l’Islam dès l’ouverture de Dar al Arqam).


C’est Khadija qui ammène Zayd ibn Haritha à Muhammad. Esclave, acheté par son neveu Hakim ibn Hizam au souq d’Oukaz. Zayd, sera adopté et affranchi par Muhammad. C’est l’un des tous premiers convertis. Zayd vient des Banu Kalb, une tribue chrétienne monophysiste du nord de l’arabie. 


Enfin, Bilal ibn Rabah. Son père Rabah était un esclave du clan des Banu Jumah et sa mère, Hamamah une ancienne princesse d’Abyssinie capturée après l’événement de l’Année de l’Éléphant et mise en esclavage. Né esclave, Bilal n’avait d’autre choix que de travailler pour son maître, Umayyah ibn Khalaf. Bilal fut reconnu comme un bon esclave et se vit confier les clés des idoles d’Arabie. Cependant, ils subit le racisme et sa position social. Il rentre très tôt dans l’Islam, renonce aux idoles, et va être torturé pour cela. 


Miqdad Ibn Aswad est un yéménite en fuite qui se réfugie à La Mecque et devient mawali d’Al-Aswad bin Abd Yaghuth bin Wahb des banu Zuhra, qui l’adopte. Il épouse Duba’a, la fille d’Al Zubayr ibn ‘Abd al-Muttalib et fait parti des tous premiers convertis.


Khabbab ibn al aratt est devenu l’esclave d’une femme nommée Oum Anmar bint Siba, appartenant à clan des Banu Khuza’a, et alliée d’Awf bin Abd Awf Al-Zuhri, le père d’ Abd Al-Rahman bin Awf. Umm Anmar l’envoya vers un forgeron dans le but d’apprendre la farbique des sabres. Quand il a été assez expérimenté, Oum Anmar lui a acheté un magasin. Umm Anmar a réalisé des gains importants grâce à son esclave. Et l’a probablement affranchi, il devenir mawali car pendant les persécutions il est appelé « esclave affranchi d’Oum Anmar ».

La famille de Hind bint Awf

Lubaba bint al-Harith, amie proche de Khadijah, elle est la seconde femme à se convertir à l’Islam, le même jour que Khadija. Elle est l’épouse d’Abbas ibn Abd al-Muttalib, leur fils ainé nait en 614. C’est elle qui tuera Abu Lahab avec une lance après la bataille de Badr en 624. Nous allons voir que la famille de Lubaba est très proche des Banu ‘Abd al-Muttalib. 
La mère de Lubaba et de ses soeurs est Hind bint Awf, d’après les dates retouvées, elle doit avoir avoir l’age du couple Khadija-Muhammad. Le père de Hind est Awf ibn Zuhayr ibn al-Harith, de Himyar au Yemen. Hind a eu quatres maris. 


Le premier mari de Hind est Al-Jaz’i de la tribue Zubayd du Yémen. Leur fils Mahmiyah ibn Al-Jaz’i al-Zubaydi, fait parti des émigrés en Abyssinie et est nommé trésorier de la communauté musulmane quand il rejoint Médine en 628. 


Le second mari est Al-Harith ibn Hazn, des banu Hilali, branche des Banu Amir, une tribue du Najd en guerre contre les Quraysh pendant la guerre du Fidjar. De lui elle a Lubaba bint al-Harith en 593, que nous venons d’évoquer, son père meurt alors qu’elle est jeune enfant. 


Le troisième mari de Hind (celui de cette période) est Umays ibn Ma’ad, des banu Khath’am, une tribue du Yemen, qui vit dans les montagnes du sud de l’arabie, entre les villes de Ta’if et Najran sur la route des caravanes entre La Mecque et le Yemen. Les Banu Khath’am servent dans l’armée aksumites, le royaume chrétien ethiopien. De lui, elle a deux filles, Asma et Salma (nées entre 595 et 600?) qui vont se convertir pendant la période de Dar al-Arqam. Asma’ Bint ‘Umays, va épouser Jafar ibn Abi Talib (le frère de Ali) avec lequel elle partira en Abyssinie. Salma bint ‘Umays va épouser Hamza ibn Abd al-Muttalib.

La famille de Jahsh ibn Riyab

Jahsh ibn Riyab des Banu Asad ibn Khuzayma, du Najd, vient s’installer à La Mecque. C’est un commerçant aisé car il forme une alliance avec Harb ibn Umayya à son arrivée à La Mecque. Il va épouser la tante de Muhammad Umayma bint Abd al-Muttalib (leur fils ainé nait vers 584), ses enfants vont épouser des jeunes de riches familles : des filles d’Abu Sufyan, et deux jeunes de riche famille des clans Zurah et ‘Abd al Dar. Toute la famille va partir en Abyssinie, y compris les épous(e)s des enfants. Les mariages ont donc eu lieu avant l’Islam.


Abd Allah ibn Jahsh, qui épouse Fatima bint Abi Hubaysh, 
Ubayd Allah ibn Jahsh, s’interesse au monothéisme, en particulier au christianisme déjà avant la révélation. Il épouse Ramla bint Abi Sufyan. En Abyssinie, Ubayd Allah se convertit au christianisme et divorce.
Zaynab bint Jahsh, divorce puis émigre à Médine où elle épousera Zayd puis Muhammad.


Abu Ahmad ibn Jahsh, aveugle, épouse Al-Faraa bint Abu Sufyan.
Habiba bint Jahsh, épouse ‘Abd al-Rahman ibn ‘Awf des Banu Zuhra[4].
Hamna bint Jahsh, épouse Muṣʿab ibn ʿUmayr des Banū ʿAbd al-Dār. Ils sont jeunes à l’époque de la révélation, et vont partir ensembles à Médine quand Muhammad envoie Mus’ab en ambassadeur à Médine après le premier serment d’Al Aqaba.

The Yemenite connexion

Un fait revient souvent à la lecture, c’est le lien très fort du début de la sira nabawya avec le Yemen. Celui-ci est constemment en guerre pour son indépendance des empires sassanides et aksoumites. Il semble que l’Islam va établir un lien avec l’indépendance du Yemen.

D’après la tradition ‘Abd al-Muttalib a ouvert le commerce avec le Yemen. Des bateaux mecquois circulent sur la mer rouge. ‘Abd al Muttalib rencontre de son vivant Amr ibn Ma’adi Yakrib qui sera un des premiers convertis au Yemen.

Al-Zubayr ibn Abd al-Muttalib, est à l’initiative du Hilf al Fudhul, qui vient en défense d’un marchand yéménite de Zabid. Il s’occupe de Muhammad et l’emmène en voyage au Yémen. Meurt avant l’Islam. Parmis ses enfants, deux de ses filles participent à l’Islam.

Abu Musa Al Ashari est originaire de Zabid, dans la région du Yémen, où vivait sa tribu, les Ash’ir, à l’époque préislamique. Il a accepté l’Islam à La Mecque avant l’Hégire et est retourné dans son Yémen natal pour propager sa foi.

Miqdad Ibn Aswad est né dans l’Hadhramaout, au Yémen. Il partit pour La Mecque après un incident entre lui et l’un des membres de la tribu.

Abu Bakr al Taymi rejoint le groupe au retour d’un voyage au Yemen.

Hind bint Awf. Son père est Awf ibn Zuhayr ibn al-Haarith de la tribue Himyar du Yemen. A l’époque du prophète elle est probablement mariée à Umays ibn Ma’ad , des banu Khath’am, une tribue du Yemen, qui vit dans les montagnes du sud de l’arabie, entre les villes de Najran et Ta’if sur la route des caravanes entre Yemen and Mecca. Ses filles sont parmis les premières converties et vont épouser des banu ‘Abd al Muttalib.

Quss Ibn Sa’ida al-Iyadi, eveque de Najran. Réputé avoir prêché le christianisme au Souq d’Ukaz en présence de Muhammad.

Parmi les premières sourates, on retrouve le massacre des chrétiens de Najran, des références au royaume de Saba, au barrage de Marib qui est partiellement détruit en 570 et au peuple de Tubbaʿ.

D’après un hadith, Muhammad aurait affirmé « le souffle d’al-Rahmann m’est venu du Yémen » :

  • « إني أجد نفس الرحمن من قبل اليمن ».والجواب: أن هذا الحديث رواه الإمام أحمد في المسند من حديث أبي هريرة – رضي الله عنه -قال: قال النبي، صلى الله عليه وسلم،: « ألا إن الإيمان يمان، والحكمة يمانية، وأجد نفس ربكم من قبل اليمن »
  • عن أبي هريرة رضي الله عنه قال النبي صلى الله عليه و سلم : جاء أهل اليمن هم أرق أفئدة الإيمان يمان والفقه يمان والحكمة يمانية (رواه مسلم في صحيحه رقم ٥٢)
  • عن أبي هريرة رضي الله عنه قال رسول الله صلى الله عليه وسلم : إن الله يبعث ريحا من اليمن ألين من الحرير فلا تدع أحدا في قلبه مثقال حبة من إيمان إلا قبضته (رواه مسلم في صحيحه رقم ١١٧)

Sana’ restera musulmane pendant les ridda wars.

Les Chrétiens autour de Muhammad

voir aussi Hanafyah et Intertextualité

Zayd ibn Haritah, le fils adoptif de Muhammad, est issu des Banu Kalb, une tribue évoluant dans le nord de l’arabie.Ils ont adopté le christianisme monophysiste. En conflit avec les Ghatafan, les Banu Kalb sont offusqués par les idoles incluses par ceux-ci dans un haram semblable à la Kabaa.


Ce contexte historique donne un relief aux différentes traditions sur Zayd Ibn Amr, qui avertit le prophète de ne pas consommer de viandes dédiées aux idoles, que le culte de pierres ou de bois coupés est irrationnel, car celles-ci ne peuvent ni voir, ni manger, ni aider. Toutes ces reflexions sont présentes dans la Torah et l’Evangile, et l’abstention de viande dédiées aux idoles est aussi une pratique chrétienne. Zayd appartient aux Banu Adi, son père Amr ibn Nufayl va mourrir pendant son enfance. Il a un fils Said de son premier mariage avec Fatima bint Baaja des Banu Khuza’a, une tibue convertie au christianisme. Il fait de nombreux voyages en Syrie où il interroge juifs et chrétiens. Ces voyages agacent sa seconde épouse, car en rentrant il est accoutumé à prêcher contre les idoles à La Mecque. Elle s’en plaind à l’oncle de Zayd, Al Khattab ibn Nufayl, qui finit par exiler Zayd de La Mecque. 


Son fils Said ibn Zyad va épouser Fatma bint Al Khattab avant 600. Said et Fatma sont parmi les tout premiers convertis à l’Islam et Sayd devient secretaire de Muhammad. Les frères de Fatma, Umar ibn al-Khattab et Zayd ibn al-Khattab se convertiront pendant la période d’Al Arqam et émigreront à Médine. Les recherches de Zayd ibn Amr sur le monothéisme, son prêche contre les idoles de la Ka’ba et les conseils donnés à Muhammad montrent une proximité entre le rejet monothéiste des idoles et les débuts de l’Islam. Les Banu ‘Ady n’étaient pas proches des clans du Hilf, le fait que Said et sa femme rejoignent directement l’Islam, ainsi que la conversion de Omar, ajoutent à l’importance de Zayd.


Quss Ibn Sa’ida al-Iyadi, eveque de Najran (une des première sourates évoque le massacre des chrétiens de Najran. Réputé avoir prêché le christianisme au Souq d’Ukaz (Sūq ʿUkāẓ سوق عكاظ). Une fois à Médine il lui écrira des lettres et recevra une délégation. Muhammad et Abu Bakr [8] l’ont entendu sur place.


Waraqa ibn Nawfal est le cousin de Khadija. Il écrivait depuis les livres en hébreu, y compris l’évangile. (وكان امرأ تنصر في الجاهلية، وكان يكتب الكتاب العبراني، فيكتب من الإنجيل بالعبرانية ما شاء الله أن يكتب) noter aussi l’emploi du mot nemous ( فقال له ورقة هذا الناموس الذي نزل الله على موسى). Il y avait des judéo chrétiens proche de l’arabie, comme en témoigne par exemple Epiphane dans son panarion, évoque des elkasaites venus dans le pays nabatéen et chez les assyriens après la troisième guerre judéo romaine. 

L’installation des banu Israel

Nous avons vu précédemment comment en -1500 l’expulsion des hyksos, peuple asiatique semi nomade venu en immgration en Egypte, semble être l’evenement historique de l’exode, raconté dans sa version egyptienne.

Que deviennent-ils en Canaan ? Comment expliquer l’origine d’Israel mentionné en -1230 sur la stèle de Merenptah, peuple qui se sédentarisera à l’age du Fer I (-1200, -1000) dans la vallée du Jourdain ?

Une fois de plus la vidéo d’Allan Arsmann sur le sujet est interessante.

Historiographie

1925 – Théorie de l’infiltration
Albrecht Alt en 1925 propose une infiltration progressive des Israélites en Canaan, certains pouvant être passés par l’Égypte et ayant rapporté leur tradition particulière. Ce sont des peuples nomades ou semi-nomades qui arrivent sur une période étendue. Martin Noth y ajoute l’idée d’une fédération de douze tribus liées par un dieu commun et un lieu de culte. Elle est interessante en ce qu’elle formule l’importance de la religion dans la formation du peuple (ethnogénèse), et l’importance d’un apport nomade exterieur au peuple autochtone.

1940 à 1970 – Le modèle Albright-Wright de la conquête
C’est le modèle issu de l’archéologie biblique du milieu du xxe siècle. Albright et Wright aux États-Unis et Y. Yadin en Israël représentent le fer de lance de l’archéologie biblique sioniste dans les années 1940-70.

En se basant sur les fouilles d’Albright ainsi que sur la découverte par Wright d’une épaisse couche de cendre à Beitin, ils développent l’idée que la conquête de Canaan par les Israélites a eu lieu au 13e siècle en liant les destructions de Beitin, Hazor, Lakish.

Ce modèle est devenu obsolète, il est totalement remis en cause car il représente une conquête rapide et totale de Canaan qui ne correspond ni à l’archéologie ni au texte biblique. Les destructions qui leur servaient d’exemple ont eu lieu à des moments trop espacés pour faire partie de la même campagne. En particulier la destruction de Jéricho est bien trop précoce pour ce modèle.

1962 – Théorie de la révolte paysanne
George Mendenhall propose ce modèle en 1962. Selon lui, l’apparition d’un mouvement religieux rendit possible la révolte des paysans cananéens contre les collecteurs de taxe venus des villes. Ce serait l’apparition d’un petit groupe d’esclaves venant d’Égypte qui aurait permis le soulèvement de tout un pays contre ses rois. C’est un constat sociologique et culturel qui l’amène à cette conclusion. Cette idée est reprise par Norman Gottwald dans The Tribes of Yahwe, qui, au grand dam de Medenhall inscrit cette théorie dans une version plus marxiste de l’histoire. Gottwald sera sévèrement critiqué par Niels Peter Lemche, qui reprend l’idée de Medenhall, proposant les Israélites comme descendant des Apirous, mais en fait une évolution progressive, dépourvue de la dimension sociale.

Plus récemment, dans Moïse l’insurgé (résumé interessant, qui présente bien la vision de ce camps historiographique) , Jacob Rogozinski reprend cette thèse. « Pour lui, le « dispositif mosaïque », contrairement aux autres religions de l’Antiquité, n’est au service d’aucun pouvoir royal, mais au contraire porteur de l’idée que « les asservis ont la possibilité de se soulever contre leurs maîtres et de marcher vers une terre de liberté » .« 

Si ces théories vont assez loin, s’ancrant notemment dans la spécificité du Fer I et ses populations shasous et du conflit social des apirous avec les cités états, elles insistent beaucoup plus sur le caractère politique, important, que sur l’aspect religieux. Perdant la spécificité de la période de formation en Egypte, du conflit hyksos et de l’importance du désert et d’un Dieu nouveau. Elle réduise à un petit groupe isolé l’apport de l’exode.

1981 – Entrée en Canaan puis occupation tardive
Ce modèle, proposé dans différentes variantes (conquête à différents moments du Bronze récent, entre le xve et le xiiie siècle av. J.-C.) s’appuie sur une relecture des textes bibliques et les avancées de l’archéologie.

Le livre de Josué indique précisément que seules trois villes sont détruites pendant la conquête, sans toutefois être occupées par les Israélites par la suite : Jéricho, Ai et Hazor. Cette conquête aurait eu pour seul effet de tuer les chefs cananéens et une partie de la population. La Bible hébraïque raconte l’échec de cette conquête rapide et les difficultés des Israélites pour s’installer en Canaan, dans un conflit long, raconté par les egyptiens et les canaanéens dans les lettres d’El Amarna.

Pour John J. Bimson, la conquête correspond à la destruction de certaines villes cananéennes qui marque la fin du Bronze Moyen, tandis que l’histoire des populations nomades et tribales correspond au Bronze Récent. C’est définitivement la thèse qui sera défendue ici, nous expliquerons pourquoi ci dessous.

1990 à aujourd’hui – Théorie de la resédentarisation
C’est une théorie de Yohanan Aharoni, développée principalement par Israël Finkelstein et William G. Dever. C’est celle du « sionisme de gauche », qui fait disparaitre la conquête et présente les banu Israel comme autochtones, le peuple canaanéen qui serait revenus après une periode de nomadisation. Ce qui est difficile à comprendre, vu qu’il y a continuité de l’occupation canaanéene à cette période.

Si I. Finkelstein est définitivement le grand chercheurs de la sédentarisation des banu Israel à partir du 12e siècle, ses travaux de vulgarisation ont fait beaucoup de mal, en présentant avec beaucoup de support médiatique une thèse qui sous pretexte d’archéologie fait disparaitre l’aspect religieux et politique, pourtant omniprésent, voyant le succès économique des Omrides (après -950) comme seul parametre interessant.

Le modèle repose sur l’idée que la population qui se sédentarise au Fer I est une population indigène, issue de la population cananéenne du Bronze récent. Israël Finkelstein s’appuie sur la similarité de la culture et des modes de vies du Bronze récent avec ceux du Fer I, également sur le fait que les villes du Nord retrouvent une culture cananéenne au 10e siècle. La continuité des cultures montre que la population se sédentarisant était déjà présente en Palestine pendant le Bronze récent.

D’après A. Mazar, les traditions cananéenne sont générales à toutes les populations du Fer I et ne pointent pas nécessairement vers l’origine cananéenne d’Israël. La Bible décrit également un mélange culturel, les Israélites adoptant les traditions de ceux qui les entourent. Cette théorie de la resédentarisation repose sur les Shasous, or, certains shasous ont émigré en Égypte, comme le Jacob biblique. Dans un document égyptien, leur territoire est nommé « Yahu ».

Résumé

Ce qui est prouvé archéologiquement, grâce à Finkelstein, c’est la sédentarisation des Banu Israel au Fer I, après -1200, après qu’Israel soit mentionné comme un peuple nomade sur la stèle de Merenptah. C’est la sédentarisation d’un peuple nomade dans les colines autour de la vallée du Jourdain.

Les différentes théories varient sur l’origine de ce peuple, dont on sait qu’il formera le royaume de David et Salomon plus tard (les thèses sur leur inexistance se sont effondrées).

Tout le monde se réfère à ce qui est connu auparavant au 14e et 13e : les populations nomades que sont les bédouins Shasous des textes egyptiens et les Apirous des lettres d’El Amarna. En insistant ou en réduisant leur importance. Certains lieux de culte, comme Shilo et Beth-El sont à la fois utilisés par cette population nomade des hautes terres et expressément mentionnés dans la Bible comme lieus de culte des Israélites.

La destruction des villes fortifiées en Canaan, lors passage du bronze moyen au bronze récent en Palestine, n’a pas d’autre explication historique que l’expulsion des hyksos (Ben Tor), la campagne egyptienne elle même n’a pas dépassé Sharuhen.

A partir de là, la société canaanéenne décline, mais devient culturellement plus prolixe. cette destruction ne va pas marquer la fin des canaanéens, mais leur chute progressive, en accord avec le texte biblique. Le livre de Josué ne parle pas d’une destruction massive, mais de trois villes détruites, puis l’installation et la repartition des terres entre les tribues. Les livres suivants décrivent la cohabitation difficile entre les canaanéens et les banu israel, dont un conflit religieux, et la permabilité des banu israel aux idoles canaanéennes, ce que confirme l’archéologie.

La civilisation cananéenne était particulièrement développée au Bronze Moyen, et formait un ensemble conséquent de cités-États fortifiées. De nombreuses villes, comme Hazor, la ville cananéenne la plus importante, Lakish, Jéricho, sont détruites à la fin du bronze moyen, dans ce qui est appelé un effondrement systémique,  daté au carbone 14 aux alentours de -1550. Ces cités sont rapidement reconstruites dès le début du Bronze Récent et connaîtront pour la plupart une nouvelle prospérité. Cependant ces villes ne sont plus fortifiées au Bronze Récent. Que se passe-t-il au XVe siècle dans l’archéologie canaanéenne ? Les villes à haute murailles (Jericho, Hazor, …) sont détruites et laissent place à des villes bien plus petites, sans fortifications. La culture canaanéenne change à ce moment. Le récit biblique ne raconte pas un conquète immédiate, mais seulement la destruction de trois villes canaanéennes : Jericho, Ai et Hazor. Puis l’installation des israélites dans les marges, en conflit avec les canaanéens.

Voici les dates de destructions généralement acceptées, telles que proposées par les personnes en charge des fouilles respectives des villes concernées :

Le schéma montre une première strate de destruction vers -1500 qui marque le passage du bronze moyen au bronze récent en Palestine. Les cités sont reconstruites, mais sans leurs murs. La période suivante est celle des lettres d’el amarna, qui relate un combat continue entre ces cités et les rebelles ‘apirous’, qui est le pendant egyptien du conflit raconté par les ‘hébreux’ dans le livres des juges. Et relate le combat culturel entre le polythéisme sédentaire canaanéen et les semi nomades monothéistes. Vers 1200 ceux-ci se sédentarisent puis fondent leur propre « royaume » vers -1000.

-1500 à -1200 L’émergence en Palestine d’une communauté de bédouins shasous dans les montagnes autour du Jourdain. On a une mention partielle d’Israel dans une stèle présente en Allemagne et surtout la mention des Shasous de Yahwah. On a aussi le témoignage des lettres d’el Amarna qui montre au 14e siècle des combats acharnés entre les cités canaanéennes et des bandes de « renegats » nomades qui les entourent. au 14e siècle conflit entre les apirous et les cananéens vassaux des egyptiens. Le terme « apirou » n’est pas un terme ethnique, mais social, ce sont des marginaux nomades en conflit avec les autorités (lire « gitans » donnera une bonne aproximation). si l’on regarde le texte biblique avec attention, c’est bien le terme « hébreu » qui est toujours pejoratif et donner par des étrangers aux banu israel (voir Nadav Na’aman, « Habiru and Hebrews, the transfer of a social term to the literary sphere »). On observe de nouvelles destructions, étalées dans le temps qui marquent la fin de la periode, canaanéennes, les villes seront par la suite occupée par les banu israel, façon campement d’abord, avec des puits, puis reconstruction.

-1200 l’archéologie parle de la sédentarisation de tribues nomades pré existante au 12e siècle. et on a avant la sédentarisation la stèle qui donne le nom d’israel a des nomades présents. donc le 12e siècle est un terminus « ante quem », on a la preuve qu’ils sont déjà présents à ce moment. les canaanéens ont progressivement disparu. L’archéologie décrit au XIIe siècle la sédentarisation de tribues nomades !préalablement existantes!. La stele de merenptah décrit avant la sédentarisation la présence des banu israel comme popuilation nomade. au Xe siècle se forme le royaume de David. Arrivées des philistins en Palestine (qui lui donneront leur nom). Ce sont des peuplades grecques parti s’sinstaller sur toute la méditerannée, jusqu’en Egypte. Peut etre après la fin de la guerre de Troie. D’eux font partie le fameux Goliath.

1000 la fondation d’un petit royaume dont les fondateurs sont David et Salomon. Et du temple d’Al Quds.

Les banu Israel en Egypte

« Nous te racontons, en toute vérité et à l’intention des gens qui croient, une partie de l’histoire de Moïse et de Pharaon. Pharaon s’était érigé [en despote arrogant], sur terre, et avait divisé son peuple en castes (distinctes). Il opprimait l’une d’elles, dont il faisait tuer les enfants mâles, tout en épargnant les femmes. Il était vraiment de ceux qui sèment la corruption. Mais Nous voulions favoriser ceux qui avaient été opprimés sur terre et faire d’eux des exemples (à suivre) et des héritiers. Nous voulions les établir fermement sur terre et réaliser sous les yeux de Pharaon, de Haman et de leurs troupes ce qu’ils redoutaient tant de leur part. » (Coran 28:3-6)

Les hyksos, peuple asiatique semi nomade venu en immgration en Egypte. L’hypothèse développée ici, c’est que l’expulsion des hyksos est la version égyptienne et que le récit biblique est la version des banu Israel d’une même histoire. Depuis une immigration venue progressivement du levant, jusqu’à leur expulsion violente par Kamose. C’est la seule fois ou des sémites sont présents massivement en Egypte.

L’arrivée dans la vallée du Nil de bédouins sémite remonte a bien avant la période Hyksos proprement dite. Une immigration progressive de levantins vers l’Egypte, qui a un moment, pendant la seconde periode intermédiaire, devient majoritaire et s’autonomise.

« Bien que l’origine levantine de ces dirigeants ne soit pas remise en question en raison de leurs noms, de leur architecture et de leur culture matérielle, ces résultats remettent en question le récit classique des Hyksos en tant que force envahissante. Au lieu de cela, cette recherche soutient la théorie selon laquelle les dirigeants Hyksos n’étaient pas originaires d’un lieu d’origine unifié, mais étaient des Asiatiques occidentaux dont les ancêtres se sont installés en Égypte pendant le moyen empire, y ont vécu pendant des siècles, puis ont régné sur le nord de l’Égypte. Le large éventail de valeurs dans l’assemblage de Tell el-Dab »a suggère que les non-locaux, que ce soit avant ou pendant le règne des Hyksos, ne venaient pas d’une seule patrie unifiée, mais d’une grande variété d’origines. » Who were the Hyksos? Challenging traditional narratives

Ils ont des noms sémitiques comme Yaqoub-her ou Khyan (amorite?).

Plutôt qu’une « invasion », il semble qu’à mesure que l’autorité centralisée des rois égyptiens déclinait, les élites de Tell el-Dab’a augmentèrent leur pouvoir local jusqu’à ce que, par un coup d’État ou simplement un processus lent et pacifique, on voit l’installation d’un gouvernement autonome autour d’Avaris, que les egyptiens enregistreront dans leurs termes en 15 et 16e dynastie.

Les relations directes et intenses entre le royaume d’Avaris et le souverain de Kouch, mentionnées dans les stèles de Kamose, sont attestées par les découvertes de poteries de Basse-Égypte dans les cimetières de Kermac et dans les forteresses de Basse-Nubienne, des sceaux portant les noms de dirigeants asiatiques et des motifs Tell el-Dabaa ou cananéens trouvés dans des contextes Kerma en Nubie.

La ville d’Avaris

La ville d’Avaris, (qui deviendra bien plus tard Pi-Ramses, la capitale de Ramses II) est la capitale et le lieu principal de l’immigration levantine en Egypte.

Manfred Beitak est le responsable des fouilles de la ville d’Avaris. Il en propose un résumé ici, où l’on peut lire entre autres :

Située entre la branche la plus orientale du NIL et une branche latérale, Avaris était entourée d’eau et se trouvait au début de la route d’Horus vers le Sinaï et la Palestine.

Il semble y avoir eu des troubles plus tard, avec des statues brisées et des demeures abandonnées. Peu de temps après, un modèle de peuplement égalitaire est visible au sommet des manoirs et dans la ville de l’Est (zone A/II, phase G/1-3 (vers le 17e siècle). Les parcelles étaient vastes et les enterrements étaient effectués à l’intérieur des cours. Pendant cette période, le pourcentage de poteries de l’âge du bronze moyen importées et fabriquées localement est passé du niveau précédent de 16 pour cent à près de 20 pour cent, et peu après à 40 pour cent. Le processus d’acculturation aux normes égyptiennes non seulement s’est arrêté, mais il semble également y avoir eu une augmentation des traits et des attributs culturels cananéens.

Il existe des preuves de cultes cananéens. Un sceau cylindrique en hématite avec une représentation du dieu de la tempête de la Syrie du Nord Hadad/Ba’al Zephon date de la 13e dynastie et a été découpé localement. Dans la Ville de l’Est (A/II), un grand temple proche-oriental à larges salles a été construit, qui s’est développé peu de temps après, au cours de la phase E/3, pour devenir une formidable enceinte sacrée qui date probablement de l’époque du roi Nehesy du début 14e dynastie (vers 1720 avant notre ère). Le temple principal (III) (avec des dimensions finales de 32,5 × 21,5 m), avec un autel de feu devant, fut le premier sanctuaire à être construit. Comme les parallèles architecturaux les plus proches d’Alep, d’Alalakh et de Hazor étaient consacrés au dieu syrien de la tempête, il est probable qu’il était également la divinité titulaire de ce temple.

Sous la 14e dynastie, les animaux sacrificiels de la période Hyksos étaient des bovins, des moutons et des chèvres. Les os de porc, bien que pas rares dans les déchets des colonies, étaient largement absents. Il semble qu’une sorte de tabou du porc à des fins rituelles ait déjà été établi parmi les Cananéens vivant en Égypte.

Couches stratiagraphiques M-N
Amenemhet I (12e dynastie) a planifié une colonie, appelée Hutwaret, située dans le 19e Nome, vers 1930 avant JC. C’était une petite ville égyptienne jusqu’à environ 1830 avant JC, date à laquelle elle commença à se développer grâce à l’immigration des Cananéens (Levant âge du bronze moyen IIA). En 1800 avant JC, c’était une colonie commerciale beaucoup plus grande sous contrôle égyptien. Au cours des 100 années suivantes, l’immigration a accru la taille de la ville.[26] Des scarabées portant le nom de « Retjenu » (proche orient actuel) ont été trouvés à Avaris, datant également de la 12e dynastie (1991-1802 avant notre ère).[27]

Asiatiques entrant en Égypte à l’époque de Khnumhotep II qui régna entre l’époque de Amenemhat II et Sésostris III (12e dynastie – 19e siècle).

Couches stratiagraphiques G
Vers 1780, un temple dédié à Seth fut construit. Les Cananéens vivant à Avaris considéraient le dieu égyptien Seth comme le dieu cananéen Hadad. Tous deux dominaient la météo.[26]

Couches stratiagraphiques F
Vers 1700 avant JC, un quartier de temples dédiés à Asherah cananéenne et à Hathor égyptienne a été construit dans la partie orientale de la ville. À partir de 1700, la stratification sociale commence et une élite apparaît.[26]

Couches stratiagraphiques E
En 1650 les Hyksos arrivent et la ville s’étend jusqu’à 250 ha. On pense qu’Avaris était la plus grande ville du monde de 1670 à 1557 avant JC. Une grande citadelle fut construite vers 1550.[26]

Schéma de l’occupation de la ville. L’expansion a partir de l’immigration du levant commence bien avant la période Hyksos a proprement parler.

Une population levantine

La période hyksos proprement dite, de 1650 à 1530 commence avec des arrivées massives, constatables sur la strate E. Les travaux de Manfred Bietak montrent des liens dans l’architecture, la céramique et les pratiques funéraires cohérents avec une origine nord-levantine des Hyksos. S’appuyant particulièrement sur l’architecture des temples, Bietak montre de forts parallèles entre les pratiques religieuses des Hyksos à Avaris avec celles de la région autour de Byblos, Ougarit, Alalakh et Tell Brak, définissant la « maison spirituelle » des Hyksos : « à l’extrême nord de la Syrie ». et le nord de la Mésopotamie ». Le terme égyptien Retjenu suggère également une origine nord-levantine.

On pense qu’Avaris était la plus grande ville du monde de 1670 à 1557 avant JC. Cette ville, qui est un port sur le Nil avec accès direct à la mer, a des connections marquées avec la mer égée et la civilisation minoéenne, ainsi qu’avec le nord du levant comme on l’a vue. Ce systeme commercial méditerannéen peut être vue comme un précurseur de ce que fera par la suite la Phénicie.

Cet ensemble aussi se retrouve dans les textes : la légende d’Io, pélasge d’Argos « enlevée par des Phéniciens » et fécondée par Zeus, engendrant de là toute une descendance qui régnera sur l’Égypte… autant que la « Phénicie », et la Crète (par Europe), prend tout son sens. De même que la légende égyptienne du Papyrus d’Astarté qui associe cette sombre période de domination étrangère au dieu levantin MARIN Yam. D’une certaine manière les légendes et l’association aux divinités, tout comme les filiations reconstruites dans le monde sémite, sont une façon de garder l’histoire des peuples.

Cependant ces immigrés levantins, dont le commerce maritime est Pendant ces 300 ans d’immigrations progressive, la ville a aussi acceulli des immigrés bédouins (la culture bédouine est largement attestée) de mésopotomie et probablement aussi des arabes. Une telle ville a forcement accueilli des marchands, des réfugiés (famines), des voyageurs, etc.


Le temple de seth

Pendant la periode Hyksos on note la présence d’un temple au Dieu Seth. Une version Hyksos de Seth, qui prend des aspects levantins est alors construite. Certains aspects font penser au dieu des tempêtes que sont les divinités principales teshub des hurrites, ou adad des amorites, ou peut etre encore le sumérien dumuzi. Vu la diversité d’origine des hyksos, il est possible qu’à travers le seth égyptiens, la population asiatique importe ses dieux suprèmes de leurs religions respectives. Les egyptiens accusent d’ailleurs les hyksos d’avoir « corrompu » seth. Le nouvel empire en fera le dieu des étrangers. Au cours de ce processus le dieu égyptien Seth a progressivement commencé à incorporer ces traits d’altérité religieuse et à assumer les caractéristiques à la fois mauvais et asiatique, également un dieu du désert.

La vidéo d’Allan Arsnann là dessus, mais il faut le corriger : ils n’adoraient pas Seth, ils ont traduit leur Dieu en Seth pour les egyptiens. Alla Arsnann fait trop de concordisme, en oubliant souvent de s’attacher aux différences, au modifications, aux prises de partis conflictuels à l’intérieur du systeme religieux antique. A l’époque des hyksos, (conc contrairement à son hypothèse) le serpent représente-t-il l’ennemi du dieu seth ? Moise le tenant dans sa main et en faisant un bout de bois semble plutot une remise en cause du serpent comme figure egyptienne, une maitrise de leurs symboles, réduits à rien. Il donne cependant des liens interessants, comme la destruction des idoles (d’après Flavius Joseph).

Apopi vs Seqenenre

Un dernier hyksos Apopi est un candidat interessant pour le Moïse historique. «  »Le roi Apophis a choisi pour son seigneur le dieu Seth. Il n’adorait aucune autre divinité dans tout le pays à l’exception de Seth. » The Quarrel of Apophis and Seqenenre

Durant son règne long de plus de quarante ans, Apophi entre en guerre contre le roi thébain Seqenenrê Tâa.

« Qu’un messager aille vers le chef de la ville du Midi pour lui dire : Le roi Râ-Apôpi, (vie, santé, force), t’envoie dire : Qu’on chasse sur l’étang les hippopotames qui sont dans les canaux du pays, afin qu’ils laissent venir à moi le sommeil, la nuit et le jour»

La référence aux hippopotames est un detournement de la culture egyptienne, puisque celui-ci, une des représentations de seth, est aussi connu pour avoir tué le premier roi egyptien, Menes. Ce qui peut expliquer le malaise de Seqenre décrit par la suite. Ce roi a été tué violemment, probablement par une hache « duckbill » couramment utilisée par les asiatiques. Son premier fils meurt jeune. Pour le témoin de Jehovah Gerard Gertoux qui a fait de longues recherches sur l’histoire biblique, c’est le pharaon de l’exode. Moise, et l’exode, quelle évidence ?

La stèle de la tempête

La stèle de la tempête, écrite pendant le règne d’Ahmose marque une terrible tempête et ses conséquences sur l’Egypte. Celle-ci pourrait être liée à l’eruption de Thera et ses conséquences sur l’est de la méditerranée (voir A Storm in Egypt during the Reign of Ahmose), bien que des débats sur la chronologie continue à ce propos. Si l’on considère comme Gertoux qui appuie son analyse sur d’autres documents, comme lesTeaching for King Merikare (voir ref plus haut), que celle ci a lieu avant son règne, les dates commencent à se rapprocher, vers le début ou la mmoitié du 16e siècle.

Guerre

Kamose, le frère de Seqenenre va ensuite mener la guerre contre les hyksos et les chasser d’Avaris puis les combatre jusqu’à Sharuhen. Cependant aucune mention d’Apopi n’est faite dans ses campagnes.

Nous verrons par la suite que cette campagne et la fuite des hyksos correspondent au passage du bronze moyen II (-2000 a 1550) au fer ancien (1550 -1200) en Palestine, qui marque le début des conflits des banu Israel contre les cités états canaanites, suite de notre étude.

Y-a-t-il equivalence entre les banu Israel et les hyksos ?

Dans les textes bibliques, on ne parle pas encore d’un peuple à ce moment, mais simplement d’une famille qui va y trouver refuge. Au moment où le pouvoir égyptien commerce et est favorable aux étrangers.

La formation d’un peuple, une alliance de douze tribues autour du Dieu monothéiste, n’a lieu qu’avec Moïse. Au moment du conflit entre la population immigrée et un nouveau pharaon. Seqenenre puis Ahmose.

La Torah formule qu’une « multitude mélangée » (Ex12.38 : עֵ֥רֶב רַ֖ב) sort d’egypte. Le peuple est alors en formation, il se forme par cet évenement, avant de s’exiler de cette ville par le désert, vers Madyan. Il y a une alliance qui se forme dans la reconnaissance du Dieu de Moïse, qui rassemble, par le conflit avec le pouvoir égyptien, une multitude d’habitants, qui deviennent un peuple.

Si la présence sémite massive en Egypte fait de cette période la seule possible pour l’histoire des banu Israel en Egypte, il reste des questions a explorés:

  • ceux qui partiront avec Moise sont ils l’ensemble de la population sémitique ou une partie seulement ? y-a-t-il des conflits ou des différences entre eux ?
  • Comment comprendre les divinités Hyksos ? Dans les textes monothéistes Dieu est révélé à Moïse dans le désert de Madian, puis Moïse revient en Egypte. Le Seth/Adad des Hyksos est-il une figure hyksos de ce Dieu monothéiste avant Moïse ? Ou bien est il une forme des ba’al, les idoles moyen oriental de cette époque ?
  • Apopi n’aurait-il pas été associé à Seth, une divinité négative, par les égyptiens plus tard, pour décrire en mauvais termes le Dieu monothéistes des sémites ?
  • Qui est l’amalek en gueerre sur la voie du nord ? Une partie des hyksos, pourrait elle avoir été en opposition avec l’alliance des banu Israel qui s’enfuit ? ce que signifierait alors le probleme d’amalek sur la route du nord, un conflit entre les égyptiens de Kamose et une partie hourrite (indo européenne) des élites hyksos ? Un conflit interne aux hyksos est la théorie de cette vidéo https://youtu.be/As7DJIIUYCc?si=HSYOHdUHvqg_k6Uv&t=1009 et elle mérite d’être étudiée. La question des constructions en brique (mais qui ont lieu deux fois), y est également importante.

RAFANELLI : ÉCRIVAINE ANARCHISTE INDIVIDUALISTE ET MUSULMANE par Felip Equy

Article original paru sur « Socialisme Libertaire ».

Leda_Rafanelli Anarchisme
Leda Rafanelli (1880-1971)


« Leda Rafanelli est une figure particulièrement attachante du mouvement anarchiste italien. Elle fut écrivaine, journaliste, éditrice, individualiste, féministe, partisane de l’amour libre, anticolonialiste mais aussi musulmane, soufie, orientaliste et même cartomancienne ! La Biblioteca Panizzi et l’Archivio Famiglia Berneri-Aurelio Chessa (Reggio Emilia) qui possèdent les archives de Leda Rafanelli ont organisé en 2007 une journée d’études sur cette anarchiste et en ont publié les actes en 2008.

Leda est née en 1880 à Pistoia en Toscane dans un milieu modeste. En 1900, elle fait un séjour à Alexandrie en Égypte. Elle fréquente la colonie italienne et notamment Luigi Polli (1) qui lui fait découvrir les idées anarchistes. En même temps, elle s’enthousiasme pour l’islam et se convertit. Elle apprend l’arabe, elle le parle et l’écrit. Toute sa vie, elle gardera un mode de vie à l’orientale avec sa mystique, ses habits, ses décors, ses coutumes, etc. Bien qu’elle soit attirée par le nomadisme, elle vivra une vie de recluse. Elle arrivera à concilier un anarchisme qui est du domaine de la vie publique avec un islam qui relève du privé et de la vie intérieure. « Je suis anarchiste mais Allah sait que je crois en lui » (sic !). Sa vision de l’islam est une alternative au monde occidental dominé par la technologie, la déshumanisation et le règne de l’argent.

En 1901, elle rentre d’Égypte et s’installe à Florence. Ses premiers écrits sont édités : des brochures, La bastarda del principe (1904) et  Alle madri italiane (1905) ainsi qu’un roman Un sogno d’amore (1905). Elle participe à la revue anarchiste Il Pensiero animée par Luigi Fabbri (2) et Pietro Gori (3), deux figures importantes du mouvement italien. Ses sympathies vont vers le courant individualiste. Au cours de sa carrière d’écrivaine, elle a utilisé de nombreux pseudonymes : Djali, Zagara Sicula, Costantino Bazaroff, Étienne Gamalier, Ida Paoli, Nada, Sahara, Vega Monanni, etc.

Avec Luigi Polli qu’elle a épousé en 1902, elle crée la première de ses maisons d’édition, les éditions Rafanelli-Polli. Sont publiées la revue La Blouse et des brochures qui ont pour thèmes l’antimilitarisme, l’anticléricalisme, l’anti-autoritarisme, la lutte contre l’école et les prisons. La propagande vise la classe ouvrière et les femmes.

Leda a des convictions féministes déjà bien affirmées. Mais dans ses écrits, elle fait une différence entre la « donna » et la « femmina ». En tant qu’anarchiste, elle lutte pour l’égalité entre l’homme et la femme mais en tant que musulmane, elle croit au destin. Elle accepte que la femme demeure soumise aux lois naturelles comme la maternité.

En 1907, elle noue une relation sentimentale avec Giuseppe Monanni (4) qui durera une vingtaine d’années. Avec lui, elle participe à la revue Vir (« l’homme » en latin) (1907-1908) qui défend les idées philosophiques de Friedrich Nietzsche et de Max Stirner ainsi qu’à Sciarpa nera et La Libertà. En 1908, ils s’installent à Milan où ils fondent la Società editrice milanese puis la Libreria editrice sociale. Ils publient des brochures et collaborent à des revues (La Protesta Umana, La Questione sociale, La Rivolta, etc.). Leur maison d’édition est sans doute la plus importante dans le milieu anarchiste d’avant-guerre. Le peintre Carlo Carrà (5) (avec lequel Leda aura une intense et brève relation amoureuse en 1912) dessine le logo et la couverture de plusieurs livres. Outre les œuvres de Leda, sont édités Pierre Kropotkine, Pietro Gori, Octave Mirbeau, Élie et Élisée Reclus, etc.

Leda joue un rôle important dans le mouvement individualiste milanais. Elle reçoit beaucoup dans son appartement à deux étages de la rue Monza qui est un véritable salon exotique avec tentures, tapis et tissus orientaux, brûleurs d’encens et images de la culture arabe. Les photographies la montrent souvent habillée à l’orientale. Quel que soit son âge, elle a la même expression, elle ne sourit jamais, elle semble un peu rêveuse.

Entre 1913 et 1914, elle a une relation sentimentale avec Benito Mussolini qui n’est pas encore un dirigeant fasciste. Il dirige alors le journal socialiste Avanti ! Elle s’éloigne de lui lorsqu’il prend des positions bellicistes. La correspondance de Leda et Mussolini sera publiée en 1946 par Monanni sous le titre Una donna e Mussolini. Il ne s’agit pas d’un livre politique mais de l’histoire de leur relation.

Pendant la Première Guerre mondiale, elle est anti-interventionniste et fait de la propagande contre la guerre. En 1915, elle publie notamment Abasso la guerra. Pendant que Giuseppe Monanni vit en exil en Suisse, elle reste à Milan avec son fils. Celui-ci est né en 1910, il s’appelle Elio Marsilio et a pour surnom Aini (« mes yeux » en arabe). Elle est aussi active dans le mouvement anticolonialiste. Elle s’intéresse au sort des Falashas, juifs éthiopiens pauvres, marginalisés et victimes d’ostracisme. En 1916, elle avait noué une relation avec Emmanuel Taamrat (6), un étudiant falasha.

En 1920 est créée la Casa editrice sociale qui publie des œuvres d’Errico Malatesta (7), Romain Rolland, Louise Michel, Georges Palante, Max Stirner, Luigi Fabbri, Charles Darwin, Eugène Sue, Friedrich Nietzsche, etc. Leda  continue sa participation à diverses revues : Nichilismo, Umanità nova et publie de nouveaux romans et nouvelles L’eroe della folla (1920), Incantamento (1921), Donne e femine (1922). Pendant la période fasciste, elle sort peu de sa maison qui sera perquisitionnée ainsi que les locaux de la Casa editrice. De nombreux livres seront brûlés en place publique. La maison d’édition doit fermer ses portes en 1926. Leda est surveillée, elle utilise des pseudonymes pour écrire.

En 1927, elle participe à la création de la Casa editrice Monanni qui jusqu’en 1933 publiera des romans et des textes philosophiques. Si la censure empêche la parution de textes anarchistes, la maison d’édition réussit quand même à publier des textes que l’on peut qualifier d’antifascistes. Le catalogue est impressionnant : Pierre Louys, Maxime Gorki, Jack London, Upton Sinclair, l’humoriste anglais P.G. Wodehouse (26 titres), les romanciers populaires Maurice Dekobra et Guy de Téramond,  Friedrich Nietzsche (11 volumes d’œuvres complètes), Han Ryner, etc. En 1929, elle publie sous pseudonyme un roman anticolonialiste L’Oasi : romanzo arabo. Ce texte paraît alors qu’en Libye, l’armée fasciste réprime un soulèvement de la confrérie soufie des Senoussis. Un certain nombre d’ouvrages publiés sont cependant saisis. La maison d’édition connaît des difficultés économiques et doit arrêter ses activités.

Entre 1934 et 1939, elle vit avec Adem Surur, un ascaro (soldat noir de l’armée italienne). Leur relation s’achève lorsqu’il doit partir pour l’Éthiopie. En 1938, elle écrit des nouvelles arabes pour les enfants dans le Corriere dei piccoli.

Après la Seconde Guerre mondiale, elle vit à Gênes. À la suite du décès de son fils, elle vit dans l’isolement mais continue à écrire dans Umanità nova ou Il Corvo. Elle écrit aussi des romans, des nouvelles et des contes, des pièces de théâtre, de la poésie et des textes autobiographiques et politiques qui n’ont jamais été publiés. Elle s’intéresse au bouddhisme. Pour gagner sa vie, elle pratique la cartomancie et donne des cours d’arabe. La zingara anarchica (« la gitane anarchiste » ainsi qu’elle se surnommait) meurt en 1971. »
 

★ À lire :

Leda Rafanelli : « donna e femmina » par Christine Guidoni. Dans la revue Chroniques italiennes, n° 39-40, 1994. Ce numéro est consacré aux Femmes écrivains en Italie : (1870-1920), l’article peut être lu sur Internet.

Leda Rafanelli-Carlo Carrà : un romanzo : arte e politica in un incontro ormai celebre par Alberto Ciampi. Venezia : Centro internazionale della grafica, 2005. 216 p. 16 €.

Leda Rafanelli : tra lettetura e anarchia édité par Fiamma Chessa. Reggio Emilia : Biblioteca Panizzi : Archivio Famiglia Berneri-Aurelio Chessa, 2008. 287 p. 16 €.
 

Felip Équy


★ Notes : 

1. Luigi Polli (1870-1922). Typographe, libraire, éditeur et conférencier.

2. Luigi Fabbri (1877-1935). Professeur, théoricien, il a collaboré à de nombreux journaux. Contraint à l’exil par le fascisme, il s’établit en Uruguay après avoir été expulsé de France et de Belgique. Il est l’auteur de Dittatura e rivoluzione.

3. Pietro Gori (1865-1911). Avocat défenseur des anarchistes et propagandiste. En exil à Buenos Aires (Argentine), il a participé à la création de la FOA (Federación obrera argentina).

4. Giuseppe Monanni (1887-1952). Éditeur, journaliste et propagandiste. Pendant la Première Guerre mondiale, il se réfugie en Suisse où il sera emprisonné à la suite de l’affaire des « bombes de Zurich ».

5. Carlo Carrà (1881-1966). Peintre futuriste. En 1911, il peint Les Funérailles de Galli l’anarchiste mais il est ensuite séduit par le fascisme.

6. Emmanuel Taamrat (1888-1963). Après ses études en Europe, il a été enseignant en Éthiopie. En 1930, il devient conseiller du négus Hailé Sélassié.

7. Errico Malatesta (1853-1932). En 1872, il est présent au congrès de l’Association internationale des travailleurs. Créateur de nombreux journaux, il a participé à des insurrections en Italie puis a vécu en exil en Grande-Bretagne. En 1919, il est l’un des fondateurs de l’Union anarchiste italienne.

L’énigmatique bolchevik de Jérusalem : les mémoires de Najati Sidqi – Salim Tamari

Le sujet de ces mémoires, Najati Sidqi (1905-1979), est presque oublié dans les annales du mouvement national palestinien : même au sein de la gauche, rares sont ceux qui se souviennent de lui. Pourtant, Sidqi fût une figure marquante du communisme palestinien et arabe. Leader du mouvement syndical, il a représenté le Parti communiste palestinien (PCP) au Komintern, a été l’un des rares socialistes arabes à rejoindre la lutte antifasciste en Espagne et a contribué de manière significative au journalisme politique et culturel de la gauche. en Syrie, au Liban et en Palestine. 

Aujourd’hui, grâce à l’édition méticuleuse de Hanna Abu Hanna – et à ses nombreuses annotations et glossaire – nous possédons un témoignage précieux de ce qui s’est passé dans les coulisses des activités partisanes syriennes et palestiniennes et un récit vivant de la façon dont les socialistes et communistes arabes vivaient dans le régime soviétique.

À différentes étapes de sa carrière, Sidqi a eu des contacts personnels (et parfois intimes) avec Joseph Staline, Nicolaï Boukharine (auteur de la Constitution soviétique) et l’un des fondateurs du Komintern, Jorge Dimitrov (le chef des communistes bulgares) , Dolores Ibaruri (la légendaire dirigeante du mouvement républicain espagnol), George Marchais (dirigeant du Parti communiste français) et avec Khalid Bagdash (le dirigeant kurde du Parti communiste syrien avec lequel Sidqi avait des différends chroniques et amers sur leurs évaluations divergentes de la situation). Islam et nationalisme arabe). Il a été témoin de l’arrestation et de l’exécution de Grégoire Zinoviev et de Boukharine, de la chute de Madrid aux mains des forces franquistes et de la montée du mouvement nazi à Berlin. Il fut également témoin oculaire de l’entrée de l’armée britannique en Palestine, de l’exil du roi Fayçal de Damas et de la sortie de l’armée française de Syrie et du Liban. 

L’un des aspects importants de ces mémoires est qu’ils mettent en lumière un aspect négligé de la vie politique à Jérusalem. Pendant la période du Mandat, la ville était connue pour les rivalités factionnelles entre les deux principales familles de Jérusalem (les Nashashibis et les Husseinis) et leurs partis politiques respectifs, ainsi que pour être le siège du gouvernement colonial. Mais, en général, la vie politique était le domaine de Haïfa et de Jaffa, avec leurs activités syndicales, leur politique radicale et leur journalisme de gauche. 

Sidqi met en lumière les premières apparitions de la politique de gauche à Jérusalem – et sa propre participation à celle-ci, d’abord dans le contexte des tentatives des groupes juifs radicaux de rompre avec le mouvement sioniste, puis dans la tentative des socialistes arabes d’« s’infiltrer » des regroupements traditionnels tels que les processions quasi-religieuses de Nebi Musa (voir extraits ci-dessous). Sidqi souligne également le degré de mobilité avec lequel les militants de gauche, et probablement d’autres militants, se déplaçaient d’une ville à l’autre et la relative facilité avec laquelle ils traversaient clandestinement la frontière vers la Syrie et le Liban. Quatre ans seulement avant la rédaction de ces mémoires, la Syrie, le Mont-Liban, la Palestine et la Transjordanie faisaient partie d’un seul domaine ottoman sans frontières entre eux. 

Sidqi a publié un fragment de ses mémoires « publiques » en 1968. Les mémoires actuelles sont censées exposer l’aspect « secret » et clandestin de son histoire politique. Pourtant, ils laissent de nombreuses questions sans réponse et plusieurs problèmes non résolus, que l’éditeur, lui-même un vétéran du socialisme palestinien, aurait pu clarifier. Par exemple, pourquoi le jeune Sidqi a-t-il rejoint le mouvement communiste dans les années 1920 alors que ses sympathies étaient clairement nationalistes ? Et pourquoi a-t-il été exclu du mouvement dans les années 1940 ? Pourquoi son frère aîné Ahmad, un militant du parti qui vivait avec lui à Moscou, est-il devenu témoin à charge contre Sidqi lorsqu’il a été arrêté par la police britannique pendant le mandat – un facteur crucial dans son emprisonnement ? Mais surtout, la dimension personnelle de la vie de Sidqi est absente des mémoires. 

Dans l’introduction d’Abu Hanna, nous apprenons de manière schématique la biographie de Sidqi, mais la propre interprétation des mémoires par le chroniqueur reste rigide et énigmatique. Tout se passe comme si son style de vie militant bolchevique clandestin l’empêchait de dévoiler ses pensées intimes par crainte d’une révélation posthume. Sidqi est né dans une famille de Jérusalemite de classe moyenne en 1905. Son père, Bakri Sidqi, était un professeur de turc qui rejoignit plus tard le prince Faisal dans le Hijaz dans la campagne contre le mouvement wahhabite. Sa mère était Nazira Murad, issue d’une importante famille marchande de Jérusalem. Najati a passé son enfance à Djeddah et au Caire, puis a déménagé avec sa famille à Damas lorsque Faisal a été proclamé roi. Au début des années 1920, il retourna à Jérusalem et travailla au Département des Postes et Télégraphes où il rejoignit le PCP naissant, alors dominé par des immigrants juifs d’Europe de l’Est et des sionistes de gauche. 

En 1921, il est envoyé par le Parti étudier à Moscou à la KUTV (l’Université communiste des travailleurs d’Orient), où il fait la connaissance du poète turc Nazim Hikmat et des membres de la famille Nehru. Sa thèse universitaire portait sur le mouvement national arabe, depuis la rébellion unioniste contre l’État ottoman jusqu’à la formation du bloc national. Cette courte thèse, jointe aux mémoires, jette un peu de lumière sur le type d’études menées à KUTV et établit Sidqi comme un érudit marxiste mineur (bien qu’il soit tout à fait possible de supposer, comme le suggère Abu Hanna dans son introduction, que le manuscrit disponible – qu’il a rassemblé en fragments provenant de trois sources différentes – est incomplet). 

À Moscou, Siqdi a épousé une communiste ukrainienne qui reste anonyme, sans visage et sans voix tout au long de son journal. Paradoxalement, la seule fois où on l’entend dans les mémoires, c’est lorsqu’elle est arrêtée par des gendarmes libanais lors d’une des escapades de la famille, alors qu’elle est voilée déguisée et ne baisse la tête qu’en réponse à leurs interrogatoires. De même, son fils et ses filles – dont l’une est devenue un éminent médecin en Union soviétique – ne sont mentionnés qu’en passant. 

Après avoir terminé sa formation universitaire, Sidqi retourna en Palestine – ou plutôt fut envoyé pour participer à l’arabisation de ce qui était essentiellement un parti juif. Dans les années trente, il fut arrêté par la police britannique et passa trois ans incarcéré à Jérusalem, Jaffa et Akka. Le Komintern l’a fait sortir clandestinement du pays dans les années trente à Paris où il a édité le journal arabe du Komintern, L’Orient arabe , qui était distribué clandestinement en Afrique du Nord et au Mashriq. Finalement, les autorités françaises ont fermé le journal, probablement en raison de son ton anticolonial en Algérie. En 1936, le Komintern envoya Sidqi mobiliser les soldats marocains contre Franco. (Au début de la rébellion fasciste, il faut le rappeler, une partie importante de l’armée franquiste débarquée à Malaga était composée de mercenaires marocains, tandis que la majeure partie des Brigades internationales qui combattaient aux côtés de la république étaient des volontaires européens de gauche. C’est dans ce contexte que le mouvement communiste avait intérêt à se rapprocher des Marocains). Siqi vivait dans les rangs du mouvement républicain à Barcelone et à Madrid, distribuant des tracts en arabe aux milices nord-africaines du mouvement fasciste. (On peut imaginer à quel point ces tracts étaient inefficaces, étant donné l’arabe palestinien de Sidqi et le faible niveau d’alphabétisation des troupes rurales marocaines de Franco). Au début de 1937, il fut envoyé en Algérie pour créer une station de radio arabe, sa propre idée, pour diffuser de la propagande anti-franquiste auprès des combattants marocains – une mission qui échoua pour des raisons inexplicables. À ce stade, le Komintern a ordonné à Sidqi de s’installer au Liban où sa carrière de journaliste dans les journaux de gauche a prospéré. 

C’est à cette époque que ses relations avec Khalid Bagdash sont devenues si tendues que Sidqi a finalement été expulsé du parti. Abu Hanna suggère que la principale raison de l’expulsion était son opposition au pacte de non-agression entre Hitler et Staline en août 1939, mais cela ne ressort pas clairement du propre récit de Sidqi. En fait, l’évaluation par l’auteur de ses divergences avec les partisans de Bagdash est symptomatique d’une naïveté politique frappante qui prévaut tout au long de son journal. Il affirme, par exemple, que l’accord a été bien accueilli par les partisans du parti parce qu’il signifiait un rapprochement entre le communisme international et le national-socialisme allemand ; il s’est opposé au traité parce qu’il s’agissait d’un « faux accord, destiné à faire gagner du temps [à Staline] » (pages 165-166). Il est plus probable que ce soit le contraire qui soit vrai : les communistes arabes pro-soviétiques ont soutenu l’accord, peut-être avec quelques hésitations, parce qu’ils voulaient donner aux Russes un sursis face à leur isolement mondial. Il est extrêmement improbable, comme le prétend Sidqi, qu’ils aient été favorables à l’affinité idéologique entre les deux mouvements. 

Finalement, Sidqi se présente comme un nationaliste arabe avec des sympathies socialistes. Sa rupture avec le Komintern et Bagdash ne l’a pas retourné contre la gauche. Il a plutôt poursuivi une carrière réussie dans la critique littéraire et la radiodiffusion au Liban et à Chypre. Au moment de sa mort à Athènes en 1979, il avait produit une douzaine de livres sur la littérature russe, des pièces de théâtre et des volumes de critique littéraire. L’un de ses livres, Un Arabe qui a combattu en Espagne, sur son expérience dans la lutte antifasciste, a été faussement publié sous le nom de Bagdash – un épisode qui a enflammé Sidqi contre Bagdash et le Parti. Un autre ouvrage Nazisme et Islam, qu’il a publié pour mobiliser les musulmans traditionnels contre le mouvement nazi, a été traduit en anglais et a reçu des citations des gouvernements français et britannique. Le livre est devenu un facteur décisif dans son expulsion du parti (p. 167) car – selon Sidqi – il s’appuyait trop sur des textes islamiques au goût de ses collègues laïcs du parti. Nonobstant ces réserves, les Mémoires de Najati Sidqi apportent une contribution significative à la littérature biographique palestinienne et offrent aux historiens un aperçu précieux des étapes formatrices du socialisme arabe et palestinien d’avant-guerre.

Le bolchevisme arrive à Jérusalem 

Dans les extraits traduits suivants de son journal, Sidqi retrace sa propre implication dans le mouvement bolchevique à Jérusalem dans les années 1920, alors qu’il était fonctionnaire dans le gouvernement mandataire. 

L’immigration juive en Palestine a apporté à ce pays des idéologies, des coutumes et un mode de vie en contradiction avec l’environnement arabe palestinien. Au début des années 1920, nous avons commencé à entendre parler du bolchevisme, de l’anarchisme, de Marx, de Lénine, de Trotsky et de Hertzl. Nous avons également rencontré des mouvements ouvriers parmi ces immigrants juifs, comme l’Histadrut – le syndicat des travailleurs juifs – la « Fraktsia », l’opposition de gauche au sein de l’Histadrut, le parti Poaleh Tsion et les Kibboutzim, les campements quasi socialistes des nouveaux les immigrants. 

Les immigrés de gauche commencèrent à s’agiter parmi les Arabes. L’une de leurs premières manifestations a eu lieu dans les rues de Jaffa lors du défilé du 1er mai 1921. Ils ont brandi des drapeaux rouges dans les quartiers de Manshiyyeh et scandé des slogans en hébreu et en arabe [cassé]. Les habitants arabes les regardaient avec émerveillement, incapables de comprendre ce que criaient ces ouvriers, ni ce qu’on attendait d’eux. 

J’étais à l’époque [1921] un jeune homme employé au département des Postes et Télégraphes à Jérusalem, qui était situé dans l’ancien complexe du consulat italien, en face de la banque Barclays aujourd’hui [1939], c’est-à-dire que c’était située aux frontières séparant les zones arabes des zones juives hors des murs de la ville. 

Le département des Postes comprenait des employés des deux groupes et d’une variété d’ethnies et de modes de vie. Vous observeriez des habitants locaux portant des vêtements arabes, des Juifs ashkénazes portant des manteaux de velours colorés et des chapeaux de fourrure ; Halutsim (« immigrants juifs pionniers »), hommes et femmes, portant des shorts ; Sépharades (Juifs arabisés originaires d’Espagne) ; et Kurgis – les restes des Juifs babyloniens exilés du huitième siècle avant JC. 

Dans le département, nous avions l’habitude de nous associer avec des immigrants juifs, soit comme collègues de travail, soit dans le cadre de relations sociales. Beaucoup d’entre nous fréquentaient un petit café derrière le bâtiment où se trouve aujourd’hui la banque Barclays. Il appartenait à un juif russe de constitution robuste, qui portait toujours un pantalon blanc surmonté d’une chemise noire, dont les boutons étaient ouverts sur l’épaule gauche. Il se rasait la tête avec un rasoir pour garder la tête fraîche pendant l’été, et avait une barbe taillée et une énorme moustache bouclée à la manière russe. La serveuse était une Polonaise blonde et séduisante, aux joues rougeâtres et aux yeux bleus. 

Dans ce café, mes amis et moi nous réunissions le soir et socialisions avec ses clients étrangers. Je me souviens de cette époque d’un capitaine tsariste à barbe blanche qui affirmait que les bolcheviks s’étaient emparés de son navire à Odessa ; et un jeune employé municipal dont le père était russe et la mère arabe ; un peintre immigré qui dessinait les clients pour quelques piastres ; une dame élégante qui revenait toujours sur ses biens immobiliers perdus en Ukraine, et des dizaines de jeunes immigrés qui achetaient de l’eau gazeuse pour étancher leur soif en été. 

Je me souviens dans cet environnement des débats fréquents qui tournaient autour de l’immigration juive et de la résistance arabe ; de la rébellion de Jabotinsky, de Tell Hai au nord de la Palestine… ; de la rébellion de Jaffa [1921] ; et des affrontements armés entre Juifs et Arabes à Jérusalem après que Jabotinsky ait conduit ses partisans au Mur des Lamentations. Beaucoup de ces débats étaient accompagnés de discussions idéologiques qui nous ont été traduites par ces immigrants qui connaissaient l’arabe familier. J’ai appris que le socialisme vise à établir l’autorité des conseils ouvriers, que l’anarchisme ne reconnaît pas l’autorité de l’État et qu’il vise l’autonomie gouvernementale du peuple par le biais des syndicats. J’ai également appris que le bolchevisme (nous n’utilisions pas le mot arabe pour le communisme – shuyu’iyya – à l’époque) a établi un État socialiste en Russie grâce à la révolution et à l’Armée rouge. 

Ces discussions m’ont paru étranges et plutôt éloignées de nos préoccupations locales. Nous étions alors préoccupés par l’avenir inconnu, par l’occupation britannique et par la Déclaration Balfour. De nos parents nous avons appris que les Britanniques et les Français étaient apparemment arrivés pour nous libérer [de la domination ottomane], que Lawrence était l’ami des Arabes et que la rébellion de [Chérif] Hussein ben Ali visait à établir un État unifié. Etat arabe. Nous avons grandi dans cette atmosphère… les hordes coloniales et sionistes s’emparaient de la Palestine, tandis que les doctrines internationales imprégnaient nos pensées impressionnables. Nous étions prêts à entendre n’importe quoi et à accepter n’importe quelle préposition pour lever le cauchemar de la nouvelle occupation qui a succédé à la domination turque. 

Au Café Postal, je me suis lié d’amitié avec un groupe de nouveaux immigrants russes appartenant à la Fraktsia et au Parti des travailleurs palestiniens. Leur propagande était centrée autour des thèmes suivants : 

Premièrement, le colonialisme britannique était l’ennemi à la fois des Juifs et des Arabes et sa politique était basée sur le principe « diviser pour régner ». 

Deuxièmement, ces immigrants juifs étaient composés d’une bourgeoisie aisée et de travailleurs pauvres, et le sionisme était un mouvement bourgeois qui ne profitait qu’aux juifs riches. Les travailleurs juifs ont intérêt à s’allier au socialisme international et finiront par se débarrasser de leurs maîtres. 

Troisièmement, les effendis arabes sont des opportunistes qui collaborent avec les autorités coloniales et ne sont pas fiables en tant qu’alliés. 

Quatrièmement, seul un parti ouvrier pour tous les Palestiniens sera capable de concilier les intérêts des travailleurs des deux peuples et de résoudre radicalement le problème palestinien. 

C’étaient des notions nouvelles et intrigantes pour moi, ce qui m’a amené à y réfléchir profondément. Certains de ces immigrants m’invitaient dans leur club derrière l’hôpital allemand de Jérusalem. Là, j’ai appris l’arrestation de leurs camarades en Égypte et la mort d’un des militants, un Arabe libanais, en prison après une grève alimentaire prolongée. Ils distribuaient un journal arabe – al-Insaniyya – publié à Beyrouth par Yusif Yazbek. Ils m’ont aussi donné un pamphlet en arabe du prince Kropotkine sur l’anarchisme. 

Nous nous retrouvions alternativement au club et dans la forêt de Shniller. De temps en temps, nous nous rencontrions dans les collines de Ratzbone. Un jour, fin 1924, alors que je n’avais que 19 ans, mes camarades m’ont demandé si je serais intéressé à voyager à Moscou pour étudier à l’université sans payer les frais de voyage, d’éducation ou de subsistance. Je n’ai pas hésité un seul instant à accepter cette offre. Ils m’ont demandé de préparer mon voyage dans un délai de six mois. 

J’ai commencé par prendre des cours particuliers de russe élémentaire auprès d’un jeune immigrant russe qui connaissait un peu l’arabe. Il m’a appris l’alphabet et quelques compétences conversationnelles rudimentaires. Durant cette période, le groupe m’a invité à sa conférence de la jeunesse à Haïfa, où j’ai été élu au comité central de la section jeunesse du Parti. Ce fut mon initiation formelle au mouvement bolchevique en Palestine. Depuis ce jour, je devais assister à toutes les réunions clandestines du mouvement et distribuer les tracts et brochures du parti. 

Durant cette période, je suis devenu actif dans le festival Nebi Musa. Cette célébration a été initialement créée par Salah ed Din al Ayyubi, en même temps que la fête de Nebi Rubin à Jaffa, dans l’espoir qu’elle rappelle aux gens les conquêtes islamiques. Les partisans du parti m’ont porté sur leurs épaules. J’avais un kuffiyyeh et un iqal comme couvre-chef et je portais des lunettes noires. J’étais élevé parmi les étendards des sectes religieuses, au milieu des tambours et des trompettes, des chants et des dabkes des villages. J’ai crié quelques slogans qui me sont venus à l’esprit. Les camarades ont brandi le drapeau rouge et un immense slogan saluant la lutte pour l’indépendance. Les manifestants étaient en délire et la nouvelle s’est répandue : les bolcheviks arabes sont arrivés !! 

Cet événement a conduit les autorités britanniques à lancer une campagne pour m’arrêter. Des informateurs diffusaient des informations contradictoires à mon sujet. Certains ont affirmé m’avoir vu couvert d’une abaya de femme, avec un voile noir sur le visage ; un autre prétendait m’avoir vu dans le quartier chrétien habillé en prêtre orthodoxe avec une barbe assez longue ; un troisième a dit que le mendiant qui dort dans la Porte Sombre menant au complexe du Haram est aussi un autre déguisement, et ainsi de suite. Toutes ces rumeurs ont obligé le CID à rechercher une photo de moi à jour. Ils ont amené une jeune connaissance à moi et lui ont demandé de décrire mes traits à un artiste policier. Ils ont distribué des copies du croquis au personnel de sécurité. En quelques jours, ils avaient arrêté un professeur d’école, un courtier immobilier et un vendeur de textile ambulant. Finalement, ils les ont tous relâchés.

Salim Tamari est directeur de recherche à l’Institut d’études de Jérusalem et président du conseil consultatif du JQF.

Article Original :

Les mémoires de Najat Sidqi, PDF en arabe :

Nazisme et Islam sont ils compatibles ? PDF en arabe :

Le facteur Dahlan – Joseph Massad

Par Joseph Massad

Note de la rédaction d’Intifada-Palestine.com : Le site Al Jazeera en anglais a une nouvelle fois retiré un article du professeur de l’Université Columbia Joseph Massad quelques heures après sa publication. L’article, « Le Facteur Dahlan », est apparu pendant plusieurs heures sur le site de l’organe de diffusion basé au Qatar à ce lien mais il a été retiré plus tard sans explication (l’article complet est republié ci-dessous). [L’article n’est plus non plus sur le site ISM Palestine, et intifada palestine n’est plus. Retrouvé, je le poste ici pour conservation. D’autres articles sont présents sur electronic intifada à propos de Dahlan.

La résurrection récente de Mohammad Dahlan par plusieurs gouvernements arabes, Israël et les Etats-Unis est un développement très important pour l’avenir de la cause palestinienne, les négociations entre l’Autorité palestinienne (AP) et Israël et Gaza gouverné par le Hamas. Dahlan est considéré par de nombreux Palestiniens comme le responsable le plus corrompu de l’histoire du mouvement national palestinien (et les prétendants à ce titre ne manquent pas).

M ohammad Dahlan, au centre, entouré par l’ex-Premier ministre du gouvernement sioniste Ehud Olmert (à g.) et l’ex-ministre de la « Défense » Shaul Mofaz


Dahlan, faut-il le rappeler, fut l’homme de l’AP en charge de Gaza après la signature des Accords d’Oslo, où il commandait à 20.000 agents palestiniens de sécurité qui relevaient de la CIA et du renseignement israélien. Ses forces ont torturé des membres du Hamas dans les geôles de l’AP tout au long des années 1990.


Sa corruption, à l’époque, était telle qu’il aurait détourné plus de 40 pour cent des impôts prélevés aux Palestiniens pour son compte personnel dans ce qu’on a appelé le Scandale de Karni Crossing en 1997.

Dahlan, qui a été accusé à maintes reprises tant par le Hamas que par le Fatah d’être un agent du renseignement étasunien, israélien, égyptien et jordanien, a tenté de fomenter à Gaza un coup d’Etat organisé par les Etats-Unis contre le gouvernement Hamas démocratiquement élu en 2007, tentative qui s’est retournée contre lui et qui s’est terminée par son expulsion de la Bande (j’avais mis en garde contre ce coup d’Etat plusieurs mois avant qu’il ne se produise).


Un coup d’Etat simultané conduit par Abbas et ses forces de sécurité soutenues par Israël et les Etats-Unis en Cisjordanie a réussi à déloger le Hamas élu du pouvoir. Dahlan s’est replié dans ce bastion du pouvoir US et israélien, à savoir la Cisjordanie sous contrôle de l’AP, où il a commencé à tramer de nouveaux complots avec ses nombreux patrons pour saper non seulement le Hamas mais aussi Abbas, dont il enviait et convoitait le poste.


Les Américains et l’Union européenne (cette dernière sur ordre des Etats-Unis) ont commencé ensuite à faire pression sur Abbas pour qu’il prenne Dahlan comme adjoint, montrant clairement qu’ils aimeraient le voir succéder à Abbas. Abbas a résisté à la pression et a refusé.


Entretemps, Dahlan a été accusé par le Hamas et par l’AP d’ourdir des tentatives d’assassinat contre plusieurs responsables palestiniens, dont le Premier ministre Hamas Ismail Haniyeh et des ministres Fatah à l’AP. Des accusations qu’il a constamment réfutées. Sa participation dans l’assassinat par le Mossad d’un responsable Hamas à Dubai en 2010 [Mahmoud Abdel Raouf al-Mabhouh, ndt] impliquait que deux hommes appartenant à ses escadrons de la mort (arrêtés plus tard par les autorités de Dubai) ont aidé à l’opération, une accusation qu’il a également niée. Sa fortune personnelle fut prudemment estimée par un groupe d’expert israélien en 2005 à 120 millions de dollars.

La somptueuse demeure de Dahlan à Ramallah, dans le quartier chic de Maysoon


Lorsque les intrigues de Dahlan sont devenues trop évidentes pour être ignorées, Abbas l’a dépouillé du pouvoir et l’a chassé hors de la Zone verte de Ramallah en 2010. Il a déménagé dans l’Egypte de Moubarak et plus tard, après l’éviction de ce dernier, à Dubai (et à l’occasion en Europe) où il est resté jusqu’à sa résurrection récente par les héritiers de Moubarak qui siègent maintenant sur le trône de l’Egypte.

L’homme de tous les patrons

Le pouvoir de Dahlan réside dans son aptitude à servir les plans de plusieurs clients. Pour les Israéliens, c’est un homme assoiffé de pouvoir impitoyable et corrompu qui se soumettrait à toutes leurs demandes docilement s’il accédait au pouvoir à Gaza et en Cisjordanie . Les Américains et les Israéliens voient en lui un homme tout-à-fait disposé à signer, sans hésitation, un accord sous parrainage US avec Netanyahu.

Pour les Egyptiens et les monarchies du Golfe (on dit qu’il est en affaires avec un dirigeant du Golfe), il s’occupera de leurs intérêts et obéira à leurs ordres en éliminant toute résistance à une capitulation palestinienne finale à Israël imposée par les Etats-Unis et en supprimant le Hamas une fois pour toutes.

Pour les putschistes égyptiens, dont le coup d’Etat est la reproduction de celui de Dahlan à Gaza en 2007, à part qu’ils ont réussi, il les débarrassera du Hamas, qu’ils considèrent comme une extension du pouvoir des Frères musulmans, et il rendra leurs relations avec Israël encore plus étroites qu’elles ne le sont déjà. Le rôle le plus important de Dahlan, toutefois, est celui pour lequel les Américains ont besoin de lui, à savoir remplacer Abbas si ce dernier ne signe pas la reddition finale que Barack Obama et John Kerry ont concoctée sur ordre de Netanyahu au cours de ces derniers mois.

Exactement comme George Bush Jr et Bill Clinton ont mis fin aux services d’Arafat après que ce dernier se soit révélé incapable de signer la capitulation palestinienne finale exigée de lui à Camp David à l’été 2000 (une incapacité qui lui a certainement coûté la vie par Abbas ou Dahlan – ça dépend avec lequel des deux vous discutez – agissant sur ordre des Israéliens, et très vraisemblablement des Américains), Obama mettra fin aux services d’Abbas s’il ne signe pas la reddition commanditée par les Etats-Unis. Et même si Abbas signe un tel accord, dans la mesure où il approche de son 80ème anniversaire, Dahlan sera nécessaire, et prêt à prendre la relève après sa mort.

C’est dans ce contexte que de hauts gradés de l’armée égyptienne ont récemment visité Israël pendant toute une semaine tandis que la chaîne de télévision privée égyptienne Dream (appartenant à Ahmad Bahgat, un homme d’affaires allié de Moubarak) a diffusé un entretien avec Dahlan dans lequel il a attaqué Abbas, dans une nouvelle tentative de le délégitimer.

Dahlan s’est vu offrir le soutien de l’homme d’affaire égyptien de droite Naguib Sawiris (tristement célèbre pour avoir couper les lignes des téléphones cellulaires pendant le soulèvement égyptien en janvier 2011 sur ordre de l’appareil sécuritaire de Moubarak), qui a chanté les louanges de Dahlan (ainsi que ceux de Mohammad Rashid, alias Khaled Salam, ancien assistant d’Arafat et lui aussi fugitif et soupçonné de corruption et de détournement de fonds) comme l’un des hommes d’affaires les plus honnêtes avec lequel il a jamais travaillé et il a ensuite traité Abbas de « menteur ».

En effet Sawiris, qui a eu auparavant des investissements en Israël, est allé jusqu’à affirmer que si la Palestine avait eu « trois hommes » comme Dahlan, « elle serait maintenant libérée. »

Pendant ce temps, après des mois de fermeture des frontières avec Gaza et de harcèlement des Palestiniens en Egypte par les héritiers de Moubarak, la fille du défunt leader égyptien Gamal Abdel Nasser, Huda, a, comme ses autres frères et sœurs, rendu un hommage public abject au leader du coup d’Etat, publié une lettre au Premier ministre Hamas Ismail Haniyeh, l’accusant lui et le Hamas de terrorisme visant les soldats égyptiens dans le Sinaï.

En outre, la Syrie n’étant plus un refuge pour les dirigeants du Hamas en exil, les Saoudiens et les Emirats arabes unis resserrent leur poigne sur le Qatar, la nouvelle base pour la direction Hamas en exil et sponsor des Frères musulmans. Ils espèrent aussi que certaines des concessions que l’Iran consentirait dans le cadre de son nouveau modus vivendi avec les Etats-Unis comprendraient l’abandon du soutien au Hamas.

Le plan de prise de contrôle

Alors qu’un tribunal égyptien a récemment rejoint Israël et les Etats-Unis pour bannir le Hamas du pays et pour le considérer comme une organisation terroriste, et tandis que les Israéliens ont menacé ouvertement cette semaine qu’une invasion de Gaza serait nécessaire, le plan de prise de contrôle par Dahlan avance lentement mais sûrement et est considéré comme une telle menace qu’Abbas a envoyé ses partisans et ses petits copains dans les rues de Ramallah pour prouver aux Américains et aux Israéliens qu’il jouit toujours d’un large soutien en Cisjordanie .

La compétition entre Abbas et Dahlan est essentiellement une lutte dans laquelle chacun veut montrer qu’il peut être plus servile aux intérêts israéliens, américains, égyptiens et du Golfe, tout en maintenant sa légitimité et son contrôle total sur la population palestinienne.

Les détails du complot ne sont pas clairs. Ils pourraient comprendre l’invasion de Gaza depuis l’Egypte et Israël (et les responsables égyptiens ont déjà menacé de lancer une telle invasion il y a quelques semaines), une sorte de coup d’Etat en Cisjordanie , et même les assassinats de Haniyeh et/ou d’Abbas.

Pour le moment, tous les paris sont ouverts puisque Abbas, comme Arafat avant lui, fait preuve d’une obéissance totale aux diktats étasunien et israélien et qu’il ira beaucoup plus loin que n’est allé Arafat, mais il ne comprend que trop bien qu’il perdrait toute légitimité et contrôle s’il signait la capitulation humiliante finale que les Etats-Unis et Israël exigent de lui. Dahlan bien sûr n’aura pas ce genre de problème.

Quant au Hamas qui, contrairement aux Frères musulmans, est un mouvement de résistance et non un parti politique, on ne peut pas le rafler ou l’écraser si facilement, et l’entrée de Dahlan à Gaza, et en Cisjordanie , entraînerait une guerre civile qui pourrait à nouveau se terminer par sa défaite, à moins d’une invasion israélienne de toute la Bande de Gaza pour le ramener au pouvoir (Dahlan a également été accusé par l’AP de collaborer avec les Israéliens lors de leur invasion de Gaza fin 2008 et a récemment été accusé d’avoir aidé la contre-révolution en cours en Egypte

Le même scénario serait reproduit en Cisjordanie .

L’avenir du peuple palestinien est en danger et les ennemis des Palestiniens les cernent, à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine. Des plans Obama-Israël-Egypte-Golfe pour liquider leur cause et leurs droits se trament en ce moment.

Cependant, tout comme les dirigeants palestiniens corrompus du passé n’ont pas réussi à liquider les droits des Palestiniens et leur cause, le pari israélien et étasunien sur le cheval Dahlan ne fera que décupler la conviction du peuple palestinien et de ses partisans que la résistance palestinienne ne cessera qu’après la liquidation finale du racisme d’Etat et du colonialisme israélien dans toutes ses manifestations sur l’ensemble de la Palestine historique.


(1) Dans un article intitulé « L’émigration, la dernière menace au droit au retour des Palestiniens« , son auteur Qassem Qassem révélait le rôle du couple Dahlan dans une campagne dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban pour les pousser à émigrer. ISM-France, 4 mars 2014 (ndt).

Source : Intifada Palestine Traduction : MR pour ISM

Marche et recueillement pour la terre et l’eau à Sainte-Soline

Attentats de 2015 : L’Etat fait des perquisitions arbitraires, violentes et humiliantes en visant des musulmans au hasard pour les punir collectivement et donner un signal populiste de fermeté au reste de la population française. Il a dissout par la suite les organisations de défense des droits comme le CCIF, mais aussi des écoles et associations musulmanes en agitant le fantasme du séparatisme. En ce moment-même la justice emprisonne par groupes entiers des lycéens qui n’avaient pour seul tort que de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment lors des révoltes des quartiers suite à la mort de Nahel Merzouk à Nanterre. 

Les événements récents nous enseignent que ce qui arrive aux musulmans en tant que minorité arrive ensuite à l’ensemble de la population. Toutes ces violences et cette répression touchent maintenant sans distinctions nos concitoyens qui se mobilisent pour la justice sociale et l’environnement. À Sainte Soline, la violence de l’Etat s’est abattue cette fois sur nos frères et sœurs en humanité qui se battent pour la protection de l’eau et de la terre.  Grenades explosives et assourdissantes, fusil LBD autrefois expérimentés sur les Palestiniens avant d’être généralisées aux banlieues françaises et aux Gilets Jaunes… L’arsenal de la répression a fait des morts et de graves blessés dont certains viennent de sortir du coma. Pour les autres c’est la prison, les poursuites judiciaires et la censure qui s’ajoutent à la dissolution des Soulèvements de la Terre.

« La corruption s’est manifesté sur terre et dans la mer à cause des actions des êtres humains. De sort qu’ils expérimentent les conséquences de leurs propres actes, et dans l’espoir qu’ils se tournent vers leur nature véritable ».     Sourate Ar-Roum. Verset 41.

Après ce traumatisme collectif, nous éprouvons pour certains un besoin de recueillement et de prière. Individuellement dans la salât et dans les dou’as bien sûr, à la maison ou à la mosquée. Mais aussi collectivement sur place à Sainte-Soline où s’est déroulée la bataille de l’eau en mars 2023. C’est pourquoi des membres du collectif Attariq répondront présents à l’appel du Comité pour une journée de recueillement le 9 septembre 2023 de 13h à 18h.  

« Nous faisons descendre du ciel de l’eau, en mesure exacte, puis nous l’entreposons dans le sol. Certainement, nous pouvons la laisser s’échapper. Avec elle, Nous avons produit pour vous des jardins de palmiers et de vignes, dans lesquels vous avez des fruits abondants et desquels vous mangez ».        Sourate Al Mou’minune – Versets 18-19.

Nous refusons la destruction irréversible du cycle de l’eau qui a des conséquences catastrophiques sur les nappes en profondeur et les sols qui nous nourrissent. La gestion de l’eau par les bassines a pour cause et conséquence son accaparement par une poignée d’industriels et d’en interdire l’accès aux paysans modestes dans une période où elle vient à manquer. L’eau a un caractère sacré, mouharam, car c’est le moyen de la vie sur terre. Aussi c’est un droit fondamental, un commun, qui devrait être l’occasion d’un waqf, d’un moyen qui y donne un accès commun, ancré dans le cycle de l’eau. Comme le renflouement des nappes phréatiques.

Musulmans, nous marcherons aux côtés de représentants d’autres traditions philosophiques ou religieuses en silence au départ du village de Sainte-Soline. Nous irons sur place pour honorer à notre manière, dans la tradition musulmane les personnes mobilisées à Sainte Soline contre le vol de l’eau par les riches propriétaires. Pour appeler à faire sur place un waqf, un projet qui refasse de l’eau un bien commun. Prier pour que Dieu nous guide pour trouver des solutions à ce problème fondamental de l’eau, prier pour l’arrêt des grands projets inutiles qui saccagent les écosystèmes, pour l’arrêt de la destruction de la terre et des peuples par l’intérêt capitaliste.

Besoin d’infos ? Envie de nous rejoindre ? Écrivez-nous à comite9sept@proton.me

Appel rédigé par des membres mobilisés du collectif Attariq