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YaSin – Premier passage (1-12)

Présentation synthétique des parties

La première partie (1-7)

Premier morceau (1-4)

La sourate YaSin commence par les deux lettres liminaires qui lui donnent son nom. Dans le Coran, ces lettres sont toujours suivies d’une évocation de l’écrit, à l’exception de la sourate Maryam. Ici, les deux lettres YaSin et l’invocation du Coran sont réunies pour former le premier segment de la sourate. De plus ces deux membres prennent la forme des deux types d’invocations qui peuvent faire l’ouverture des sourates : les lettres liminaires (« ya sin ») et un serment introduit par ‘wa’ (« par le Coran sage »).

Le second segment confirme Muhammad en tant que messager. ‘Inak’ prend ici le sens de « certainement », de confirmation divine. Le parallèle entre les deux membres est fait sur l’idée du chemin (messager, voie), fil qui reviendra tout au long de la sourate. Muhammad est envoyé de Dieu vers l’homme, tandis que « le chemin droit » mène l’homme vers Dieu. Le Prophète avance sur cette voie dans les deux directions.

L’expression « Le Coran sage » annonce les deux membres du second segment, le « Coran » est le message apporté par le prophète, et « la sagesse » est ce qui guide l’action, donc prépare la « voie droite ». Ainsi le serment du premier segments introduit et confirment l’affirmation du second. Muhammad est bien messager car il transmet et suit la ‘voie droite’ vers Dieu, qui est l’objet du message/Coran. C’est l’unicité, entre le Coran et son porteur, le fond (la voie droite) et la forme (le Coran, le messager) qui est exprimé par la forme structurelle de ces quatre versets. Si un sens est à chercher pour les deux lettres Ya Sin, il pourrait se chercher dans cette structure. Sont-elles la forme du Coran, comme la voie droite est la forme du messager ? D’autres indices de cette énigme seront peut-être trouvés plus tard dans la structure globale du Coran.

Second morceau (5-7)

Le premier segment (5-6) décrit la finalité de la descente et donc du rôle du messager. Suivant le sens de « ma » (6a) deux sens sont possibles pour la phrase et donnent deux aspects, négatifs ou positifs, du verbe « avertir »[1]. Nous verrons plus loin comment la sourate Al Baqara donne un éclairage sur ces deux sens. Le membre 6a construit la symétrie entre le peuple et ses pères, marquée par la répétition de « avertir », verbe et complément. Cette symétrie organise le rapport avec les membres externes 5 et 6b par la logique syntaxique (5=> ‘lam’ 6a; 6b => ‘fa’ 6c )  différemment que par le sens (« descente » liée « aux pères » ; « peuple » avec « insouciants »). Elle fait de ce segment une structure très imbriquée et très cohérente, autour du pivot central (et d’un retournement au centre).

Le second segment est plus concis et plus énigmatique. 7a est aussi construit sur un verbe et son complément. Que signifie « la réalisation de la parole sur eux » ? Est-ce la cause ou la conséquence de leur incroyance ?

Le morceau est construit par la forte symétrie entre les versets 6 et 7, construits sur la même forme (verbe, complément, conséquence). La répétition de « alors », sa même ambiguïté sur la cause et la conséquence, ainsi que la rime qui relie l’insouciance et l’incroyance mettent en valeur le lien, et donc la différence entre les deux segments. Qui sera exprimée par la reprise du Coran comme terme initial de chaque segment : dans le premier la « descente » tente de remédier à l’insouciance du peuple, dans le second au contraire, cette « parole » confirme que cette insouciance est incroyance.

La différence subtile entre ces deux états donne au texte sa dynamique : l’action de la parole provoque le changement. L’état du peuple est révélé et changé dans le second. La parole opère une division : le premier segment considère le peuple comme un ensemble, incluant ‘ses pères’, le second créé une fracture entre des individus, et ne concerne plus que « la plupart d’entre eux ». Il y a donc un reste implicite, que l’on retrouvera plus loin. L’expression « s’est réalisée » implique subtilement une menace qui pourrait lier l’avertissement du peuple mecquois et les destructions des peuples précédents racontées en plusieurs passages du Coran.

Considérons la seconde traduction :


Dans cette traduction « Alors (fa) qu’ils sont insouciants » serait la raison de l’invitation, en mémoire de leurs pères. Dans ce cas ils sont insouciants malgré l’appel de ces derniers que renouvelle le Coran, qui serait alors un rappel, confirmant un avertissement reçu précédemment.[2] J. Berque dans sa traduction du verset s’étonne par exemple que « leurs pères » inclut Abraham, qui connaissant déjà Dieu.  On trouve justement dans la sourate Al Baqara un appel d’Abraham :

 
124. Le Seigneur lui dit : Je t’ai établi pour les humains comme direction. « Et parmi ma descendance ? » demanda-t-il. Ma promesse, dit Allah, ne s’applique pas aux injustes. (…) 126. Le Seigneur dit : « Et quiconque dément, alors Je lui accorderai un peu, puis Je le contraindrai au châtiment du Feu. Et quelle mauvaise destination ! » (…) 129. Notre Seigneur ! Envoie l’un des leurs comme messager parmi eux, pour leur réciter Tes versets, Leur enseigner le Livre et la Sagesse, et les purifier. Car c’est Toi certes le Puissant, le Sage ! »

Abraham, en comprenant que le jugement de Dieu est juste et s’applique sans préférence équitablement à tous, craint pour sa descendance et demande à Dieu de leur envoyer un messager pour leur enseigner « le Livre ». Le Coran présente Muhammad comme le prophète demandé par Abraham pour prévenir l’injustice de sa descendance. La parole qui se réalise sur eux est la menace du verset 126. Le texte établit ensuite une séparation nette entre les générations, brisant à nouveau la notion d’unité d’un même « peuple » entre les pères et les fils dans le jugement divin :

134. Cette communauté a certainement disparue. à elle, ce qu’elle a acquis, et à vous ce que vous avez acquis. Et vous ne serez pas interrogés sur ce qu’ils faisaient.

Muhammad demanderait alors à son peuple un engagement plus sérieux vers Dieu et pas seulement un mimétisme héréditaire. Les deux lectures restent possibles ensembles, suivant la reconnaissance ou non d’Abraham et d’Ismaël comme les pères des arabes, Muhammad revendiquant a minima la descendance spirituelle.


[1] « Avertir » convient très bien pour ceux qui rejettent la parole. Mais il traduit mal le côté positif également contenu dans la racine nadhara (dédier à Dieu quelque chose), « être averti », c’est « entendre l’appel » comme l’indique le parallèle avec « da’a » en 21:45. La forme IV (faire pour rendre tel) de dédier pourrait donner « convertir » ou « appeler » :

إِنَّمَا       أُنْذِرُكُمْ           بِالْوَحْيِ

وَ        لَا يَسْمَعُ الصُّمُّ          الدُّعَاءَ     

إِذَا مَا      يُنْذَرُونَ

je ne fais que     vous avertir (IV)    par la révélation,

mais               les sourds n’entendent pas                    l’appel    

quand          ils sont prévenus (I).

[2] J. Berque, Le Coran, note p. 470.

L’ensemble de la partie

La partie est constituée de deux morceaux parallèles. Le « Coran » et la « Descente » ouvrent chaque morceau, ils en sont des termes initiaux (2 et 5). Le « Coran » et « la parole » encadrent le morceau  (2 et 7). « Sage », qui qualifie le Coran, fait aussi parti des noms de Dieu et pourrait renvoyer au « Tout-Puissant, le Très-Miséricordieux » dans le second morceau, une interprétation de ce parallèle serait que le Coran est sage car il vient de Dieu.

Les deux morceaux présentent l’action du prophète, son rôle d’« envoyé » par Dieu est « d’inviter » son peuple, de les tourner vers Dieu. Le parallèle entre les deux morceaux créé une tension : alors que Muhammad est « sur une voie droite » son peuple « est insouciant » et finalement « ne croit pas » à son message : le verset 4 est opposé aux membres 6b et 7b. La parole de Dieu qui confirme le messager

« se réalise » contre son peuple en révélant leur incroyance. La réception du message divin est dans le Coran et ici en particulier le critère qui distingue entre les humains (le Coran lui-même est appelé critère, « furqan »).

La 3e Partie (10-12)

1er morceau (10-11)

Le morceau est composé de deux segments opposés, par leur réception de l’appel. Dans le premier, le pluriel « pour eux » rassemble ceux qui ne reçoivent pas l’avertissement ; dans le second le singulier (« qui », « lui ») distingue « qui suit le rappel ».

Le premier segment est construit dans une forme AA’B. L’opposition entre les deux premiers membres forme un tout qui s’annule devant la conclusion « ils ne croient pas ». La permanence de l’incrédulité est donc indépendante de l’action du messager.

Le second segment est de forme ABA’. Le membre central suit le premier (suivre et craindre, la foi et les œuvres), et les deux ensembles décrivent le croyant. Cependant la construction et la syntaxe rassemblent les deux membres externes, avec le parallèle récurrent[3] entre « avertir » et « annoncer ». Le 3e membre n’est pas qu’une conclusion heureuse, mais la transformation du premier : l’avertissement devient bonne annonce. La foi joue le rôle de pivot, et le parallèle entre « Miséricordieux » et « pardon », résout par la confiance le paradoxe central « craindre Le Miséricordieux ».

La structure met en évidence la dynamique opposée de ces deux segments. Le premier exprime une fermeture de l’incroyance sur elle-même, tandis que dans le second la foi et l’action permettent de transformer l’avertissement en réussite. Le morceau est adressé au prophète et lui présente à lui aussi le résultat de son action. Dans le premier segment, la relation entre le messager et son peuple est brisée, car l’incrédulité finale ne dépend pas de l’avertissement initial. Alors que dans le second, il y a un rapport de causalité qui transforme la relation, montrant au prophète son importance, et l’importance de choisir à qui il s’adresse.

Intertextualité :

Le Coran reprend ici un thème de l’ancien testament, où Dieu reprend à son compte le rejet subit par le prophète. C’est d’abord une remarque de Moïse à son peuple :

« Exode 16.8 Ce n’est pas contre nous que sont vos murmures, c’est contre l’Eternel. »

Elle est redite par deux fois dans le premier Livre de Samuel où Dieu console le prophète Samuel en lui donne les raisons du rejet qu’il subit : c’est un choix par le peuple des finalités qu’il se choisit :

« 1 Samuel 8.7 L’Eternel dit à Samuel: Ecoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira; car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux. »

« 1 Samuel 8:8 Ils agissent à ton égard comme ils ont toujours agi depuis que je les ai fait monter d’Egypte jusqu’à ce jour; ils m’ont abandonné, pour servir d’autres dieux. »

Le prophète Ezéchiel reprend ce thème en y incluant le thème de la nuque raide[4], que l’on retrouvera plus loin : « Ézéchiel 3:7 Mais la maison d’Israël ne voudra pas t’écouter, parce qu’elle ne veut pas m’écouter; car toute la maison d’Israël a le front dur et le cœur endurci. ».

Le Coran reprend donc ce thème de l’opposition entre le prophète et son peuple, en inversant la position humaine : c’est ici parce qu’il craint Dieu que le croyant écoute le prophète : « Seulement tu avertis qui suit le rappel et craint Le Très-Miséricordieux dans l’invisible. »

[3] Remarquons que ces deux termes sont une des paires du Coran (voir 48.8 ; 35.24). Elle rassemble les deux fonctions du messager. En 2.119 : «  إِنَّا أَرْسَلْنَاكَ بِالْحَقِّ بَشِيرًا وَنَذِيرًا, », « Oui Nous t’avons envoyé avec la vérité, bonne nouvelle et avertissement ».

[4] Un front dur et un cœur raide (חִזְקֵי־מֵ֥צַח וּקְשֵׁי־לֵ֖ב), référence à l’exode קְשֵׁה־עֹ֖רֶף, un peuple à la nuque raide.


2e morceau

Le morceau est composé de deux segments. Tous les membres de ce morceau commencent par un verbe conjugué au « Nous divin », qui lui donnent un ton solennel. C’est une promesse énoncée par Dieu lui-même.

Le premier segment assemble deux membres parallèles, mettant en relation « les morts » (12a) et ce qu’ils ont fait de leur vivant (« ce qu’ils ont présenté et leurs traces », 12b). Dans le second membre (12b, l’opposition entre ce qu’ils ont eux-mêmes présenté et ce qu’ils laissent réellement derrière eux forme la totalité de l’action humaine. La résurrection est ainsi liée à la réalité de la vie humaine, elle semble en être la lecture[5].

Le second segment compte un seul membre (13) qui généralise le décompte : le parallèle entre « écrire » et « compter » se retrouve dans celui entre les « traces » que laissent les hommes sur le réel et le compte que laisse « toute chose » dans le « registre ». Ce parallèle place l’action humaine dans le réel, l’écriture et le décompte par Dieu rend objective l’action humaine dans la réalité. En écrivant avec tout le reste l’action humaine, Dieu rend possible la lecture du réel. Que la résurrection met en œuvre.  


Ce morceau est un arrangement en fractal qui développe l’opposition entre « ce qu’ils ont présenté » et « leurs traces », entre le réel subjectif et l’écriture objective. Cette opposition se retrouve ensuite au niveau du premier segment entre la résurrection des morts et la vie humaine. Puis entre les deux segments : la résurrection des humains, et le décompte de l’univers. Au niveau du morceau entier, cette opposition formule l’énoncé suivant : Dieu, par la résurrection, rend visible les choses dans leur clarté[6].

[5] Comme l’indique ce livre ouvert devant lui à la résurrection, par exemple en 17 :13 : « Tout humain porte son sort attaché à son coup. Et nous sortirons au jour de la résurrection un livre qu’il trouvera déployé. Lis ton livre qui te suffit aujourd’hui comme décompte ».

[6] Ce morceau trouve un parallèle dans le morceau central de la sourate Al Naba qui postule le rejet de l’écriture comme un refus de rendre compte de ses actes. Voir en ligne https://collectif-attariq.net/wp/78-la-grande-prophetie-analyse-rhetorique-de-la-sourate-al-naba/


L’ensemble de la partie

La partie est composé de deux morceaux dont les segments forment un chiasme AB-B’A’. Deux types d’écrits sont présentés en miroir. Dans le premier segment le prophète transmet le Rappel de Dieu vers son peuple (« avertir », « annoncer »). Dans le second Dieu « écrit », « compte » les actions humaines. L’écrit qui guide l’humanité, « le Rappel » est mis en miroir d’un « registre clair » (12c) qui note leurs actions.


Les deux segments AA’ (10, 12c) encadrent la partie entre deux verbes à l’accompli, de forme IV. La partie s’ouvre sur le prophète qui « avait averti » sans succès. Et se referme Dieu qui « avait compté » toute chose. Peu importe qu’ils ne croient pas, puisque toute chose est inéluctablement notée. Et par là rendue visible et compréhensible (مُبِينٍ : « clair », « manifeste »). L’opposition met en regard l’incroyance devant le texte révélé avec la clarté du registre qui « manifeste », rend visible, tout le réel.


Les segments B (11) et B’ (12ab) sont tous deux introduits par la proposition « ina » et mentionnent Dieu (« Le Très Miséricordieux », « Nous »). Ils évoquent le chemin suivit par l’homme (« suit », 11a ; « leurs traces », 12b), du point de vue de Dieu, qui conseil et observe.  Le segment B termine le premier morceau par « une rétribution généreuse », que le segment B’ reprend en ouvrant le deuxième morceau par l’affirmation de « la résurrection », pivot de la partie.

C’est à la réalité que le texte fait appel comme confirmation de son message, en particulier la réalité des actions humaines. Dieu, par la résurrection, est le pivot qui place la subjectivité humaine en face de sa réalité objective. Ainsi le rappel de la résurrection, et des textes précédents, est un rappel à l’homme sur lui-même. Celui qui écoute le rappel est celui qui accepte déjà aujourd’hui de confronter ses actions à l’écrit. Le parallèle entre le « Rappel » et le « Registre » du réel explique l’opposition entre « ils ne croient pas » et «manifeste » : ils ne croient pas dans ce qui est manifesté, presque mis sous leur nez par la résurrection : leurs actions objectives. Constamment, le Coran suppose le rejet du texte comme refus de voir ses propres actions (d’où l’emploi de la racine « KFR », recouvrir).

L’écrit, le chemin et l’homme sont ici entremêlés dans un même mouvement. Dieu est à la fois celui qui écrit les actions et les révèle. L’inversion temporelle entre les deux morceaux (comment la connaissance advient avant l’observation ?) laisse imaginer un espace atemporel d’où part l’écrit et où il aboutit, les « tables préservées ». Intermédiaire nécessaire de la sagesse et de sa transmission. Le simple énoncé que l’action humaine laisse des traces, manifeste leur réalité à l’esprit du lecteur et en constitue déjà le rappel.

Tout l’enjeu de la résurrection (« Nous faisons vivre les morts », 12a), qui n’a pas de parallèle dans ce passage, est la révélation à l’homme de son écrit[7]. Seuls ceux qui écoutent le « rappel » et alignent leur pas sur la connaissance de leurs actions et de leurs conséquences se voient pardonné leurs erreurs. Et ceux qui n’y croient pas, refusent de voir leurs traces (recouvrent l’écrit qui les manifeste) sont menacés par la résurrection, qui en sera la révélation.

[7] On pensera à ces livres présentés aux hommes au jour de la résurrection, dont l’intention est bien de présenter l’écriture objective de leurs actions. Ainsi en 17.13-14 : « Nous attachons l’œuvre de chaque homme à son cou. Et le Jour de la résurrection, Nous lui montrerons son livre ouvert : Lis ton livre, tu peux faire le compte, aujourd’hui, toi-même ». On pensera également à 82 :10-12 : « Mais il y a des gardiens sur vous, de nobles scribes, ils savent ce que vous faites » (S82 : V 10 à 12) et 45 :29 : « Voici Notre Livre. Il parle contre vous avec vérité car Nous inscrivons vos actes ».

La partie est constituée d’un seul morceau de trois segments. Chaque segment est introduit par un verbe par lequel Dieu bloque les corps : la tête, puis le mouvement et les sens.

Le premier segment est fait de trois membres. Les deux premiers nomment des parties du corps. Placés sur les « cous », les chaines progressent « jusqu’aux mentons », la symétrie continue l’enchainement et le rend complet. La répétition de « fa (alors) » donne l’effet d’une progression jusqu’au troisième membre qui décrit le résultat : ils sont bloqués.

Le deuxième segment est fait de deux membres. L’opposition entre « derrière » et devant eux (« entre leurs mains ») forme une totalité : ils sont enfermés par les barrières. Il s’agit de limites au-delà d’eux-mêmes (bien que semblant venir d’eux, par la répétition de « min »), comme un enclot.

Les deux membres du troisième segment mettent en parallèle la cause et la conséquence (« recouvert », « ne voient pas »), mises sur un pied d’égalité par la répétition de « fa » et de « eux ». C’est aussi l’action divine (Nous les avons garroté) et l’action humaine (ils ne voient pas) qui sont mises en parallèles.  

Les deux premiers membres reprennent le verbe « Nous avons placé « , les parties du corps et les éléments bloquants (chaine, barrière). Alors que le troisième membre semble une conséquence introduite par « fa ». Le morceau semble donc de forme AA’B. Cependant les deux morceaux externes (8 et 9cd) sont mis en parallèles par leurs derniers membres, de forme semblable et qui concluent sur le blocage des personnes mentionnées (8c, 9d). Ce qui donne une forme ABA’ au morceau. Le premier morceau joue donc un rôle particulier, liés aux deux autres. Il donne aussi la forme de l’ensemble : deux membres mentionnant le corps (comme les deux premiers segments) et une conclusion (comme le troisième segment).

Il convient enfin de noter le parallèle entre le blocage du corps et en particulier de la tête et le blocage des sens : ne pouvant agir, ils ne peuvent non plus percevoir. Comme des animaux dirigés par des œillères. Ici le terme « مُقْمَحُونَ », un hapax dans le Coran, pourrait se traduire par « maintenus », selon l’image du blé, ou plutôt « garrotés » évoquant le cou de l’animal dirigé ou de l’homme prisonnier. A moins que le terme n’ait un lien avec l’Ethiopien ቀምሐ, le bétail (ceux qui mangent le grain).

L’image rappelle par le coup bloqué « le peuple à la nuque raide »[8] de l’ancien testament vu précédemment.  Dans la sourate Al Baqarah, recouvrir les sens est une référence explicite à Isaïe[9]. Comme pour les hypocrites au début de la sourate Al Baqarah, Dieu reprend à son compte leur aveuglement et leur incompréhension, traduite métaphoriquement par l’action de « recouvrir » leurs yeux et leurs oreilles. Etant « maintenus » et aveuglés, les hommes ne peuvent ni ressentir ni se diriger eux-mêmes, ils sont bridés, tels du bétail, enfermés dans un enclot. Le Coran reformule les paraboles de l’ancien testament dans une métaphore nouvelle du bétail entravé. Nous verrons que cette image prend sens à la fin de la sourate.


Il n’est pas précisé s’il s’agit d’un châtiment au jour dernier, ou bien d’une métaphore pour le peuple qui ne veut pas comprendre, reformulée à l’égard des mecquois qui rejettent la parole prophétique qui leur est adressée.


[8] Exode 33.5 : Et l’Eternel dit à Moïse: Dis aux enfants d’Israël: Vous êtes un peuple à la nuque raide; si je montais un seul instant au milieu de toi, je te consumerais. Ote maintenant tes ornements de dessus toi, et je verrai ce que je te ferai. 6 Les enfants d’Israël se dépouillèrent de leurs ornements, en s’éloignant du mont Horeb.

[9] Isaïe 6,10 (repris en Matthieu 13,14-15 et Jean 12,40) présente une métaphore analogue : « Appesantis le cœur de ce peuple, rends-le dur d’oreille, bouche-lui les yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n’entendent, que son cœur ne comprenne, qu’il ne se convertisse et ne soit guéri. »

L’ensemble du passage

Le passage est composé de 3 parties concentriques, dont les deux parties externes forment un chiasme qui encadre la partie centrale. Ainsi les 5 morceaux forment une structure (AB) C (B’A’). Les deux parties externes forment un chiasme ABB’A’ : les morceaux A (1-3) et A’ (12) sont parallèles, de même que les morceaux B (5-7) et B’ (10-11).

Les deux morceaux A et A’ encadrent la partie par deux affirmations appuyées sur le texte : l’envoi du prophète et la résurrection. Cet envoi ouvre la métaphore du chemin, et le chemin de l’envoyé (« la voix droite », 3), présenté dans le Coran, est mis en valeur parmi tous les chemins possibles (« leurs traces », 12) notés dans le Registre. La sagesse du Coran semble puiser dans le compte de ce dernier.

Les deux morceaux B et B’ précise la mission du prophète, « avertir » son peuple, dans deux grandes phrases symétriques ou le verbe est répété avec sa négation (6, 10). « Le Très Miséricordieux », repris dans les deux morceaux (5,11) agit à travers l’écriture (« la Parole » et « le Rappel »). La conclusion sur le peuple, « ils ne croient pas », termine B et ouvre B’. Celui « qui suit le Rappel » est le reste opposé à  « la plupart d’entre eux » sur qui « s’est avérée La Parole ». Cet accomplissement de la parole pourrait renvoyer au verset 7.179 : « Nous avons destiné beaucoup de djinns et d’hommes pour l’Enfer. Ils ont des cœurs, mais ne comprennent pas. Ils ont des yeux, mais ne voient pas. Ils ont des oreilles, mais n’entendent pas. Ceux-là sont comme les bestiaux, même plus égarés encore. Tels sont les inconscients. » qui lie dans un seul morceaux le jugement de la résurrection, la citation d’Isaïe et les bestiaux de la partie centrale, et l’inconscience du peuple.

La partie centrale est une césure, dont l’énoncé rompt abruptement avec ce qui le précède. Elle illustre ceux qui ne « ne croient pas » par une métaphore filée qui se termine sur « ils ne voient pas ». Leur attitude est comparée à des entraves qui les empêchent de voir et de se déplacer par eux-mêmes, ils sont comme du bétail (inversion intéressante du rôle du berger dans le nouveau testament). Le chemin évoqué dans les parties externes est ici bloqué (« devant eux une barrière et derrière eux une barrière », 9), introduisant l’opposition devant eux et derrière eux, qui sera reprise dans la dernière partie par le visible et l’invisible des actions humaines. Cette partie cachée des actions humaines dans la dernière partie est préparée par « ils ne voient pas ».

[1] « Avertir » convient très bien pour ceux qui rejettent la parole. Mais il traduit mal le côté positif également contenu dans la racine nadhara (dédier à Dieu quelque chose), « être averti », c’est « entendre l’appel » comme l’indique le parallèle avec « da’a » en 21:45. La forme IV (faire pour rendre tel) de dédier pourrait donner « convertir » ou « appeler » :

إِنَّمَا       أُنْذِرُكُمْ           بِالْوَحْيِ

وَ        لَا يَسْمَعُ الصُّمُّ          الدُّعَاءَ     

إِذَا مَا      يُنْذَرُونَ

je ne fais que     vous avertir (IV)    par la révélation,

mais               les sourds n’entendent pas                    l’appel    

quand          ils sont prévenus (I).

[2] J. Berque, Le Coran, note p. 470.

[3] Remarquons que ces deux termes sont une des paires du Coran (voir 48.8 ; 35.24). Elle rassemble les deux fonctions du messager. En 2.119 : «  إِنَّا أَرْسَلْنَاكَ بِالْحَقِّ بَشِيرًا وَنَذِيرًا, », « Oui Nous t’avons envoyé avec la vérité, bonne nouvelle et avertissement ».

[4] Un front dur et un cœur raide (חִזְקֵי־מֵ֥צַח וּקְשֵׁי־לֵ֖ב), référence à l’exode קְשֵׁה־עֹ֖רֶף, un peuple à la nuque raide.

[5] Comme l’indique ce livre ouvert devant lui à la résurrection, par exemple en 17 :13 : « Tout humain porte son sort attaché à son coup. Et nous sortirons au jour de la résurrection un livre qu’il trouvera déployé. Lis ton livre qui te suffit aujourd’hui comme décompte ».

[6] Ce morceau trouve un parallèle dans le morceau central de la sourate Al Naba qui postule le rejet de l’écriture comme un refus de rendre compte de ses actes. Voir en ligne https://collectif-attariq.net/wp/78-la-grande-prophetie-analyse-rhetorique-de-la-sourate-al-naba/

[7] On pensera à ces livres présentés aux hommes au jour de la résurrection, dont l’intention est bien de présenter l’écriture objective de leurs actions. Ainsi en 17.13-14 : « Nous attachons l’œuvre de chaque homme à son cou. Et le Jour de la résurrection, Nous lui montrerons son livre ouvert : Lis ton livre, tu peux faire le compte, aujourd’hui, toi-même ». On pensera également à 82 :10-12 : « Mais il y a des gardiens sur vous, de nobles scribes, ils savent ce que vous faites » (S82 : V 10 à 12) et 45 :29 : « Voici Notre Livre. Il parle contre vous avec vérité car Nous inscrivons vos actes ».

[8] Isaïe 6,10 (repris en Matthieu 13,14-15 et Jean 12,40) présente une métaphore analogue : « Appesantis le cœur de ce peuple, rends-le dur d’oreille, bouche-lui les yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n’entendent, que son cœur ne comprenne, qu’il ne se convertisse et ne soit guéri. »

[9] Exode 33.5 : Et l’Eternel dit à Moïse: Dis aux enfants d’Israël: Vous êtes un peuple à la nuque raide; si je montais un seul instant au milieu de toi, je te consumerais. Ote maintenant tes ornements de dessus toi, et je verrai ce que je te ferai. 6 Les enfants d’Israël se dépouillèrent de leurs ornements, en s’éloignant du mont Horeb.

YaSin – Analyse de la sourate

L’étude de la sourate YaSin a commencé comme un atelier, dans un groupe ayant pour vocation d’étudier et de faire connaitre la rhétorique sémitique appliquée au Coran, appellée rhétorique coranique.

Ce groupe n’a malheureusement pas continué ni aboutit à la publication d’un livre comme ce fût le souhait au départ. A défaut, il fût décidé que chacun publierait son analyse en fonction de ses propres travaux. Ce sont donc ceux-ci que je présente dans ces pages.

La rhétorique coranique, qui inscrit la reflexion et l’analyse de texte dans la durée, se prête particulièrement à des formes d’atelier. Nous suggérons fortement à ceux qui s’intéressent de se regrouper pour découvrir et approfondir l’étude des textes.

Nous encourageons les lecteurs interessés à s’y essayer sur des sourates non encore étudiées, ou voulant proposer des remarques sur ceux publiés, à nous écrire via le site ou à l’adresse [email protected] .

La Typologie millénariste de la semaine dans le christianisme primitif J. Danielou

Nous voyons apparaitre chez Irenee, une typologie eschatologique du septieme jour ou celui-ci represente la vie eternelle. Cette  conception, qui se retrouve chez Origene, persistera a travers toute  la tradition, mais il faut en signaler une forme, que l’on trouve  precisement aussi chez Irenee et qui etait appelee a une fortune  tres grande, puisque Saint Augustin encore devait s’y attacher, au  moins dans une partie de son oeuvre: c’est la conception de l’histoire  totale du monde comme composee de sept mill6naires dont le dernier  correspond au regne du Christ sur la terre, avant la vie (ternelle.  Cette conception etait susceptible de prendre differentes formes.  Les millenaires pouvaient etre consideres comme symboliques  d’epoques successives sans determination precise, ou au contraire  comme pouvant servir de base a des calculs chronologiques. Par  ailleurs, on pouvait entendre le regne du Christ durant le septieme  jour, d’une maniere plus ou moins materielle. II y a ainsi plusieurs  formes de cette conception que nous rencontrerons dans cette etude  et qui sont inegalement orthodoxes. Mais trois elements essentiels  s’y rencontrent toujours: la notion du millenaire, la division septenaire, le caractere privilegie du septieme jour. Cette conception  qui (tait appelee a une fortune si etonnante, pouvons-nous d’abord  en deceler les origines. 

La conception de millenaires d’annees dont la succession constitutue les grandes epoques du monde, est etrangere a l’Ancien  Testament. Celui-ci calcule le temps par semaines de semaines  d’annees, c’est-a-dire par Jubiles. C’est ce que nous trouvons dans  le Livre de Daniel ou dans celui d’Henoch. I semble que l’origine  des millenaires soient a chercher dans les conceptions astrologiques  de l’Orient, babyloniennes et iraniennes. On peut voir sur cette  question l’article de M. Cumont sur La fin du monde chez les mages  occidentaux (Rev. Hist. Relig., 1931, p. 46 sqq), auquel nous aurons  plusieurs fois a nous referer. Le premier texte juif of nous la rencontrons est le Livre des Jubiles qui est du second siecle avant JesusChrist. Nous y lisons ceci: ,,Adam mourut 70 ans avant d’avoir  atteint mille ans. Car mille ans sont comme un jour dans le ciel; et  c’est a cause de ce qui est ecrit concernant l’arbre de la connaissance;  Dans le jour of tu mangeras, tu mourras; pour cette raison, il est  mort, avant d’avoir accompli les annees de ce jour” (Jub., IV, 29  -31). Deux elements de ce texte obscur sont importants pour nous.  Le premier est le rapprochement avec le Psaume LXXXIX, 4:  ,,Mille ans sont comme un jour”. Le sens obvie du texte est autre  et veut dire seulement que mille ans ne sont rien aux yeux de Dieu.  II va permettre de donner du millenaire un fondement dans la Bible.  Nous retrouverons ce texte comme un leit-motiv dans toute la  litterature millenariste chr,tienne. Mais il importait de noter que  le rapprochement a 6et fait d’abord dans l’apocalyptique juive. Ceci  nous indique que celle-ci est bien le lieu litteraire de notre doctrine.  Le second element important du texte des Jubiles est le rapprochement avec le texte de la Genese. On voit le raisonnement: d’une  part il est dit qu’Adam mourra dans le jour of il a mange du fruit  de l’arbre; de I’autre le jour du Seigneur est de mille ans; donc  Adam est mort avant que mille ans soient ecoules. Or nous allons  retrouver cette argumentation textuellement chez Justin et chez  Irenee, dont la dependance a l’egard du Livre des Jubiles sera ici  evidente. 

Mais avant d’en venir a ces textes, voyons d’abord l’origine des  autres elements de la conception mdllenariste. Le second est la conception d’un regne visible du Messie sur la terre, avant la fin du  monde et l’inauguration du Royaume a venir. Cette conception n’est  pas li&e originellement au millepariste. Son origine est specifiquement juive. Elle resulte d’une combinaison des deux conceptions  juives de l’eschatologie. D’une part le judaisme connait une eschatologie terrestre, messianique, oc l’objet de l’attente est un regne eternel du Messie dans Jerusalem renouvelee. Cette conception est  en particulier celle des Psaumes de Salomon et nous la rencontrons  couramment dans l’Evangile. Mais par ailleurs, dans les apocalypses  en particulier, nous rencontrons une autre conception, celle que  Bousset a appele l’eschatologie transcendante, et selon laquelle ce  qui est attendu est une catastrophe cosmique qui mettra fin a ce  monde et inaugurera un autre univers, avec de nouveaux cieux et  une nouvelle terre: c’est celle que nous rencontrons dans la derniere  partie du Livre d’Henoch. Les frontieres entre ces deux conceptions  sont d’ailleurs souvent incertaines, dans les premieres sections du  Livre d’Henoch en particulier. L’idee devalit des lors se presenter  d’unir les deux, et de presenter d’abord un royaume terrestre et  ensuite le royaume futur et transcendant. Or c’est precisement ce  que nous trouvons dans le IV Esdras (VII, 27-31). Le millenarisme resulte d’une fusion de ce theme avec celui du millenaire:  la duree du regne terrestre du Christ a ete conque comme durant  mille ans. Cette fusion s’est faite dans l’apocalyptique juive et  chretienne. Nous le trouvons dans le Second Henoch (XXXIII, 1)  et dans l’Apocalypse de Saint Jean (XX, 4 sqq.). 

Il ne restait plus qu’une etape a franchir pour arriver a la conception des sept millenaires: c’etait de rapprocher la conception des  sept jours de celle des millenaires. Deja le recit de la creation  donnait de la Semaine sabbatique une symbolique historique. Nous  avons vu par ailleurs chez Irenee le sabbat considere comme figure  de la felicite de la fin des temps. Ce sabbat eschatologique semble  le premier avoir ete considere comme devant durer mille ans. Mais  il etait logique de considerer le temps du monde anterieur, par  analogie au septieme jour millenaire, comme compose de six jours  de mille ans. Cette conception parait etre apparue d’abord en milieu  juif. On la trouve dans le Second Henoch: ,,J’ai beni le septieme  jour, qui est le sabbat, et je lui ai ajoute le huitieme qui est celui  de la premiere creation. Quand les sept premiers jours auront ete  resolus sous la forme de millenaires, commencera le huitieme  millenaire, qui sera un temps illimite oiu il n’y aura plus ni annees,  ni mois, ni jours, ni heures” (XXXIII, 1). Je laisse de c6te pour le  moment la conception de la vie eternelle conque comme huitieme  jour, dont nous aurons a nous demander si ce n’est pas ici une  influence chretienne. Mais pour le reste, la semaine cosmique de sept millenaires apparait comme constituee telle que nous la retrouverons chez Barnabe, Justin et Irenee. Cette doctrine persistera dans  la tradition rabbinique (Schiirer, Geschichte des Jiid. Volk, II3, p.  541 sqq.). 

II faut observer toutefois ici que la conjonction entre la vision  du monde comme une suite de millenaires, et la conception septenaire qui nous apparait ici comme une rencontre de la pensee  iranienne et de la pensee juive, avait sans doute ete deja elaboree  auparavant dans un autre milieu. Nous rencontrons en effet un  peu partout dans le monde occidental, >aux alentours de l’Fre  chretienne, une conception analogue: ,,Aux sept ages de l’homme  correspondent sept epoques cosmiques. Plusieurs textes astrologiques nous exposent que I’existence de l’univers se divise en sept  periodes de mille ans, subissant chacune la domination d’une planete  et cette theorie que les Chaldeens repandirent dans tout l’Orient  s’y est perpetuee avec une remarquable tenacite” (Cumont, La fin  du monde d’apres les mages occidentaux, Rev. Hist. Relig., 1931,  p. 48). Nous avons ici une vision des choses etrangement semblables  a celles du millenarisme jud-o-chretien. Cette vision semble resulter  de la rencontre entre la vision iranienne de l’histoire du monde  comme une suite de millenaires dont le dernier precede la fin du  monde – et d’autre part, la conception astrologique de sept epoques  cosmiques dominees chacune par une planete et qui est d’origine  babylonienne. L’elment eschatologique vient du mazdeisme. En  effet dans la conception babylonienne, reprise par les stoiciens,  la grande annee de sept millenaires recommence eternellement, les  astres retrouvant au terme de cette grande annee, leur conjonction  initiale. M. Cumont a montre que I’on pouvait determiner le milieu  oi s’est constituee cette synth&se: c’est celui des ,,mages hellenises”,  des pretres iraniens etablis en Asie-Mineure, aux alentours de l’ere  chretienne et qui y entrerent en contact avec l’astrologie d’origine  chaldeenne. On rencontre ces conceptions en particulier dans  l’Apocalypse du Pseudo.Hystaspe, qui date des alentours de l’ere  chretienne. 

Or les Juifs et les Chretiens ont ete en contact, en Asie-Mineure,  avec ces ,,maguseens”. Nous savons que Lactance a utilise le  Pseudo-Hystaspe. Mais l’influence a ete bien anterieure. Et il est  tres vraisemblable que la conception maguseenne n’a pas ete etrangere a la doctrine judeo-chretienne des sept millenaires. I1 est  interessant de noter toutefois que nous sommes en presence de  deux symboliques septenaires differentes. Celle des mages est  d’origine astrologique et repose sur le nombre des planetes. Or il  est etabli que la symbolique du sabbat juif a une autre origine et  repose sans doute sur le mois lunaire. Mais l’analogie a permis aux  Juifs d’incorporer la conception iranienne et de lui donner un  fondement biblique, celui precisement de la semaine sabbatique,  comme ils l’avaient fait pour le millenaire, en le rattachant au  Psaume LXXXIX. Nous nous trouvons donc ici en presence d’une  elaboration de la symbolique eschatologique du sabbat a l’aide  d’elements irano-babyloniens, incorpores d’abord par l’apocalyptique juive, et de la, par les ecrivains chretiens. Le fait d’ailleurs  que le millenarisme chretien se rattache a Saint Jean et aux presbytres qui l’entouraient, en particulier a Papias, dont Irenee l’a requ  comme une tradition venerable, milite en faveur de contacts directs  entre le christianisme primitif et le milieu maguseen d’Asie Mineure 1. 

  • 1 Par ailleurs Papias depend de l’apocalypse juive. Voir L. Gry, Henoch  X 9 et les belles promesses de Papias, Rev. Biblique, Avril 1946, p. 197 sqq. 

Cette conception a aussi agi sur la pensee religieuse grecque,  en particulier sur le neo-pythagorisme. C’est elle que nous trouvons  par exemple dans la IVeme Eglogue de Virgile, dont les attaches  avec le neo-pythagorisme ont ete demontrees (Carcopino, Virgile  et le Mystere de la Quatrieme Eglogue, Paris, 1930). En effet,  dans cette Eglogue, le premier millenaire est celui de Saturne  (Saturnia regna, IV, 6) et le dernier, celui du soleil, l’age d’or qui  precede la fin du monde et qui est a venir 2. Or l’ordre des planetes  ici n’est ni l’ordre chaldeen, de la distance a partir de la terre, ni  l’ordre de notre semaine (ofu le jour du soleil suit celui de Saturne),  mais precisement celui des maguseens, qui consacrent le dernier  jour au soleil et y attendent une epiphanie de Mithra (CumontBidez, Les mages hellenis6s, II, p. 363-376). Le texte de Virgile  agira a son tour sur les auteurs chretiens. Lactance le cite. Mais  ce sera encore l’influence maguseenne au second degre. 

  • 2 Toto surget gens aurea mundo … lam regnat Apollo (Egl. IV 9-10)

Nous pouvons aborder maintenant les textes chretiens, où la vision du monde constitue par sept millenaires est exprimee. Le  plus ancien se trouve dans l’Epitre du Pseudo-lBarnabe. Ce texte  est particulierement interessant pour nous, parce qu’il traite directement de typologie. Barnabe veut montrer que les institutions de  l’Ancien Testament etaient des figures et que c’est dans le Christ  qu’elles sont accomplies. Or quels sont les deux institutions qu’il  va prendre? Le Sabbat et le Temple. Au chapitre XVI, il montrera  que le Temple de Jerusalem n’etait qu’une image – et que la preuve  en est qu’il a ete detruit. ,,Recherchons donc s’il existe encore un  Temple de Dieu … C’est en recevant la remission de nos peches,  que nous devenons des hommes nouveaux, que nous sommes recrees  de fond en comble: c’est ainsi que Dieu habite r6ellement en nous,  dans notre interieur” (XVI, 6-9). Ainsi le Temple veritable oiu  Dieu habite est le chretien regenere par le bapteme. Le theme du  Sabbat est traite de fagon para!!ele. Barnabe commence par etablir  que le Sabbat, dont il est question dans l’Ancien Testament, ne  peut-etre celui que pratiquaient les Juifs: ,,I1 est question egalement  du sabbat dans l’Ancien Testament, dans les dix paroles que Dieu  prononce face a face devant Moise sur le Mont-Sinai: ,,Sanctifiez  le sabbat du Seigneur avec des mains pures et un coeur pur”. S’il y  avait aujourd’hui un homme au coeur pur, capable de sanctifier le  jour du sabbat que Dieu a rendu saint, nous nous serions completement trompes. Mais remarquez que nous ne prendrons le repos  avec honneur et que nous ne sanctifierons le sabbat que lorsque  nous en aurons ete rendus capables par notre justification personnelle, par notre mise en possession de la promesse, par la destruction  de toute iniquite et la renovation de toutes choses dans le Seigneur”  (XV, 3-7). Nous retrouvons ici une demonstration parallele a celle  de l’Epitre aux Hebreux. Celle-ci partait du texte: ,,Ils entrerontdans  mon repos”, et remarquait que ce repos ne pouvait etre celui de la  Terre Promise, donc qu’il etait a venir. Barnabe ici montre parallelement que le sabbat prescrit par Dieu ne peut etre la pratique juive,  puisqu’elle est impossible. 

Ceci dit, il aborde la typologie proprement dite: ,,Le sabbat est  mentionne des le commencement de la creation: Dieu fit en six jours  les oeuvres de ses mains; il les eut achev&es le septieme jour; il se  reposa ce jour-la. Faites attention, mes enfants a ces paroles: Dieu  accomplit son oeuvre en six jours. Cela signifie que Dieu en six mille ans amenera toutes choses a leur fin, car pour lui un jour  signifie mille annees, ainsi qu’il me l’atteste lui-meme: Voici: un  jour du Seigneur sera comme mille ans, donc, mes enfants, en six  jours, c’est a dire en six mille ans, l’univers sera consomme. Et il se  reposa le septieme jour; cela a la signification suivante: Quand son  Fils sera venu mettre fin au delai accorde aux pecheurs, juger les  impies, transformer le soleil, la lune et les etoiles, alors il se reposera  glorieusement le septieme jour. Enfin il dit encore aux Juifs: Ce  ne sont pas vos sabbats qui me plaisent, mais celui que j’ai fait et  dans lequel, mettant fin a l’univers, j’inaugurerai le huitieme jour,  c’est-a-dire un autre monde” (3-8). On voit l’interet de ce texte  pour notre recherche. II nous donne la charniere que nous cherchions  entre la typologie eschatologique du septieme jour que nous avons  exposee, et son interpretation millenariste. 

D’une part, en effet, nous retrouvons ici tous les elements traditionnels de la symbolique du sabbat comme figure de l’histoire  sainte. Du sabbat liturgique, Barnabe remonte d’une part a son  interpretation historique dans le recit de la Genese. Par ailleurs,  il s’inspire de la spiritualisation du sabbat par Isaie, pour montrer  que le sabbat voulu par Dieu ne peut etre celui que pratiquaient  les Juifs. Mais cette symbolique traditionnelle, il la rapproche du  texte du Psaume LXXXIX, pour lui donner sa forme millenariste.  Seul ce dernier element est donc etranger a la tradition scripturaire.  Nous pouvons observer que Barnabe le presente avec des expressions qui soulignent le caractere mysterieux de la doctrine. II s’agit  la en effet d’une doctrine secrete qui fait partie de la gnose telle  que l’entendent les docteurs du second siecle, c’es,t–dire d’interpretation spirituelle de l’Ancien Testament se rattachant a la  tradition ancienne des milieux judeo-chretiens des temps apostoliques 3. Ce sont ces milieux qu’Irenee designe sous le nom de presbytres et auxquels se rattache en particulier la doctrine millenariste.  Nous avons sur ce point le temoignage formel de Papias, le plus  ancien auteur a avoir enseigne le millenarisme. Nous lisons en effet  dans l’Histoire Ecclesiastique d’Eusebe: ,,Le meme (Papias) auteur  atteste que d’autres doctrines encore sont parvenues jusqu’a lui  comme par une tradition orale (ex ntaQaoaeoos dye~dpov), certaines paraboles 4 inconnues du Sauveur et d’autres doctrines plus esoteriques (uvOLxtcoeQa). Entre autres, il dit qu’il y aura un millenaire  d’annees apres la resurrection des corps, le royaume du Christ devant  exister corporellement sur cette terre” (H.E., III, 39; P.G. XX, 300,  A-B). Ce qui nous interesse ici, c’est que ces traditions secretes  apparaissent comme une interpretation spirituelle de l’Ancien Testament relevant de la communaut6 primitive et qui nous montre ainsi  combien l’exegese typologique se rattache au christianisme le plus  ancien. 

  • 3 Voir Van den Eyden, Les Normes de l’Enseignement chretien aux trois  premiers siecles, p. 20 sqq. 
  • 4 On peut se demander s’il ne s’agit pas ici, non de paraboles, non evangeliques, mais d’une exegese des paraboles 6vangeliques. Nous trouvons en  effet, d’Irenee a Origene, toute une tradition exegetique de paraboles qui semble  se rattacher au milieu des presbytres. 

L’allusion au huitieme jour qui suivra la semaine cosmique mettait  le texte du Pseudo. Barnabe dans la mouvance du Second Henoch.  C’est au contraire au Livre des Jubiles 5 que nous sommes ramenes  par Justin. Celui-ci a parle plusieurs fois du millenaire (Dial., LI, 2;  CXXXIX, 4). Mais nous nous arreterons seulement a un texte  capital: ,,Pour moi, et les chretiens d’orthodoxie integrale, tant qu’ils  sont, nous savons qu’une r6surrection de la chair arrivera pendant  mille ans dans Jerusalem rebatie, delivree et agrandie, comme les  prophetes Isaie, Ezechiel et les autres, l’affirment. Car voici comment Isaie parle de cette periode de mille ann&es: Le ciel sera nouveau et la terre nouvelle … Comme les jours de l’arbre de vie  seront les jours de mon peuple”. Or, dis-je, nous savons (vevorxa/yEuv)  que l’expression de ce passage: ,,Comme les jours de l’arbre de vie  seront les jours de mon peuple”, revele les mille ann6es en mystere  (Ev tvatrQicp). Selon qu’il avait ete dit a Adam, que le jour meme  oiu il mangerait de l’arbre, il mourrait; nous savons qu’il n’a pas  atteint mille ans. Nous comprenons egalement que cette parole:  ,,Le jour du Seigneur est comme mille ans”, se rapporte a ce passage.  D’ailleurs chez nous, un homme du nom de Jean, l’un des apotres  du Christ, a prophetise que ceux qui auront cru a notre Christ,  passeront mille ans a Jerusalem, apres quoi arrivera la resurrection  generale, et en un mot, eternelle, pour tous sans exception, puis le  jugement” (Dial., LXXX, 5; LXXXI, 4). 

Nous remarquerons d’abord dans ce texte que nous sommes toujours dans les traditions exegetiques secretes. II s’agit d’une  exegese spirituelle (ev ulvoraQpi) que Justin tient de la gnose. La  demonstration que fait ici Justin, brievement, fait en effet allusion  a des choses connues de ses lecteurs. Elle part de toute evidence du  Livre des Jubiles, qui etablissait la symbolique du ,,jour” comme  millenaire a partir de deux textes que nous retrouvons ici. D’une  part il est dit qu’Adam mourra le jour oiu il a peche. Or Adam est  mort a 930 ans (Gen., II, 17), bien apres le jour de son peche. C’est  donc que ,,jour” signifie ici les mille ans qu’Adam n’a pas atteint.  D’autre part, il citait le Ps. LXXXIX. Mais le Livre des Jubiles  n’interpretait pas ceci du septieme millenaire. C’est l’etape que  franchit Justin. I explique le passage d’Isaie, annon?ant que ,,les  jours de l’arbre de vie seront comme les jours du peuple”, en  montrant que les jours du peuple (la derniere periode du monde)  aura la meme longueur que les jours de l’arbre de vie dont le texte  des Jubiles demontrait qu’ils etaient de mille ans. Ce raisonnement  d’ailleurs pourrait tres bien lui-meme etre d’origine judaique. Nous  sommes ici en face de toute une typologie qui plonge dans le milieu  juif de l’apocalyptique. Enfin, dernier trait interessant, Justin  s’appuie en dernier lieu sur l’Apocalypse de Saint Jean. Ce texte  rassemble donc les elements de la typologie millenariste anterieure. 

  • 5 Chez qui nous trouvions aussi la citation du Ps. LXXXIX.

Tous ces elements, Irenee va les reprendre et donner la formulation la plus explicite de la vision de l’histoire conque sous la forme  de sept millenaires. Nous avons deja vu que c’est chez Irenee que  la typologie eschatologique du sabbat se presentait de la fagon la  plus nette. Elle est pour lui l’expression figurative de l’histoire  sacrale du monde. Et de cela, Irenee est le grand docteur, puisque  c’est chez lui que la theologie chretienne de l’histoire se constitue  definitivement. Mais par ailleurs, Irenee est le scrupuleux depositaire  de la tradition des Anciens. Par Polycarpe et Papias, il se rattache  aux presbytres d’Asie-Mineure. C’est par la qu’il a requ la conception millenariste qu-il va incorporer a sa vision de I’histoire.  Nous trouvons d’abord chez lui l’interpretation du millenaire  adamique qui vient du Livre des Jubile et que nous avons deja  rencontre chez Justin. Interpretant la parole: ,,Le jour oiu vous  pecherez, vous mourrez”, il en propose trois explications: ou bien  ce jour represente le temps total du monde, qui n’est qu’un jour  pour Dieu; ou bien ce jour repr(sente le vendredi, parce que, selon la theorie de la recapitulation d’Adam par le Christ, si le Christ  est mort un vendredi, Adam a df mourir ce meme jour, et s’il a  peche le meme jour (de la semaine) ou il est mort, on peut en  conclure que c’est un vendredi; enfin ,,quelques-uns rapprochent  la mort d’Adam du mill&naire puisqu’en effet un jour pour le  Seigneur est comme mille ans; or Adam n’a pas depasse mille ans,  mais il est mort dans ce temps, accomplissant la sentence portee  sur son peche” (V, 23, 2; P.G. VII, 1186 A). 

J’ai cite ce passage pour montrer comment la pensie d’Irenee est  dans la continuite du judaisme. Mais il ne concerne qu’un detail de  la typologie millenariste. C’est au contraire l’essence de celle-ci que  nous trouvons un peu plus loin: ,,En autant de jours le monde a  ete fait, en autant de jours il sera consomm. C’est pourquoi il est  dit dans l’Ecriture: ,,Dieu acheva le sixieme jour toutes les oeuvres  qu’il avait faites et il se reposa le septieme jour”. C’est la a la fois  le recit (6iyraiotg) de ce qui a ete fait et la prophetie de ce qui sera.  Si en effet les jours du Seigneur sont comme mille ans et ce qui  a ete fait a ete acheve en six jours, il est manifeste que leur achevement est le sixieme millenaire” (Contr. Haer., V, 28, 3; P.G. VII,  1200, A-B). Nous retrouvons ici la typologie eschatologique du  recit de la creation, que nous avions trouve deja dans Irenee. Elle  est mise en rapport avec le texte du Psaume XXXIX, comme chez  Barnabe. Ce qui est neuf ici est d’abord l’accent mis sur les six  millenaires qui precedent le septieme. C’est ensuite l’affirmation  explicite du caractere ,,prophetique” du recit de la Genese qui  signifie a la fois le cadre chronologique de la creation et figurativement celui de la totalite du temps. Le texte latin s’arrete la. Mais  le texte grec, publiC par C6telier, continue: ,,Le septieme jour, il  jugera le monde; et le huitieme, qui est 1′ ailwv futur, il livre les uns  aux chatiment eternels, les autres a la vie. C’est pourquoi certains  psaumes sont dits ad ogdoaden”. Cette finale est vraisemblablement  d’Irenee. N’oublions pas qu’Eusebe nous rapporte qu’il avait ecrit  un traite Sur l’ogdoade. Elle a pu itre supprimee dans la tradition  latine a cause du millenarisme explicite qu’elle enseigne. Nous y  noterons la conception de la vie future comme huitieme jour, que  nous avons deja rencontree dans le Second Henoch et le PseudoBarnabe. Quant au rapprochement du huitieme jour avec les Psaumes pour l’octave, que nous retrouverons dans la typologie du dimanche, Irenee nous dit qu’elle se trouvait deja chez les gnostiques  (Adv. haer., I, 8, 3). 

C’est principalement des six millenaires qu’il etait question dans  ce texte. Mais Irenee revient plus loin sur le septieme et enseigne  explicitement la doctrine du regne millenaire terrestre du Christ:  ,,Lorsque l’Ant6christ aura tout devaste en ce monde, pendant son  regne de trois ans et six mois, alors le Seigneur viendra du ciel  dans les nuees, dans la gloire du Pere, envoyant l’Antechrist et  ceux qui lui obeissent dans l’ftang de feu, apportant aux justes le  temps du royaume, c’est-a-dire le repos (dvanavots), le septieme  jour, sanctifie, et restituant a Abraham I’heritage promis” (XXX,  4; 1209 C). Irenee voit la la realisation de la promesse du centuple  en ce monde, faite par le Christ: ,,Quel est le centuple en ce monde,  sinon les temps du royaume, c’est-a-dire le septieme jour, sanctifie,  qui est le vrai sabbat des justes” (XXXIII, 2, 1212 C). C’est donc  ce septieme millenaire dont le sabbat est la figure prophetique.  Il montre comment cette doctrine se fonde sur les prophetes, Isaie  et Ezechiel, ce qui &tait deja chez Justin. II proteste contre ceux  qui voudraient en donner une interpretation spirituelle. Nous retrouvons ici la pensee de Justin selon qui I’interpretation orthodoxe est  celle du millenarisme terrestre. II decrit enfin, a la suite de Papias,  les merveilles physiques de cette epoque. Sur tout cela je n’ai pas  a insister ici. Mais nous avons dans ces pages, I’expose le plus  acheve de  sabbatique. Nous  rencontrons ici l’exces de la typologie ,,matheenne” qui veut que  les evenements corporels de l’Ancien Testament soient figures  d’evenements egalement corporels du Nouveau, et non pas des realites historiques, mais spirituelles. C’est la conception contre laquelle  Origene combattra, a juste titre, dans le Comm. in Joh. (X, 1 8).  Elle est parfois legitime, mais parfois aussi erron6e. Origene, lui,  tombera parfois dans l’erreur inverse de meconnaitre l’element  historique que doit toujours conserver l’exegese spirituelle. 

Cette typologie se prolongera durant le troisieme et le quatrieme  siecle. Nous la trouvons partout. Elle est en Occident chez Tertullien (Adu. Marcionem, IV, 24; De anima 37), chez Saint-Hilaire  (Tract. Myst. I, 41; II, 10), chez Gregoire d’Elvire (Tract. 8;  Batiffol p. 95); en Syrie chez Bardesane (D. Syr., II, 61 4), chez  Saint Ephrem (Explan. Gen. I), chez Aphraate (D6m. II 14; P. Syr. IV 78 et 962), dans la Didascalie: ,,Le sabbat est un symbole qui  fut donne pour un temps, comme beaucoup d’autres choses furent  donnees en symbole. Le sabbat est le symbole du repos. II annonce  le septieme millenaire” (VI, 18, 15-18). En domaine grec, elle est  combattue par Origene, mais nous la rencontrons precisement chez  ceux qui, comme Irenee, y voient la doctrine traditionnelle et une  typologie historique. Tel est le cas de Methode de Philippes qui  combat la symbolique origeniste des mondes futurs et lui oppose  le millenarisme traditionnel. De ce septieme millenaire, il voit la  figure dans la fete des Tabernacles qui avait lieu au septieme mois:  ,,Ce sont la des ombres qui annoncent la resurrection et I’affermissement de notre tabernacle; I’ayant retrouve immortel au septieme  millenaire nous celebrerons la vraie fete des Tabernacles dans la  nouvelle creation ofu les hommes n’engendrent ni ne seront engendres.  En effet comme en six jours Dieu a fait le ciel et la terre et s’est  repose le septieme, c’est a partir de la que nous avons requ l’ordre  de celebrer le Seigneur par une fete, le septieme mois, quand les  fruits sont mfrs, en symbole du septieme millenaire oh le monde  sera acheve” (Symp., IX, 7; Bouwetsch 114-115). Nous avons ici  une typologie nouvelle du millenarisme, celle de la fete des Tabernacles au septieme mois. – Nous retrouverons ce theme chez  Gregoire de Nysse sans l’element millenariste. Nous pouvons noter  le trait qui se trouvait deja chez Justin, de la cessation au septieme  millenaire, de la vie sexuelle, et de l’ideal virginal de la vie d’alors  (Justin, Dialogue, LXXXI, 4). 

II nous reste une derniere question a considerer encore. Cette  conception millenariste, devait-on la prendre au sens rigoureux et  en faire la base d’une supputation chronologique? La question devait  etre particulierement brilante dans les milieux oi l’attente eschatologique etait plus grande. C’est ce que nous trouvons dans les  ouvres d’Hippolyte, qui est l’echo de la tradition anterieure, mais  lui donne la forme achevee d’une chronologie eschatologique oI la  symbolique septenaire est prise en un sens litteral: ,,II faut necessairement que lest six mille annees soient ecoulees afin que vienne  le Sabbat ,le Repos, le Jour consacre, dans lequel Dieu s’est repose  de toutes les oeuvres qu’il avait faites. Le Sabbat est le type et  l’image (Tvzxnog xaa Ed v) du royaume futur des saints, quand ils  regneront avec le Christ, quand II descendra du ciel, comme Jean I’expose dans l’Apocalypse. En effet, ,,le Jour du Seigneur est  comme mille annees”. Puis donc que le Seigneur a fait l’univers en  six jours, il faut que les six mille ans s’accomplissent. Ils ne sont  pas encore accomplis, selon le mot de Jean: ,,Les cinq premiers sont  tombes, l’un subsiste, I’autre n’est pas encore venu” (Apoc., XVII,  10). Par l’autre il designe le septieme, dans lequel sera le repos”  (Comm. Dan., IV, 23). 

Nous retrouvons ici le theme du Pseudo-Barnabe et d’Irenee,  mais un texte apparait, tire de l’Apocalypse et qui apporte un  element nouveau: les cinq premiers millenaires sont ecoules; le  septieme n’est pas encore venu; I’un subsiste, c’est-&-dire qu’il y  en a un dans lequel nous sommes, et qui est le sixieme. Or ici  Hippolyte va preciser encore: ,,Ce qui a ete montre a Moyse dans  le desert, relativement a l’arche est figure et image des mysteres  spirituels, afin que, apres la venue de la verite a la fin des temps,  on puisse voir que ces choses avaient leur accomplissement. Or  l’arche a cinq coudees et demie: ce sont la les 5.500 ans au terme  desquels le Seigneur est venu: A partir de sa naissance, 500 ans  doivent s’ecouler encore pour l’achevement des 6000 ans, et alors  ce sera la fin.” (Comm. Dan., IV, 24). Ici nous voici enfin en presence des dernieres precisions. II sera loisible desormais de calculer  l’heure de la fin du monde. Nous aboutissons aux extremes determinations de la symbolique sabbatique, mais aussi a son echec dans un  concordisme exagere. 

Toutefois, ce concordisme excessif se charge chez Hippolyte  d’une attente eschatologique qui lui donne une valeur religieuse.  Son texte continue: ,,Que le Christ dfit paraitre en ce monde a la  cinquieme et demie epoque portant I’arche incorruptible, son propre  corps, Jean nous l’apprend: C’etait la sixieme heure, montrant par  la la moitie du jour; or les jours du Seigneur sont de mille annees;  la moitie de ces jours est donc 500. II ne lui etait pas possible de  venir plus rapidement. Car le poids de la Loi etait encore la, – ni  une fois le sixieme millenaire acheve. Car le bapteme (.ovteov)  eft ete ferme. Mais au cinquieme et demi millenaire, afin que,  pendant la moitie du temps subsistant, l’Evangile fut proclame a  tout l’univers et que la sixieme jour etant accompli, la vie presente  cesse” (Comm. Dan., IV, 24). Nous retrouvons ici le theme essentiel  de l’eschatologie chretienne primitive, a savoir que le temps qui separe l’apparition du !Christ de la fin du monde present doit etre  rempli par l’evangelisation. Seule une interpretation trop litteraliste  de la symbolique sabbatique vient le fausser. Elle restera une le?on  pour tous ceux qui voudront voir dans cette symbolique une chronologie rigoureuse et non pas, ce qu’elle est en realite, le symbole du  caractere essentiel du christianisme d’etre une histoire sacree. 

La tradition d’Hippolyte se retrouve au IVe siecle chez Lactance.  Ses Institutions divines nous presentent un millenarisme aussi concordiste que le sien et plus materialiste: ,,Apres la Resurrection, le  fils de Dieu regnera mille ans parmi les hommes et les gouvernera  par un gouvernement tres juste. Ceux qui vivront alors ne mourront  pas, mais pendant mille ans engendreront une multitude innombrable; quant aux ressuscites, ils presideront aux vivants comme  des juges. Alors le soleil deviendra sept fois plus brulant que  maintenant. La terre manifestera sa fecondite et produira spontanement des moissons abondantes. Le miel ruisselera des montagnes,  le vin coulera dans les ruisseaux. Le monde enfin sera dans la joie,  libere de l’empire du mal. Les betes ne se nourriront plus de sang…  Enfin aura lieu alors ce que les poetes racontent avoir eu lieu a  l’age d’or sous le regne de Saturne. 6 Leur erreur vient de ce que  les prophetes pr&sentent la plupart des choses futures comme deja  passees … Si quelqu’un demande maintenant quand arriveront les  choses dont nous parlons, je dirai que, comme je l’ai dCeja expose,  que ceci doit arriver apres l’achevement de six millenaires et que  desormais ce jour final de la consommation derniere approche”  (De Div. Inst., XXIV; P.L. VI, 810-811). 

  • 6 Sur le detail des sources de ces divers traits, qui sont a la fois Isaie (le  soleil qui brfle sept fois plus, XXX, 26), Hesiode (Trav. 117) et Ovide (Met. I,  102) pour la fecondite de la terre, voir Cumont, La fin du monde selon les mages  occidentaux, Rev. Hist. Rel. 1931, p. 89.

On voit qu’ici les promesses d’Isaie sont entendues au sens le  plus materiel du mot. Nous sommes en plein messianisme temporel  a l’interieur du christianisme. Par ailleurs, Lactance continue les  calculs de Jules Africain et de Hippolyte. Si le Christ est ne au  milieu du sixieme millenaire, il ne restait plus que trois cent cinquante ans au monde pour Hippolyte, et avec Lactance on peut  dire que la fin approche. Nous sommes ici a nouveau dans une  chronologie eschatologique. La derniere remarque importante de Lactance – et celle-ci d’un tout autre ordre et plus profonde –  est que ce que les poetes ont projete aux origines de l’humanite  dans le mystere de l’age d’or, doit en realite se realiser a la fin.  C’est l’illusion du Paradis perdu, de l’innocence, consideree comme  liee a une enfance de l’humanite ou de l’homme irremediablement  perdue, alors qu’elle est au contraire la fin vers laquelle nous  sommes en marche. Nous remarquerons d’ailleurs que pour Lactance, comme pour Eusebe, l’humanite primitive (non celle d’avant  le peche d’Adam, mais celle d’avant la Loi mosaique) a connu cet  age d’or et que le Christ ne fait que ramener les Saturnia regna.  II y a ici une contamination serieuse de la vision chretienne de  l’histoire par la conception hellenique de l’age d’or, oiu Lactance  manifeste son manque de philosophie de I’histoire 7. 

  • 7 A l’influence d’Irenee et de l’apocalyptique judeo-chretienne, il faut ajouter  ici celle de l’Apocalypse iranienne du Pseudo-Hystaspe, que Lactance a connue  (Ep. Inst., 61). Voir la-dessus Cumont-Bidez, Mages hetlenises, I, p. 219;  Cumont, La fin du monde d’apres les mages occidentaux, Rev. Hist. Rel., 1931,  p. 29 sqq. et surtout, p. 68 et suiv. oii Cumont etudie l’usage fait par Lactance,  de l’apocalyptique d’Hystaspe. 

Cette conception du septieme millenaire s’inscrit d’ailleurs chez  Lactance dans une vision generale de I’histoire en tant que realite  definie par les sept millenaires. Critiquant Platon et les philosophes  qui disent ,,que de nombreux milliers de siecles se sont ecoules  depuis la creation du monde”, il declare que ,,nous, qui sommes  formes par les Saintes Ecritures a la science de la verite, nous  connaissons le commencement et la fin du monde” (VII, 14). Et  cette connaissance scripturaire du temps est celle-ci: ,,Puisque en  six jours toutes les oeuvres de Dieu ont ete achevees, il faut que ce  monde demeure dans cet etat pendant six siecles, c’est-a-dire pendant six mille ans. En effet le ,,grand jour” de Dieu est defini par  un cycle de 1.000 ans, comme le dit le Prophete: Devant tes yeux,  Seigneur, mille ans sont comme un jour. Er de meme que Dieu a  travaille pendant ces six jours a de si grandes oeuvres, de meme  il est necessaire qu’a la fin du sixieme millenaire, toute malice  disparaisse de la terre, que la justice regne mille ans et qu’il y ait  tranquillite et repos des travaux que le monde supporte deja depuis  longtemps. Et de meme que, ayant acheve tout ce qu’il avait pré pare pour son usage, Dieu a forme I’homme en dernier, le sixieme  jour, ainsi maintenant, au sixieme grand jour, I’homme veritable est  forme a la justice” (VII, 14). Nous retrouvons ici la conception  ireneenne et hippolytienne du Christ et de son Eglise apparaissant  dans le sixieme millenaire, comme l’homme au sixieme jour. Lactance  depend ici de Philon, qui lui-meme depend des stoiciens. Mais il  introduit dans cette perspective sa chronologie millenariste. II suffit  de comparer ce passage a celui de Gregoire de Nysse qui lui est  parallele (De Opificio hominis, I; P.G. XLIV, 132 B), pour voir  la difference du courant occidental et du courant oriental. 

  • 8 Voir aussi Commodien, Carmen apol., 791 sqq.; Victorin de Pettau, De  fabrica mundi, VI. 

Nous pouvons resumer maintenant les resultats de notre enquete.  Tandis que la tradition orientale interpretait de fagon symbolique  le septenaire biblique comme figure du temps total du monde, a quoi  s’oppose le huitieme jour eternel, la tradition occidentale, plus  realiste et historique, continuait de chercher dans la semaine biblique  une clef de la succession des epoques historiques. Nous avons vu  que cette interpretation de la semaine, comme figurant les sept  millenaires qui constituent l’histoire du monde, avait son origine  dans le milieu pharisien des apocalypses. C’est par les contacts de  certains des premiers disciples du Christ, ceux qu’Irenee appelle  les presbytres en un sens qui n’est pas le sens hierarchique, avec  ces milieux, que la fa?on de penser millenariste avait fait partie  de la mentalite du christianisme le plus ancien. C’est ainsi que nous  la trouvons chez un Papias. Par suite, elle avait ete particulierement  chore aux chr6tiens les plus traditionalistes, qui y voyaient un  heritage du christianisme primitif. C’est ainsi que nous l’avons  rencontr&e chez un Irenee, un Hippolyte, un Tertullien. II est  remarquable que des le debut ce sont les vieux maitres occidentaux:  un Irenee a Lyon, un Justin ou un Hippolyte a Rome, qui aient  represente cette tradition. On peut donc considerer qu’elle constitue  l’interpretation occidentale de la symbolique de la Semaine comme  interpretation religieuse de l’histoire, du moins jusqu’a Saint  Augustin. Cette conception, Saint Augustin l’acceptera d’abord,  puis, a force de reflexion, il la surmontera. Il marquera ici un  tournant capital de la pensee occidentale, ou elle se detache d’un  archai’sme qui la paralysait et s’oriente vers une construction  autonome. C’est le Moyen-Age qui commence.

An Nahl Sequence 1

Première Partie
versets 1 à 4
Allah descend les anges avec l’esprit et créé les cieux et la terre en vérité

Arabe

Français

La partie est construite de trois morceaux
concentriques selon une forme ABA’. Les deux morceaux extérieurs décrivent deux
formes d’action du Dieu, tandis que le morceau central est une adresse à
l’humanité.

Le premier morceau est également de forme concentrique. Dans les deux segments
exterieurs Allah agit, par la parole : le terme « ordre » se retrouve
dans les deux. Son autorité est renforcée par l’injonction « ne pas
précipiter » et le côté arbitraire du choix divin « sur qui Il veut ».
Une action est passée et définitive, c’est l’ordre, donné dès le début du monde
et qui concerne la fin, l’autre est une action continue, comme la pluie qui
tombe, Allah envoie constamment des anges. Ces actions sont en effet dirigées
vers le monde, comme l’indique le terme « descend ». Ainsi l’ordre et
les anges, les deux objets, sont envoyés vers le monde et l’homme, que l’on
trouve ensuite. Au centre du morceau se trouve une louange, accompagnée d’une
remarque sur la supériorité d’Allah en regard des divinités des hommes.

 

Le dernier morceau est composé de deux segments
bimembres, fortement parallèles. Dans leurs deux premiers membres, Allah créé,
d’abord le monde, puis l’homme. Dans leurs deux second membres, nous lisons
l’association de divinités avec Allah, puis l’aspect disputeur de l’homme. Dans
chaque segment, le parallèle entre les deux segments suggère un sens, par
parataxe [cf M. Cuypers, ] :

–         
dans le premier, le parallèle entre les cieux et la
terre avec « ce à quoi ils associent » rappel que l’homme se choisit
des divinités parmi ce qu’il voit, ce qui existe. Or pour l’auteur, ceux-ci
font parti du monde créé par Allah. En ceci il leur évidement supérieur.

–         
dans le second segment, la mise en paralèle entre
« d’une goutte » et « disputeur évident » tend à ramener
l’homme à sa condition et à opposer celle-ci au rôle qu’il se donne en
désignant des divinités : l’homme n’a été créé que d’une petite chose, il se
comporte pourtant comme un dieu. Ce second segment renforce l’idée du premier :
Allah qui a créé le monde et l’homme, est incomparable à ceux-ci.

 

Le morceau central n’a pas la même forme que les
deux autres, il y a un seul segment, trimembre. L’ordre donné aux anges
« Avertissez » dans le premier membre fait echo à l’ordre donné aux
hommes dans le dernier « Itaqou », c’est-à-dire « soyez
pieux ». Au centre du morceau, la déclaration de l’unicité divine, ici à la
première personne.

 

Ce second morceau est mis en valeur par plusieurs
aspect du texte : il n’y a qu’un seul segment, trimembre, alors que la partie
est composée partout ailleurs de segments bimembre, les deux autres morceaux
décrivent une action, alors que nous avons ici un discours, Allah parle à la
première personne. Ces aspects textuels mettent en valeur le discours divin, au
centre d’une description de deux mondes distincts. Au niveau de sa place, il
fait séparation entre les deux. Mais on remarquera qu’au niveau du sens, il
créé un lien, puisque c’est un discours transmis par les anges du premier
monde, et « Ina », presque « pour qu’ils » ici, fait
grammaticalement le lien entre le premier morceau et le morceau central. Et
c’est un discours adressé au monde du dernier morceau « devenez
pieux ». Remarquez que l’homme, qui peut être « de Ses serviteurs »
ou « un disputeur évident » est présent dans les deux morceaux, ce sont
donc « Ses serviteurs » qui comme les anges, font le lien entre les
deux mondes et transmettent le discours divin. Ce morceau joue un rôle de
centre entre les deux, par la forme il marque la séparation entre les deux
mondes. Mais il est aussi par le sens ce qui fait le lien entre les deux,
l’invitation d’Allah à le reconnaître et à la « taqwa », descendu par
les anges vers les hommes.

 

Deux mondes distincts

 

L’existence du monde réel est ici attestée, « avérée »
: « bil haq » donne une notion de réalité. Le texte parle « des
cieux et la terre », c’est-à-dire l’univers dans sa totalité (comme dans
l’expression « des pieds à la tête », l’utilisation de deux opposés est
utilisé pour décrire l’ensemble) également décrite comme créée. Ainsi le
discours coranique reconnait la réalité du monde : il a été créé et existe
« bi lhaq », c’est-à-dire en vérité, en réalité. Ainsi que l’humanité,
qui existe charnellement dans le monde.


Au dessus, un Dieu est présenté ici, qui créé, ordonne, puis agit en envoyant
ses anges vers ses serviteurs, dans le monde. Son action se fait [par, avec,
en] « esprit ». Cet « esprit » est en miroir avec
« vérité ». C’est un monde différent de la réalité observable du monde
créé. C’est celui qui donne la vérité du monde : il a été créé par Allah, qui
n’y est pas inhérent. C’est un dieu unique, et la divinité est présentée comme
surpassant l’univers, puisqu’elle l’a créé. La divinité est en dehors de
l’univers observable, à l’opposé des divinités choisies par l’homme, qui elles
en font parti.


On retrouve ici deux mondes distincts : l’univers dans sa totalité, dans lequel
l’homme évolue, la réalité, et un monde supérieur, duquel Allah, par
l’intermédiaire de ses anges, abreuve le monde réel d’esprit. Ces deux
mondes sont séparés, bien qu’une descente puisse être opérée de l’un vers
l’autre. [alors que le chemin inverse est barré par des meteores].

 

L’association

 

Le terme « youshrikoun », de la racine
sharik, partager, décrit une action des hommes, qui « partagent »,
divisent, « associent » la divinité. Pour ceux là, la divinité est
associée à des objets pris dans le monde réel, il y a une confusion entre le
monde réél et le monde spirituel. En effet, si l’on reprend le texte du point
de vue de l’homme, il y a deux actions opposées décrites :

 

–         
Les serviteurs de la première partie, qui réçoivent
dans la réalité l’esprit venu d’un Dieu qu’ils reconnaissent unique,
c’est-à-dire exterieur. Il y a là une transcendance qui « par
l’esprit » contemple le monde « en vérité », et appel « à
craindre », c’est-à-dire à devenir pieux, humble. L’univers n’est plus un
monde clos, il existe un ailleurs, qui permet de contempler l’univers pour ce
qu’il est.

 

–         
L’homme de la seconde partie, qui élève des
choses réelles en les confondant à la divinité. Il y a là une immanence qui ne
connait pas une divinité unique, mais la partage et l’associe à des choses
materielles, qui sont idéalisées. Cet homme ne voit pas la différence entre les
deux mondes, marquée par la partie centrale, qu’il ne reconnait pas. Il vit
dans un univers clôt, duquel il choisit des idoles auquelles il confère des
pouvoirs divins.

 

Il y a ici une idée paradoxale et typiquement
monothéiste : la transcendance est dans l’ordre reçu par le serviteur et
l’acceptation de la réalité, alors que l’immanence est ici contestation de
l’ordre et idéalisation de la réalité. Le monde est bien réel, mais l’homme est
invité à le dépasser [n’est qu’un lieu, réel mais temporaire, il est invité à
considérer le futur des choses, voir al naba, voir Paul]. L’association, en
niant l’aspect exterieur de la divinité, créé une confusion entre le monde réel
et le monde spirituel, elle adore le monde pour lui-même, en niant un ailleurs.
C’est une vision caractéristique du monothéisme, nous verrons si la sourate
permet d’éclairer ce paradoxe, mais la partie centrale donne un indice :
l’humilité du serviteur. 

 

Seconde Partie
versets 5 à 9
Il a créé les bestiaux pour porter vos fardeaux vers un pays

La partie se
compose de trois morceaux, deux trimembres à l’exterieur et un morceau central
unimembre. Les deux morceaux exterieurs parlent l’un des bestiaux, le betail,
l’autre des animaux que l’on peut monter. Le morceau central loue l’attention
du Seigneur.

Le premier morceau est composé de trois segments. Les deux premiers décrivent
ce que l’homme trouve dans les bestiaux, marqué par la répétition de « pour
vous » dans les deux segments et l’insistance sur « en eux » (fiha,
minha).

 

Les avantages
sont materiels, de la chaleur (d’eux-mêmes, et de leurs peaux ou de la laine comme
vêtments) et de la nourriture dans le premier segment.

 

Le deuxième
segment introduit deux choses nouvelles, à travers une parataxe très
suggestive. Le premier membre reprend une forme du premier segment, cependant
au lieu d’avantages, nous avons la beauté, tandis que les deux derniers
membres, semblable par la forme et opposés par le sens, introduisent l’idée de déplacement.
Ces deux membres évoquent l’idée du travail avec les animaux et les
déplacements dans les montagnes pour les amener paître. Jusqu’au voyage des
populations nomades ou semi nomades. La beauté devient celle des animaux et des
paysages, la contemplation, et à travers elle la satisfaction du travail
accompli, un mode de vie pastoral.

 

Le troisième
morceau est de forme différente, et les bestiaux deviennent sujet. Ce sont eux
qui portent les fardeaux des hommes. Les deux premiers membres mettent en
opposition les bestiaux, qui portent et les hommes qui ne pourraient pas
arriver à destination avec leur fardeaux. Fardeaux est placé dans le premier
membre, objet de l’action des bestiaux, alors qu’il n’a pas d’équivalent dans
le second membre. mais dans le troisième membre, « âme », induisant
l’idée que ce sont ces fardeaux, trop lours pour l’homme seul, qui brisent son
âme et l’empêchent d’atteindre le pays/la ville.

 

Le dernier
morceau est plus hétérogène. C’est le déplacement qui le structure : le premier
segment décrit les animaux que l’on chevauche, le troisième segment parle de la
direction à suivre sur le chemin. Au centre se trouve l’inconnu, connu d’Allah
seul. C’est bien l’objet de ce passage, plutôt que l’ornement, le visible
inutile (8c), Allah déteint la clef de l’inconnu (8d), et est en conséquence le
plus apte à guider sur le chemin(9c). [Il pourrait être le gardien de cette direction,
si l’on accepte de voir un chiasme en 9a-b : « Et sur Allah / la direction
du chemin / Et de celle-ci / un protecteur ».]

 

Si la structure
du dernier morceau est plus relâchée, le lien entre le premier et le dernier
morceau est très structuré. Les animaux montés font echo au bétail, dans les
deux premier morceaux. La beauté des uns (6a) se retrouve dans la valeur
d’ornement des autres(8c), les premiers portent les fardeaux (7a) tandis que
les seconds portent les hommes (8b). Les deux derniers segments sont liés par
« la direction », subliminale dans le voyage « vers » une ville
(7a), est développée dans le dernier morceau, quand Allah devient le guide.
Celui-ci est présenté en connaisseur de l’inconnu dans le segment central du
dernier morceau (8d), peut-être en lien avec le voyage évoqué par le
déplacement du second segment du premier morceau (6b-c). Enfin, si le chemin et
les fardeaux provoquent « la division », Allah pourrait
« assembler », restant l’enigmatique s »il voulait », qui sera
développé au cours de la sourate.

 

Dans le morceau
central, la divinité est proche de l’homme, s’en occupe. C’est par sa création
qu’elle se dit perceptible. Les hommes sont invités à trouver dans leur monde
ce dont ils ont besoin, une aide, et finalement une direction vers une ville/un
pays, dont Allah connait le chemin.

 

Les fardeaux de
l’âme

 

2.286, voir
aussi la charge de la terre 99, et le sens parallèle de wezr, que l’on
retrouvera plus loin dans la sourate.

 

Hébreux
11;12;13 : 16 – 19

Mathieu
11:28-30 les fardeaux de l’âme.

Luc 21 19
Possédez vos âmes par votre patience. 20 Et quand vous verrez Jérusalem …

 

Premier Passage
versets 1 à 9

Le passage est composé de deux parties à la structure quasi identique (seul détonne le deuxième morceaux de la première partie, unique morceau bimembre). Le terme Allah fait inclusion, il se troue dans le premier et le dernier membre du passage. Il est aussi présent dans les deux morceaux centraux, d’un seul segment ; l’importance de ceux-ci est redoublée par leur parallèlisme, qui décrivent la divinité. L’action d’Allah structure les morceaux externes, avec la répétition de « Il a créé », à l’exception du premier, où l’action par la parole, qui agit sur la création est ainsi mis een valeur.

Une autre incusion se trouve dans la répétition du verbe « yacha », vouloir, en terme finaux des premièrs et derniers morceau du passage. La différence entre les deux membres fait deviner un choix : celui des serviteurs, choisis parmi l’ensemble. Semble alors opposé l’homme, contestataire évident, qui n’arriverai pas seul à sa destination. On trouve d’ailleurs deux mouvements. Dans la première partie il s’agit des anges, qu’Allah envoye avec l’esprit vers le monde. La mise en parallèle des deux parties y voit une réponse dans le voyage de l’homme vers une ville, destination mystérieuse. Certes, « Il créé ce que vous ne connaissez pas ».

Troisième Partie
versets 10 à 13

Allah ordonne les choses pour que vous vous guidier

C’est une partie concentrique, en
trois morceaux. Le ciel dans le premier, puis les astres celestes dans le
second servent de termes initiaux, les signes, et le membre qui le contient
(11d, 13c, répété en 12b) servent de termes finaux. Au centre, le jour et la
nuit, phénomène astronomique.

 

Le premier morceau est composé de
3 segments, selon un arrangement AA’B. Les deux premiers ont pour cause l’eau,
qu’Allah fait descendre du ciel. Les deux morceaux décrivent ce qui sort
« d’elle », « pour vous ». Outre une boisson, celle-ci produit
une végétation qui nourrit les animaux (premier morceau), puis des fruits
(second morceau). Le troisième est plus énigmatique, et invite à réfléchir pour
trouver des « signes » (« ayat », même terme que « ayat »,
les versets) dans la description du phénomène naturelle.

 

Cette phrase est repris et
structure les deux segments trimembres du dernier morceau. Dans ceux-ci les
atres du ciel, puis la terre elle-même, servent de termes initiaux, et notre
phrase est reprise comme membre final des deux segments, mettant l’emphase sur
la logique, puis le rappel. L’action d’Allah est omniprésente dans l’univers
décrit, il assujetti les astres (probablement à leur course) et invite à user
de logique (à leur sujet). Il mutltiplie les choses les sur la terre, et
invite à se souvenir de leur différentes couleurs.

 

Différentes ses couleurs

 

On trouve dans ces deux mots un
sens omniprésent dans la partie. Au-delà de la nuit et du jour, qui forment une
paire (toutes choses Nous avons créé par paire), nous avons là une invitation à
contempler la multitude. Dans le ciel, les astres : au-delà du soleil et de la
lune, encore une paire, il y a la multitude des étoiles, et un astre unique
parmi eux, la terre où nous sommes. Il y a la végétation et sa multitude, les
fruits (sont-ils donnés par deux ?) et leur multitude. Tous sont différents,
notamment par leur couleur, tout comme les étoiles.

 

On retrouve les trois nombres de
la grammaire arabe : la multitude (la végétation, les étoiles), le duel (la
nuit et le jour, le soleil et la lune) et le singulier (la terre). Que faire de
l’eau ? Le lecteur est ainsi invité à contempler la diversité de la création,
sa multitude, et les particularités de chaque chose parmi la multitude, que
signifient les couleurs. Pour s’en rappeler. En particulier ici, la
particularité de la terre.

 

Des signes

 

L’affirmation des signes, par son
aspect énigmatique, est une invitation à chercher un sens. Celui-ci n’est pas
donné immédiatement, le lecteur est donc invité à le trouver. Nous avons
regardé ensemble celui des couleurs.

 

Dans le premier paragraphe, nous
sommes invités à contempler le cycle de l’eau, et comment on s’en nourrit : il
produit à boire et des fruits. Outre un pâturage indistinct pour les animaux,
il y a des fruits, que l’homme aussi peut manger. Cela nous rappelle la
distinction dans la génèse, les arbres avec leur semence en eux et ceux qui
produisent du fruit. C’est l’eau qui le nourrit, comme cet arbre du premier
psaume, repris dans le Coran. Cette eau, qui descend du ciel, qui fait vivre la
terre en faisant pousser la végétation est souvent repris, c’est le verset 7:57
qui nous paraît le plus éclairant ici : « C’est Lui qui envoie les vents
comme une annonce de Sa Miséricorde. Puis, lorsqu’ils transportent une nuée
lourde, Nous la dirigeons vers un pays mort [de sécheresse], puis Nous en
faisons descendre l’eau, ensuite Nous en faisons sortir toutes espèces de
fruits. Ainsi ferons-Nous sortir les morts. Peut-être vous
rappellerez-vous. »
Non seulement il reprend l’ensemble des fonctions
que nous avons attribué à l’eau, mais ici les vents / comme annonce de Sa
miséricorde / transportent une nuée lourde, nous invitent à voir un parallèle
entre l’eau descendue et la miséricorde annoncée. N’irait-on pas chercher dans
l’esprit descendu avec les anges au début de la sourate l’explication du signe
donné ici ? L’esprit, descendu continuellement, qui fait vivre la terre, et
sortir d’elle des plantes et des fruits ? Nous avons vu dans la sourate
Al-Naba, que c’est justement la présence ou l’absence de cette eau qui fait la
différence entre la géhenne et le jardin.

 

Reste donc à chercher quels
signes la logique permet-elle de chercher dans les astres.

 

 

Les disputes quartodécimaines

La Pâque : origines et importance religieuse

La Pâque est la première des fêtes bibliques, et marque le début de l’année. C’est la fête la plus importante du judaïsme, qui commémore la sortie d’Égypte ; et du christianisme, qui commémore la mise en croix et la résurrection de Jésus.

Il convient de rappeler rapidement l’importance religieuse de cette fête pour le judaïsme et le christianisme, et le lien qu’elle conserve entre les deux traditions, permettant d’y donner un sens nouveau dans le christianisme.

La fête juive de la Pâque consiste à commémorer l’exode des fils d’Israël hors d’Égypte, le 14e jour du premier mois après l’équinoxe de printemps. Elle consiste à sacrifier un agneau et le manger « à la hâte » avec des herbes amères, comme les fils d’Israël quittant l’Égypte. Cela leur sera compté comme « un signe sur vos mains et vos fronts ». La Pâque représente le passage d’une situation de persécution en Égypte à sa libération et son départ vers la terre promise.

L’ensemble de la vie de Jésus, telle qu’elle est racontée dans les évangiles, est rythmée par les 3 grandes fêtes monothéistes (Pâque, Pentecôte, Tabernacles). La récitation et l’enseignement des évangiles étaient également marqués par ce calendrier liturgique. Ainsi le fond (les enseignements de Jésus dispensés lors de ces fêtes) et la forme (la récitation des évangiles) s’exprimaient à travers le calendrier, au rythme des fêtes juives, et des récits qui donnaient le cadre de fond des épisodes.


Voir par exemple comment la fête de Pâque sert de toile de fond à la distribution des pains : La Table servie et le rassemblement de la communauté, Jean 6.1-15). Le déjeuner sur la montagne de l’évangile de Jean se fait « quand Pâque approchait ». Jésus pose des questions à ses disciples sur l’exode qu’il intègre à son discours. De même, le conflit avec le clergé qui s’ensuit se fait dans le cadre de la fête des tentes. La révélation de l’esprit aux apôtres dans le livre des Actes a lieu la nuit de la Pentecôte, qui ne tarda pas à être associé à la réception des tables de la loi par Moïse.

Ainsi, la crucifixion racontée dans les évangiles a lieu à Pâque, le 14e jour du premier mois. Le lien entre les deux événements est immédiat : Jésus est l’agneau de la Pâque. La fête devient la grande fête chrétienne, commémore la sortie d’Égypte et la crucifixion, suivie le dimanche par la résurrection de Jésus, accomplissement de la fête juive des premiers fruits.


Les origines du conflit quartodécimain (Ier–IIe siècle)

Contexte : le christianisme primitif et ses liens avec le judaïsme

Au Ier siècle, les premiers chrétiens, majoritairement juifs, suivent le calendrier hébraïque et célèbrent la Pâque le 14 Nisan, comme Jésus l’a fait. La Pâque chrétienne est alors indissociable de la Pâque juive.

Le conflit sur la date de la Pâque chrétienne est le premier grand conflit interne au christianisme. Il est fondamental en ce qu’il démarque l’église romaine de celles d’Asie (Asie Mineur, Cilicie, Syrie, Judée et Mésopotamie), que l’on appelera a posteriori christianisme oriental. Et crée l’une des différences majeures avec le christianisme primitif, ou judéo-christianisme.

Cependant, après la destruction du Temple de Jérusalem en 70 ap. J.-C. et la dispersion des Juifs, les communautés juives et chrétiennes se réorganisent. Le judaïsme se structure autour de la Torah, tandis que le christianisme commence à s’éloigner de ses racines juives sous l’influence de Rome.

À la suite des guerres menées par Rome contre les juifs et les chrétiens qui sont encore difficilement différentiables, et des massacres qui ont mis à terre leurs communautés, la capitale impériale va impulser dès le second siècle des changements de doctrine pour imposer sa domination religieuse. C’est une étape importante dans la formation d’un christianisme romain se démarquant du christianisme original et de ses origines juives. Le conflit quartodécimain en est un des premiers exemples dès 116 ap. J.-C., c’est-à-dire après la seconde guerre judéo-romaine, la guerre de Kitos.


116 ap. J.-C. : La guerre de Kitos et les premières tensions

  • 116–117 ap. J.-C. : La guerre de Kitos (ou seconde guerre judéo-romaine) oppose Rome aux communautés juives et chrétiennes en Mésopotamie, Judée et Maghreb.

À la fin de la guerre de Kitos qui oppose Rome avec les communautés juives et chrétiennes, principalement en Mésopotamie et au Maghreb, le pape Sixtus (116-125) est le premier à ne plus fêter la Pâque le 14e jour, comme l’atteste la citation d’Irénée par Eusèbe ci-dessous. Ce pape instaure aussi l’obligation de « lettres apostoliques » pour les évêques, qui officialise et centralise leur nomination.

« Parmi ces hommes, les presbytres antérieurs à Soter qui ont dirigé l’Église que tu gouvernes aujourd’hui, c’est-à-dire Anicet, Pie, Hygin, Télesphore, Xyste, n’ont pas non plus gardé eux-mêmes (le quatorzième jour) et ils n’ont pas imposé (leur usage) à ceux qui étaient avec eux ; et bien que ne gardant pas eux-mêmes (le quatorzième jour), ils n’en étaient pas moins en paix avec ceux qui venaient des chrétientés dans lesquelles il était gardé, lorsqu’ils arrivaient chez eux. Pourtant, le scandale était plus grand, pour ceux qui ne l’observaient pas, de voir observer par d’autres (le quatorzième jour) » (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, 5, 24, 14)

Liste des papes évoqués dans cette lettre :

  • Sixte I (115-125) — aussi appelé Xyste I
  • Télesphore (125-136)
  • Hygin (136-140)
  • Pie I (140-155)
  • Anicet (155-166)
  • Soter (166-175)

132–135 ap. J.-C. : La révolte de Bar Kokhba et ses conséquences

  • 132–135 ap. J.-C. : La révolte de Bar Kokhba contre Rome se solde par :
    • 580 000 morts (selon les sources romaines, peut-être exagérées).
    • 50 villes et 985 villages rasés.

« Après la défaite, Jérusalem est rasée par Hadrien et interdite aux Juifs, qui toutes tendances confondues sont expulsés de la ville (…). Après la répression, Hadrien veut déraciner le nationalisme juif en Judée. Il interdit la loi de la Torah et le calendrier hébreu, la pratique du Shabat et fait exécuter les érudits. Les rouleaux de la Loi sont brûlés cérémonieusement dans le grand complexe du Temple pour Jupiter qu’il a construit sur le Mont du Temple. Dans ce temple, il a installé deux statues, l’une de Jupiter, l’autre de lui-même. » (Wikipedia (en), Hadrian)

L’interdiction du judaïsme en Palestine par Hadrien provoque la dispersion des évêques judéo-chrétiens et leur remplacement par des évêques non-juifs, probablement sous la pression du pouvoir civil. Ce qui facilitera l’adoption du dimanche et de la nouvelle Pâque, les pratiques juives étant de toute façon interdites.

« La controverse de Pâques, comme nous l’avons remarqué, selon Épiphane, « surgit après l’époque de l’exode des évêques de la circoncision » (PG 42, 355, 356). Cette déclaration semble impliquer qu’avant cette époque, le dimanche de Pâques était inconnu en Palestine et était probablement pratiqué seulement par quelques chrétiens dans le reste du monde. » (The Passover-Easter Controversy)


Vers 140–160 ap. J.-C. : Le conflit s’intensifie

  • 140–155 ap. J.-C. : Le pape Pie I et ses successeurs (Hygin, Télesphore) tolèrent encore la célébration de la Pâque le 14 Nisan par certaines communautés.

Vers 160, le pape Anicet tente d’imposer l’abandon du 14 Nisan. Ce qui provoque un conflit avec les églises d’orient, qui envoient Polycarpe défendre la Pâque quartodécimaine. Le disciple de l’apôtre Jean met toute son autorité pour s’y opposer. C’est peut-être cela qui le pousse à inclure l’évangile de Jean (écrit vers 90 par l’apôtre à Patmos), dans un assemblage des 4 évangiles. En effet, cet évangile est plus précis dans la datation des événements de la semaine de Pâque.

Il semble que l’Évangile de Jean occupe une place particulière.
C’est celui qui écrit en dernier. Mais son écrivain est connu de façon assez fiable, et Jean était un des, sinon le disciple le plus proche de Jésus. Jean a vécu le plus tard des disciples. Il est transmis par Polycarpe et probablement inclus dans le Canon par lui. L’évangile de Jean apporte des précisions sur la date de Pâque et de la crucifixion qui ne sont pas présentes dans les autres évangiles. Tout cela est validé par Irénée, un évêque adoubé par Rome, mais intègre et contemporain des derniers témoins. Ainsi l’évangile est tardif relativement aux autres, mais écrit par des contemporains de Jésus et connus à l’époque de sa transmission.

Polycarpe est par la suite brûlé pendant les persécutions anti-chrétiennes pour avoir refusé de prendre pour dieu l’empereur romain. On observe régulièrement dans ce conflit un aller-retour entre les persécutions antichrétiennes et antijuives de l’empire romain et des innovations religieuses des évêques chrétiens romains qui permettent d’assujettir le monothéisme à l’empire.


166–175 ap. J.-C. : Le pape Soter et la centralisation du pouvoir

  • Sous le pape Soter (166–175), les tensions s’aggravent :
    • Les évêques romains tolèrent de moins en moins la Pâque quartodécimaine.

« Diverses sources suggèrent que la Pâque quartodécimaine était beaucoup plus répandue qu’Eusèbe n’est prêt à admettre. Avant l’époque du pape Victor, il semble avoir été pratiquée par certaines Églises même à Rome. Le fait qu’Irénée se réfère aux « prêtres avant Soter » (Eusèbe, Hist Eccl. 5, 24, 14), en contournant le dernier, comme exemples d’évêques qui ont permis l’observance de la Pâque quartodécimaine, suggère que le changement de la politique sur la question de Pâques, a eu lieu à l’époque de Soter. L. Duchesne, helléniste de renom, note à cet égard que « sous Soter, successeur d’Anicète, les relations semblent avoir été tendues » (Histoire ancienne de l’Église [Paris: E. Thorin, 1889,] 1: 289). En Gaule, cependant, les deux variations de Pâque semblent avoir coexisté, même au moment d’Irénée, sans causer de problèmes majeurs. En fait Irénée témoigne : « Nous vivons également en paix les uns avec les autres et notre désaccord dans le jeûne confirme notre accord dans la foi » (Lac, « Eusèbe History » 5, 24, 13, p.611). » (The Passover-Easter Controversy)


189–198 ap. J.-C. : Le pape Victor I et l’excommunication des quartodécimains

  • 189–198 ap. J.-C. : Le pape Victor I impose la Pâque romaine (le dimanche après l’équinoxe) à toutes les Églises, sous peine d’excommunication.

Ensuite, le pape Victor I (189–198) impose les Pâques romaines aux églises d’orient sous peine d’exclusion. La résistance des églises orientales, et de Polycrate, provoque leur exclusion et la continuation des relations romaines avec les seules églises « converties » au nouveau culte. La revendication de l’héritage des apôtres est au cœur de l’argumentation, Rome commençant à forger le dogme de « la clé de Pierre » pour justifier ses ordres à la communauté. Polycrate répondra du nombre important d’apôtres et de figures du christianisme primitif en Orient. Cyprien (250) attribuera la primauté de Rome en fonction de l’héritage de Pierre, tout en remarquant que tous les apôtres ont reçu une autorité semblable.


Le concile de Nicée (325 ap. J.-C.) : la standardisation de la Pâque romaine

Le concile de Nicée en 325 statuera définitivement sur la date des Pâques romaine : le premier dimanche qui suit la première pleine lune après l’équinoxe. Le but est bien d’imposer les Pâques romaines comme fête unique pour toutes les communautés. Cela se fait dans un vocabulaire explicitement antisémite, montrant l’importance de se démarquer des pratiques des « criminels » et de leurs « viles actions » comme justification pour imposer ses pratiques sur le christianisme d’orient.

La perspective de cette controverse permet d’entrevoir l’abandon puis l’excommunication du judéo-christianisme oriental au profit d’une nouvelle tradition, romaine. Appuyée d’abord sur un l’anti-christianisme païen de l’empire romain, qui deviendra antisémitisme au fur et à mesure que se formera une nouvelle tradition chrétienne qui pourra prétendre se « purger » des « influences juives ». L’antisémitisme romain se construit ainsi comme un processus de bouc émissaire qui permet de consolider un pouvoir central sur le christianisme, et d’expulser le judéo-christianisme oriental au profit d’un christianisme romain qui va émerger progressivement, au fur et à mesure de la conversion de l’empire.


Les débats sur le calendrier (IIe–IVe siècle)

La dispersion des Juifs et la perte d’un calendrier unifié

Cette correspondance disparaît peu à peu avec l’imposition d’un nouveau calendrier pascal. Alors que Jésus et la communauté de Jérusalem s’inscrivent dans la continuité culturelle et religieuse des fils d’Israël, vont se former progressivement deux nouvelles entités, judaïsme et christianisme, près d’un siècle après le départ de Jésus. Elles n’émergeront que vers 90-120 pour le judaïsme, suite à la destruction du temple (la Torah va remplacer celui-ci comme fondation du judaïsme) et aux changements imposés par Rome (des responsables validés par Rome pour les communautés, et l’interdiction de convertir, le judaïsme étant jusque-là une religion prosélyte…). Et au 4e siècle pour le christianisme, qui commence alors à prendre sa forme finale, suite à une série de transformations imposées par en haut, entre injonctions impériales et persécutions des récalcitrants.

En dehors de la forme de la fête de Pâque, le concile de Nicée impose surtout le compte de l’année : Pâque, donc le mois de Nisan, aura lieu la première pleine lune après l’équinoxe.

Au-delà de la dispute quartodécimaine à proprement parler, il y a de fait, jusque-là, de vastes discussions, débats et controverses sur le début de l’année.

Suite à la dispersion des Juifs de Palestine par Hadrien, il n’y a plus de centre religieux qui fixe un calendrier commun, et les Juifs semblent avoir des cycles métoniques, pas totalement alignés selon les endroits. Les chrétiens se font leurs propres calendriers et les comparent aux calendriers juifs. Ils les accusent d’avoir de trop grandes variations et de régulièrement fêter Pâque avant l’équinoxe.

Trois méthodes pour fixer le début de l’année

Avant la dispersion, le judaïsme de la période hérodienne a des dates très tardives, Pâque tombe régulièrement au mois d’avril. Il semble donc que la règle, y compris à l’époque de Jésus, fut de commencer le mois de Nisan à la première lune après l’équinoxe de printemps. Cette pratique fut perdue par la suite. Les chrétiens orientaux semblent s’être calés sur les communautés juives locales, jusqu’à s’apercevoir que ce n’était pas suffisant.

L’époque propose donc trois façons de calculer le début de l’année :

  • Le début du mois de Nisan à la première lune après l’équinoxe
  • La fête de Pâque, le 14 Nisan, après l’équinoxe
  • Des cycles variés dont le plus connu est le cycle métonique, qui, selon leur application, peuvent amener à sortir du cadre logique (Pâque au printemps).

La plus ancienne, et quelque part la plus logique, semble la première, fêtée au temps de Jésus, qui commence l’année après l’équinoxe. La connaissance est ancienne, et se trouvait déjà dans le Croissant fertile et en Égypte. Au deuxième millénaire avant J.-C., les Pléiades marquaient l’équinoxe de printemps et étaient connues visiblement dans tout le monde habité. Il est probable, en tout cas réaliste, que l’hébreu « tequfah », le tournant de l’année, fasse référence à l’équinoxe ou un phénomène semblable, et que la référence de la Torah au printemps ne concerne pas seulement la pousse des blés, mais l’équinoxe, les deux phénomènes étant de toute façon intimement liés.


Le détournement des fêtes judéo-chrétiennes en fêtes christiano-romaines

Comme on l’a vu, la fête de Pâque juive est en concurrence à Rome avec les fêtes du printemps et les mythes de mort/résurrection, et un certain concrétisme amène à aligner la fête de la pleine lune au dimanche suivant, phénomène probablement parallèle au remplacement du sabbat par le dimanche, le jour du soleil.

Ce ne sera pas seulement le cas pour Pâque, mais aussi pour la fête des tentes, qui deviendra la fête des morts, et l’intégration des Saturnales et de Sol Invictus dans les fêtes catholiques de Noël, la nouvelle lumière. Le folklore païen remplacera progressivement l’histoire juive de l’exode et son sens chrétien, pour permettre l’émergence d’une tradition compatible avec la dynamique de l’empire romain et des peuples conquis.

Le christianisme romain semble avoir fusionné sa fête avec les fêtes païennes du printemps, et donc ramener Pâque à la première pleine lune après l’équinoxe. En effet, de nombreux cultes de la fertilité ont des déesses nommées avec pour nom des variations de « Ishtar » d’Assyrie, jusqu’à Eostre des Saxons ou Ostara des Germains. À Rome, des cultes des mystères fêtent déjà au printemps des mythes de morts/résurrection, qui donneront beaucoup de concurrence aux chrétiens.

De la hallalisation de l’abattage industriel

Que penser de l’abattage hallal ? Posons la question autrement. Que pensez-vous de la marque « le gaulois » à côté des poulets hallal ? Est-ce que le poulet Le Gaulois transforme celui qui le mange en Asterix ? Y aurait-il un sens à faire tourner des mp3 avec des chansons d’Abraracourcix ? Qui n’a pensé que c’est du fétichisme ? En effet on attribue à un objet un sens, une image, qui occulte sa réalité concrète, la production et l’abattage des animaux.

Dieu nous demande de prononcer Son Nom lorsque l’on tue l’animal. Il demande aussi de tuer l’animal avec une lame effilée pour ne pas qu’il souffre. Voilà pourtant qui nous sort de l’imagerie publicitaire : la responsabilité humaine des êtres vivants devant Dieu. Aucune des deux conditions n’est respectée aujourd’hui, puisque le nom n’est prononcé par personne et que l’animal est abattu dans des conditions indignes et abominables.

Deux questions doivent être posées. Quelle est le sens du commandement divin et Que faisons-nous ? Car c’est bien le sens de la parole divine que de nous interroger sur nos actes et de nous interroger en tant que société. Dieu nous demande de respecter l’animal comme un être vivant et de ne pas rajouter la souffrance à sa mort. Il nous demande de prononcer Son Nom lorsque l’on tue, c’est un engagement, une responsabilité du boucher devant Dieu. Dieu avait interdit aux fils d’Israël de prononcer Son Nom pour la destruction, interdit semble-t-il repris par l’absence du nom divin au début de la 9e sourate. La mort n’est acceptable que parce qu’elle donne la vie. Or dans l’abattage personne n’est présent pour prendre la responsabilité devant Dieu, et le bétail est tué sans égard pour sa souffrance. Le sens du commandement divin est qu’il nous interroge encore aujourd’hui. Il nous fait savoir qu’il y a des abattoirs industriels, il nous fait savoir que le poulet n’est pas un produit de consommation qui pousse dans les supermarchés. Il nous révèle le mensonge idolâtre de l’emballage.

Si nous n’intervenons pas dans l’abattage, que faisons-nous ? Nous consommons les produits qui nous sont fournies. Le sheikh est devenu expert, certificateur de poulet conforme pour un emballage musulman. Le sheikh est maintenant salarié de l’industrie agroalimentaire comme expert emballage. Il nous valide consommateurs de produits génétiquement modifiés, ayant vécu sur des tapis roulant, gavés, déchiquetés, étiquetés (tout parallèle avec la transformation de la vie humaine est de la responsabilité du lecteur). Au prix d’un partage raisonnables des emplois salariés de vendeurs de frites, et d’une taxe sur l’abattage, nous sommes intégrés dans la production capitaliste (on se souvient que l’intérêt est haram ?) et industriel. Et certifiés conformes.

Si l’on ne peut se satisfaire du commerce du hallal, nous pouvons cependant remarquer que nous avons désormais un poids économique reconnu et avons obtenu le passage de cassettes et le ralentissement de la chaine alimentaire. Ô combien dérisoire. Nous pourrions être conséquents et obtenir un meilleur compromis. Des webcams dans les abattoirs, des conditions de morts dignes. Il y aura cependant une ligne de rupture, et devenus clergé assermenté, nos experts salariés n’iront pas jusqu’à s’affranchir de la dime sur l’abattage pour une victimisation boboïsante et gauchiste.

Nous inspire plus le trafic de l’aïd et le lien économique qu’établie de fait, entre l’éleveur raciste et l’islamiste égorgeur, l’échange de mouton de nuit dans les arrière-cours du bled français et autres ruelles mal éclairées. Ou dans des abattoirs ad hoc, construit pour la journée en bordure de ferme, bypassant de fait l’industrie et sa prise d’intérêt. A l’heure des bondieuseries bobos et autres circuit cours, il est légitime de penser des bouchers musulmans achetant et égorgeant sur place, en présence de l’éleveur, des bêtes préalablement auscultées et certifiées par le vétérinaire lors de visites habituelles. Au lieu de payer la riba et un clergé, éléments étrangers à l’Islam, l’agent irait à ceux qui travaillent, élèvent, soignent et tuent les bêtes. Ramenant de fait des bêtes à l’étable, et des médecins dans les campagnes, tout en fournissant du travail à la communauté. Les camions ne transportant plus les bêtes vers des abattoirs ignobles, mais leur viande directement vers les boucheries et les marchés. De consommateurs d’emballages communautaires, nous deviendrions un poids dans l’élevage du bétail et sa distribution. En établissant des relations économiques autonomes entre le quart monde des banlieues et le tiers monde des campagnes.

Nous entendons par ce court papier critiquer l’impuissance entretenue du commandement de Dieu, sa marchandisation, et l’intégration du musulman dans le fétichisme de la marchandise, le masque idolâtre de la consommation, qui nous masque au quotidien notre intégration dans le processus industriel, et par là, notre incapacité à agir de manière adulte et responsable. La souffrance du bétail est de toute façon haram et devrait alerter sur les process en cours. Nous espérons par cet exemple donner des pistes pour rétablir l’Islam comme sujet actif de l’histoire humaine, et le musulman comme acteur conscient de sa propre vie. Le monothéisme s’est pensé comme mouvement critique de la conscience humaine, critique du phénomène religieux, idolâtrie et fétichisme, critique de la société humaine dans sa violence et son injustice. Toujours dans le pardon de la nécessité, jamais dans sa validation.  Quelle praxis l’Islam peut-il mettre en oeuvre, comment se manifeste-t-il ?

Réification, aliénation, le capital comme ordre supérieur

Ce texte, visant à présenter notre lecture de l’aliénation prend la forme d’une réponse à un article de critique de la valeur, proposé par Palim Psao sur Facebook, et intitulé « UN CONCEPT TRONQUÉ DE CAPITALOCÈNE Critique de Jason Moore, Christophe Bonneuil, Hervé Kempf et Andreas Malm »

L’article s’ouvre sur une question un peu décentrée de son objet principal, et demande un petit détour. L’anthropocene est effectivement assez proche d’être un occidentalocene. il y a de facto une correlation entre les centres, le capitalisme et l’occident, exprimée par exemple dans l’OTAN ou le supremacisme blanc. Il ne s’agit donc pas de culture, ou pas dans un premier temps, mais d’une construction historique, d’abord parfaitement contingente, mais qui s’est imposée dans le réel et fait son chemin dans la superstructure. Quand on parle d’extension du capitalisme, de réification, on pensera par exemple au tourisme, comme épiphénomène de cet occidentalocene.

Il convient de le relever, la lutte des classes pourrait – théoriquement – suffire à catégoriser les groupes humains. Mais le fait qu’elle soit également occultée amène à se demander pourquoi rejeter d’emblée comme culturalisante un rapprochement entre l’occident et la destruction du vivant. L’édification d’une hierarchie humaine dans la distribution des marchandises (par l’accès différencié aux possibilités réelles du système économique) fait partie de la manipulation de l’humanité, donc de la réification et a des conséquences concrètes en terme d’aliénation. Elle fait partie également des concepts ressentis et dont les hommes s’emparent dans leurs luttes concrètes. Si la critique de la valeur escompte sortir de la critique du capitalisme abstrait, elle devra bien s’appuyer sur les réalités concrètes de l’expérience humaine.

Il y a de facto encore une macrostructure élaborée à travers les rapports sociaux économiques. Il ne s’agit plus simplement de la sédimentation de notre mode de vie dans des villes, ou l’élaboration de monuments exprimant et structurant l’ordre social. L’industrie développée par l’extension capitaliste reconfigure maintenant le monde, dont la société qui la produit. Continuer à l’appeler valeur ou fétichisme occulte le fait qu’il s’agit d’une macrostructure très concrete.

Il n’est même pas sûr qu’il s’agisse d’un monde à l’envers. La macrostructure du capital peut-être considérée comme un ordre supérieur qui reconfigure l’humanité en même temps que la nature. Ainsi la citation du Capital « Nous verrons d’une manière générale dans le cours du développement que les masques économiques dont se couvrent les personnes ne sont pas autre chose que la personnification des rapports économiques, et que c’est en tant que porteurs de ces rapports qu’elles se rencontrent. » montre bien que les hommes ont désormais une place dans des structures d’ordre supérieur qui leur affetce des fonctions, non seulement qu’il représente devant les autres, mais qu’il accomplit quotitiennement. Au même titre que les molécules reconfigurent la matière et que les mondes végétales puis animales reconfigurent les ordres inférieurs, l’ordre capital reconfigure le réel de la surface terrestre depuis l’humanité jusqu’à la matière. Il parait inadéquat de continuer à paerle « d’un « sujet automate » qui ne vit, ne se produit et ne se reproduit qu’au travers de nos milliers d’agissements individuels quand on travaille et consomme » tellement le capital est devenu réel, tellement le réel de la surface terrestre a été capitalisé. La valeur elle même, autrefois déjà matérialisée dans les coffres et les livres de compte, est désormais intégrée dans le même système informatique que tout le reste. On aurait du mal à en faire une pure abstraction, tellement les spasmes de ses crises se font sentir à la vitesse de l’éléctricité sur l’ensemble du globe.

Ainsi les termes de la critique de la valeur elle même restent dans le cadre de la société humaine, sans atteindre le point de vue ontologique dans lequel Lukacs avait ancré le marxisme. Nicolas Tertulian présente assez bien l’effort du philosophe hongrois pour trouver une forme philosophique adequate à la pensée marxiste. « Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Lukács a non seulement trouvé dans « l’ontologie critique » de Hartmann le principal stimulant pour sa tentative de reconstruire la pensée de Marx sur une base ontologique, mais aussi une puissante confirmation de la justesse de certaines thèses à caractère ontologique et gnoséologique défendues par Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme (1907). » Et encore « Ce constat nous donne le droit de soulever une question incongrue : comment Lénine défend-t-il son matérialisme sinon en affirmant sans cesse tout au long de son livre la transcendance du réel par rapport à sa représentation (d’où sa proposition de distinguer un concept philosophique de la matière, qui signifierait précisément l’autonomie ontologique du réel, des concepts scientifiques de la matière, soumis inévitablement à variation historique), le caractère second du reflet de la chose par rapport à la primauté de la chose en elle-même, le caractère absolu du contenu objectif de la représentation, distinct du caractère relatif de ses contours et de sa forme ? »(Nicolai Hartmann et Georg Lukács, Une alliance féconde, N. Tertulian) En terme ontologique, l’aliénation désigne le fait que l’homme n’est pas/plus maitre de lui-même travail et vit dans un système qui, devenu autonome, n’est plus adéquat au développement de l’homme ni même à celui du vivant. Au delà du monde professionnel, ses rapports humains sont détérminés par sa place dans le système, d’autant plus qu’ils sont de plus en plus médiés techniquement. Le fétichisme ne peut pas être « l’inversion réelle entre l’abstrait et le concret » mais décrit l’attitude de l’homme, qui voit dans le produit fini la réponse à ses besoins et l’objet de ses désirs, en se masquant la réalité sociale de la macrostructure qui produit ces objets. La valeur est la logique intrinséque autonome du macrosysteme, son principe d’auto accroissement.

La macrostructure regroupe le capital comme mode d’organisation économique et l’industrie, de même que la KulturIndustrie qui distribue l’idéologie de la structure, la novlangue ou corp globish qui ré écrit le monde selon sa comprehension dans les termes de la strcuture, la restrcturation néo libérale des états-nation de plus en plus absorbés, le neo management-developpement personnel, véritable religion théorique et pratique de l’homme capitalisé, et ce qu’il faut bien considérer comme le système nerveux de l’ensemble, tellement fort semble l’isomorphisme entre les systèmes d’information et les systemes nerveux ganglionnaires.

Le moment de la lutte de classe, est effectivement intégrée dans le système comme une confrontation entre gestionnaire et gestionné, elle n’en continue pas moins de désigner à travers les centres de décisions/gestions (pouvoir executif, conseils d’adminisatration) le rapport de production entre un système qui décide et des hommes qui font. Et donc de pointer l’autodetermination du genre humain, comme critique, but et moyen de la lutte des classes.

Cependant l’aspect inaccessible des structures de décision, la complexité des systèmes et leur intégration dans l’ensemble peut interroger sur la possibilité pour un mouvement insurectionnel de nous livrer clé en main la direction d’un pays. Bien que l’idée ne doive pas être abandonnée telle quelle, c’est-à-dire rejetée par principe, la necessité théorique et pratique de sortir de l’aliénation et de créer des moyens collectifs de survie à la catastrophe écologique en cours, pousse à adopter immédiatement des comportements autonomes, collectifs et matériels d’une vie en dehors du capital. Si le rétablissement de la pensée marxiste nous apparait indispensable, elle ne permettra pas à elle seule de rétablir la contestation. La pensée ne peut pas avancer quand l’humanité recule. Ce sont avant tout les réalisations concrètes des anarchistes autonomes, ZAD, squats, ateliers autogérés, montrent des formes possibles de ré-organisation collective.

Pour revenir sur ses pieds, le marxisme devrait accompagner ce mouvement déjà entamé et contribuer à lui fournir les munitions nécessaires. Pour commencer il convient de commencer à situer le point de levier, appuyé sur la réalité, où peut se situer la lutte des classes pour renverser le système. Un en dehors qui soit lui aussi critique, but et moyen. Autonome contre l’intégration et la gestion de la superstructure, capable de détourner et récupérer les pièces et mains d’oeuvre de l’infrastructure, de vivre et faire vivre la nature et de créer des solidarités avec le reste de l’humanité, qu’elle soit dans et en dehors du système.

On pourra terminer sur une citation ad hoc de l’ouvrage remarquable, comme toujours, de René Riesel et Jame Semrpun, « Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable », disponible en ligne, et qui fera bientôt l’objet d’une revue à part entière.

Personne ne sait au juste ce qui va jaillir de la jungle du présent, descombinaisons imprévisibles d’un chaos inouï. Les théoriciens se distinguent néanmoins,et plus ils sont « radicaux » plus cela est marqué, par la satisfaction non dissimulée aveclaquelle ils parlent de crise, d’effondrement, d’agonie, comme s’ils possédaient quelqueassurance spéciale sur l’issue d’un processus dont tout le monde attend qu’il en vienneenfin à un résultat décisif, à un événement qui éluciderait une fois pour toutesl’obsédante énigme de l’époque, que ce soit en abattant l’humanité ou en l’obligeant à seredresser. Pourtant cette attente dépossédée fait elle-même partie intégrante de lacatastrophe, qui est déjà là, et la première tâche d’une théorie critique serait de rompreavec elle, de se refuser à entretenir on ne sait quelle espérance contemplative en pariantpar exemple, comme Jappe, du « vide » propice à « l’émergence d’une autre forme devie sociale » que va créer l’implosion du capitalisme, ou comme Billeter de« l’événement », du « moment imprévisible où quelque chose de nouveau devientsoudain possible » et où les raisonnements critiques ont enfin un usage ; ou encorecomme Vidal, donc plusieurs degrés au-dessous, du « travail de plusieurs générations »que nous aurions tout loisir d’envisager pour que le « mouvement del’antimondialisation » en vienne à « définir, de façon plus ou moins libertaire (sic), lestermes d’un nouveau contrat social » (un délai beaucoup plus long encore ne suffiraitassurément pas à un tel « mouvement », parti comme il est, pour développer quoi que cesoit qui ait à voir avec une conscience critique ; et s’il s’agit de servir leur pâtéeidéologique aux anti-mondialistes les plus gauchistes, Negri fait ça très bien). On peuttoujours tenir pour essentiellement vrai, aujourd’hui encore, l’aphorisme selon lequel,en rupture avec toute philosophie de l’histoire et avec la contemplation d’un agentsuprême extérieur, quel qu’il soit – développement des forces productives ou, enremplacement, autodestruction du capitalisme –, « la théorie n’a plus à connaître que cequ’elle fait» (La Société du spectacle). Cependant, comme beaucoup d’autresaffirmations de la théorie révolutionnaire ancienne, celle-ci s’est trouvée confirméed’une façon bien différente de ce qui était prévu : le cours catastrophique de l’histoireprésente (la « réaction en chaîne ») échappant, pour un temps dont il est impossible deprévoir la durée, à notre action, on ne peut théoriser à son sujet qu’en restaurant d’unemanière ou d’une autre la position séparée et contemplative de la philosophie del’histoire. Il reste donc à pratiquer là aussi une « ascèse barbare », à l’encontre de lafausse richesse des théories prolongées ou reconstituées. Quand le bateau coule, il n’estplus temps de disserter savamment sur la théorie de la navigation : il faut apprendre viteà construire un radeau, même très rudimentaire. C’est cette nécessité de se restreindre àdes choses très simples, certes indignes de la « grande théorie » mais désormais vitales,de se concentrer sur ce dont on a impérativement besoin en sacrifiant tout le reste, queWalter Benjamin a excellemment exprimée dans une lettre à propos du livre d’ErnstBloch, Héritage de ce temps :

« Le grave reproche que je fais à l’ouvrage (quand bien même je ne le ferais pas àl’auteur) est qu’il ne correspond en aucune manière à la situation de sa parution, maissurgit aussi déplacé qu’un grand seigneur qui, venu inspecter une région dévastée par untremblement de terre, n’aurait pour commencer rien à faire de plus pressé que dedemander à ses gens de dérouler les tapis de Perse qu’il a apportés – ici et là un peumités déjà –, d’exposer ses vases d’or et d’argent – ici et là un peu ternis déjà –,d’étendre, ici et là déjà décolorés, les brocarts et tissus damassés. Il va de soi que Bloch ad’excellentes intentions et de grandes idées. Mais il se refuse à les mettre en œuvre enles pensant. En pareille situation – dans un lieu frappé par la misère –, il ne reste plusau grand seigneur qu’à livrer ses tapis comme couvertures, à faire couper des manteauxdans ses riches étoffes et envoyer à la fonte sa vaisselle somptueuse. »

Les Maos du Fatah

Document publié originellement sur https://www.religion.info/2008/12/14/etude-conversion-islamisme-des-maos-du-fatah/ disponible à la fin de l’article.

La Brigade étudiante du Fatah naît en 1974, de deux tendances. D’une part, de jeunes étudiants libanais sortis de l’Organisation d’action communiste au Liban (OACL), qui fondent, en décembre 1972, une petite formation maoïste, le Noyau du peuple révolutionnaire ( Nouwat ash-Sha’ab ath-Thaouri). La politique d’implantation populaire, sur la ligne de masse, se joue dans les camps palestiniens du Fatah, dans l’usine Ghandour, près de Saïda, dans la banlieue populaire de Naba’a, près de Beyrouth. D’autre part, des dirigeants politiques palestiniens, opposés au nouveau cours politique du Fatah palestinien de Yasser Arafat : en 1973-1974, le Fatah réoriente peu à peu son projet stratégique en acceptant tacitement, sous le vocable « d’autorité nationale » sur l’ensemble ou la partie libérée des territoires palestiniens, le principe des deux états palestiniens et israéliens, à l’encontre de la Charte de l’OLP de 1969, et du principe d’un seul état démocratique sur l’entièreté de la Palestine historique. La Brigade étudiante sera donc le fruit d’une rencontre palestino-libanaise, d’un maoïsme inspiré des expériences d’implantation populaire de la Gauche Prolétarienne et de la Révolution culturelle chinoise, et de cadres palestiniens désireux de réorienter le Fatah sur une ligne de gauche nationaliste. La Brigade étudiante s’alliera à d’autres mouvements : la Résistance populaire (al Mouqawama ash-Sha’abiya) de Khalil Akkaoui notamment, elle aussi inspirée, en partie, des expériences tiers-mondistes maoïstes, vietnamiennes et latino-américaines. Leader charismatique d’un quartier populaire de Tripoli, Bab at-Tabbané, Libanais d’origine palestinienne, Khalil Akkaoui symbolisera, a posteriori, les interrogations et les chemins complexes de militants palestiniens et libanais ayant eu à cœur de faire émerger, dans les pas de la Révolution iranienne, et dans l’héritage d’un marxisme radical, un islam à la fois populaire, tiers-mondiste et anti-impérialiste. Jeune leader de l’OACL, proche amie à l’époque de Khalil Akkaoui, Nahla Chahal rapporte que « la quête de Khalil, pendant toutes ces années, était de trouver une idéologie qui soit, comme il le disait, évidente et populaire. Il est parti du marxisme pour arriver à l’islam. Mais cet islam était proche de son marxisme : Khalil me disait toujours que l’islam, dans cette région, est l’idéologie évidente, celle qui parle aux plus pauvres. C’était le projet de Khalil : un islam des pauvres, un islam des déshérités, un islam qui soit retiré des mains des pouvoirs en place, et un islam qui ne soit pas intégriste. C’était cela, la véritable utopie de Khalil.11»

Ivan Illich

Ivan Illich La crise actuelle et la technique

La convivialité p26-28 trouvée sur http://1libertaire.free.fr/IvanIllich24.html

« Les symptômes d’une crise planétaire qui va s ‘accélérant sont manifestes. On en a de tous côtés cherché le pourquoi. J’avance pour ma part l’explication suivante la crise s’enracine dans l’échec de l’entreprise moderne, à savoir la substitution de la machine à l’homme. Le grand projet s’est métamorphosé en un implacable procès d’asservissement du producteur et d’intoxication du consommateur. La relation de l’homme à l’outil est devenue une relation de l’outil à l’homme. Ici il faut savoir reconnaître l’échec. Cela fait une centaine d’années que nous essayons de faire travailler la machine pour l’homme et d’éduquer l’homme à servir la machine. On s’aperçoit maintenant que la machine ne « marche » pas, que l’homme ne saurait se conformer à ses exigences, se faire à vie son serviteur. Durant un siècle, l’humanité s’est livrée à une expérience fondée sur l’hypothèse suivante : l’outil peut remplacer l’esclave. Or il est manifeste qu’employé à de tels desseins, c’est l’outil qui de l’homme fait son esclave. La dictature du prolétariat et la civilisation des loisirs sont deux variantes politiques de la même domination par un outillage industriel en constante expansion. L’échec de cette grande aventure fait conclure à la fausseté de l’hypothèse. La solution de la crise exige une radicale volte-face : n’est qu’en renversant la structure profonde qui règle le rapport de l’homme à l’outil que nous pourrons nous donner des outils justes. L’outil juste répond à trois exigences : il est générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d’action personnel. L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place. Il a besoin d’une technologie qui tire le meilleur parti de l’énergie et de l’imagination personnelles, non d’une technologie qui l’asservisse et le programme.

Je crois qu’il faut inverser radicalement les institutions industrielles, reconstruire la société de fond en comble. Pour être efficient et rencontrer les besoins humains qu’il détermine aussi, un nouveau système de production doit retrouver la dimension personnelle et communautaire. La personne, la cellule de base conjuguent de façon Optimale l’efficacité et l’autonomie : c’est seulement à leur échelle que se déterminera le besoin humain dont la production sociale est réalisable. Qu’il se déplace ou qu’il demeure, l’homme a besoin d’outils. Il en a besoin pour communiquer avec autrui comme pour se soigner. L’homme qui chemine et prend des simples n’est pas l’homme qui fait du cent sur l’autoroute et prend des antibiotiques. Mais chacun ne peut tout faire par soi et dépend de ce que lui fournit son milieu naturel et culturel. L’outil et donc la fourniture d’objets et de services varient d’une civilisation à l’autre. L’homme ne se nourrit pas seulement de biens et de services, mais de la liberté de façonner les objets qui l’entourent, de leur donner forme à son goût, de s’en servir avec et pour les autres. Dans les pays riches, les prisonniers disposent souvent de plus de biens et de services que leur propre famille, mais ils n’ont pas voix au chapitre sur la façon dont les choses sont faites, ni droit de regard sur ce qu’on en fait. Dégradés au rang de consommateurs-usagers à l’état pur, ils sont privés de convivialité. J’entends par convivialité l’inverse de la productivité industrielle. Chacun de nous se définit par relation autrui et au milieu et par la structure profonde des outils qu’il utilise. Ces outils peuvent se ranger en une série continue avec, aux deux extrêmes, l’outil dominant et l’outil convivial. Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don. La relation industrielle est réflexe conditionné, réponse stéréotypée de l’individu aux messages émis par un autre usager, qu’il ne connaîtra jamais, ou par un milieu artificiel, qu’il ne comprendra jamais. La relation conviviale, toujours neuve, est le fait de personnes qui participent à la création de la vie sociale. Passer de la productivité à la convivialité, c’est substituer à une valeur technique une valeur éthique, à une valeur matérialisée une valeur réalisée. La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation de production au sein d’une société dotée d’outils efficaces. Lorsqu’une société, n’importe laquelle, refoule la convivialité en deçà d’un certain niveau, elle devient la proie du manque; car aucune hypertrophie de la productivité ne parviendra jamais à satisfaire les besoins créés et multipliés à l’envi.

ÉNERGIE ET EQUITÉ http://1libertaire.free.fr/IvanIllich17.html

CHAPITRE I

La crise de l’énergie

Aujourd’hui il est devenu inévitable de parler d’une crise de l’énergie qui nous menace. Cet euphémisme cache une contradiction et consacre une illusion. Il masque la contradiction inhérente au fait de vouloir atteindre à la fois un état social fondé sur l’équité et un niveau toujours plus élevé de croissance industrielle. Il consacre l’illusion que la machine peut absolument remplacer l’homme. Pour élucider cette con­tradiction et démasquer cette illusion, il faut recon­sidérer la réalité que dissimulent les lamentations sur la crise : en fait, l’utilisation de hauts quanta d’énergie a des effets aussi destructeurs pour la structure sociale que pour le milieu physique. Un tel emploi de l’énergie viole la société et détruit la nature.

Les avocats de la crise de l’énergie défendent et répandent une singulière image de l’homme. D’après leur conception, l’homme doit se soumettre à une continuelle dépendance à l’égard d’esclaves produc­teurs d’énergie qu’il lui faut à grand-peine apprendre à dominer. Car, à moins d’employer des prisonniers pour ce faire, l’homme a besoin de moteurs auxiliaires pour exécuter la plus grande partie de son propre travail. Ainsi le bien-être d’une société devrait se mesurer au nombre de tels esclaves que chaque citoyen sait commander. Cette conviction est commune aux idéologies opposées qui sont en vogue à présent. Mia sa justesse est mise en doute par l’inéquité, les tourments et l’impuissance partout manifestes, dès lors que cest hordes voraces d’escalves dépassent d’un certain degré le nombre des hommes. Les propagandistes de la crise de l’énergie soulignent le problème de la péurie de nourriture pour ces esclaves. Moi, je me demande si des hommes libres ont vraiment besoin de tels esclaves.

Les politiques de l’énergie qui seront appliquées dans les dix prochaines années décideront de la marge de liberté don’t jouira une société en l’an 2000. Une politique de basse consommation d’énergie permet une grande variété de modes de vie et de cultures. La technique moderne peut être économe en matière d’énergie, elle laisse la porte ouverte à différentes options politiques. Si, au contraire, une société se prononce pour une forte consommation d’énergie, alors elle sera obligatoirement dominée dans sa structure par la technocratie et, sous l’étiquette capitaliste ou socialiste, cela deviendra pareillement intolérable.

Aujourd’hui encore, la plupart des sociétés — surtout celles qui sont pauvres — sont libres d’orienter leur politique de l’énergie dans l’une de ces trois directions : elles peuvent lier leur prospérité à une forte consommation d’énergie par tête, ou à un haut rendement de la transformation de l’énergie, ou encore à la moindre utilisation possible d’énergie mécanique. La première exigerait, au profit de l’industrie, une gestion serrée des approvisionnements en carburants rares et destructeurs. La seconde placerait au premier plan la réorganisation de l’industrie, dans un souci d’économie thermodynamique. Ces deux voies appellent aussi d’énormes dépenses publiques pour renforcer le contrôle social et réaliser une immense réorganisation de l’infrastructure. Toutes deux réitèrent l’intérêt de Hobbes, elles rationalisent l’institution d’un Léviathan appuyé sur les ordinateurs. Toutes deux sont à présent l’objet de vastes discussions. Car le dirigisme rigoureux, comme le métro-express à pilotage automatique, sont des ornements bourgeois qui permettent de substituer l’ex- ploitation écologique une exploitation sociale et psychologique.

Or la troisième possibilité, la plus neuve, est à peine considérée : on prend encore pour une utopie la conjonction d’une maîtrise optimale de la nature et d’une puissance mécanique limitée. Certes, on commence à accepter une limitation écologique du maximum d’énergie consommée par personne, en y voyant une condition de survie, mais on ne reconnaît pas dans le minimum d’énergie acceptable un fondement nécessaire à tout ordre social qui soit à la fois justifiable scientifiquement et juste politiquement. Plus que la soif de carburant, c’est l’abondance d’énergie qui mené a l’exploitation. Pour que les rapports sociaux soient placés sous le signe de l’équité, il faut qu’une société limite d’elle-même la consommation d’énergie de ses plus puissants citoyens. La première condition en est une technique économe en énergie, même si celle-ci ne peut garantir le règne de l’équité. De plus, cette troisième possibilité est la seule qui s’offre à toutes les nations : aujourd’hui, aucun pays ne manque de matières premières ou de connaissances nécessaires pour réaliser une telle politique en moins d’une génération. La démocratie de participation suppose une technique de faible consommation éner­gétique et, réciproquement, seule une volonté poli­tique de décentralisation peut créer les conditions d’une technique rationnelle.

On néglige en général le fait que l’équité et l’énergie ne peuvent augmenter en harmonie l’une avec l’autre que jusqu’à un certain point. En deçà d’un seuil déterminé d’énergie par tête, les moteurs améliorent les conditions du progrès social. Au-delà de ce seuil, la consommation d’énergie augmente aux dépens de l’équité. Plus l’énergie abonde, plus le contrôle de cette énergie est mal réparti. Il ne s’agit pas ici d’une limitation de la capacité technique à mieux répartir ce contrôle de l’énergie, mais de limites inscrites dans les dimensions du corps humain, les rythmes sociaux et l’espace vital.

On croit souvent trouver un remède universel à ces maux dans l’hypothèse de carburants non polluants et disponibles en abondance, mais c’est là retourner au sophisme politique qui imagine pouvoir accorder, dans certaines conditions politiques, le règne d’une équité et d’une consommation d’énergie également illimitées. On confond bien-être et abondance énergétique, telle que l’énergie nucléaire la promet pour 1990. Si nous acceptons cette vue illusoire, alors nous tendrons à négliger toute limitation énergétique socialement motivée et à nous laisser aveugler par des considérations écologiques : nous accorderons à l’écologiste que l’emploi de forces d’origine non physiologique pollue l’environnement, et nous ne verrons pas qu’au-delà d’un certain seuil, les forces mécaniques corrompent le milieu social. Le seuil de la désintégration sociale due aux grandes quantités d’énergie est indépendant du seuil auquel la trans­formation de l’énergie se retourne en destruction physique. Ce seuil, exprimé en kwh ou en calories, est sans doute peu élevé. Le concept de quanta d’énergie socialement critiques doit d’abord être élucidé en théorie avant qu’on puisse discuter la question politique de la consommation d’énergie à laquelle une société doit limiter ses membres.

Dans des travaux antérieurs, j’ai montré qu’au-delà d’une certaine valeur du PNB, les frais du contrôle social croissent plus vite que ledit PNB et deviennent l’activité institutionnelle qui détermine toute l’économie. La thérapie que dispensent éducateurs, psychia­tres et travailleurs sociaux, doit venir s’ajouter aux programmes établis par les planificateurs, les ges­tionnaires et les directeurs de vente, et compléter l’action des services de renseignements, de l’armée et de la police. Mon analyse de l’industrie scolaire avait pour objet de le prouver dans un domaine res­treint. Ici je voudrais avancer une raison de ce que plus d’énergie consommée demande plus de domination sur autrui. Je prétends qu au-delà d’un niveau critique de consommation d’énergie par tête, dans toute société, le système politique et le contexte culturel doivent dépérir. Dès que le quantum critique d’énergie consommée par personne est dépassé, aux garanties légales qui protégeaient les initiatives indivi­duelles concrètes on substitue une éducation qui sert les visées abstraites d’une technocratie. Ce quantum marque la limite où l’ordre légal et l’organisation politique doivent s’effondrer, où la structure technique des moyens de production fait violence à la structure sociale.

Même si on découvrait une source d’énergie pro­pré et abondante, la consommation massive d’énergie aurait toujours sur le corps, social le même effet que l’intoxication par une drogue physiquement inof­fensive, mais psychiquement asservissante. Un peuple peut choisir entre la méthadone et une désintoxication volontaire dans la solitude, entre le maintien de l’intoxication et une victoire douloureuse sur le manque, mais nulle société ne peut s’appuyer là­-dessus pour que ses membres sachent en même temps agir de façon autonome et dépendre d’une consommation énergétique toujours en hausse. A mon avis, dès que le rapport entre force mécanique et énergie métabolique dépasse un seuil fixe déterminable, le règne de la technocratie s’instaure. L’ordre de grandeur où ce seuil se place est large­ment indépendant du niveau technique atteint, pour­tant dans les pays assez riches et très riches sa seule existence semble reléguée au point aveugle de l’ima­gination sociale.

Comme les États-Unis, le Mexique a dépassé ce seuil critique; dans les deux cas, tout input supplémentaire d’énergie ne fait qu’augmenter l’inégalité, l’inefficacité et l’impuissance. Bien que le revenu par habitant atteigne dans le premier pays 5 000 dollars et dans le second 500 dollars, les énormes intérêts investis dans l’infrastructure industrielle les poussent tous deux à accroître encore leur consommation d’énergie. Les idéologues américains ou mexicains donnent à leur insatisfaction le nom de crise de l’énergie, et les deux pays s’aveuglent pareillement sur le fait que ce n’est pas la pénurie de carburants, ni l’utilisation gaspilleuse, irrationnelle et nuisible à l’environnement de l’énergie disponible qui mena­cent la société, mais bien plutôt les efforts de l’indus­trie pour gaver la société de quanta d’énergie qui inévitablement dégradent, dépouillent et frustrent la plupart des gens. Un peuple peut être suralimenté par la surpuissance de ses outils tout aussi bien que par la survaleur calorique de sa nourriture, mais il s’avouera plus difficilement la sursaturation énergé­tique que la nécessité de changer de régime alimentaire.

La quantité d’énergie consommée par tête qui représente un seuil critique pour une société, se place dans un ordre de grandeur que peu de nations, sauf la Chine de la révolution culturelle, ont pris en considération. Cet ordre de grandeur dépasse largement le nombre de kwh dont disposent déjà les quatre cinquièmes de l’humanité, et il reste très inférieur à l’énergie totale que commande le conduc­teur d’une petite voiture de tourisme. Ce chiffre apparaît, aux yeux du sur-consommateur comme a ceux du sous-consommateur, comme dépourvu de sens. Pour les anciens élèves de n’importe quel collège, prétendre limiter le niveau d’énergie revient à détruire l’un des fondements de leur conception du monde. Pour la majorité des Latino-Américains, atteindre ce même niveau d’énergie signifie accéder au monde du moteur. Les uns et les autres n’y parviennent que diffi­cilement. Pour les primitifs, l’abolition de l’esclavage est subordonnée à l’introduction d’une technique moderne appropriée; pour les pays riches, le seul moyen d’éviter une exploitation encore plus dure consiste à reconnaître l’existence d’un seuil de consommation d’énergie, au-delà duquel la technique dictera ses exigences à la société. En matière biolo­gique comme en matière sociale, on peut digérer un apport calorique tant qu’il reste dans la marge étroite qui sépare assez de trop.

La soi-disant crise de l’énergie est un concept politiquement ambigu. Déterminer la juste quantité d’énergie à employer et la façon adéquate de contrôler cette même énergie, c’est se placer à la croisée des chemins. A gauche, peut-être un déblocage et une reconstruction politique d’où naîtrait une économie post-industrielle fondée sur le travail personnel, une basse consommation d’énergie et la réalisation concrète de l’equité. A droite, le souci hystérique de nourrir la machine redouble l’escalade de la crois­sance solidaire de l’institution et du capital et n’offre pas d’autre avenir qu’une apocalypse hyper-indus­trielle. Choisir la première voie, c’est retenir le postulat suivant : quand la dépense d’énergie par tête dépasse un certain seuil critique, l’énergie échappe au contrôle politique. Que des planificateurs désireux de maintenir la production industrielle à son maxi­mum promulguent une limitation écologique à la consommation d’énergie ne suffira pas à éviter l’effondrement social. Des pays riches comme les États-Unis, le Japon ou la France ne verront pas le jour de l’asphyxie sous leurs propres déchets, simplement parce qu’ils seront déjà morts dans un coma énergétique. A l’inverse, des pays comme l’Inde, la Birmanie ou, pour un temps encore, la Chine sont assez musclés pour savoir s’arrêter juste avant le collapsus. Ils pourraient dès à présent décider de maintenir leur consommation d’énergie au-dessous de ce seuil que les riches devront aussi respecter pour survivre.

Choisir un type d’économie consommant un mini­mum d’énergie demande aux pauvres de renoncer à leurs lointaines espérances et aux riches de recon­naître que la somme de leurs intérêts économiques n’est qu’une longue chaîne d’obligations. Tous devraient refuser cette image fatale de l’homme en esclavagiste qu’installe aujourd’hui la faim, entre­tenue par les idéologies, d’une quantité croissante d’énergie. Dans les pays où le développement indus­triel a fait naître l’abondance, la crainte de la crise de l’énergie suffit à augmenter les impôts bientôt nécessaires pour que des méthodes industrielles nou­velles, plus propres et davantage encore porteuses de mort remplacent celles qu’a rendues désuètes une surexpansion dépourvue d’efficacité. Aux leaders des peuples que ce même proces d’industrialisation a dépossédés, la crise de l’énergie sert d’alibi pour centraliser la production, la pollution et le pouvoir de contrôle, pour chercher, dans un sursaut désespéré, à égaler les pays mieux pourvus de moteurs. Main­tenant les pays riches exportent leur crise et prêchent aux petits et aux pauvres le nouvel évangile du culte puritain de l’énergie. En semant dans le tiers monde la nouvelle thèse de l’industrialisation économe en énergie, on apporte plus de maux aux pauvres qu’on ne leur en enlève, on leur refile les produits coûteux d’usines déjà démodées. Dès qu’un pays pauvre accepte la doctrine que plus d’énergie bien gérée four­nira toujours plus de biens à plus de gens, il est aspiré dans la course à l’esclavage par l’augmentation de la production industrielle. Quand les pauvres accep­tent de moderniser leur pauvreté en devenant dépen­dants de l’énergie, ils renoncent définitivement à la possibilité d’une technique libératrice et d’une poli­tique de participation : à leur place, ils acceptent un maximum de consommation énergétique et un maxi­mum de contrôle social sous la forme de l’éducation moderne.

A la paralysie de la société moderne, on donne le nom de crise de l’énergie; on ne peut la vaincre en augmentant l’input d’énergie. Pour la résoudre, il faut d’abord écarter l’illusion que notre prospérité dépend du nombre d’esclaves fournisseurs d’énergie dont nous disposons. A cet effet, il faut déterminer le seuil au-delà duquel l’énergie corrompt, et unir toute la communauté dans un procès politique qui atteigne ce savoir et fonde sur lui une auto-limitation. Parce que ce genre de recherche va à l’opposé des travaux actuels des experts comme des institutions, je lui donne le nom de contre-recherche. Elle compte trois étapes. D’abord la nécessité de limiter la consom­mation d’énergie par tête doit être reconnue comme un impératif théorique et social. Ensuite il faut déter­miner l’intervalle de variation où se situent ces grandeurs critiques. Enfin chaque société doit fixer le degré d’injustice, de destruction et d’endoctrine­ment que ses membres sont prêts à accepter pour le plaisir d’idolâtrer les machines puissantes et de se plier docilement aux injonctions des experts.

La nécessité de conduire une recherche politique sur la consommation d’énergie socialement optimale peut être illustrée sur l’exemple de la circulation. D’après Herendeen, les États-Unis dépensent 42 % de leur énergie totale pour les voitures : pour les fabriquer, les entretenir, chercher une place où les garer, faire un trajet ou entrer en collision. La plus large part de cette énergie est utilisée au transport des personnes. Dans cette seule intention, 250 millions d’Américains dépensent plus de carburant que n’en consomment, tous ensemble, les 1 300 millions de Chinois et d’Indiens. Presque toute cette énergie est brûlée en une immense danse d’imploration, pour se concilier les bienfaits de l’accélération mangeuse-de­-temps. Les pays pauvres dépensent moins d’énergie par personne, mais au Mexique ou au Pérou on consacre à la circulation une plus grande part de l’énergie totale qu’aux États-Unis, et cela pour le seul profit d’une plus faible minorité de la population. Le volume de cette activité la rend commode et signifi­cative pour que soit démontrée, sur l’exemple du transport des personnes, l’existence de quanta d’éner­gie socialement critiques.

Dans la circulation, l’énergie dépensée pendant un certain temps se transforme en vitesse. Aussi le quantum critique prend ici la forme d’une limite de vitesse. Chaque fois que cette limite a été dépassée, on a vu s’établir le même processus de dégradation sociale sous l’effet de hauts quanta d’énergie. Au XIXe siècle, en Occident, dès qu’un moyen de trans­port public a pu franchir plus de 25 kilomètres à l’heure, il a fait augmenter les prix, le manque d’es­pace et de temps. Le transport motorisé s’est assuré le monopole des déplacements et il a figé la mobilité personnelle. Dans tous les pays occidentaux, durant les cinquante années qui ont suivi la construction du premier chemin de fer, la distance moyenne parcourue annuellement par un passager (quel que soit le mode de transport utilisé) a presque été multipliée par cent. Quand ils produisent plus d’une certaine proportion d’énergie, les transformateurs mécaniques de carbu­rants minéraux interdisent aux hommes d’utiliser leur énergie métabolique et les transforment en consommateurs esclaves des moyens de transport. Cet effet de la vitesse sur l’autonomie de l’homme n’est affecté que marginalement par les caractéris­tiques techniques des véhicules à moteur ou par l’identité des personnes et des groupes qui détiennent la propriété légale des lignes aériennes, des autobus, des trains et des voitures. Une vitesse élevée est le facteur critique qui fait des transports un instrument d’exploitation sociale. Un véritable choix entre les systèmes politiques et l’établissement de rapports sociaux fondés sur une égale participation n’est possible que là où la vitesse est limitée. Instaurer une démocratie de participation, c’est retenir une technique économe en matière d’énergie. Entre des hommes libres, des rapports sociaux productifs vont à l’allure d’une bicyclette, et pas plus vite.

Je voudrais illustrer la question générale d’une consommation d’énergie ayant sa valeur sociale optimale avec l’exemple précis du transport. Encore ici me bornerai-je à traiter du transport des personnes, de leurs bagages et de tout ce qui est indispensable (carburants, matériaux, outils) à l’entretien des routes et des véhicules. J’omets volontairement ce qui concerne le transport des marchandises et celui des messages. Bien que le même schéma d’argumentation soit acceptable dans ces deux derniers cas, il faudrait donner à la démonstration détaillée un autre tour et je me réserve d’en traiter ultérieurement.

CHAPITRE II

L’industrie de la circulation

La circulation totale est le résultat de deux différents modes d’utilisation de l’énergie. En elle se combinent la mobilité personnelle ou transit autogène et le transport mécanique des gens. Par transit je désigne tout mode de locomotion qui se fonde sur énergie métabolique de l’homme, et par transport, toute forme de déplacement qui recourt à d’autres sources d’énergie. Désormais ces sources d’ énergie seront surtout des moteurs, puisque les animaux, dans un monde surpeuplé et dans la mesure où ils ne sont pas, tels l’âne et le chameau, des mangeurs de chardons, disputent à l’homme avec acharnement leur nourriture. Enfin je borne mon examen aux déplacements des personnes à l’extérieur de leurs habitations.

Dès que les hommes dépendent du transport non seulement pour des voyages de plusieurs jours, mais aussi pour les trajets quotidiens, les contradictions entre justice sociale et motorisation, entre mouvement effectif et vitesse élevée, entre liberté individuelle et itinéraires obligés apparaissent en toute clarté. La dépendance forcée à l’égard de l’automobile dénie à une société de vivants cette mobilité dont la méca­nisation des transports était le but premier. L’escla­vage de la circulation commence.

Vite expédié, sans cesse véhiculé, l’homme ne peut plus marcher, cheminer, vagabonder, flâner, aller à l’aventure ou en pèlerinage. Pourtant il doit être sur pied aussi longtemps que son grand-père. Aujour­d’hui un Américain parcourt en moyenne autant de kilomètres à pied que ses aïeux, mais c’est le plus souvent dans des tunnels, des couloirs sans fin, des parkings ou des grands magasins.

A pied, les hommes sont plus ou moins à égalité. Ils vont spontanément à la vitesse de 4 à 6 kilomètres à l’heure, en tout lieu et dans toute direction, dans la mesure où rien ne leur est défendu légalement ou physiquement. Améliorer cette mobilité naturelle par une nouvelle technique de transport, cela devrait lui conserver son propre degré d’efficacité et lui ajouter de nouvelles qualitées : un plus grand rayon d’action, un gain de temps, un meilleur confort, des possibilités accrues pour les handicapés. Au lieu de quoi, partout jusqu’ici, le développement de l’industrie de la circulation a eu des conséquences opposées. Dès que les machines ont consacré à chaque voyageur plus qu’une certaine puissance en chevaux-vapeur, cette industrie a diminué l’égalité entre les gens, restreint leur mobilité en leur imposant un réseau d’itinéraires obligés produits industriellement, engen­dré un manque de temps sans précédent. Dès que la vitesse de leur voiture dépasse un certain seuil, les gens deviennent prisonniers de la rotation quotidienne entre leur logement et leur travail.

Si on concède au système de transport plus d’un certain quantum d’énergie, cela signifie que plus de gens se déplacent plus vite sur de plus longues dis­tances chaque jour et consacrent au transport de plus en plus de temps. Chacun augmente son rayon quotidien en perdant la capacité d’aller son propre chemin. On constitue d’extrêmes privilèges au prix d’un asservissement général. En une vie de luxueux voyages, une élite franchit des distances illimitées, tandis que la majorité perd son temps en trajets imposes pour contourner parkings et aérodromes. La minorité s’installe sur ses tapis volants pour atteindre des lieux éloignés que sa fugitive présence rend sédui­sants et désirables, tandis que la majorité est forcée de travailler plus loin, de s’y rendre plus vite et de passer plus de temps à préparer ce trajet ou à s’en reposer.

Aux États-Unis, les quatre cinquièmes du temps passé sur les routes concernent les gens qui circulent entre leur maison, leur lieu de travail et le super­marché. Et les quatre cinquièmes des distances par­courues en avion chaque année pour des congrès ou des voyages de vacances le sont par 1,5 % de la population, c’est-à-dire par ceux que privilégient leur niveau de revenus et leur formation profession­nelle. Plus rapide est le véhicule emprunté, plus forte est la prime versée par ce mode de taxation dégressive. A peine 0,2 % de la population américaine peut choisir de prendre l’avion plus d’une fois par an, et peu d’autres pays peuvent ouvrir aussi largement l’accès aux avions à réaction.

Le banlieusard captif du trajet quotidien et le voyageur sans souci sont pareillement dépendants du transport. Tous deux ont perdu leur liberté. L’espoir d’un occasionnel voyage-éclair à Acapulco ou à un congrès du Parti fait croire au membre de la classe moyenne qu’il a « réussi » et fait partie du cercle étroit, puissant et mobile des dirigeants. Le rêve hasardeux de passer quelques heures attaché sur un siège propulsé à grande vitesse rend même l’ouvrier complice consentant de la déformation imposée àl’espace humain et le conduit à se résigner à l’aména­gement du pays non pour les hommes mais pour les voitures.

Physiquement et culturellement l’homme a lente­ment évolué en harmonie avec sa niche cosmique. De ce qui est le milieu animal, il a appris en une longue histoire à faire sa demeure. Son image de soi appelle le complément d’un espace de vie et d’un temps de vie intégrés au rythme de son propre mouvement. L’harmonie délibérée qui accorde cet espace, ce temps et ce rythme est justement ce qui le détermine comme homme. Si, dans cette correspondance, le rôle premier est donné à la vitesse d’un véfiicule, au lieu de l’être à la mobilité de l’individu, alors l’homme est rabaissé du rang d’architecte du monde au statut de simple banlieusard.

L’Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est a ssis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt; il la gare ou cherche à le faire; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assu­rance, les impôts et les contraventions. De ses seize heures de veille chaque jour, il en donne quatre à sa voiture, qu’il l’utilise ou qu’il gagne les moyens de le faire. Ce chiffre ne comprend même pas le temps absorbé par des activités secondaires imposées par la circulation : le temps passé à l’hôpital, au tribunal ou au garage, le temps passé à étudier la publicité automobile ou à recueillir des conseils pour acheter la prochaine fois une meilleure bagnole. Presque partout on constate que le coût total des accidents de la route et celui des universités sont du même ordre et qu’ils croissent avec le produit social. Mais, plus révélatrice encore, est l’exigence de temps qui s’y ajoute. S’il exerce une activité professionnelle, l’Américain moyen dépense mille six cents heures chaque année pour parcourir dix mille kilomètres; cela représente à peine 6 kilomètres à l’heure. Dans un pays dépourvu d’industrie de la circulation, les gens atteignent la même vitesse, mais ils vont où ils veulent à pied, en y consacrant non plus 28 %, mais seulement 3 à 8 % du budget-temps social. Sur ce point, la différence entre les pays riches et les pays pauvres ne tient pas à ce que la majorité franchit plus de kilomètres en une heure de son existence, mais à ce que plus d’heures sont dévolues à consommer de fortes doses d’énergie conditionnées et inégalement réparties par l’industrie de la circulation 1.

  1. Pour des chiffres caractérisant la situation française, voir l’annexe.

CHAPITRE III

Le gel de l’imagination

Passé un certain seuil de consommation d’énergie, l’industrie du transport dicte la configuration de l’espace social. La chaussée s’élargit, elle s’enfonce comme un coin dans le coeur de la ville et sépare les anciens voisins. La route fait reculer les champs hors de portée du paysan mexicain qui voudrait s’y rendre à pied. Au Brésil, l’ambulance fait reculer le cabinet du médecin au-delà de la courte distance sur laquelle on peut porter un enfant malade. A New York, le médecin ne fait plus de visite à domicile, car la voiture a fait de l’hôpital le seul lieu où il convienne d’être malade. Dès que les poids lourds atteignent un village élevé des Andes, une partie du marché local disparaît. Puis, lorsque l’école secondaire s’installe sur la place, en même temps que s’ouvre la route goudronnée, de plus en plus de jeunes gens partent à la ville, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une seule famille qui n’espère rejoindre l’un des siens, établi là-bas, sur la côte, à des centaines de kilomètres.

Malgré la différence des apparences superficielles qu’elles suscitent, des vitesses égales ont les mêmes effets déformants sur la perception de l’espace, du temps et de la puissance personnelle dans les pays pauvres que dans les pays riches. Partout l’industrie type d’homme adapté du transport forge un nouveau aux horaires à la nouvelle géographie et aux nouveaux horaires qui sont son oeuvre.

L’industrie du transport façonne son produit : l’usager. Chassé du monde où les personnes sont douées d’autonomie, il a perdu aussi l’impression de se trouver au centre du monde. Il a conscience de manquer de plus en plus te temps, bien qu’il utilise chaque jour la voiture, le train, l’autobus, le métro et l’ascenseur, le tout pour franchir en moyenne 30 kilomètres, souvent dans un rayon de moins de 10 kilomètres. Le sol se dérobe sous ses pieds, il est cloué à la roue. Qu’il prenne le métro ou l’avion, il a toujours le sentiment d’avancer moins vite ou moins bien que les autres et il est jaloux des raccourcis qu’empruntent les privilégiés pour échapper à l’exas­pération créée par la circulation. Enchaîné à l’horaire de son train de banlieue, il rêve d’avoir une auto. Épuisé par les embouteillages aux heures de pointe, il envie le riche qui se déplace à contresens. Il paie sa voiture de sa poche, mais il sait trop bien que le PDG utilise les voitures de l’entreprise, fait rembourser son essence comme frais généraux ou se fait louer une voiture sans bourse délier. L’usager se trouve tout au bas de 1’échelle où sans cesse augmentent l’inégalité, le manque de temps et sa propre impuissance, mais pour y mettre fin il s’accroche à l’espoir fou d’obtenir plus de ia même chose : une circulation améliorée par des transports plus rapides. Il réclame des améliorations techniques des véhicules, des voies de circulation et des horaires; ou bien il appelle de ses vœux une révolution qui organise des transports publics rapides en nationalisant les moyens de trans­port. Jamais il ne calcule le prix qu’il lui en coûtera pour être ainsi véhiculé dans un avenir meilleur. Il oublie que de toute accélération supplémentaire, il payera lui-même la facture, sous forme d’impôts directs ou de taxes multiples. Il ne mesure pas le coût indirect du remplacement des voitures privées par des transports publics aussi rapides. Il est incapable d’imaginer les avantages apportés par l’abandon de l’automobile et le recours à la force musculaire de chacun.

L’usager ne voit pas l’absurdité d’une mobilité fondée sur le transport. Sa perception traditionnelle de l’espace, du temps et du rythme propre a été déformée par l’industrie. Il a perdu la liberté de s’imaginer dans un autre rôle que celui d’usager du transport. Sa manie des déplacements lui enlève le contrôle de la force physique, sociale et psychique dont ses pieds sont dotés. L’usager se voit comme un corps emporté à toute vitesse à travers l’espace inac­cessible. Automobiliste, il suit des itinéraires obligés sans rendre possession du sol, sans pouvoir y marquer son domaine. Abandonné à lui-même, il est immobile, isolé, sans lieu.

Devenu un objet qu’on achemine, l’homme parle un nouveau langage. Il va en voiture « retrouver » quelqu’un, il téléphone pour « entrer en contact ».

Pour lui, la liberté de mouvement n’est que la liberté d’être transporté. Il a perdu confiance dans le pouvoir politique qui lui vient de la capacité de pouvoir mar­cher et parler. Il croit que l’activité politique consiste à réclamer une plus large consommation de ces ser­vices qui l’assimilent à une simple marchandise. Il ne demande pas plus de liberté pour des citoyens autonomies, mais de meilleurs services pour des clients soumis. Il ne se bat pas pour garantir sa liberté de se déplacer à son gré et de parler aux autres à sa manière, mais pour asseoir son droit d’être véhiculé et informé. Il désire de meilleurs produits et ne veut pas rompre l’enchaînement à ces produits. Il est urgent qu’il comprenne que l’accélération appelée de ses vœux augmentera son emprisonnement et, qu’une fois réali­sées, ses revendications marqueront le terme de sa liberté, de ses loisirs et de son indépendance.

CHAPITRE IV

Le prix du temps

La vitesse incontrôlée est coûteuse et de moins en moins de gens peuvent se l’offrir. Tout surcroît de vitesse d’un véhicule augmente son coût de propul­sion, le prix des voies de circulation nécessaires et, ce qui est plus grave, la largeur de l’espace que son mouvement dévore. Dès qu’un certain seuil de consommation d’énergie est dépassé par les voya­geurs les plus rapides, il se crée à l’échelle du monde entier une structure de classe de capitalistes de la vitesse. La valeur d’échange du temps reprend la première place, comme le montre le langage : on parle du temps dépensé, économisé, investi, gaspillé, mis à profit. A chacun la société colle une étiquette de prix qui indique sa valeur horaire : plus on va vite, plus l’écart des prix se creuse. Entre l’égalité des chances et la vitesse, il y a corrélation inverse.

Une vitesse élevée capitalise le temps de quelques-­uns à d’énormes taux, mais paradoxalement cela coûte un énorme prix à ceux dont le temps est jugé beaucoup moins précieux. A Bombay il n’y a pas beaucoup de possesseurs de voitures : à ces derniers, il suffit d’une matinée pour se rendre à Poona. L’économie moderne les oblige à faire ce trajet une fois par semaine. Deux générations plus tôt, le voyage aurait pris une semaine, on l’aurait fait une fois par an. Mais ces rares automobiles qui stimulent en apparence les échanges économiques, en fait déran­gent la circulation normale des bicyclettes et des pousse-pousse qui traversent par milliers le centre de Bombay. Ici l’automobile paralyse toute une société. La perte de temps imposée à tous et la muti­lation d’une société augmentent plus vite que le gain de temps dont quelques-uns bénéficient pour leurs excursions. Partout la circulation augmente indéfiniment à mesure qu’on dispose de puissants moyens de transport. Plus on a la possibilité d’être transporté, plus on manque de temps. Passé un seuil critique, l’industrie du transport fait perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner. L’utilité marginale d’un accroissement de la vitesse de quelques-uns est acquise au prix de la désutilité marginale croissante de cette accélération pour la majorité.

Au-delà d’une vitesse critique, personne ne « gagne » du temps sans en faire « perdre » à quelqu’un d’autre. Celui qui réclame une place dans un véhicule plus rapide affirme ainsi que son temps vaut plus cher que celui du passager d’un véhicule plus lent. Au-delà d’une certaine vitesse, chaque passager se transforme en voleur qui dérobe le temps d’autrui et dépouille la masse de la société. L’accélération de sa voiture lui assure le transfert net d’une part de temps vital. L’importance de ce transfert se mesure en quanta de vitesse. Il défavorise ceux qui restent en arrière et parce que ces derniers composent la majorité, l’affaire pose des problèmes éthiques plus généraux que la dialyse rénale ou les transplantations d’organes.

Au-delà d’une vitesse critique, les véhicules à moteur engendrent des distances aliénantes qu’eux seuls peuvent surmonter. L’absence devient alors la règle, et la présence, l’exception. Une nouvelle piste à travers le sertão brésilien inscrit la grande ville à l’horizon du paysan qui a à peine de quoi survivre, mais elle ne la met pas à sa portée. La nouvelle voie express qui traverse Chicago étend la ville, mais elle aspire vers la périphérie tous ceux qui ont les moyens d’éviter un centre dégradé en ghetto. Une accéléra­tion croissante aggrave l’exploitation des plus faibles, dans l’Illinois comme en Iran.

Du temps de Cyrus à celui de la machine à vapeur, la vitesse de l’homme est restée la même. Quel que fût le porteur du message, les nouvelles ne franchis­saient pas plus de 150 kilomètres par jour. Ni le coureur inca, ni la galère vénitienne, ni le cavalier persan, ni la diligence de Louis XIV n’ont pu rompre cette barrière. Guerriers, explorateurs, marchands ou pèlerins couvraient 30 kilomètres par jour. Comme le dit Valéry : « Napoléon va à la même lenteur que César. » L’Empereur savait qu’« on mesure la prospérité publique aux comptes des diligences », mais il ne pouvait guère presser le mouvement. De Paris à Toulouse, on mettait deux cents heures à 1’époque romaine, et encore cent cinquante-huit heures avec la diligence en 1782. Le XIXe siècle a, le premier, accéléré le mouvement des hommes. En 1830, le même trajet ne demandait plus que cent dix heures, mais à condition d’y mettre le prix : cette année-là, 1 150 équipages versèrent et provoquèrent plus d’un millier de décès. Puis le chemin de fer suscita un brusque changement. En 1855 Napoléon III pouvait se vanter d’avoir franchi d’un trait la distance Paris-Marseille à la moyenne de 96 kilomètres à l’heure. Entre 1850 et 1900, la distance moyenne par­courue en un an par chaque Français a été multipliée par cent. C’est en 1893 que le réseau ferroviaire anglais atteignit son extension maximum. Alors les trains de voyageurs se trouvèrent à leur coût optimum calculé en temps nécessaire pour les entretenir et les conduire à destination.

Au degré suivant d’accélération, le transport commença à dominer la circulation, et la vitesse, à classer les destinations selon une hiérarchie. Puis le nombre de chevaux-vapeur utilisés détermina la classe de tout dirigeant en voyage, selon une pompe dont même les rois n’avaient pas osé rêver. Chacune de ces étapes a rabaissé d’autant le rang de ceux qui sont limités à un moindre kilométrage annuel. Quant à ceux qui nilont que leur propre force pour se déplacer, ils sont considérés comme des outsiders sous-développés. Dis­-moi à quelle vitesse tu te déplaces, je te dirai qui tu es. Celui qui peut profiter de l’argent des contribuables dont se nourrit Concorde, appartient sans aucun doute au gratin.

En l’espace des deux dernières générations, la voi­ture est devenue le symbole d’une carrière réussie, tout comme l’école est devenue celui d’un avantage social de départ. Une telle concentration de puissance doit produire sa propre justification. Dans les États capitalistes, on dépense les deniers publics pour permettre à un homme de parcourir chaque année plus de kilomètres en moins de temps, pour la seule raison qu’on a déjà investi encore plus d’argent pour allonger la durée de sa scolarité. Sa valeur présumée comme moyen intensif de production du capital détermine les conditions de son transport. Mais la haute valeur sociale des capitalistes du savoir n’est pas le seul motif pour estimer leur temps de manière privilégiée. D’autres étiquettes idéologiques sont aussi utiles pour ouvrir l’accès au luxe dont d’autres gens paient le prix. Si maintenant il faut répandre les idées de Mao en Chine avec des avions à réaction, cela signifie seulement que, dès à présent, deux classes sont nécessaires pour conserver les acquis de la Longue Marche, l’une qui vive au milieu des masses et l’autre, au milieu des cadres. Sans doute, dans la Chine populaire, la suppression des niveaux intermé­diaires a-t-elle permis une concentration efficace et rationnelle du pouvoir, néanmoins elle marque aussi une nouvelle différence entre le temps du conducteur de bœufs et celui du fonctionnaire qui voyage en avion à réaction. L’accélération concentre inévitablement les chevaux-vapeur sous le siège de quelques personnes et ajoute au croissant manque de temps du banlieusard le sentiment qu’il reste à la traîne.

Ordinairement on soutient par un double argument la nécessité de maintenir dans une société industrielle des privilèges disproportionnés. On tient ce privilège pour un préliminaire nécessaire pour que la prospérité de la population tout entière puisse augmenter, ou bien on y voit l’instrument de rehaussement du standing d’une minorité défavorisée. L’exemple de l’accélération révèle clairement l’hypocrisie de ce raisonnement. A long terme, l’accélération du trans­port n’apporte aucun de ces bénéfices. Elle n’engendre qu’une demande universelle de transport motorisé et qu’une séparation des groupes sociaux par niveau de privilèges en creusant des écarts inimaginables jusque-­là. Passé un certain point, plus d’énergie signifie moins d’équité. Au rythme du plus rapide moyen de transport, on voit gonfler le traitement de faveur réservé à quelques-uns aux frais des autres.

CHAPITRE V

La vitesse mangeuse de temps

Il ne faudrait pas négliger le fait que la vitesse de pointe de quelques-uns se paie d’un autre prix qu’une vitesse élevée accessible à tous. La classification sociale par degrés de vitesse impose un transfert net de puissance : les pauvres travaillent et payent pour rester à la traîne. Si les classes moyennes d’une société fondée sur la vitesse peuvent s’efforcer d’oublier cette discrimination, elles ne sauraient supporter une croissance indéfinie des coûts. Certaines dépenses sautent aux yeux actuellement, par exemple la des­truction de l’environnement ou l’exploitation, avec l’aide des militaires, de matières premières dispo­nibles en quantités limitées. Peut-être voilent-elles un prix de l’accélération encore plus lourd. Que chacun puisse se déplacer à grande vitesse, cela signifie qu’il lui restera une part de temps moindre et que toute la société dépensera une plus grande part du temps disponible à transporter les gens. Des voitures qui dépassent la vitesse critique ont tendance à imposer l’inégalité, mais elles installent aussi une industrie auto-suffisante qui cache l’inefficacité du système de transport sous une apparence de raffinement techno­logique. J’estime que limiter la vitesse ne sert pas seulement à défendre l’équité, mais à préserver l’efficacité des moyens de transport, c’est-à-dire à augmenter la distance totale parcourue en diminuant le temps total consacré à cet effet.

On n’a guère étudié les conséquences de la voiture sur le budget-temps (par 24 heures) des individus comme des sociétés. Les travaux déjà faits pour le transport fournissent des statistiques sur le temps nécessaire par kilomètre, sur la valeur de ce temps calculée en dollars ou sur la durée des trajets. Mais rien n’est dit des frais de transport cachés : comment le transport dévore le temps vital, comment la voiture multiplie le nombre des voyages nécessaires, combien de temps on passe à se préparer à un déplacement. De plus, on n’a pas de critère pour estimer la valeur de frais encore plus cachés : le sur-loyer accepté pour resider dans un quartier bien relié au réseau des transports, les dépenses engagées pour préserver un secteur du bruit, de la saleté et des dangers physiques dus aux voitures. Ce n’est pas parce qu’on ne calcule pas les dépenses en budget-temps social qu’il faut croire ce calcul impossible, encore moins faut-il négliger d’utiliser le peu d’informations recueillies. Elles montrent que partout, dès qu’une voiture dépasse la vitesse de 25 kilomètres à l’heure, elle provoque un manque de temps croissant. Ce seuil franchi par l’industrie, le transport fait de l’homme un errant d’un nouveau genre : un éternel absent toujours éloigné de son lieu de destination, incapable de l’atteindre par ses propres moyens, et pourtant obligé de s’y rendre chaque jour. Aujourd’hui les gens travaillent une bonne partie de la journée seulement pour gagner l’argent nécessaire pour aller travailler. Depuis deux générations, dans les pays industrialisés, la durée du trajet entre le logement et le lieu de travail a augmenté plus vite que n’a diminué, dans la même période, la durée de la journée de travail. Le temps qu’une société dépense en transport augmente proportionnellement à la vitesse du moyen de transport public le plus rapide. À présent, le Japon précède les États-Unis dans ces deux domai­nes. Quand la voiture brise la barrière qui protège l’homme de l’aliénation et l’espace de la destruction, le temps vital est dévoré par les activités nées du transport.

Que cette voiture qui file à toute allure sur la route soit le bien de l’État ou d’un particulier, cela ne change rien au manque de temps et à la surprogram­mation accrus par chaque accélération. Pour trans­porter un passager sur une distance donnée, un autobus a besoin de trois fois moins d’essence qu’une voiture de tourisme. Un train de banlieue est dix fois plus efficace qu’une telle voiture. Autobus et trains pourraient devenir encore plus efficaces et moins nuisibles à l’environnement. Transformés en propriété publique et gérés rationnellement, les deux pourraient être exploités et organisés de façon à considérablement rogner les privilèges que le régime de propriété privée et une organisation incompétente suscitent. Mais, tant que n’importe quel système de véhicules s’impose à nous avec une vitesse de pointe illimitée, nous sommes obligés de dépenser plus de temps pour payer le transport, porte à porte, de plus de gens, ou de verser plus d’impôts pour qu’un petit groupe voyage beaucoup plus loin et plus vite que tous les autres. La part du budget-temps social consacrée au transport est déterminée par l’ordre de grandeur de la vitesse de pointe permise par ledit système de transport.

CHAPITRE VI

Le monopole radical de l’industrie

Quand on évoque le plafond de vitesse à ne pas dépasser, il faut revenir à la distinction déjà faite entre le transit autogène et le transport motorisé et définir leur quote-part respective dans la totalité des déplacements des personnes qui constituent la circu­lation.

Le transport est un mode de circulation fondé sur l’utilisation intensive du capital, et le transit, sur un recours intensif au travail du corps. Le transport est un produit de l’industrie dont les usagers sont les clients. C’est une marchandise affectée de rareté. Toute amélioration du transport se réalise sous condition de rareté accrue, tandis que la vitesse, et donc le coût, augmentent. Les conflits suscités par l’insuffisance du transport prennent la forme d’un jeu où l’un gagne ce que l’autre perd. Au mieux, un tel conflit admet une solution à la manière du dilemme des deux prisonniers décrit par A. Rapoport : si tous deux coopèrent avec leur gardien, leur peine de prison sera écourtée.

Le transit n’est pas un produit industriel, c’est l’opération autonome de ceux qui se déplacent. Il a par définition une utilité, mais pas de valeur d’échange, car la mobilité personnelle est sans valeur marchande. La capacité de participer au transit est innée chez l’homme et plus ou moins également partagée entre des individus valides ayant le même âge. L’exercice de cette capacité peut être limité quand on refuse à une catégorie déterminée de gens le droit d’emprunter un chemin déterminé, ou encore quand une popu­lation manque de chaussures ou de chemins. Les conflits sur les conditions de transit prennent la forme d’un jeu où tous les partenaires peuvent en même temps obtenir un gain en mobilité et en espace de mouvement.

La circulation totale résulte donc de deux modes de production, l’un appuyé sur l’utilisation intensive du capital, l’autre sur le recours intensif au travail du corps. Les deux peuvent se compléter harmonieu­sement aussi longtemps que les outputs autonomes sont protégés de l’invasion du produit industriel.

Les maux de la circulation sont dus, à présent, au monopole du transport. L’attrait de la vitesse a séduit des milliers d’usagers qui croient au progrès et acceptent les promesses d’une industrie fondée sur l’utilisation intensive du capital. L’usager est persuadé que les véhicles su­rpuissants lui permettent de dépasser l’autonomie limitée don’t il a joui tant qu’il s’est déplacé par ses seuls moyens ; aussi consent-­il à la domination du transport organisé aux dépens du transit autonome. La destruction de l’environnement est encore la moindre des conséquences néfastes de ce choix. D’autres, plus graves, touchent la multi­plication des frustrations physiques, la désutilité croissante de la production continuée, la soumission à une inégale répartition du pouvoir — autant de manifestations d’une distorsion de la relation entre le temps de vie et l’espace de vie. Dans un monde aliéné par le transport, l’usager devient un consom­mateur hagard, harassé de distances qui ne cessent de s’allonger.

Toute société qui impose sa règle aux modes de déplacement opprime en fait le transit au profit du transport. Partout où non seulement l’exercice de privilèges, mais la satisfaction des plus élémentaires besoins sont liés à l’usage de véhicules surpuissants, une accélération involontaire des rythmes personnels se produit. Dès que la vie quotidienne dépend du transport motorisé, l’industrie contrôle la circulation. Cette mainmise de l’industrie du transport sur la mobilité naturelle fonde un monopole bien plus dominateur que le monopole commercial de Ford sur le marché de l’automobile ou que celui, politique, de l’industrie automobile à l’encontre des moyens de transport collectifs. Un véhicule surpuissant fait plus : il engendre lui-même la distance qui aliène. A cause de son caractère caché, de son retranchement, de son pouvoir de structurer la société, je juge ce monopole radical. Quand une industrie s’arroge le droit de satis­faire, seule, un besoin élémentaire, jusque-là l’objet d’une réponse individuelle, elle produit un tel mono­pole. La consommation obligatoire d’un bien qui consomme beaucoup d’énergie (le transport motorisé) restreint les conditions de jouissance d’une valeur d’usage surabondante (la capacité innée de transit). La circulation nous offre l’exemple d’une loi écono­mique générale : tout produit industriel dont la consom­mation par personne dépasse un niveau donné exerce un monopole radical sur la satisfaction d’un besoin. Passé un certain seuil, l’école obligatoire ferme l’accès au savoir, le système de soins médicaux détruit les sources non thérapeutiques de la santé, le transport paralyse la circulation.

D’abord le monopole radical est institué par l’adaptation de la société aux fins de ceux qui consom­ment les plus forts quanta; puis il est renforcé par l’obligation, faite à tous, de consommer le quantum minimum sous lequel se présente le produit. La consommation forcée prend des formes différentes, selon, qu’il s’agit d’objets matériels où se concrétise de l’énergie (vêtements, logement, etc.), d’actes où se communique de l’information (éducation, médecine, etc.). D’un domaine à l’autre, le conditionnement industriel des quanta atteindra son niveau critique pour des valeurs différentes, mais pour chaque grande classe de produits on peut fixer l’ordre de grandeur ou se place le seuil critique. Plus la limite de vitesse d’une société est haute, plus le monopole du transport y devient accablant. Qu’il soit possible de déterminer l’ordre de grandeur des vitesses auxquelles le transport commence à imposer son monopole radical à la circulation, cela ne suffit pas à prouver qu’il soit aussi possible de simplement déterminer en théorie quelle limite supérieure de vitesse une société devrait retenir.

Nulle théorie, mais la seule politique peut déterminer jusqu’à quel degré un monopole est tolérable dans une société donnée. Qu’il soit possible de déterminer un degré d’instruction obligatoire à partir duquel recule l’apprentissage par l’observation et par l’action, cela ne permet pas au théoricien de fixer le niveau d’indus­trialisation de la pédagogie qu’une culture peut sup­porter. Seul le recours à des procédures juridiques et, surtout, politiques peut conduire à des mesures spécifiques, malgré leur caractère provisoire, grâce auxquelles on pourra réellement imposer une limite à la vitesse ou à la scolarisation obligatoire dans une société. L’analyse sociale peut fournir un schéma théorique afin de borner la domination du monopole radical, mais seules des procédures politiques peuvent déterminer le niveau de limitation à retenir volontairement. Une industrie n’exerce pas sur toute une société un monopole radical grâce à la rareté des biens produits ou grâce à son habileté à évincer les entre­prises concurrentes, mais par son aptitude à créer le besoin qu’elle est seule à pouvoir satisfaire.

Dans toute l’Amérique latine, les chaussures sont rares et bien des gens n’en portent jamais. Ils mar­chent pieds nus ou mettent d’excellentes sandales fabriquées par les artisans les plus divers. Jamais le manque de chaussures n’a limité leur transit. Mais dans de nombreux pays sud-américains, les gens sont forcés de se chausser, dès lors que le libre accès à l’école, au travail et aux services publics est interdit aux va-nu-pieds. Les professeurs et les fonctionnaires du Parti interprètent l’absence de chaussures comme la marque d’une indifférence à l’égard du « progrès ». Sans que les promoteurs du développement national conspirent avec les industriels de la chaussure, un accord accord implicite bannit dans ces pays tout va-nu-pieds hors des services importants.

Comme les chausseurs, les écoles ont toujours été un bien rare. Mais jamais une minorité privilégiée d’élèves n’a pu à elle seule faire de l’école un empêchement à l’acquisition du savoir. Il a fallu rendre l’école obligatoire pour une période limitée (et lui adjoindre la liberté, illimitée, de lever des impôts) pour que l’éducateur ait le pouvoir d’interdire aux sous-consommateurs de thérapie éducative d’apprendre un métier sur le tas. Une fois établie la scolarisation obligatoire, on a pu imposer à la société toute une organisation sans cesse plus complexe à laquelle ne peuvent s’adapter les non-scolarisés et non-programmés.

Dans le cas de la circulation, l’éventuelle puissance d’un monopole radical est très concevable. Imagi­nons de pousser à son terme l’hypothèse d’une par­faite distribution des produits de l’industrie du trans­port. Ce serait l’utopie d’un système de transport motorisé, libre et gratuit. La circulation serait exclu­sivement réservée à un système de transport public, financé par un impôt progressif sur le revenu où il serait tenu compte de la distance du domicile à la plus proche station du réseau et au lieu de travail, conçu pour que le premier venu soit le premier servi, et sans aucun droit de priorité au médecin, au touriste ou au PDG. Dans ce paradis des fous, tous les voyageurs seraient égaux, et tous également prisonniers seraient du transport. Privé de l’usage de ses pieds, le citoyen de cette utopie motorisée serait l’esclave du réseau de transport et l’agent de sa prolifération.

Certains apprentis sorciers, déguisés en architectes, proposent une issue illusoire au paradoxe de la vitesse. A leur sens, l’accélération impose des inégalités, une perte de temps et des horaires rigides pour la seule raison que les gens ne vivent pas selon des rnodèles et dans des formes bien adaptés aux véhicules. Ces architectes futuristes voudraient que les gens vivent et travaillent dans des chapelets de tours autarciques, reliées entre elles par des cabines très rapides. Soleri, Doxiadis ou Fuller résoudraient le problème créé par le transport à grande vitesse en englobant tout l’habitat humain dans ce problème. Au lieu de se demander comment conserver aux hommes la surface de la terre, ils cherchent à créer des réserves sur une terre abandonnée aux ravages des produits industriels.

CHAPITRE VII

Le seuil insaisissable

Une vitesse de transport optimale paraît arbitraire ou autoritaire à l’usager, tandis qu’au muletier elle semble aussi rapide que le vol de l’aigle. Quatre ou six fois la vitesse d’un homme à pied, c’est un seuil trop bas pour être pris en considération par l’usager, trop élevé pour représenter une limite possible pour les deux tiers de l’humanité qui se déplacent encore par leurs propres moyens.

Ceux qui planifient le logement, le transport ou l’éducation des autres appartiennent tous à la classe des usagers. Leur revendication de pouvoir découle de la valeur que leurs employeurs, publics ou privés, attribuent à l’accélération. Sociologues et ingénieurs savent composer sur ordinateurs un modèle de la circulation à Calcutta ou à Santiago et implanter des voies pour aérotrains d’après leur conception abstraite d’un bon réseau de transport. Leur foi dans l’efficacité de la puissance les aveugle sur l’efficacité supérieure du renoncement à son utilisation. En augmentant la charge énergétique, ils ne font qu’am­plifier des problèmes qu’ils sont incapables de résoudre. Il ne leur vient pas à l’esprit de renoncer à la vitesse et de choisir un ralentissement général et une diminution de la circulation pour dénouer l’imbro­glio du transport. Ils ne songent pas à améliorer leurs programmes en interdisant de dépasser en ville la vitesse du vélo. Un préjugé mécaniste les empêche d’optimiser les deux composantes de la circulation dans le même modèle de simulation. L’expert en développement qui, dans sa Land-Rover, s’apitoie sur le paysan qui conduit ses cochons au marché, refuse ainsi de reconnaître les avantages relatifs de la marche. Il a tendance à oublier qu’ainsi, ce paysan dispense dix hommes de son village d’aller au marché et de perdre leur temps sur les chemins, alors que l’expert et tous les membres de sa famille doivent, chacun pour son compte, toujours courir les routes. Pour un tel homme, porté à concevoir la mobilité humaine en termes de progrès indéfini, il ne saurait y avoir de taux de circulation optimal, mais seule­ment une unanimité passagère à un stade donné de développement technique. L’enragé du développe­ment et son homologue africain, atteint par conta­gion, ignorent l’efficacité optimale d’une technique « pauvre ». Sans doute pour eux la limitation de la consommation d’énergie sert à protéger l’environnement, une technique « simple » apaisera provi­soirement les pauvres, et une vitesse limitée permet­tra à plus de voitures de rouler sur moins de routes. Mais l’auto-limitation pour protéger un moyen de la perte de sa propre fin, cela reste extérieur à leurs considérations.

La plupart des Mexicains, sans parler des Indiens et des Africains, sont dans une tout autre situation. Le seuil critique de vitesse se situe bien au-delà de ce qu’ils connaissent ou attendent, à quelques exceptions près. Ils appartiennent encore à la catégorie des hommes qui se déplacent par eux-mêmes. Plu­sieurs d’entre eux gardent le souvenir d’une aventure motorisée, mais la plupart n’ont jamais franchi le seuil critique de vitesse. Dans deux États mexicains caractéristiques, le Guerrero et le Chiapas, en 1970, moins de 1 % de la population avait parcouru au moins une fois plus de 15 kilomètres en une heure. Les véhicules où ces gens s’entassent parfois rendent le voyage plus facile, mais guère plus rapide qu’à bicyclette. L’autocar de troisième classe ne sépare pas le fermier de ses cochons et il les transporte tous ensemble au marché, sans leur faire perdre de poids. Ce premier contact avec le « confort » motorisé ne rend pas esclave de la vitesse destructrice.

L’ordre de grandeur où situer la limite critique de vitesse est trop bas pour être pris au sérieux par l’usager et trop élevé pour concerner le paysan. Ce chiffre est si évident qu’il en devient invisible. Toutes les études sur la circulation s’occupent seulement de servir l’avenir de l’industrie du transport. Aussi l’idée d’adopter cet ordre de grandeur pour limiter la vitesse rencontre-t-elle une résistance obstinée. L’instaurer, ce serait priver de sa drogue l’homme industrialisé, intoxiqué par de fortes doses d’énergie, et interdire aux gens sobres de goûter un jour cette ivresse inconnue.

Vouloir susciter sur ce point une contre-recherche ne constitue pas seulement un scandale, mais aussi une menace. La frugalité menace l’expert, censé savoir pourquoi le banlieusard doit prendre son train à 8hl5 et à 8h4l et pourquoi il convient d’employer tel ou tel mélange de carburants. Que par un processus politique on puisse déterminer un ordre de grandeur naturel, impossible à éluder et ayant valeur de limite, cette idée reste étrangère à l’échelle de valeurs et au monde de vérités de l’usager. Chez lui, le respect des spécialistes qu’il ne connaît même pas se transforme en aveugle soumission. Si l’on pouvait trouver une solution politique aux pro­blèmes créés par les experts de la circulation, alors on pourrait appliquer le même traitement aux pro­blèmes d’éducation, de santé ou d’urbanisme. Si des profanes, participant activement à une procédure politique, pouvaient déterminer l’ordre de grandeur d’une vitesse optimale de circulation, alors les fonda­tions sur lesquelles repose la charpente des sociétés industrielles seraient ébranlées. La recherche que je propose est subversive. Elle remet en question l’accord général sur la nécessité de développer le transport et la fausse opposition politique entre tenants du trans­port public et partisans du transport privé.

CHAPITRE VIII

Les degrés de la mobilité

Le roulement à billes a été inventé il y a un siècle. Grâce à lui le coefficient de frottement est devenu mille fois plus faible. En ajustant convenablement un roulement à billes entre deux meules néolithiques, un Indien peut moudre à présent autant de grain en une journée que ses ancêtres en une semaine. Le roulement à billes a aussi rendu possible l’invention de la bicyclette, c’est-à-dire l’utilisation de la roue, — la dernière, sans doute, des grandes inventions néolithiques —, au service de la mobilité obtenue par la force musculaire humaine. Le roulement à billes est ici le symbole d’une rupture définitive avec la tradition et des directions opposées que peut prendre le développement. L’homme peut se déplacer sans l’aide d’aucun outil. Pour transporter chaque gramme de son corps sur un kilomètre en dix minutes, il dépense 0,75 calorie. Il forme une machine thermo­dynamique plus rentable que n’importe quel véhicule à moteur et plus efficace que la plupart des animaux. Proportionnellement à son poids, quand il se déplace, il produit plus de travail que le rat ou le bœuf, et moins que le cheval ou l’esturgeon. Avec ce rende­ment, il a peuplé la terre et fait son histoire. A ce même niveau, les sociétés agraires consacrent moins de 5 % et les nomades moins de 8 % de leur budget-temps à circuler hors des habitations ou des campe­ments.

A bicyclette, l’homme va de trois à quatre fois plus vite qu’à pied, tout en dépensant cinq fois moins d’énergie. En terrain plat, il lui suffit alors de dépenser 0,15 calorie pour transporter un gramme de son corps sur un kilomètre. La bicyclette est un outil parfait qui permet à l’homme d’utiliser au mieux son énergie métabolique pour se mouvoir : ainsi outillé, l’homme dépasse le rendement de toutes les machines et celui de tous les animaux.

Si l’on ajoute à l’invention du roulement à billes celles de la roue à rayons et du pneu, cette conjonction a pour 1’histoire du transport plus d’importance que tous les autres événements, à l’exception de trois d’entre eux. D’abord, à 1’aube de la civilisation, l’invention de la roue transféra les fardeaux des épau­les des hommes à la brouette. Puis au Moyen Age, en Europe, les inventions du bridon, du collier d’épaules et du fer à cheval multiplièrent par cinq le rendement thermodynamique du cheval et transformèrent l’éco­nomie en permettant de fréquents labourages et la rotation des assolements. De plus, elles mirent à la portée des paysans des champs éloignés : ainsi on vit la population rurale passer de hameaux de six familles à des villages de cent feux, groupés autour de l’église, du marché, de la prison et, plus tard, de l’école. Cela rendit possible la mise en culture de terres situées plus au nord et déplaça le centre du pouvoir vers des régions plus froides. Enfin, la construction par les Portugais au XVe siècle des premiers vaisseaux de haute mer posa, sous 1’égide du capitalisme européen naissant, les fondements d’une économie de marché mondiale et de l’impérialisme moderne.

L’invention du roulement à billes marqua une qua­trième révolution. Elle permit de choisir entre plus de liberté et d’équité d’une part et une vitesse et une exploitation accrues d’autre part. Le roulement à billes est un élément fondamental dans deux formes de déplacement, respectivement symbolisées par le vélo et par l’automobile. Le vélo élève la mobilité autogène de l’homme jusqu’à un nouveau degré, au-delà duquel il n’y a plus en théorie de progrès possible. A l’opposé, la cabine individuelle accélérée a rendu les sociétés capables de s’engager dans un rituel de la vitesse qui progressivement les paralyse.

Que s’établisse un monopole d’emploi rituel d’un outil potentiellement utile n’est pas un phénomène nouveau. Il y a des millénaires, la roue déchargea le porteur esclave de son fardeau, mais seulement dans les pays d’Eurasie. Au Mexique, bien que très connue, la roue ne fut jamais utilisée pour le transport, mais exclusivement pour fabriquer de petites voitures des­tinées à des dieux en miniature. Que la charrette ait été un objet tabou dans l’Amérique d’avant Cortès ne doit pas nous étonner davantage que le fait que le vélo soit tabou dans la circulation moderne.

Il n’est absolument pas nécessaire que l’invention du roulement à billes serve, à l’avenir, à augmenter encore la consommation d’énergie et engendre ainsi le manque de temps, le gaspillage de l’espace et des privilèges de classe. Si le nouveau degré de mobilité autogène offert par le vélo était protégé de la dévalua­tion, de la paralysie et des risques corporels pour le cycliste, alors il serait possible de garantir à tout le monde une mobilité optimale et d’en finir avec un système qui privilégie les uns et exploite les autres au maximum. On pourrait contrôler les formes d’urba­nisation, si la structuration de l’espace était liée à l’aptitude des honnnes à s’y déplacer. Limiter abso­lument la vitesse, c’est retenir la forme la plus décisive d’aménagement et d’organisation de l’espace. Selon qu’on l’utilise dans une technique vaine ou profitable, le roulement à billes change de valeur.

Un vélo n’est pas seulement un outil thermodynamique efficace, il ne coûte pas cher. Malgré son très bas salaire, un Chinois consacre moins d’heures de travail à l’achat d’une bicyclette qui durera longtemps qu’un Américain à l’achat d’une voiture bientôt hors d’usage. Les aménagements publics nécessaires pour les bicyclettes sont comparativement moins chers que la réalisation d’une infrastructure adaptée à des véhi­cules rapides. Pour les vélos, il ne faut de routes goudronnées que dans les zones de circulation dense, et les gens qui vivent loin d’une telle route ne sont pas isolés, comme ils le seraient s’ils dépendaient de trains ou de voitures. La bicyclette élargit le rayon d’action personnel sans interdire de passer où l’on ne peut rouler : il suffit alors de pousser son vélo.

Le vélo nécessite une moindre place. Là où se gare une seule voiture, on peut ranger dix-huit vélos, et l’espace qu’il faut pour faire passer une voiture livre a passage à trente vélos. Pour faire franchir un pont à 40 000 personnes en une heure, il faut deux voies d’une certaine largeur si l’on utilise des trains, quatre si l’on utilise des autobus, douze pour des voitures, et une seule si tous traversent à bicyclette. Le vélo est le seul véhicule qui conduise l’homme de porte à porte, à n’importe quelle heure, et par l’itinéraire de son choix. Le cycliste peut atteindre de nouveaux endroits sans que son vélo désorganise un espace qui pourrait mieux servir à la vie.

La bicyclette permet de se déplacer plus vite, sans pour autant consommer des quantités élevées d’un espace, d’un temps ou d’une énergie devenus égale­ment rares. Chaque kilomètre de trajet est parcouru plus rapidement, et la distance totale franchie annuel­lement est aussi plus élevée. Avec un vélo, l’homme peut partager les bienfaits d’une conquête technique, sans prétendre régenter les horaires, l’espace, ou l’énergie d’autrui. Un cycliste est maître de sa propre mobilité sans empiéter sur celle des autres. Ce nouvel outil ne crée que des besoins qu’il peut satisfaire, au lieu que chaque accroissement de l’accélération pro­duit par des véhicules à moteur crée de nouvelles exigences de temps et d’espace.

Le roulement à billes et les pneus permettent à l’homme d’instaurer un nouveau rapport entre son temps de vie et son espace de vie, entre son propre territoire et le rythme de son être, sans usurper l’espace-temps et le rythme biologique d’autrui. Ces avantages d’un mode de déplacement moderne, fondé sur la force individuelle, sont évidents, pourtant en général on les ignore. On ne se sert du roulement à billes que pour produire des machines plus puissantes ; on avance toujours l’idée qu’un moyen de transport est d’autant meilleur qu’il roule plus vite, mais on se dispense de la prouver. La raison en est que si l’on cherchait à démontrer la chose, on découvrirait qu’il n’en est rien aujourd’hui. La proposition contraire est, en vérité, facile à établir : à présent, on accepte son contenu avec réticence, demain elle deviendra évidente.

Un combat acharné entre vélos et moteurs vient à peine de s’achever. Au Vietnam, une armée sur-indus­trialisée n’a pu défaire un petit peuple qui se déplaçait à la vitesse de ses bicyclettes. La leçon est claire. Des armées dotées d’un gros potentiel d’énergie peuvent supprimer des hommes — à la fois ceux qu’elles défendent et ceux qu’elles combattent —, mais elles ne peuvent pas grand-chose contre un peuple qui se défend lui-même. Il reste à savoir si les Vietnamiens utiliseront dans une économie de paix ce que leur a appris la guerre et s’ils sont prêts à garder les valeurs mêmes qui leur ont permis de vaincre. Il est à craindre qu’au nom du développement industriel et de la consommation croissante d’énergie, les Vietnamiens ne s’infligent à eux-mêmes une défaite en brisant de leurs mains ce système équitable, rationnel et auto­nome, imposé par les bombardiers américains à mesure qu’ils les privaient d’essence, de moteurs et de routes.

CHAPITRE IX

Moteurs dominants et moteurs auxiliaires

Les hommes naissent dotés d’une mobilité presque égale. Cette capacité innée plaide en faveur d’une égale liberté d’aller où bon leur semble. Les citoyens d’une société fondée sur des principes de liberté, d’égalité et de fraternité défendront de toute dimi­nution ce droit fondamental. Peu importe la nature de la menace, que ce soit la prison, l’assignement à résidence, le retrait du passeport ou l’enfermement dans un milieu qui nuit à la mobilité naturelle à seule fin de transformer la personne en usager du transport. Ce droit fondamental à la liberté, à l’égalité et à la joie de se déplacer ne tombe pas en désuétude du simple fait que la plupart de nos contemporains sont attachés à leur siège par leur ceinture de sécurité idéo­logique. La capacité naturelle de transit est le seul critère utile pour évaluer la contribution réelle du transport à la circulation globale. Il n’y a pas plus de transport que la circulation ne peut en supporter. Il reste à souligner comment se distinguent les formes de transport qui mutilent le droit de mobilité et celles qui l’élargissent.

Le transport peut imposer une triple entrave à la cir­culation : en brisant son flot, en isolant des catégories hiérarchisées de destinations, en augmentant le temps perdu à circuler. On a déjà vu que la clé de la relation entre le transport et la circulation se trouve dans la vitesse maximale du véhicule. On a vu aussi que, passé un certain seuil de vitesse, le transport gêne la circu­lation. Il bloque la mobilité en saturant l’espace de routes et de voitures, il transforme le territoire en un lacis de circuits fermés définis par les degrés d’accélé­ration correspondants, il vole à chacun son temps de vie pour le donner en pâture à la vitesse.

L’inverse vaut aussi. En deçà d’un certain seuil de vitesse, les véhicules à moteur sont un facteur d’ap­point ou d’amélioration en rendant possibles ou plus faciles certaines tâches. Des véhicules à moteur peu­vent transporter les vieillards, les infirmes, les malades et les simples paresseux. Ascenseurs et tapis roulants peuvent hisser sur une colline cyclistes et engins. Des trains peuvent servir aux rotations quotidiennes, mais à la seule condition de ne pas engendrer au terme des besoins qu’ils ne sauraient satisfaire. Et le danger demeure que ces moyens de transport distancent les vélos pour les trajets de chaque jour.

Bien sûr l’avantage d’une voiture est évident pour celui que ne va pas à son lieu de travail, mais part en voyage. Jusqu’à l’époque de la machine à vapeur, le voyageur était ravi de pouvoir franchir 50 kilomètres par jour, que ce fût en bateau, à cheval ou en calèche, soit 3 kilomètres par heure d’un pénible voyage. Le mot anglais travel rappelle encore combien il était dur de voyager : il vient du latin trepalium, ce pal formé de trois épieux, instrument de supplice ayant remplacé la croix dans le haut Moyen Age chrétien. On oublie trop facilement que franchir 25 kilomètres à 1’heure dans une voiture bien suspendue représente un « progrès » longtemps inconcevable.

Un système moderne de transport qui se fixerait cette vitesse d’acheminement permettrait à l’inspec­teur Fix de rattraper Phileas Fogg dans sa course autour du monde en moins de la moitié des 80 jours fatidiques. Il faut voyager à une vitesse qui laisse le temps du voyage rester celui du voyageur. Si l’on demeure en deçà de ces limites, on allège les couts temporels du voyage, pour la production comme pour le voyageur.

Limiter l’énergie consommée et, donc, la vitesse des moteurs ne suffit pas à protéger les plus faibles contre l’exploitation des riches et des puissants : eux trouve­ront encore le moyen de vivre et de travailler dans les bons quartiers, de voyager régulièrement dans des wagons capitonnés et de réserver une voie spéciale pour leurs médecins ou les membres de leur comité central. Avec une vitesse maximale limitée, on pourra réduire ces inégalités à l’aide d’un ensemble d’impôts et de moyens techniques. Avec des vitesses de pointe illimitées, ni l’appropriation publique des moyens de transport ni l’amélioration technique du contrôle n’aboliront l’exploitation et l’inégalité croissantes. L’industrie du transport est la clé de la production optimale de la circulation tant qu’elle n’exerce pas de monopole radical sur la productivité de chacun.

CHAPITRE X

Sous-équipement, sur-développement et maturité technique

La combinaison du transport et du transit qui compose la circulation nous offre un exemple de consom­mation d’énergie socialement optimale, avec la néces­sité d’imposer à cette consommation des limites poli­tiquement définies. La circulation fournit aussi un modèle de la convergence des intentions de développe­ment dans le monde entier et un critère de distinction entre pays sous-équipés et pays surindustrialisés.

Un pays est sous-équipé s’il ne peut fournir à chaque acheteur la bicyclette qui lui conviendrait. Il en est de même s’il ne dispose pas d’un réseau de bonnes pistes cyclables et de nombreux moteurs auxiliaires à faible consommation, utilisables sans frais. En 1975, il n’y a aucune raison technique, économique ou écologique de tolérer où que ce soit un tel retard. Ce serait une honte si la mobilité naturelle de l’homme devait, contre son gré, stagner plus bas que le degré optimal.

Un pays est surindustrialisé lorsque sa vie sociale est dominée par l’industrie du transport qui détermine les privilèges de classe, accentue la pénurie de temps, enchaîne les gens à des réseaux et à des horaires. Sous­équipement et surindustrialisation semblent être au­jourd’hui les deux pôles du développement potentiel. Mais hors de ce champ de tension, se trouve le monde de la maturité technique, de l’efficacité post-indus­trielle où un faible apport technique triomphe du contingentement des marchandises rares qui résulte de l’hybris technique. La maturité technique consiste à maintenir l’usage du moteur dans ces limites au-delà desquelles il se transforme en maître. La maturité économique consiste à maintenir la production indus­trielle dans ces limites en deçà desquelles elle fortifie et complète les formes autonomes de production. C’est le royaume du vélo et des grands voyages, de l’efficacité souple et moderne, un monde ouvert de rencontres libres.

Pour les hommes d’aujourd’hui, le sous-équipement est ressenti comme une impuissance face à la nature et à la société. La surindustrialisation leur enlève la force de choisir réellement d’autres modes de production et de politique, elle dicte aux rapports sociaux leurs caractéristiques techniques. Au contraire, le monde de la maturité technique respecte la multiplicité des choix politiques et des cultures. Évidem­ment, cette diversité décroît dès que la société indus­trielle choisit la croissance aux dépens de la production autonome.

La théorie ne peut fournir aucune mesure précise du degré d’efficacité post-industrielle ou de maturité technique dans une société donnée. Elle se borne à indiquer l’ordre de grandeur où doivent se situer ces caractéristiques techniques. Chaque communauté dotée d’une histoire doit, selon ses procédures politiques propres, décider à quel degré lui deviennent intoléra­bles la programmation, la destruction de l’espace, le manque de temps et l’injustice. La théorie peut souligner que la vitesse est le facteur critique en ma­tière de circulation, elle peut prouver la nécessité d’une technique à faible consommation d’énergie, mais elle ne peut fixer les limites politiquement réalisables. Le roulement à billes peut provoquer une nouvelle prise de conscience politique qui conserve aux masses le pouvoir sur les outils de la société, ou bien il peut susciter une dictature techno-fasciste.

Il est deux moyens d’atteindre la maturité technique : par la libération de l’abondance ou par la libé­ration du manque. Les deux conduisent au même terme : la reconstruction sociale de l’espace, chacun faisant alors l’expérience toujours neuve de vivre et de se mouvoir là où se trouve le centre du monde.

La libération de l’abondance doit commencer dans les îlots de surcirculation dans les grandes villes, là où les sur-développés trébuchent les uns sur les autres, se laissant catapulter à grande vitesse d’un rendezvous à l’autre, vivant à côté d’inconnus qui se hâtent chacun autre part. Dans ces pays, les pauvres sont sans cesse expédiés d’un bout à l’autre de la ville, perdant ainsi leurs loisirs et leur propre vie sociale. Chaque groupe social (le Noir, le PDG, l’ouvrier, le commissaire) est isolé par la spécificité de sa consommation de transport. Cette solitude au cœur de l’abondance, dont tous ont à souffrir, éclatera si les îlots de surcirculation dans les grandes villes s’étalent et s’il s’ouvre des zones libres de tout transport où les hommes redécouvrent leur mobilité naturelle. Ainsi, dans cet espace dégradé des villes industrielles, pourraient se développer les commencements d’une reconstruction sociale ; les gens qui se disent aujourd’hui riches rompront leurs liens avec le trans­port surefficace dès qu’ils sauront apprécier l’horizon de leurs îlots de circulation et redouter d’avoir à s’éloigner de chez eux.

La libération du manque naît à l’opposé. Elle brise le resserrement du village dans la vallée et débarrasse de l’ennui d’un horizon étroit, de l’oppression d’un monde isolé sur lui-même. Élargir la vie au-delà du cercle des traditions est un but atteignable en quelques années pour les pays pauvres, mais seulement pour qui saura écarter la soumission au développement indus­triel incontrôlé, soumission qu’impose l’idéologie de la consommation énergétique sans limite.

La libération du monopole radical de l’industrie, le choix joyeux d’une technique « pauvre » sont possibles là où les gens participent à des procédures politiques fondées sur la garantie d’une circulation optimale. Cela exige qu’on reconnaisse l’existence de quanta d’énergie socialement critiques, dont l’igno­rance a permis la constitution de la société indus­trielle. Ces quanta d’énergie conduiront ceux qui consomment autant, mais pas plus, à l’âge post-industriel de la maturité technique.

Cette libération ne coûtera guère aux pauvres, mais les riches payeront cher. Il faudra bien qu’ils en payent le prix si l’accélération du système de trans­port paralyse la circulation. Ainsi une analyse concrète de la circulation révèle la vérité cachée de la crise de l’énergie : les quanta d’énergie conditionnés par l’industrie ont pour effets l’usure et la dégradation du milieu, l’asservissement des hommes. Ces effets entrent en jeu avant même que se réalisent les menaces d’épuisement des ressources naturelles, de pollution du milieu physique et d’extinction de la race. Si l’accélération était démystifiée, alors on pourrait choisir à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud, en ville comme à la campagne, d’imposer des limites à l’outil moderne, ces limites en deçà desquelles il est un instrument de libération.

Questionnements sur « Juifs et anarchistes » – Pierre SOMMERMEYER

Ce texte est une revue du livre Juifs et anarchistes – Histoire d’une rencontre, consultable sur https://www.cairn.info/juifs-et-anarchistes–9782841621613.htm#

Texte lu sur le site http://www.socialisme-libertaire.fr/2017/12/questionnements-sur-juifs-et-anarchistes.html

Nous apprecions la sensibilité de l’auteur, et son soucis de justice. Sans toutefois toujours le suivre, quand il s’inquiète, légitimement, mais peut-être un peu trop, sur le risque d’antisémitisme dans les mouvements de lutte pour la Palestine.

C’est pour nous dans ces mouvements et dans la pratique que se dégrossissent les perceptions faussées de l’antisémitisme par la compréhension des enjeux réels de l’occupation. En particulier les dangers idéologiques nationalisme, et la violence du colonialisme. Qui permettent de saisir que rien ne lie le judaïsme ni les juifs à l’occupation, mais que l’état sionisme tend plutot vers un fascisme de type européen.

Les assemblées juives sont toujours pleines à craquer – d’hommes, de femmes, d’enfants et de landaus. L’instinct grégaire de ma race lui a permis de survivre à toutes les horreurs qu’elle a pu endurer. Par ailleurs, qu’adviendrait-il du progrès si les juifs n’étaient pas là ?

Emma Goldman, « The Joy of Touring », Mother Earth, vol. 3, 1906

Dans les années qui précédèrent la Grande Guerre, les anarchistes juifs formèrent, à Montréal comme à Londres, le gros des groupes libertaires. En témoignent les écrits d’Emma Goldman et de Rudolf Rocker.

Chevauchant les sphères du politique, du culturel, du religieux et de l’ethnique, la conjonction de ces deux termes – anarchiste et juif – ne va pas, on l’imagine, sans poser question. De qui parle-t-on, en fait : des juifs anarchistes ou des anarchistes d’origine juive ? On peut constater qu’il n’existe plus, aujourd’hui, de groupes se réclamant à la fois de ces deux dimensions. En Israël, par exemple, lesdits « Anarchistes contre le mur » ne le sont que par défaut. Désignés ainsi par les médias dans un but évident de les discréditer, ces militants radicalement engagés contre ce mur ont accepté le qualificatif sans vraiment savoir, semble-t-il, ce qu’il recouvrait. En ce sens, on ne peut que saluer la publication en français des actes du colloque « Anarchistes et juifs » tenu à Venise en mai 2000 -– même amputés des témoignages relatifs à la « double identité » .

J’avoue d’emblée que la lecture de ce livre a provoqué en moi un certain nombre de questionnements à propos des liens existant entre anarchisme et judaïsme, et donc entre politique, culture, religion et ethnie [1]. Pourquoi ? Certainement parce que je suis personnellement – et profondément – impliqué par cette thématique [2]. Anarchiste depuis quelques décennies, je cherche, en effet, à détecter, à mettre à jour et à comprendre ce qui fait lien – ou, selon les moments historiques, absence de lien – entre ces deux domaines apparemment si différents que sont l’anarchisme et le judaïsme.

Si ces questionnements tiennent bien évidemment à l’existence même de ce livre, ils naissent également des nombreuses béances qui m’apparaissent à sa lecture. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici d’instruire un quelconque procès, mais plutôt de tenter de combler des trous ou de pallier des manques. Ces manques, je sais qu’ils se manifestent dans le milieu anarchiste, dont ce colloque – et donc ce livre – est une projection.

Il est, par exemple, significatif que les dimensions tant sociale que politique de la religion juive – par ailleurs quasiment caricaturale du point de vue du respect des rites – soient ici complètement passées sous silence. Au même titre que l’étroite parenté qu’on peut constater entre la conception révolutionnaire anarchiste traditionnelle et le messianisme juif, cet aspect du lien religieux possible entre anarchisme et judéité méritait d’être examiné à partir de certains textes bibliques. Par ailleurs, des questions aussi importantes que celle des femmes, des juifs séfarades, des Arabes, du nazisme et de la Shoah sont, pour certaines, à peine ébauchées et, pour d’autres, carrément absentes. Sans parler de la question de l’antisémitisme en milieu anarchiste, tout juste effleurée, et de celle du monothéisme, jamais traitée.

Je ne sais s’il me sera possible de combler ces béances, mais j’ai besoin de le tenter. Pour mettre à nu certaines questions que je juge essentielles. Si l’époque de symbiose entre anarchistes et juifs est passée, les liens qui structurèrent cette « double identité » continuent de susciter, au présent, de nombreuses interrogations. Sur les juifs se définissant comme libertaires, mais aussi sur les libertaires dans leurs rapports aux juifs.

Ce questionnement, qu’il faut affronter dans toutes ses dimensions, n’est évidemment pas simple. Il peut même être douloureux.

De la Torah à l’anarchie : vers la société idéale

Nous partirons d’une double constatation : non seulement cette symbiose entre judaïsme et anarchisme a existé, mais il existe encore une certaine fascination du courant anarchiste pour l’univers juif. Comment expliquer, alors, que des tenants d’un anticléricalisme parfois forcené, d’un athéisme affirmé, d’une philosophie si ouvertement opposée à tout substrat ethnique aient pu maintenir des relations si privilégiées avec une catégorie d’individus qui, nolens volens, se réclamaient, à la fois, d’une origine ethnique et d’une religion ?

Pour tenter de répondre à cette question, il faut sans doute en revenir aux origines. Dans une des contributions de cet ouvrage, consacrée à la communauté juive anarchiste en Argentine [3], les auteurs rapportent l’opinion de Higinio Chalcoff : « Nombre d’entre nous ont eu une formation anarchiste par l’intermédiaire de l’éducation religieuse, en tant que nous trouvions dans l’anarchisme une vision plus large de l’humanisme de la tradition juive » (p. 177). Il y aurait donc un arrière-fond anarchiste dans la Torah [4]. Pour incongrue qu’elle soit, cette hypothèse mérite d’être vérifiée à partir des textes bibliques, en particulier pour ce qu’ils disent de l’organisation sociale et de l’État.

Dans une des rares mentions que cet ouvrage fait de cette importante question, Furio Biagini [5] évoque – sans trop s’y arrêter, cependant – cette année « sabbatique » qui contribuera à conférer au judaïsme un évident caractère émancipateur. Pour Furio Biagini, cette année « sabbatique » annonce la libération du travail, de la même façon, ajoute-t-il, que le « jubilé » [6] de la tradition chrétienne – « tout autant révolutionnaire », d’après Biagini – « rétablit l’égalité sociale » (p. 21). C’est évidemment trop court pour être compris.

Récit des origines et loi de base d’une religion ritualisée à l’excès, la Torah consacre une grande partie de ses textes à l’organisation sociale du peuple juif. La Bible juive – ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament – a été rassemblée et publiée probablement vers 480 avant notre ère. Il s’agit d’une collation de différents écrits provenant de diverses traditions et, évidemment, d’une multiplicité d’auteurs. Parmi ces textes, le chapitre 25 du Lévitique pose, en termes précis, les bases de l’organisation sociale du groupe qui se reconnaît comme étant le peuple juif.

On y trouve ceci : «  Tu ensemenceras ton champ, pendant six ans tu tailleras ta vigne et tu en récolteras les produits [Lv 25:3-].  » Et les versets suivants précisent : « Mais en la septième année la terre aura son repos sabbatique, un sabbat pour Yahvé : tu n’ensemenceras pas ton champ et tu ne tailleras pas ta vigne [Lv 25:4-], tu ne moissonneras pas tes épis, qui ne seront pas mis en gerbe, et tu ne vendangeras pas tes raisins, qui ne seront pas émondés. Ce sera pour la terre une année de repos. [Lv 25:5-] » En cette septième année, dite « sabbatique », il faudra donc se nourrir sur les récoltes des années précédentes. Au bout de sept fois sept ans, quarante-neuf ans donc, viendra l’année des Expiations, proclamée sainte et saluée par le son du chofar, cet instrument à vent fabriqué dans la corne d’un bélier. Le Lévitique précise alors  : « Vous déclarerez sainte cette cinquantième année et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays. [Lv 25:10-] »

En cette année-là, les esclaves redeviennent libres, les terres acquises reviennent à leur propriétaire originel – Dieu – et on n’achète que les récoltes [7]. Comme toute parole divine, celle-ci exige d’être observée sous peine de sanction. Pour le cas, énoncée au chapitre 26 du Lévitique, elle n’est pas mince : «  Si vous rejetez mes lois [Lv 26:15-] […] je me tournerai contre vous et vous serez battus par vos ennemis. Vos adversaires domineront sur vous et vous fuirez alors même que personne ne vous poursuivra. [Lv 26:17-]. […] Vous mangerez la chair de vos fils et vous mangerez la chair de vos filles. [Lv 26:29-]  » Et ainsi de suite. Cette menace est récurrente tout au long de ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament.

Dans la pensée rabbinique postérieure à la grande dispersion du premier siècle de notre ère, la portée concrète de ce texte se vit minimisée par les exégètes du fait que les juifs étaient alors un peuple sans territoire. Lorsqu’il accéda à la territorialité, avec la fondation de l’État d’Israël, on souligna son anachronisme au prétexte que les juifs n’étaient plus une communauté d’agriculteurs et de bergers. Il n’empêche que ce texte est porteur d’une authentique promesse de libération sociale dont la force d’évocation perdure et qu’on ne peut évacuer aussi facilement. 

De l’État, du messianisme, de la révolution

L’abandon progressif de ces préceptes va s’accompagner d’un changement de statut du peuple juif, originellement organisé en tribus placées sous l’autorité de juges : les anciens. Les textes racontent que, ne supportant plus cet état de fait, les juifs cherchèrent à devenir – déjà ! – un peuple comme les autres, régi par un roi. Si l’on ne peut parler de désir d’État au vrai sens du terme, la différence est mince. Saül, premier roi d’Israël, fut désigné par Samuel, prophète et dernier juge, qui s’adressa au peuple en ces termes [8] : (IS fait référence à Isaïe, donc cela s’écrit 1S) « Voici quel sera le droit du roi qui régnera sur vous. Il prendra vos fils, et il les mettra sur ses chars et parmi ses cavaliers, afin qu’ils courent devant son char [1S 8 :11-] ; il s’en fera des chefs de mille et des chefs de cinquante, et il les emploiera à labourer ses terres, à récolter ses moissons, à fabriquer ses armes de guerre et l’attirail de ses chars [1S 8 :12-]. Il prendra vos filles, pour en faire des parfumeuses, des cuisinières et des boulangères [1S 8 :13-]. Il prendra la meilleure partie de vos champs, de vos vignes et de vos oliviers, et la donnera à ses serviteurs [1S 8 :14-]. Il prendra la dîme du produit de vos semences et de vos vignes, et la donnera à ses serviteurs [1S 8 :15-]. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, vos meilleurs bœufs et vos ânes, et s’en servira pour ses travaux [1S 8 :16]. Il prendra la dîme de vos troupeaux, et vous-mêmes serez ses esclaves [1S 8 :17-]. »

Cette prophétie, qui aurait pu être énoncée par n’importe quel anarchiste, préfigure exactement ce qu’il en adviendra du devenir du peuple juif. Mais, parallèlement à ce rejet de l’organisation traditionnelle et à l’instauration de la royauté –dont la Bible, que d’aucuns finiront par prendre pour un livre d’histoire, sera la mémoire événementielle –, se fera jour une autre tradition, de contestation de l’ordre établi. Montant de ces périodes troublées, la longue plainte des prophètes – prédisant, de façon répétée, les malheurs qui s’abattront sur le peuple élu s’il ne change pas – ouvrira, paradoxalement, la perspective de possibles temps meilleurs et donnera naissance à ce messianisme juif si caractéristique [9].

«  L’esprit du Seigneur Yahvé est sur moi, car Yahvé m’a donné l’onction ; il m’a envoyé porter la nouvelle aux pauvres, panser les cœurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance [Is 61 :1-], proclamer une année de grâce de la part de Yahvé et un jour de vengeance pour notre Dieu, pour consoler tous les affligés [Is 61 :2-]. » Le messianisme juif trouve son origine textuelle dans ces versets d’Isaïe [10], qui font référence à cette « année de grâce » déjà évoquée. Il s’agit là d’un message prophétique en direction des pauvres. Si le mot Messie n’apparaît pas littéralement dans cette traduction française de la Bible de Jérusalem, il est contenu dans l’idée d’« onction » [11]. Parallèlement à l’affirmation du retour du messie apparaît l’autre face du discours prophétique, sa dimension révolutionnaire : l’appel à la repentance d’Israël.

L’imprécation d’Osée – « Le pays se prostitue, il abandonne l’Éternel [Os 1:3 -]  » [12] – ou celle de Jérémie – «  Mon héritage, vous l’avez changé en abomination. [Jr 2:7 ]  » [13] – reviennent, en effet, comme antiennes, dans tous les discours prophétiques, qui dénoncent l’injustice – et l’incroyance – des royaumes de Juda et d’Israël, en même temps qu’ils en appellent à la justice sociale et à cette « année de grâce », annoncée par Isaïe. Bien plus tard, Jésus de Nazareth fera de cette année jubilaire un des axes de sa prédication itinérante. C’est d’ailleurs dans une synagogue qu’il reprendra à son compte la prophétie d’Isaïe et, ce faisant, qu’il signera son arrêt de mort pour avoir, en citant ces paroles, demandé des comptes aux riches. Devenu Jésus-Christ par la grâce de ses disciples et successeurs, cette figure prophétique irriguera, de la fin de la domination romaine jusqu’au Moyen Âge tardif, bien des révoltes contre l’injustice sociale.

Le messianisme [14] n’est donc pas seulement l’annonce d’un retour, la croyance en un changement à venir, il est aussi l’affirmation que, ce jour-là, tout sera radicalement changé. En ce sens, il est indissociable de la dimension apocalyptique de l’eschatologie juive. Si pour une partie de la tradition juive, le Messie est le roi à venir, le fils de David, pour une autre, il semble bien que ce soit le Pauvre. De la même façon, les interprétations sur le moment de sa venue sont diverses et contradictoires. Pour les uns, elle n’interviendra que lorsque le monde sera bon et pacifié ; pour les autres, elle ponctuera une longue période où Gog et Magog se livreront, dans un monde en proie aux pires déferlements, une bataille sans merci. C’est à travers ce grand bouleversement que s’accomplira la transformation de l’homme. Dans cette perspective, le parallélisme est évident entre le messianisme juif et un certain catastrophisme révolutionnaire qui fait de la « lutte finale » la condition indispensable à l’éclosion d’une société nouvelle.

Convergence d’imaginaires et points de passage

Il faut donc en convenir : sur divers points – l’aspiration à une société égalitaire, le refus de l’État [15], le renversement radical de l’ordre du monde –, il existe bel et bien une convergence d’imaginaires entre les textes fondamentaux du judaïsme et la tradition anarchiste. S’ils permettent de comprendre pourquoi tant de juifs ayant baigné dans cette parole biblique ont opéré ce passage, ils n’expliquent pas, en revanche, l’intérêt – indiscutable – que nombre d’anarchistes ont manifesté pour cette étrange communauté d’hommes. On pourrait, bien sûr, trouver quelque explication dans le statut de minorité opprimée qui était la sienne et dans cette particulière prédisposition qu’ont les anarchistes à accorder leur soutien aux damnés de la terre.

Il existe, par ailleurs, dans Juifs et anarchistes, quelques références à la séduction que le hassidisme [16] aurait exercée sur certains anarchistes. Ainsi, dans une contribution déjà citée, Furio Biagini, pour qui le hassidisme fut « une explosion d’énergie religieuse créatrice contre les anciennes valeurs devenues inopérantes » (p. 26), n’hésite pas à qualifier ce mouvement de « libertaire » (p. 30) – même s’il précise qu’il est, par la suite, devenu « despotique » (p. 30). Daniel Grinberg [17], quant à lui, précise que « le potentiel révolutionnaire des juifs de Pologne s’affirme pour la première fois au XVIIIe siècle, lorsque le mouvement messianique des hassidim trouva auprès d’eux ses partisans les plus nombreux et les plus zélés » (p. 164). Au nombre des raisons susceptibles d’expliquer cette particulière – et mystérieuse – séduction que des libertaires éprouvèrent pour le hassidisme, il est probable que joua sa dimension « utopique » [18], mais aussi le fait que celui-ci se développa parmi les couches les plus pauvres de la population juive de l’Est européen, entre Russie et Pologne, en pleine période de pogroms. Ce mouvement revivaliste se caractérisa également par une forte propension au retour sur soi – on le qualifia souvent de secte juive – et au refus de l’assimilation [19].

Les anarchistes et le sionisme

« Mais il y a des Arabes en Palestine ! Je ne le savais pas ! » 
Un proche collaborateur de Herzl [20].

« Nous avons la nostalgie d’un Canaan qui ne nous a jamais vraiment appartenu. C’est pourquoi nous sommes toujours à l’avant-garde des utopies et des révolutions messianiques, toujours à la poursuite d’un Paradis Perdu » 
Arthur Koestler, La Tour d’Ezra  [21].

Pour un libertaire soucieux de ne cautionner aucun dérapage antisémite, la critique du sionisme comme idéologie nationaliste n’est jamais simple. Elle l’est d’autant moins que la confusion des genres existe bel et bien entre antisionisme et antisémitisme. Elle existe d’autant que les organisations de soutien à la cause palestinienne n’ont pas toujours été claires sur cette question et que, désormais travaillées au corps par les fondamentalistes, elles le sont chaque fois moins. Autrement dit, l’antisémitisme réel de certains antisionistes continue de faire obstacle à une nécessaire réflexion critique sur le sionisme.
C’est précisément pour répondre à cette récurrence de l’antisémitisme dans la société occidentale, et comme son contrepoint, qu’est né le sionisme. L’idée de créer un État propre aux juifs [22] prit forme à Bâle, en août 1897, avec le premier congrès sioniste mondial. Ce faisant, se mettaient en place les conditions d’un conflit dont le monde n’est toujours pas sorti . 

Évoquée dans plusieurs contributions, la question des relations entre les anarchistes et le sionisme constitue un des aspects centraux de cet ouvrage. Ainsi, s’intéressant à la position de Gershom Scholem, Eric Jacobson [23] insiste sur ce « lien étroit » (p. 58) que le penseur établissait entre anarchisme et sionisme. Pour Scholem, en effet, de même qu’il ne pouvait subsister « aucune distinction entre l’idée prophétique de Sion dans la Torah et le retour à la Palestine du XXe siècle » (p. 58), de même l’autodétermination du peuple juif devait se fonder sur une synthèse entre sionisme et anarchisme. Au risque, comme le signale justement Jacobson, de rester « à mi-chemin » de l’un et de l’autre. Car c’est bien cette impression qui domine chez Scholem d’un éternel partage – ou va-et-vient – entre les idéaux anarchistes et le pragmatisme du sionisme. Jacobson, qui rappelle que Scholem voyait dans l’anarchisme « l’unique théorie sociale qui ait un sens – un sens religieux » [24], précise que, chez lui, ce « choix de l’anarchie » (p. 72) ne réglait pas tout. C’est sans doute ainsi qu’il faut entendre cette parole énigmatique de Scholem, cité par Jacobson : « Peut-être sommes-nous anarchistes, mais nous nous opposons à l’anarchie » [25].

Cette évidente contradiction qu’il y a, pour un anarchiste, à s’inscrire dans un mouvement clairement nationaliste de revendication territoriale traverse plusieurs contributions, mais elle fait l’objet d’un traitement minimal. Au point qu’il est frappant de ne trouver, dans cet ouvrage, aucune trace d’une opposition, fondée sur l’affirmation des valeurs a-patriotiques propres aux anarchistes, à l’établissement d’un État juif en Palestine.

C’est ainsi que Mina Graur [26] rappelle que Moses Hess préconisait, dès 1862, « la création d’un Commonwealth juif en Palestine, dans lequel les juifs auraient pu concrétiser leurs aspirations nationales en donnant vie, en même temps, à une société socialiste » (p. 127). Elle revient également sur le débat qui confronta, en 1907, Mark Yarblum, un anarchiste juif, à Pierre Kropotkine, sur la question de la constitution d’un État juif en Palestine, en précisant que Kropotkine, bien qu’hostile au sionisme par conviction politique, lui opposa surtout des arguments géographiques liés « aux inconvénients climatiques du lieu » (p. 134). Curieusement, il n’est fait aucune référence à l’existence d’une population arabe vivant déjà en Palestine. Ni ici ni ailleurs. Comme si ce problème n’existait pas. Et de fait, à lire Mina Graur, il ne semblait pas exister. Pas plus qu’il n’existait pour Gershom Scholem, à lire Éric Jacobson. Que la présence de cette population – qui n’était en rien responsable des vagues antisémites qui s’abattirent, en Occident, sur la Diaspora – fût, du fait même qu’elle était là, contradictoire avec la constitution d’un État juif, est une donnée qui n’apparaît pas.

Dans ce dispositif d’occultation, les kibboutz vont jouer un rôle essentiel. Augustin Souchy, anarchiste de premier plan qui fit deux séjours en Israël en 1951 et 1962, affichera un bel enthousiasme pour ces réalisations communautaires : « Le kibboutz est ancré dans le sentiment commun de personnes qui se réunissent volontairement pour que la justice sociale devienne une réalité. […] Les établissements de ce type resteront dans l’avenir les prototypes de la justice sociale » [27].

Outre l’influence des conceptions de Kropotkine, Yaacov Oved insiste, en effet, sur le rôle que joua Martin Buber dans « la pénétration des idées de Gustav Landauer au sein des milieux engagés dans la construction des kibboutz » (p. 198). De Buber, « ami intime de Landauer » (p. 198), il dit qu’il « avait une affinité philosophique profonde avec l’anarchisme, en particulier dans ses aspects messianiques et dans sa théorie de l’individu en société, bien qu’il soit difficile de le définir comme un anarchiste dans le sens classique du terme » (p. 198). Jusque-là, l’exposé est juste, mais là où le bât blesse, c’est lorsque Yaacov Oved reprend à son compte, sans l’étayer, l’opinion de Buber selon laquelle Landauer aurait été, dans ses dernières années, « très proche des milieux sionistes » (p. 198). Car il est osé, en effet, d’avancer une telle thèse à partir du seul fait qu’il aurait été invité « à une conférence sur Eretz-Israël qui devait se tenir à Munich en 1919 » (p. 198). Outre le fait qu’il ne put honorer cette invitation pour avoir été assassiné, le 2 mai de cette année-là, lors de l’écrasement de la République des conseils de Munich, son acceptation de s’y rendre ne prouverait rien. Si l’on sait, par Buber et par Scholem [28], que Landauer donna, sur des sujets philosophiques et politiques variés, de nombreuses conférences dans les cercles sionistes de son époque, rien n’indique qu’il eût manifesté, à la fin de sa vie, une particulière sympathie pour le sionisme. À la vérité, il semble plutôt que Landauer ne trancha pas. Comme si, vingt ans après la conférence de Bâle, cette question du sionisme continuait de l’embarrasser. À ce silence, qui reflète plutôt la gêne que tout anarchiste – même singulier, comme Landauer – éprouve forcément devant une revendication de type nationaliste, Buber donna valeur d’approbation. Sans apporter la moindre confirmation historique sur le sujet, c’est cette thèse que reprend Yaacov Oved [29]. Beaucoup plus prudente, la contribution de Siegbert Wolf [30] offre, quant à elle, une vision différente. Concernant la participation de Landauer aux activités des cercles sionistes, Siegbert Wolf indique, en effet : « Landauer jugeait ces réunions fructueuses, tout en étant opposé aux sionistes : il ne pouvait se représenter un judaïsme vivant que dans la Diaspora, et ni en Palestine ni dans un État juif il ne voyait de moment utopique […] » (p. 83). La différence avec Buber – qui, lui, adhérait au sionisme, même de manière tout à fait originale – n’est pas mince. Il est donc difficilement contestable de nier que Buber, dont l’admiration pour le socialisme communautaire de Landauer était en effet totale, se réappropria l’héritage intellectuel de Landauer pour l’adapter à sa propre vision – au vrai sens du terme utopique – d’une « communauté fédérale bi-nationale » (p. 84) en Palestine où, égaux en droit, Juifs et Arabes participeraient d’un même mouvement de « renouveau pour l’humanité tout entière » (p. 84) [31].

Si le sionisme est né de la séculaire persécution antisémite – dont la Shoah a constitué le point de non-retour, rendant humainement incontestables les arguments en faveur de l’existence d’un foyer protecteur pour les survivants –, le projet qu’il portait [32] ne pouvait que glisser vers une revendication nationaliste et étatiste, ce qui, du point de vue anarchiste, était difficilement justifiable. Dans La Tour d’Ezra, Arhur Koestler témoigne de son aventure sioniste. Il y raconte comment cet établissement fut en fait la conquête d’un territoire et comment, la seule identité religieuse étant inopérante pour le cas, cette conquête eut besoin d’une justification raciale. Pour lourd de sens qu’il soit, ce glissement vers une ré-appropriation par le sionisme du concept antisémite de race juive n’est évoqué dans aucune contribution de cet ouvrage. Serait-ce ce qu’avaient compris ces rabbins ultra-orthodoxes qui refusèrent cette « délivrance artificielle » offerte par les sionistes, mais jugée contraire « au chapitre 30 du Deutéronome » [33] ? L’anarchiste athée que je prétends être se gardera bien de trancher un tel débat.

En revanche, le débat sur la manière dont a été perçu l’antisémitisme et analysée la Shoah au sein du mouvement anarchiste, francophone en particulier, mérite, lui, sinon d’être tranché, du moins d’être examiné de près. Poser ce problème n’est pas, à mes yeux, sacrifier à une moderne tendance à la repentance, mais simplement constater que, dès ses origines, le mouvement anarchiste a été confronté à cette question et qu’il ne l’a pas toujours traitée comme il aurait dû.

Les deux formes de l’antisémitisme

Avant d’aller plus avant, il convient de s’entendre sur ce que recouvre le terme d’antisémitisme, en précisant que cette plaie a pris deux formes : l’une, traditionnelle, dont les premières manifestations remontent à avant l’ère chrétienne ; l’autre, idéologique, qui date, elle, du milieu du XIXe siècle.

Habité d’une même curiosité malsaine pour les juifs que Hécatée d’Abdère (IVe siècle avant J.-C.), philosophe grec ayant vécu en Égypte, et Manéthon (IIIe siècle avant J.-C.), prêtre égyptien, Posidonius d’Apamée (135-51 avant J.-C.), philosophe stoïcien vivant à Rhodes, en parla en ces termes : « Les Juifs impies et haïs ont été chassés d’Égypte couverts de lèpre et de dartres, puis ils avaient conquis Jérusalem et avaient perpétué la haine des hommes » [34]. L’intérêt de ce texte, c’est qu’il infirme l’idée d’une concordance mécanique entre l’antisémitisme et l’accusation de déicide, dont le christianisme fit son fonds de commerce. La lèpre antisémite a, en réalité, des racines bien plus anciennes et semble tenir au fait que, cinq cents ans avant l’ère chrétienne, l’irruption du premier monothéisme créa une authentique rupture dans l’imaginaire de l’époque. En opposant la vérité révélée et le Dieu unique aux mensonges et aux idoles, le judaïsme se mit à dos l’ensemble du monde antique méditerranéen [35].

Il faudra plusieurs siècles, en effet, au monothéisme chrétien pour qu’il s’impose à son tour. Sous l’empereur Constantin, l’édit de Milan de l’an 313 garantit à ses adeptes une tolérance qui équivaut à la reconnaissance du christianisme comme religion d’État. Les juifs profiteront de cette reconnaissance, leur monothéisme étant d’autant plus acceptable qu’il n’a pas de visée universelle, contrairement à celui de Rome. Au cours des siècles obscurs du haut Moyen Âge, alors que s’effondrent les structures de l’Empire romain, les seuls points de repère qui demeurent sont les monastères chrétiens et les communautés juives. Ces dernières vont jouer un rôle économique important en favorisant la circulation de l’argent et des esclaves à travers l’Empire carolingien et l’Empire abbasside. En effet, en cette époque où les deux empires sont en guerre, les juifs jouissent de relais communautaires nombreux et fiables dans les deux entités. Musulmans et chrétiens leur accordant leur confiance, ils jouissent d’une situation privilégiée dans le système commercial international de l’époque, exportant armes, esclaves et fourrures de l’Empire carolingien vers l’Empire byzantin [36].

C’est dans ce tréfonds de l’histoire que résident les soubassements de cet antisémitisme traditionnel. Enfouie dans l’inconscient populaire depuis les origines, cette mémoire cachée resurgit, à dates régulières, comme un geyser jamais éteint. Des croisades aux pogroms, en passant par les grandes vagues d’expulsion.

Avec l’affaire Dreyfus (1894) apparaît une autre forme d’antisémitisme, plus idéologique, adaptant l’anti-judaïsme traditionnel à l’esprit du temps, ce temps qui conduira, au lendemain de la Grande Boucherie de 1914, à l’éclosion des fascismes – dont l’antisémitisme obsessionnel du nazisme fut la plus folle expression et la Shoah la plus atroce mise en pratique.

Anarchisme et antisémitisme

Si l’on fait remonter la naissance organique de l’anarchisme au congrès de Saint-Imier (1872), il faudra donc une vingtaine d’années pour que les anarchistes soient directement -– et concrètement – confrontés au problème juif [37]. « Il y avait avant l’affaire Dreyfus, écrit Jean-Marc Izrine, une pensée antisémite prononcée à l’intérieur des mouvements socialistes. C’était dû à plusieurs facteurs : une méconnaissance du judaïsme doublée d’une vision péjorative du juif vivant en Occident ; une critique non contenue de la religion hébraïque sous couvert d’anticléricalisme ; une dénonciation sans nuance du “capital juif ” sous prétexte d’anti-capitalisme » [38]. S’il ne s’agit pas de revenir sur le cas de Proudhon, dont la haine du juif fut récurrente, ou, dans un tout autre ordre d’idée, sur les dérives langagières de Bakounine contre « le juif Marx », on peut néanmoins constater que, comme les autres écoles socialistes, le mouvement anarchiste se laissa parfois aller à certaines connivences malsaines avec cet antisémitisme populaire aux racines aussi vieilles que l’histoire humaine. En ce sens, il lui arriva aussi de participer de ce « socialisme des imbéciles », si justement pointé par August Bebel. Avec l’affaire Dreyfus, ajoute Jean-Marc Izrine, « les libertaires situeront définitivement l’antisémitisme idéologiquement à droite » [39], affirmation qui peut s’admettre si l’on considère que, très majoritairement, les anarchistes s’impliquèrent alors – et parfois les premiers, comme Bernard Lazare [40], et en première ligne – dans le combat dreyfusard, mais qui mérite tout de même d’être nuancée. Ainsi, Sylvain Boulouque [41] atteste de la présence, sinon d’une récurrence antisémite, du moins d’une « conflictualité » potentielle, parfois exprimée, entre anarchisme et judaïsme, au sein du mouvement anarchiste français, et ce bien au-delà de l’affaire Dreyfus. 

Ainsi, une fois la Seconde Guerre mondiale venue, les anarchistes la subirent. Dans l’attente de jours meilleurs et recroquevillés sur eux-mêmes. Si quelques-uns cédèrent à l’infamie, d’autres résistèrent à leur façon, privés de tout car peu enclins à rejoindre les maquis gaullistes ou communistes [42]. Sans gloire, en somme. Pourtant une histoire reste à écrire, celle des réseaux que quelques-uns de ces anarchistes ou syndicalistes révolutionnaires mirent sur pied, et dont l’une des activités fut de porter assistance à des juifs plus traqués qu’eux-mêmes. Il en alla ainsi de Roger Hagnauer, lui-même d’origine juive et membre du noyau de La Révolution prolétarienne, et de sa femme Yvonne Hagnauer, pédagogue et syndicaliste, qui jouèrent un rôle considérable dans le sauvetage de gamins juifs, accueillis et cachés, en 1942 et 1943, dans leur Maison d’enfants de Sèvres [43]. Il en alla encore ainsi des anarchistes espagnols du réseau d’évasion du groupe Ponzán [44], qui, au risque de leurs propres vies, passèrent de nombreux juifs en Espagne pour les tirer des griffes des autorités de Vichy et de la Gestapo.

Si l’on peut comprendre que, comme tant d’autres, les anarchistes ne saisirent pas la spécificité de la « solution finale », une interrogation demeure ouverte, du moins pour moi. Même passé l’effroi provoqué par la découverte de l’horreur concentrationnaire, le mouvement anarchiste français d’après-guerre n’eut non seulement rien à dire – ou si peu – sur un événement aussi considérable que la Shoah, mais il fit preuve d’une rare tolérance vis-à-vis d’un personnage au parcours sinueux qui fréquenta assidûment ses rangs, durant les années 1950, et y trouva quelques complicités suspectes. Comme justification a posteriori d’une telle attitude, on a laissé entendre, sotto voce, qu’en cette période de grande conflictualité interne, le mouvement anarchiste était sans doute trop occupé à régler ses problèmes d’intendance pour que ses militants se posent des questions autrement plus vastes, ni même pour qu’ils s’intéressent de près à qui les fréquentait. On a également dit qu’à l’orée des années 1960, la guerre d’Algérie occupant toutes les attentions, une réflexion proprement anarchiste sur la Shoah ne répondait pas aux priorités du temps. En revanche, il ne semble pas qu’on se soit interrogé sur une possible corrélation entre cette attitude pour le moins discrète et l’ancienne complaisance pour l’antisémitisme que manifestèrent, même très minoritairement, avant guerre, certains anarchistes. 

Cet étrange Rassinier

Natif du Territoire de Belfort et instituteur de profession, Paul Rassinier – 1906-1967 – [45] navigua, avant guerre, du PC -– dont il fut exclu pour « gauchisme » en 1922 – aux groupes oppositionnels communistes, puis à la SFIO. Pacifiste intégral dans les années d’avant-guerre, il participa, sous l’Occupation, à la création du mouvement de résistance Libération-Nord, tout en s’y déclarant hostile aux actions armées. Arrêté en 1943, il fut déporté au camp de Dora. Déclaré invalide à son retour d’Allemagne, il dut renoncer à sa carrière d’enseignant. Député SFIO de la seconde Constituante – en remplacement de René Naegelen, qui s’était démis de son mandat en sa faveur en septembre 1946 –, il fut battu, deux mois plus tard, aux législatives de novembre, par son ennemi de toujours, le radical Pierre Dreyfus-Schmidt, allié, pour l’occasion, aux communistes belfortins.

C’est alors que Rassinier entame une nouvelle phase de son existence et que son parcours va croiser celui des anarchistes. En 1950, il fait paraître, préfacé par Albert Paraz [46], Le Mensonge d’Ulysse. Séjournant à Mâcon depuis sa mésaventure électorale, il fréquente le groupe local des Citoyens du monde et adhère, en 1954, à la Fédération anarchiste (FA), tout juste reconstituée. À Nice, où il habitera par la suite, il entre au groupe « Élisée Reclus » et se fait nommer « gérant-directeur » de son journal, L’Ordre social. Installé à Asnières en 1958, il devient un collaborateur assidu de la presse libertaire – Le Monde libertaire, Contre-courant et Défense de l’homme, notamment -–, où il se taille une réputation d’expert en questions économiques.

Ce qui fit, plus que tout, la sulfureuse réputation de Rassinier, fut donc la publication du Mensonge d’Ulysse, libelle devenu, au gré du temps, le livre phare des négationnistes de toutes obédiences, mais particulièrement de ceux procédant d’une « ultra-gauche » aussi doctrinaire que délirante. Si le sujet de ce livre n’est pas la négation des chambres à gaz, mais la dénonciation du rôle des kapos – communistes – à l’intérieur des camps, et, conséquemment, la remise en cause de ce que Rassinier appelle le « mensonge d’Ulysse », à savoir le mythe – communiste – de la solidarité entre détenus, une phrase sibylline, à peine murmurée, ouvre les vannes du doute : « Mon opinion sur les chambres à gaz ? Il y en eut : pas tant qu’on le croit. Des exterminations par ce moyen, il y en eut aussi : pas tant qu’on l’a dit » [47].

Cette phrase, pourtant lourde de sens, n’a pas éveillé chez les libertaires de l’époque, du moins publiquement, la moindre réserve sur les véritables intentions de l’auteur – intentions qui furent, en revanche, clairement décelées, approuvées, recyclées et développées, quelque trente ans plus tard, par les négationnistes. Cette phrase ne fit aucun scandale dans le Landernau anarchiste, et c’est bien là que le bât blesse. Pour obscène qu’elle fût, elle passa au second plan. Au nom du combat pour la seule vérité qui semblait mobiliser, alors, les libertaires : la juste dénonciation des infamies staliniennes. Même André Prudhommeaux, dont l’œuvre écrite prouve pourtant une particulière aptitude à la sagacité, s’y laissa prendre quand – cinq ans après la publication du Mensonge d’Ulysse  ! – il évoqua les procès intentés à Rassinier par d’anciens déportés en lâchant une pitoyable allusion au « crime “virtuel” (non prouvé, semble-t-il) de l’anéantissement par les gaz » [48].

Il fallut attendre 1961 pour que la Fédération anarchiste se décide enfin à ouvrir les yeux sur Rassinier. Pour cela, elle dut être informée, par des anarchistes allemands, que cet encombrant personnage venait de faire publier une traduction du Mensonge d’Ulysse chez Karl Heinz Priester, ex-SS et éditeur néonazi notoire. En défense, Rassinier chargea ces « soi-disant anarchistes allemands » du pire péché qui fût : « Ils sont cul et chemise avec les communistes » [49]. L’argument, cette fois-ci, ne convainquit personne [50]. 

Retour sur un génocide

Il ne s’agit pas, bien sûr, de faire au mouvement anarchiste français de cette époque un procès a posteriori. Après tout, au prétexte que les cendres ne devaient pas être remuées trop tôt, il fallut que passe du temps, beaucoup de temps, et ce dans tous les milieux, pour que l’incontournable de la Shoah – son caractère génocidaire massif et industriel [51] – ne soit plus contourné. Il convient de se souvenir, par exemple, que vingt ans passèrent pour voir apparaître la première traduction française du grand œuvre de Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme [52]], dont l’édition américaine datait de 1951. De la même façon, les expériences du sociologue américain Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité du « petit monde », menées au début des années 1960 aux États-Unis, mettront dix bonnes années pour être connues en France [53].

Si le film Nuit et brouillard (1955), d’Alain Resnais, contribua, indiscutablement et largement, dix ans après la libération des camps, à raviver la mémoire de « l’univers concentrationnaire » – pour reprendre l’expression de David Rousset –, il le fit à la manière de son temps, confuse, sans opérer de distinction entre camps de concentration et d’extermination. En minorant, par conséquent, la spécificité du génocide et la place des juifs dans ce dispositif de liquidation. On sait, aujourd’hui, que cette lecture – partielle et partiale – de l’histoire des camps répondait pour beaucoup, en ces temps de guerre froide, à un impératif politique précis : légitimer les communistes – le PCF séduisait, alors, un gros tiers de l’électorat français – comme principal pôle de résistance au nazisme. S’il était le « parti des fusillés », il fallait bien que le bilan des victimes le prouve. En outre, toute la société française – et particulièrement les réseaux dominant son establishment culturel et politique – prit prétexte de la difficulté éprouvée par les rescapés juifs à exprimer leur singularité de victimes pour gommer l’innommable de la « solution finale ». Sur ce plan, et contrairement à leur penchant pour la dissidence, les anarchistes ne brisèrent aucun consensus, sauf celui de démythifier, Rassinier aidant, le mythe communiste résistancialiste. On constatera simplement que, disposant, dans les années 1920 et 1930, de beaucoup moins d’informations sur le Goulag qu’ils n’en avaient, dans les années 1950, sur l’ampleur du génocide de masse perpétré par les nazis contre les juifs, les anarchistes comprirent et analysèrent la spécificité du totalitarisme soviétique, alors qu’ils restèrent relativement muets devant la spécificité du totalitarisme nazi.

Si le temps n’était pas encore venu de se livrer, en anarchiste, à une réflexion sur la Shoah et sur ce que cet événement – considérable – pouvait induire, pour un anarchiste, dans la perception de son lien avec la condition juive, il est étrange, voire problématique, que, soixante ans plus tard, un colloque réuni, par des anarchistes, autour du thème « Anarchistes et juifs », lui accorde si peu d’espace.

L’être juif, l’anarchiste et la Shoah

Qui est juif ? À cette question, Rudolf de Jong [54] répond gentiment : « Pour moi est juif toute personne qui considère une partie de la tradition juive ou de la culture juive comme un aspect de son identité » [55]. Cette définition est heureusement nuancée, quelques lignes plus loin : « C’est l’antisémite qui décide de qui est juif » [56]. On se rappelle, en effet, comment les nazis ou les autorités de Vichy firent la chasse à ceux qui n’étaient pas aryens à moins de « x » générations. Et, ce faisant, on approche ce que représente d’antagonisme ou d’ambivalence le fait d’être juif. Je suis juif parce que ma mère est juive, et que j’aime ma mère. Je suis juif parce que lui, l’autre, dit ou pense – ouvertement ou honteusement – que je suis juif ou que je pourrais l’être, et je n’aime pas cela. Pour autant un autre juif, croyant, dira de moi que je ne le suis pas et, dans ce cas, je serais content de ne pas l’être comme il l’est lui-même tout en sachant que, du point de vue de l’antisémite, nous sommes lui et moi pareils, c’est-à-dire de trop. Cette sensation d’être d’ailleurs est, là, en arrière-plan, toujours. C’est elle qui permet au juif Arnold Mandel de s’identifier, un temps, aux anarchistes, parce qu’ils les voient comme « un monde à part », si proche du « milieu juif archaïque » [57]. C’est encore cette sensation qui monte des propos d’Ida Mett, tels que les rapporte Sylvain Boulouque, quand une polémique fait rage, en 1938, au sein de La Révolution prolétarienne. Comment appeler les juifs qui arrivent en Palestine ? Pour Robert Louzon, ce sont des colons ; pour Ida Mett, ce sont des réfugiés. Et elle précise sa pensée dans une lettre adressée à un membre du noyau de la revue : « À l’heure actuelle, quand dans le monde sévit un énorme incendie dirigé contre le peuple juif, je pense qu’il est criminel de jeter de l’huile sur le feu » [58]. Plus qu’une prophétie qui – hélas ! – va se réaliser, on peut voir là l’effet d’une réminiscence, celle d’une douleur vieille comme l’histoire juive. Parfois, cette ancienne douleur fait irruption et, avec elle, monte une terreur tout aussi ancienne, celle-là même qui peut nous [me] conduire à prendre des positions – électorales, en l’occurrence –, qu’on

[je]

sera incapable d’expliquer aux autres, surtout aux compagnons [59]]. Parce qu’elle excède la raison. C’est pour cela que je cherche à comprendre le génocide et pourquoi il s’est passé. C’est aussi pour cela qu’une grande tristesse me prend quand je constate que la pensée dont je me sens le plus proche –- l’anarchisme – est, semble-t-il, incapable de produire la moindre réflexion originale sur la Shoah.

Car ce livre pose, indubitablement, un problème de taille. La Shoah y est totalement absente, si l’on fait exception des sept lignes que lui consacre Rudolf de Jong dans sa contribution déjà citée. Sept lignes pour évoquer un événement considérable, une extrême abomination ayant conduit plus de six millions de personnes vers l’horreur. Sept lignes quand le sujet a suscité des myriades de livres. Sept lignes, c’est décidément court pour traiter de la Shoah quand son existence même remit en cause – et pour l’humanité entière, auquel s’accorde le projet libertaire – la possibilité de vivre debout.
Dans un fort beau texte, mon ami René Fugler écrit : « C’est surtout la férocité rationalisée des camps de concentration et d’extermination qui a tracé un seuil sans retour. La prise de conscience ne s’est faite que par étapes : de la déportation à la prise en compte du phénomène concentrationnaire, puis à la reconnaissance de la réalité du génocide en tant que tel » [60]. Mais il ajoute plus avant qu’avec « l’irruption de nouveaux massacres ethniques […], une illusion s’est défaite : l’idée que cette terreur était un produit spécifique du nazisme et que, puisqu’on en avait fini avec lui, elle ne se renouvellerait pas » [61]. Et d’insister : « La civilisation industrielle a produit un décalage de plus en plus large entre nos possibilités de réalisation et notre capacité de ressentir, de percevoir, d’imaginer même le résultat final de nos fabrications. Cette incapacité est encore accrue par la “division du travail” qui, dans le génocide déjà, a permis à d’innombrables exécutants de poursuivre leur tâche “consciencieusement” mais sans conscience » [62]. À ma connaissance, René Fugler constitue l’un des rares exemples – le seul probablement – à avoir abordé, soixante ans après l’événement, cette problématique d’un point de vue anarchiste.

La question demeure, donc, de cette longue impensée libertaire sur la Shoah. S’il fallait lui trouver une explication – et il le faut –, je dirais qu’elle est multiple. Elle devrait tenir compte de l’hypothèse, avancée par Sylvain Boulouque, d’une rémanence antisémite au sein de l’imaginaire libertaire, antisémitisme larvaire resurgissant périodiquement, le plus souvent sous sa forme cachée -– anti-impérialiste et antisioniste – dans les manifestations de solidarité à la cause palestinienne. En deuxième lieu, il faut bien reconnaître que le mouvement libertaire maintient un rapport privilégié à sa propre mémoire – celle de ses défaites, et particulièrement celle qui, d’avoir été évitée en terre d’Espagne, aurait pu mettre un terme à l’avancée des fascismes. Ce combat pour la mémoire libertaire, titanesque au vu des faibles forces et des pauvres moyens de celles et ceux qui le portent, conforte, à coup sûr, dans la galaxie anarchiste, le sentiment justifié que, sans cet effort constant de remémoration, la chape de plomb se serait abattue depuis longtemps sur son histoire qui, pour le coup, témoigne, en Espagne notamment, que le seul mouvement populaire et massif de résistance au fascisme fut, à l’origine du moins, impulsé par des libertaires. Le revers de la médaille, c’est que l’indispensable revendication de cette mémoire particulière ne va pas sans un certain auto-enfermement. Enfin, la place accordée à la dénonciation, permanente et argumentée, du totalitarisme soviétique occupa longtemps, et dans les conditions les plus difficiles qui soient, une grande partie de l’espace intellectuel des libertaires. Il fallut bien ça pour échapper à son emprise et maintenir vivante une alternative au « socialisme réel ». 

D’autres absences, en guise de conclusion

Ce colloque – et donc ce livre – n’avait pas, comme c’est normal, vocation à l’exhaustivité. Il n’en demeure pas moins qu’il fait totalement l’impasse sur trois aspects de première importance : les juifs séfarades, les Arabes palestiniens et les femmes.

Concernant les juifs séfarades, il eût été intéressant, par exemple, de s’interroger sur les raisons qui les maintinrent, globalement, en marge du courant anarchiste ou, plus précisément, sur le pourquoi l’anarchisme ne les a pas séduits [63]. La question est d’autant plus intéressante que l’empreinte de cette branche du judaïsme fut très forte, des siècles durant, tout autour du bassin méditerranéen, tant en nombre qu’en spiritualité. À titre d’hypothèse, et compte tenu de la très ancienne implantation des séfarades dans les territoires où ils vivaient – elle datait, en effet, de la fin de l’Empire romain –, cette non-rencontre pourrait s’expliquer par leur meilleure intégration à des types de sociétés archaïques industriellement sous-développées. Une autre hypothèse pourrait tenir au fait que le hassidisme n’ait eu aucune influence sur leur perception du judaïsme.

Qu’ils soient chrétiens ou musulmans, les Arabes palestiniens sont les autres grands absents de ce recueil. Ce qui est grave, au moins pour deux raisons. D’abord, parce qu’il est difficile de contester qu’ils ont été les principales victimes du sionisme triomphant. Ensuite, parce que la façon dont les organisations se réclamant de la cause palestinienne ont décidé, au lendemain de la guerre des Six-Jours, de s’appuyer sur des méthodes terroristes pour reconquérir leur terre, a fortement contribué, sous couvert d’antisionisme, à un regain de l’antisémitisme. La solidarité qu’elles rencontrent, notamment dans les mouvements politiques d’extrême gauche, est à l’origine de bien des glissements, pas seulement sémantiques, de l’un à l’autre.

Les dernières absentes de ce livre sont, comme de juste, c’est-à-dire comme d’habitude, les femmes. Heureusement, le livre se conclut par une courte, mais percutante, contribution de Birgit Seeman [64] sur trois d’entre elles : Emma Goldman, Milly Witkop et Hedwig Lachmann. On eût aimé que le parcours, remarquable, de ces trois anarchistes juives, fasse l’objet d’une évocation plus poussée. Ne serait-ce que parce qu’aucune de ces trois femmes, qui revendiquèrent pourtant leur judéité, ne s’est jamais sentie attirée, ni même concernée, par le nationalisme juif, auquel ce colloque accorda décidément beaucoup trop de place. Au point que, pages refermées, on se demande si ces trois femmes ne sont pas, après tout, les seules anarchistes de ce livre. D’indispensable lecture, malgré ses manques.

Pierre SOMMERMEYER

[1] Merci à René Fugler pour son aide et sa complicité. Sans lui, cet article aurait été fort différent.

[2] Fils de mère juive de la minorité allemande de Pologne et de père allemand d’origine protestante, je suis né en 1942. Cachés à Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), nous avons pu échapper aux rafles.

[3] Gregorio Rawin et Antonio López, « Anarchisme et judaïsme en Argentine. L’Asociación Racionalista Judía », pp. 173 à 180.

[4] Dans la tradition judaïque, nom donné aux textes bibliques faisant Loi. Elle comprend la Torah écrite (Pentateuque, Prophètes et Hagiographe) et la Torah orale (Mishna, Talmud, Midrash ainsi que les commentaires et les applications pratiques).

[5] Furio Biagini, « Utopie sociale et spiritualité juive », pp. 17 à 31.

[6] Le « jubilé » représente, dans la Bible, cette année exceptionnelle revenant tous les cinquante ans et marquant la redistribution égalitaire des terres et la libération des esclaves.

[7] Il est indiqué que les maisons en ville deviennent la propriété inaliénable de leur acheteur, alors que celles qui se situent en dehors des murailles reviennent, tous les cinquante ans, à Dieu, leur propriétaire originel. Cette séparation entre la ville et la campagne repose sur le fait que la terre est considérée comme un moyen de production.

[8] Traduction de la Bible de Jérusalem, Samuel, Premier Livre, chapitre 8.

[9] La première mention de l’idée d’un messianisme juif se situe au chapitre 9 du livre d’Isaïe (traduction de la Bible de Jérusalem) : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom : Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père-éternel, Prince-de-paix [Is 9:5-], pour que s’étende le pouvoir dans une paix sans fin sur le trône de David et sur son royaume, pour l’établir et pour l’affermir dans le droit et la justice. Dès maintenant et à jamais, l’amour jaloux de Yahvé Sabaot fera cela. [Is 9:6-] »

[10] Traduction de la Bible de Jérusalem, Isaïe, chapitre 61.

[11] Si cette notion d’« onction » fait évidemment penser aux rois thaumaturges et à la tradition postérieure du couronnement des rois français, le terme constitue, dans le cas qui nous occupe, une traduction fidèle de l’hébreu, langue dans laquelle messie signifie « roi oint ».

[12] Traduction de la Bible de Jérusalem, Osée, chapitre 1.

[13] Traduction de la Bible de Jérusalem, Jérémie, chapitre 2.

[14] Pour approfondir cette question, le lecteur devra se reporter aux textes qui fondent le messianisme juif, et particulièrement au chapitre 25 du Lévitique Sur le messiannisme, voir Frédérique Leichter-Flack, entrée « Messianisme », in Nouveau dictionnaire international des termes littéraires, Paris, Université Paris III-Sorbonne.

[15] Dans un livre paru en 1969, Judaïsme contre sionisme – Paris, Éditions Cujas –, le rabbin et kabbaliste de renom Emmanuel Lévyne (1928-1989) intitulait un courrier adressé à la revue libertaire Défense de l’homme : « L’hébraïsme est un anarchisme ». Il y déclarait : « Nous, enfants d’Abraham, nous ne voulons d’aucun État, ni d’un État français, ni d’un État juif, ni d’un État arabe. » Sur cette thématique de l’anti-sionisme judaïque, on lira avec profit l’ouvrage de Yakov M. Rabkin, Au nom de la Torah. Une histoire de l’opposition juive au sionisme, Montréal, Les Presses de l’Université Laval, 2005.

[16] En réaction contre le judaïsme « académique » de son époque, ce mouvement mystique de renouveau juif fut fondé, au XVIIIe siècle, en Biélorussie et en Ukraine, par Israël ben Eliezer (1700-1760), plus connu sous le nom de Baal Shem Tov (le Maître du Bon Nom). Accusé d’être davantage une manière d’être ou une éthique qu’un courant religieux, le hassidisme fut sévèrement condamné par Rabbi Eliyahou ben Shlomo Zalman (1720-1797) et les principales autorités rabbiniques de cette époque.

[17] Daniel Grinberg, « Formes de la militance radicale en Pologne », pp. 159 à 171.

[18] « Il représentait, nous dit Chaïm Seeligmann , une protestation de la part de ceux qui aspiraient au salut ou à la libération d’une situation difficile », « une tension vers une utopie lointaine » (p. 50), in Chaïm Seeligmann, « Apocalypse, messianisme laïque et utopie », pp. 45 à 52.

[19] Il faut noter que les trois religions monothéistes – judaïsme, christianisme et islam – connurent, au cours de leur histoire, des mouvements mystiques à connotation puritaine de même type prônant le retour aux origines.

[20] Cité sur
www.lapaixmaintenant.org/article337

[21] Arthur Koestler, La Tour d’Ezra, traduit de l’anglais par Hélène Claireau, Paris, Calmann-Lévy, 1948, p. 410.

[22] Ce désir d’État séparé ou de territoire propre est, par ailleurs, intimement lié à la culture occidentale du XIXe siècle, pour laquelle les concepts de peuple et de nation se confondent avec celui de territoire. C’est, de manière inversée, la même idée qu’exprima le comte de Clermont-Tonnerre, partisan de l’émancipation des juifs, lorsqu’il déclara à la tribune de l’Assemblée, en décembre 1789 : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout leur accorder comme individus. » Pour d’autres peuples ou nations nomades, en revanche, cette idée de territoire est parfaitement inopérante (cf. articles sur les Roms et les Touaregs dans Réfractions, n° 21, « Territoires multiples, identités nomades », novembre 2008).

[23] Eric Jacobson, « Gerschom Scholem, entre anarchisme et tradition juive », pp. 53 à 75.

[24] Gershom Scholem, « Entretien avec Muki Tsur », in Fidélité et utopie, Paris, Calmann-Lévy, 1978.

[25] Paul Mendes-Flor, Divided Passions, Detroit, 1991.

[26] Mina Graur, « Anarchisme et sionisme : le débat sur le nationalisme juif », pp. 125 à 142.

[27] Cette laudative impression – extraite des mémoires d’Augustin Souchy : Attention anarchiste ! Une vie pour la liberté, Paris, Éditions du Monde libertaire, 2006 – est reprise, page 202, par Yaacov Oved, « L’anarchisme dans le mouvement des kibboutz », pp. 195 à 205.

[28] Dans son autobiographie – De Berlin à Jérusalem, Paris, Albin Michel, « Présences du judaïsme », 1984 –, Gershom Scholem se garde bien, d’ailleurs, de faire de Landauer un rallié au sionisme.

[29] En revanche, Yaacov Oved ne dit pas un mot sur Rudolf Rocker – qui pour être « goy » n’en fut pas moins très proche du monde juif. Il eût été pourtant intéressant de se demander pourquoi Rocker resta si discret sur le sionisme, mais aussi sur l’antisémitisme, dans son grand œuvre, Nationalisme et culture – Paris, Éditions CNT-RP/Éditions libertaires, 2008. Discrétion que confirme, sans lui donner d’explication, Rudolf de Jong dans sa contribution : « Réflexions sur l’antisémitisme dans le débat anarchiste », pp. 143 à 158.

[30] Siegbert Wolf, « “Le vrai lieu de sa réalisation est la communauté”. L’amitié intellectuelle entre Landauer et Buber », pp. 75 à 89.

[31] Comme l’indique Siegbert Wolf, « Buber voyait certes dans la Palestine le centre culturel du judaïsme et le lieu de sa renaissance, mais il ne croyait pas en la nécessité d’un État juif » (p. 85). Sa vie durant, il lutta -– notamment au sein de Berit Shalom (association de la paix), groupe né à Jérusalem en 1925 – pour la constitution d’un État laïque reposant sur la parité entre Juifs et Arabes. Inutile de préciser que cette position fut toujours très minoritaire au sein du camp sioniste.

[32] Rappelons que ce projet eut des variantes ougandaise et argentine.

[33] Emmanuel Lévyne, Judaïsme contre sionisme, p. 46, op. cit.

[34] Théodore Reinach, Textes d’auteurs grecs et romains relatifs au judaïsme, Paris, 1895, réédition Les Belles Lettres 2007. On peut lire un compte rendu de lecture de cet ouvrage essentiel sur la page http://plusloin.org/plusloin/spip.php?rubrique4.

[35] Il est intéressant de noter qu’au même moment s’inventait, au nord de la Palestine, la démocratie athénienne.

[36] Le concile de Meaux-Paris – vers 850 – interdira, entre autres choses, aux juifs de posséder des esclaves chrétiens et, plus généralement, de faire commerce des esclaves.

[37] Sur la perception de l’affaire Dreyfus par les anarchistes, on lira avec profit : Sébastien Faure, Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus, présentation de Philippe Oriol, Paris, Éditions CNT-Région parisienne, 2002 ; Jean-Marc Izrine, Les Libertaires dans l’affaire Dreyfus, Toulouse, Le Coquelicot, 2004.

[38] Jean-Marc Izrine, « Il y a cent ans la réhabilitation de Dreyfus. L’apport méconnu des libertaires », Réfractions, n° 17, hiver 2006-printemps 2007, pp. 153-157. 
Consultable sur http://refractions.plusloin.org/spip.php?article179

[39] Ibid.

[40] Sur Bernard Lazare, indispensable est la lecture de l’ouvrage de Philippe Oriol, Bernard Lazare, Paris, Stock, 2003.

[41] Sylvain Boulouque, « Anarchisme et judaïsme dans le mouvement libertaire en France. Réflexions sur quelques itinéraires », pp. 113-124.

[42] Michel Sahuc, Un regard noir. La mouvance anarchiste française au seuil de la Seconde Guerre mondiale et sous l’occupation nazie (1936-1939), Paris, Éditions du Monde libertaire, 2008.

[43] Pour en savoir plus sur les activités du couple Hagnauer, on se reportera au site http://lamaisondesevres.org/

[44] Antonio Téllez Solà, Le Réseau d’évasion du groupe Ponzán. Anarchistes dans la guerre secrète contre le franquisme et le nazisme, Toulouse, Le Coquelicot, 2008.

[45] À propos de Rassinier, on lira : Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite, Paris, Seuil, « La librairie du XXe siècle », 1999, et Florent Brayard, Comment l’idée vint à M. Rassinier. Naissance du révisionnisme, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Fayard, 1996. À propos du négationnisme, on se reportera à Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, Paris, La Découverte, 1987 ; Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, Seuil, 2000 ; Louis Janover, Nuit et brouillard du révisionnisme, Paris, Éditions Paris-Méditerranée, 1996.

[46] Cette préface valut au « citoyen Rassinier » d’être exclu de la SFIO pour « atteinte intolérable à l’honneur des résistants » (19 avril 1951). Albert Paraz (1899-1957), romancier et journaliste, se disait volontiers « anarchiste de droite ». Sur son anarchisme, on peut avoir des doutes. De droite, et plutôt extrême, Paraz – collaborateur de Rivarol et défenseur fanatique du « martyr » Louis-Ferdinand Céline – le fut totalement.

[47] Paul Rassinier, Le Mensonge d’Ulysse. Regard sur la littérature concentrationnaire, Bourg-en-Bresse, Éditions bressanes, 1950, p. 171.

[48] André Prudhommeaux, recension du Mensonge d’Ulysse, Témoins, n° 8, printemps 1955. Consultable sur le site La Presse anarchiste : –

[49] Lettre de Paul Rassinier, Bulletin de la Fédération anarchiste, n° 39, octobre 1961, pp 6-10. Citée par Nadine Fresco, op. cit. En 1964, lors d’un procès en diffamation intenté par Rassinier à la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), qui l’avait accusé d’être un « agent de l’internationale néonazie », les débats révélèrent, par ailleurs, qu’il appointait à Rivarol pour des collaborations signées du pseudonyme Bermont.

[50] Ou presque, puisqu’il adhéra par la suite, semble-t-il, à une curieuse et confuse secte de la galaxie libertaire : l’Alliance ouvrière anarchiste.

[51] Le génocide des Tsiganes demeure encore largement occulté. Lire, à ce sujet : Claire Auzias, Samudaripen. Le génocide des Tsiganes, Paris, L’Esprit frappeur, 1999.

[52] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, suivi de Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard/Quarto, 2002.

[53] Stanley Milgram, La Soumission à l’autorité, Paris, Calmann-Lévy, 1974. Les expériences de Milgram ont été portées à la connaissance du grand public à travers le film I comme Icare, de Henri Verneuil, sorti en 1979.

[54] Rudolf de Jong, « Réflexions sur l’antisémitisme dans le débat anarchiste », op. cit.

[55] Ibid., p. 144.

[56] Ibidem.

[57] Arnold Mandel, Nous autres Juifs, Paris, Hachette, 1978. Cité par Sylvain Boulouque, p. 113.

[58] Ida Mett, lettre à Finidori, 13 novembre 1938, cité par Sylvain Boulouque, p. 119.

[59] L’auteur fait ici allusion au fait qu’il ait appelé à voter contre Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de mai 2002. [NdlR.

[60] René Fugler, « Cruauté du monde, cruauté de l’homme », Réfractions, « Ni Dieu ni maître. Religions valeurs, identités », n° 14, printemps 2005, p. 22.

[61] Ibidem.

[62] Ibid., p. 23.

[63] Dans un même ordre d’idée, les juifs britanniques issus de l’immigration juive espagnole d’après la Reconquista ont été, semble-t-il, totalement absents du mouvement anarchiste juif, exclusivement ashkénaze, à l’époque où Rocker était à Londres.

[64] Birgit Seemann, « Anarcha-féminisme et judaïsme. Quelques questions », pp. 207 à 212.