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Mahdi Amel, marxiste libanais


Traduction d’un article de Frontline pour Ballast

« Après la chute de l’URSS, les échecs des mouvements de libération nationale et de l’unité arabe, les populations ont perdu leurs idéaux, elles se sont ruées sur l’islamisme, y voyant une alternative, un nouvel espoir. Sur le plan politique, cette montée en puissance de l’islamisme constitue une régression », déclarait George Habbache, leader socialiste du Front populaire de libération de la Palestine, dans les années 2000. Mahdi Amel a été l’un des grands noms du marxisme et de l’anticolonialisme : théoricien et membre actif du Parti communiste libanais, il fut assassiné en 1987, en pleine guerre civile libanaise. De retour de son pays natal, l’historien indien Vijay Prashad, auteur cette année de Struggle Makes Us Human: Learning from Movements for Socialism, avait brossé son portrait.


Le 18 mai 1987, Hassan Hamdan, professeur à l’Université libanaise et membre du comité central du Parti communiste libanais (PCL), quittait son appartement situé dans l’ouest de Beyrouth. Hamdan tourna à droite — il allait faire des courses. Dans la rue d’Algérie, non loin de son domicile, deux hommes l’accostèrent. Ils crièrent son nom ; il se retourna ; ils lui tirèrent dessus. Blessé, il fut conduit par un passant à l’hôpital de l’Université américaine de Beyrouth, où il mourut. Il avait 51 ans. Le Liban était alors en pleine guerre civile, « les événements » (al-ahdath), qui a duré de 1975 à 1990. Ses multiples phases ont vu s’affronter les différentes catégories de la société libanaise ainsi que ses milices — qui ont souvent agi par procuration pour des puissances étrangères.

Les Palestiniens et la gauche se sont unis pour combattre la droite chrétienne : cette lutte s’est muée, via l’intervention militaire syrienne et israélienne, en une guerre brutale visant à supprimer les bases palestiniennes au Liban. Lorsque les Palestiniens ont été expulsés vers la Tunisie en 1982, la guerre s’est métastasée en une attaque contre la gauche. Les milices islamistes ont ainsi déclenché une guerre contre les communistes, lesquels disposaient de bastions puissants dans le Liban tout entier. En 1984, leurs militants ont capturé cinquante-deux communistes avant de les forcer à abjurer leur athéisme et de les tuer, puis, selon le Parti communiste, de jeter leurs corps dans la Méditerranée.

« Les milices islamistes ont ainsi déclenché une guerre contre les communistes, lesquels disposaient de bastions puissants dans le Liban tout entier. »

Le 17 février 1987, Hussain Muruwwa était allongé dans son lit. Muruwwa était lui aussi un intellectuel du PCL ; il s’était blessé à la jambe. Il était le rédacteur en chef du journal du parti, Al-Tariq, et avait écrit une série de livres qui, tous, rappelaient que la culture arabe ne se bornait pas à la religion et aux sentiments : elle était aussi profondément enracinée dans les champs de la science et de la raison. Mais ce sillon de culture matérialiste — manifeste chez des penseurs du Xe siècle comme Fârâbî et Ibn Sina (Avicenne) — avait été nié par l’érudition islamiste. Des hommes sont entrés dans la maison de Muruwwa et l’ont abattu ; il avait 78 ans.

L’assassinat de Muruwwa eut lieu dans un contexte de lutte entre le parti et les islamistes. Selon Jamil Nahmi, directeur général de la Sûreté générale du Liban, ce combat a opposé « le fondamentalisme religieux et la doctrine communiste » : deux idéologies irréconciliables qui se sont affrontées pour la première fois dans le sud du Liban. D’après le Parti communiste libanais, dans les dix jours qui ont suivi, plus de quarante de ses membres ont été tués et dix-sept autres enlevés. Un cheikh de la ville de Nabatiye avait émis une fatwa, laquelle déclarait : « Aucun communiste ne doit être autorisé à rester dans le sud du Liban. » C’était une condamnation à mort. Les anciens villages communistes ont alors été attaqués. Adham al-Sayed, l’actuel secrétaire de la section de jeunesse du parti, les qualifie de « villes martyres » — à l’instar de Srifa, Kafr Rumman et Houla, elles étaient autrefois des « forteresses du parti ». Ses membres y perdirent la vie ou durent fuir, quand ils n’abandonnèrent pas tout simplement la politique. Même si rien de concluant ne saurait être affirmé, l’assassinat de Hassan Hamdan fait partie de cette bataille. Des officiers de police de haut rang se plaignent du manque de renseignements : « Après tout, avance l’un d’eux, nous sommes au Liban. » Comme pour le meurtre de Muruwwa, les théories abondent mais nous ne disposons de rien de concret. Les rapports de police n’existent tout simplement pas.

[Combattante palestinienne à Beyrouth, 1976 | Catherine Leroy]

Peu de gens connaissent Hassan Hamdan de son vrai nom : il est aujourd’hui connu sous celui de Mahdi Amel. Il représente, dans le monde arabe, l’un des théoriciens marxistes les plus respectés et les plus appréciés de sa génération. Hamdan a beaucoup écrit ; il a laissé derrière lui une vingtaine de livres importants, de la théorie révolutionnaire à la poésie. Dans son appartement, son fils Redha me dit que la famille et le centre culturel Mahdi Amel continuent de recevoir des témoignages sur la portée inspiratrice de son œuvre. Durant le soulèvement en Tunisie [2010–2011], des étudiants ont peint une fresque de Mahdi Amel sur les murs de leur campus. Son portrait les observait d’en haut, avec son regard bienveillant. Ses livres — tous en arabe — sont toujours imprimés et ses travaux continuent d’être mobilisés par les intellectuels arabes. Vingt-six ans se sont écoulés depuis sa mort mais peu de choses semblent avoir disparu de son œuvre.

Dans un coin de son bureau se trouve sa table de travail. Y siège désormais son portrait. C’est là qu’il s’asseyait et travaillait la nuit tandis que sa famille dormait. Il était habité par un problème simple : comment produire des concepts marxistes fidèles à la réalité arabe ? Cette question n’a cessé de tourmenter les penseurs du tiers-monde depuis qu’ils ont rencontré ce courant de pensée. Les Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne (1928) du marxiste péruvien José Carlos Mariátegui cherchaient à comprendre l’histoire et les luttes des peuples indigènes des Andes, parallèlement à leur domination par les conquistadors espagnols et à la création de nouveaux systèmes fonciers et d’organisation du travail. Nos devoirs et les tâches des pays étrangers (1930), du socialiste égyptien Salama Moussa, s’employait à présenter un récit de la société égyptienne à l’aide des concepts socialistes. L’histoire du Kerala [État du sud de l’Inde, ndlr] d’E.M.S. Namboodiripad [communiste indien mort en 1998, ndlr] et son rapport sur le projet de loi sur le fermage des terres de 1938 font partie de cette tentative. Dans l’un des premiers essais de Mahdi Amel, Colonialisme et sous-développement, publié dans Al-Tariq en 1968, il écrivait : « Si vous voulez vraiment que notre propre et véritable pensée marxiste voit la lumière et soit capable de voir la réalité d’un point de vue scientifique, nous ne devrions pas partir de la pensée marxiste pour l’appliquer à notre réalité mais, plutôt, partir de notre réalité comme mouvement fondateur. » Si l’on part du développement historique d’une société et de ses propres ressources culturelles, « ce n’est qu’alors que notre pensée peut véritablement devenir marxiste1 ». Cette pensée ne pouvait être appliquée telle quelle. La réalité du « retard » colonial (takhalluf) devait être explorée et l’élaboration du marxisme devait en tenir compte.

« La guerre d’Algérie battait son plein et de Gaulle n’autorisait pas la moindre dissidence dans le pays. Hamdan quitta donc la France pour l’Algérie en 1963. »

Les Arabes portaient le stigmate d’être « sous-développés », écrit Mahdi Amel — comme s’ils n’étaient capables que d’échouer. La ruine des Arabes n’était cependant pas due à leur culture mais à ce qui leur était arrivé : la domination coloniale, longue de cent ans, avait modifié les structures de la politique, de l’économie et de la société. Les notables arabes avaient été mis sur la touche ou absorbés dans ce nouveau monde, réduits à n’être que les représentants de forces vivant ailleurs. Les nouvelles élites émergentes incarnaient des forces extérieures et non celles de leurs propres populations : quand Paris éternuait, ils s’enrhumaient. L’ambassadeur des États-Unis devint ainsi plus important que les élus. (Une vieille blague circulait : « Pourquoi n’y a‑t-il pas de révolution aux États-Unis ? Parce qu’il n’y a pas d’ambassade des États-Unis »). L’expérience du « sous-développement » n’incombe pas aux Arabes, avançait Mahdi Amel, mais procède de cette restructuration de leur existence ; le marxisme devait sérieusement en tenir compte. À la même époque, l’universitaire pakistanais Hamza Alavi proposait sa théorie du mode de production colonial ; en Inde, on débattait sur les modes de production ; le marxiste égyptien Samir Amin avait produit des travaux sur le même thème. Comme eux, Mahdi Amel analysait le « sous-développement » non pas en termes culturels mais en termes de structure de l’ordre mondial : le Sud fournit les matières premières tandis que le Nord produit les biens finis et accumule l’essentiel de la richesse sociale. Ce sentiment de « sous-développement » reflétait cet ordre ; le désordre politique du Sud était également lié à cette subordination économique. Tous ces penseurs ont — avec plus ou moins de succès — tenté d’en fournir la théorie.

Le chêne rouge

Né en 1936, Hassan Hamdan a quitté le Liban vingt ans plus tard pour étudier la philosophie à Lyon, en France. Tout espoir de possibilité progressiste s’était éteint dans son pays natal. Le nationalisme arabe et le communisme avaient commencé à s’ancrer au Liban mais un soulèvement armé conduit par ces deux forces avait été écrasé par l’élite libanaise, épaulée par une intervention militaire américaine. En France, Hamdan a alors rejoint un groupe clandestin de communistes arabes. La guerre d’Algérie battait son plein et de Gaulle n’autorisait pas la moindre dissidence dans le pays. Hamdan quitta donc la France pour l’Algérie en 1963, où, avec sa femme Évelyne Brun, ils aidèrent à bâtir la nation nouvellement indépendante. Dans la ville provinciale d’Al-Qustantiniyah (Constantine), Évelyne Brun enseignait le français et Hamdan donnait des cours du soir sur Frantz Fanon, récemment décédé. Hamdan publia d’ailleurs son premier article sur Fanon dans la revue Révolution africaine.

[Combattants palestiniens à Beyrouth, 1976 | Catherine Leroy]

L’effervescence politique qui se développait de nouveau au Liban provoqua le retour de Hamdan dans son pays natal. Le Parti communiste libanais y avait tenu son deuxième congrès en 1968 où, comme le souligne aujourd’hui le leader de la jeunesse Adham al-Sayed, « nous avons mis nos propres concepts, notre propre théorie au premier plan ». Le parti prenait ses distances avec l’approche soviétique de la question palestinienne et s’engageait pleinement dans la résistance à Israël ainsi que dans la construction du mouvement national arabe. Suite à ce congrès, le ministre de l’Intérieur Kamal Joumblatt, du Parti socialiste progressiste, sanctionna officiellement le PCL. Entre 1970 et 1975, tandis que la gauche émergeait de la répression, l’activité syndicale augmentait : on comptait alors trente-cinq grèves par an. La forte implication militante au cours de la grève des travailleurs de l’alimentation de Ghandour, en 1972, s’est accompagnée d’un renouveau du mouvement étudiant. En 1974, cinquante mille personnes ont manifesté contre la privatisation de l’enseignement — le vétéran Elias Habr, leader syndical du Parti communiste libanais, déclarera qu’il n’avait jamais vu une telle manifestation de sa vie. Dans les champs de tabac du sud du Liban, les agriculteurs avaient également suivi le mouvement : l’Union des producteurs de tabac du Sud-Liban tentait de s’extraire de la tutelle des anciens notables.

Hamdan emprunta son nom de plume — Mahdi Amel — aux montagnes du Sud-Liban : le Jabal Amel, foyer chiite du pays. C’était une zone de grande misère économique. Le tabac est une culture hostile : il est difficile à cultiver et ses effets sont plus redoutables encore pour le fumeur, mais il permet de vivre. Les paysans de la région avaient progressivement abandonné leurs cultures de subsistance afin de cultiver cette plante plus rémunératrice ; mais l’argent qu’ils recevaient était peu important car le monopole d’État semblait toujours avoir la meilleure part du marché. Tandis que les luttes émergeaient du mouvement communiste, Mahdi Amel voyagea à travers les régions dans lesquelles on cultivait le tabac, donnant des conférences sur le marxisme et sa pertinence quant aux problèmes contemporains du Liban. Il parlait dans les maisons et les mosquées, se souviendra Évelyne Brun, et était écouté « avec un silence religieux ». Il expliquait comment fonctionnait le « sous-développement » et quelles étaient les intentions de la droite libanaise (les Phalanges) en tant que représentante des forces extérieures. Évelyne Brun le dira des années plus tard : Amel était connu comme « l’homme à la barbe verte » et avait atteint un statut légendaire parmi les agriculteurs. Elle rappellera l’un des thèmes majeurs de son œuvre : « Être marxiste, c’est être une personne capable d’apporter des réponses aux problèmes de la vie quotidienne. » Durant l’occupation israélienne de Beyrouth en 1982, Mahdi Amel s’est ainsi jeté dans l’organisation de la distribution de l’eau avec autant d’énergie qu’il en avait déployée pour aider à construire la résistance armée. Nulle hiérarchie entre ces différents problèmes : on ne peut renverser la condition de « sous-développement » si l’on ignore les souffrances quotidiennes des gens.

Quand un arbre tombe

« Ces deux dernières décennies, la gauche du monde arabe a terriblement souffert. Les partis communistes ont été largement détruits par les régimes nationalistes arabes. »

Mahdi Amel a été tué en 1987, deux ans avant que l’expérience soviétique ne s’effondre. Le PCL avait alors déjà subi d’importants revers. Son entrée dans la guerre civile libanaise signifiait qu’il devait céder à la rhétorique du sectarisme, à la guerre entre chrétiens et musulmans : il était impossible de ne pas être aspiré dans cette spirale, avait-il noté dans ses livres à ce propos. Il lui devenait difficile de soutenir le parti dans ce contexte ; il commença à s’essouffler.

Ces deux dernières décennies, la gauche du monde arabe a terriblement souffert.

Les partis communistes ont été largement détruits par les régimes nationalistes arabes. La possibilité de se développer a paru limitée et l’activité syndicale s’est avérée plus difficile qu’auparavant — la délocalisation des entreprises rompant les liens avec les anciennes traditions syndicales et l’importation de travailleurs migrants, pourvus de visas restrictifs, rendant le syndicalisme pratiquement impossible. L’essor de la religion en politique et l’augmentation du sectarisme ont rendu l’univers sévèrement rationnel du marxisme visiblement étranger à la vie quotidienne. Des mouvements politiques dynamiques ont toutefois émergé dans les années 1990 et 2000 — en solidarité avec la Palestine, dans les courageux secteurs syndicaux des mines de Tunisie et des usines d’Égypte, au sein de nouveaux mouvements sociaux autour des droits des femmes et des travailleurs migrants. L’agrégation de ces efforts a conduit directement à l’irruption survenue en 2011 : le Printemps arabe. L’expression de ces nouvelles initiatives de gauche sont visibles encore de nos jours dans tout le monde arabe. En Égypte, par exemple, le mouvement Eish we Horria (Pain et liberté) s’est tourné vers la tradition socialiste et imagine un nouveau type de politique pour lutter contre un État dominé par les militaires et l’islam politique2. Tout, cependant, n’est pas rose. En Tunisie, la gauche semblait la mieux placée pour prendre en charge l’avenir du pays via le Mouvement des patriotes démocrates mais l’un de ses leaders, Chokri Belaïd, a été assassiné devant son domicile le 6 février 20133 [par un membre de Daech, ndlr] : il avait 48 ans. Belaïd, comme Mahdi Amel, écrivait des poèmes ; l’un d’eux portait sur l’assassinat de Hussain Muruwwa.

La roue tourne et, parfois, se répète.


Article original disponible sur https://www.revue-ballast.fr/mahdi-amel-marxiste-libanais/

Traduit de l’anglais par la rédaction de Ballast | Vijay Prashad, « The Arab Gramsci », Frontline, 21 mars 2014


  1. Traduit par Hisham Ghassan Tohme.
  2. Avant que l’arrivée au pouvoir du général al-Sissi, en 2014, ne plonge l’Égypte dans un nouveau régime autoritaire où toute contestation est sévèrement réprimée [ndlr].
  3. Le 17 décembre 2014, Boubaker El Hakim (sous le nom de guerre d’Abou Mouqatil) a revendiqué, en Syrie, son assassinat : « Oui, tyrans, c’est nous qui avons tué Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. […] Nous allons revenir et tuer plusieurs d’entre vous. Vous ne vivrez pas en paix tant que la Tunisie n’appliquera pas la loi islamique. » [ndlr]

Slimane KIOUANE, ANARCHISTE KABYLE ET MUSULMAN

Né à Alger le 14 juillet 1896, mort à Saint-Affrique (Aveyron) le 19 avril 1971 ; militant de l’UA et de la FA

Militant d’origine kabyle, Slimane Kiouane était en 1923 l’animateur avec Mohamed Saïl* du Comité d’action pour la défense des indigènes algériens fondé par la Fédération anarchiste de la région parisienne. En 1925 il était membre de la commission administrative de l’Union anarchiste (UA) et le 3 avril 1932 fut le délégué d’Ermont au congrès de la FA parisienne. En mars 1935, il participait en tant que “comique” à la grande fête artistique organisée salle de la FNCR (16 rue des Apennins) au profit du journal La Clameur.

Après la Seconde Guerre mondiale, Slimane Kiouane, qui habitait 60 route de Saint Leu à Ermont et était père de deux enfants, milita à la Fédération anarchiste. Dans les années 1950 il participa aux souscriptions en faveur du journal Contre Courant (Paris) de L. Louvet. Lors de sa retraite il se retira avec sa femme en Aveyron. Son nom apparaissait toujours dans les années 1960 dans les listes de souscripteurs au Monde Libertaire, organe de la Fédération anarchiste.

Slimane Kiouane est mort à l’hôpital de Saint-Affrique (Aveyron) le 19 avril 1971.
Contrairement à ce que disent certaines sources, Kiouane n’était pas un pseudonyme de Mohamed Saïl, un autre militant algérien.

article original : https://maitron.fr/spip.php?article154173

Hilf al-Fudul

Voici un événement d’une importance majeure pour la compréhension de l’Islam. C’est, avec le mariage à Khadija, le dernier évenement connu de la vie de Muhammad, 20 ans avant la descente du Qur’an.

Il s’agit d’une alliance de plusieurs clans mecquois, visant à défendre les personnes en marge, sans protection d’un clan. Ce pacte est lancé par Al Zubayr ibn ‘Abd al Muttalib, l’oncle de Muhammad, qui déclare “par ce pacte l’étranger pourra renverser ceux sous protection locale, Al-fudul fit qu’il ne restera au coeur de La Mecque aucune injustice.”

Hilf al-Fudul (en arabe : حِلْفُ الفُضُول), le plus souvent traduit par Pacte des vertueux1, est une alliance parmi les Quraysh conclue en 590 à La Mecque2, en vue établir la justice pour tous par l’action collective, en particulier pour ceux qui n’avaient aucun lien de protection avec une tribue. La participation du futur prophète de l’Islam Mahomet lui donne un rôle important dans l’éthique islamique.

Contexte historique

La création du Hilf al-Fudul a lieu 20 ans après l’année de l’éléphant, en 590 CE, au retour de Quraysh de la bataille de Fijar : la bataille de Fijar a eu lieu à Shawwal et Hilf al-Fudul a été faite à Dhu l-Qa’da.3 Cette guerre permet aux Mecquois de reprendre des perses le contrôle de la route commerciale entre Al-Hirah et le Yémen4.

Le principe mecquois de hilf, conçu plut tôt par Hachim ibn Abd Manaf consistait à établir de nouvelles alliances entre marchands de rangs équivalents, qu’ils soient mecquois ou étrangers. Cela permettait de former des alliances commerciales en dehors de La Mecque et de modifier la balance du pouvoir à l’intérieur de la société mecquoise. La pratique pouvait être à l’origine de nouveaux clans, comme ce fût le as pour les Banu Fihr1. Ces alliances transformèrent la socialisation tribale traditionelle et les relations sociales mecquoises. 5.

Le succès des nouvelles institutions mise en place par Hashim, le hilf, mais aussi le ilaf, qui permet des accords commerciaux, vont déborder la structuration tribale traditionelle des Quraysh. Les nouvelles alliances devenant plus structurantes que les liens de parentés et les rapports de solidarités. Un clan était maintenant formé autour d’un sayyid, marchand, et ses alliés halif. Des marges se forment en dehors de la structuration tribale, des esclaves,qinn, et des mawla, ancien esclaves, personnes endettés auprès des marchands, et le surplus des tribues environnantes, parfois endettés également, venant travailler à La Mecque15.

Déclenchement

Un marchand yéménite de la tribue Zabid est arrivé à La Mecque avec des marchandises, qu’il a vendu à Al-As ibn Wa’il al-Sahmi (Banu Sahm, le père de Amr ibn al-As) l’un des nobles Quraysh. Sachant que le yéménite n’avait aucun allié, il a ensuite refusé de le payer. Le Zabidi a demandé l’intervention des Quraysh mais ils ont refusé d’intervenir, à cause de la position d’Al-As ibn Wa’il. Plus tard, le vendeur a décidé de monter sur Abu Qubays, une montagne près d’al-Masjid al-Haram et a répété à haute voix des poèmes appelant à la justice :

« يا للرجال لمظلوم بضاعته ببطن مكّة نائي الدار والنفر

ومحرم أشعث لم يقض عمرته يا للرجال وبين الحجر والحجر

إنّ الحرام لمن تمت كرامته ولا حرام لثوب الفاجر الغدر »

— Ibn KathirSirat Al Nabawiyya [archive]

« ô les hommes lésés dans leur bien au cœur de La Mecque, distant de sa maison et ses gens

Un protégé transgressé qui n’a pas troqué ses jours, ô les hommes entre al-Hijr et la pierre

Certes l’interdit pour qui l’honneur est achevé, pas l’interdit pour l’immorale traitrise »

— Ibn KathirHistoire des Prophètes

Le Pacte

Al-Zubayr ibn Abd al-Muttalib, l’oncle du prophète Mahomet et l’un des anciens de Quraysh, fut la première personne à parler de Hilf et à y inviter les gens6Mahomet, le futur prophète de l’Islam alors agé de 30 ans prend par au pacte. Les anciens de plusieurs clans mecquois se sont réunis à Dar al-Nadwa, au Nord de la Kaʿba, qui hébergeait l’assemblée des notables (malaʾ), et ont accepté de revendiquer les droits du vendeur. Puis, ils se sont réunis dans la maison de ‘Abd Allah b. Jud’an al-Taymi7. Ils ont convenu entre eux que si un étranger ou quelqu’un de La Mecque était traité injustement, ils l’aideraient à réclamer son droit à l’oppresseur, et se sont engagés à respecter les principes de justice et intervenir collectivement dans les conflits pour établir la justice. Le pacte créé une protection pour les personnes qui ne sont pas rattachés, et donc défendus par un clan ou une alliance parmi les mecquois. Hilf al-Fudul fût considérer le pacte le plus honorable et le plus noble qui soit resté parmi les Arabes jusque-là, d’où son nom. Al-Zubayr ibn Abd al-Muttalib déclama les vers suivants :

« حلفت لنعقدن حلفا عليهم … وإن كنا جميعا أهل دار

نسميه الفضول إذا عقدنا … يعز به الغريب لذي الجوار و يعلم من حوالي البيت أنا … أباة الضيم نمنع كل عار

و قال الزبير أيضا :

إن الفضول تعاقدوا و تحالفوا … ألا يقيم ببطن مكة ظالم

أمر عليه تعاقدوا و تواثقوا … فالجار و المعتر فيهم سالم »

— Ibn KathirSirat Al Nabawiyya [archive]

« “Je jure, faisons un pacte contre eux, bien que nous ne soyons qu’une tribue.

Nous l’appellerons al-fudul; si nous en faisons un pacte l’étranger pourra renverser ceux sous protection locale, Et ceux qui tournent autour de la Ka’ba sauront que nous rejetons l’injustice et préviendrons toute traitrise”

Et dis plut tard :

“Al-fudul fit qu’il ne restera au coeur de La Mecque aucune injustice,

Ce fût un sujet largement accepté qui fit qu’un étranger sans porotection était sauf au milieu d’eux.” »

— Ibn KathirHistoire des Prophètes

Pour rendre le pacte impératif et sacré, les membres sont entrés dans la Ka’aba et ont versé de l’eau dans le récipient pour qu’elle coule sur la pierre noire. Alors chacun y but. Ensuite, ils ont levé la main droite au-dessus de leur tête pour montrer qu’ils seraient solidaires dans cette entreprise. Le pacte a été écrit et placé à l’intérieur de la Ka’aba8. Puis ils sont allés à al-As ibn Wa’il et lui ont pris ce qu’il devait au Zabidi et l’ont remis. Un autre aspect du pacte était qu’il ouvrirait le marché de la Mecque aux marchands yéménites, qui sans lui en aurait été exclus4.

Les Clans Mecquois

Les clans Quraysh qui forment le hilf sont Banu HachimBanu ZuhrahBanu MuttalibBanu Asad et Banu Taym. M. Watt note la continuité avec le hilf al-Muthayyabun (le pacte des parfumés), lors du conflit de sucession de Qusay, à l’exception notable des tribus ‘Abd Shams et Nawfal, qui s’étant enrichis dans leurs affaires commerciales avaient rejoint les Ahlafs (les confédérés, principalement Banu Makhzum et Banu Sahm) en 9059.

Pour Watt, les ‘Abd Shams et Makhzum ayant pris le contrôle du commerce avec le Yémen, si les marchands Yéménites ne venaient plus à La Mecque, les autres clans auraient été définitivement exclus du commerce avec ce pays. M. Watt note que les musulmans qui ne s’exilèrent pas en Abyssinie faisaient parti des tribues du hilf al fudhul, et que lors de la bataille de Badr, ces clans sont toujours en oppositions puisque tous les chefs Mecquois proviennent des clans plus puissants. 1,4.

Suites

Ce pacte a marqué le début d’une certaine notion de justice à La Mecque, qui serait plus tard répétée par Mahomet lorsqu’il prêcherait l’islam10Mohamet continuera plus tard de reconnaitre la validité et la valeur du pacte, bien que la plupart des membres soient non musulmans. Plus tard, après avoir proclamé l’islam, il dit : ” Dans la maison d’Abdullah ibn Jud’an, j’étais présent à une alliance qui était telle que si j’étais invité à y participer maintenant en Islam, je le ferais encore.” Son mariage et sa participation au Hilf al-Fudul sont les derniers évenements historiques connus de Mahomet avant l’Islam. Il a alors 20 ans et les 20 années suivantes de sa vie sont peu documentées111213.

A l’époque omeyyade, à certaines occasions des menaces ont été faites de faire appel à nouveau à ce pacte. Par exemple, sous l’ère du calife Muʿawiya IerAl-Walid ibn Utba ibn Abi Sufyan (‘Abd Shams) s’appuyant sur le fait qu’il était le neveu du calife, a commis une injustice au détriment d’Al-Hussein ibn Ali a propos de certains bien qu’ils possédaient en commun. Al-Husayn, scandalisé par la démarche arbitraire du gouverneur Omeyyade, déclara que si Al-Walid ne reconnaissait pas ses droits,il ferait appel à l’alliance du Fudul. Des Mecquois influents, tels que Abd Allah ibn az-Zubayr (Assad), Al-Miswar bin Makhrama Al-Zuhri et ‘Abd al-Rahman ibn Uthman al-Taymi ont juré de l’aider conformément aux engagements du pacte et et le gouverneur al-Walld, troublé par la peur des conséquences possibles, a cédé à tous égards à al-Husayn.13.

La participation du futur Prophète Muhammad est important pour plusieurs raisons :

– Il s’inscrit dans un conflit de longue durée au sein des Quraysh, entre les clans puissants, en particulier Banu Makhzoum et Banu Umayyah, et ceux plus faibles, dont les Banu Hashim et Muttalib, la famille du Prophète. Les clans Quraysh ici prit en flagrante injustice, seront les mêmes qui persecuteront les premiers musulmans et seront en conflit armé avec l’Islam de Badr jusqu’à la prise de La Mecque.

– Il montre la destruction du lien social de la société mecquoise à l’époque du prophète, et comment la disparition des solidarités familiale et tribale créé de nombreuses situations d’injustice. L’Islam par la suite visera à rétablir les solidarités, et formera un nouveau groupe, dont le lien par la foi transcendera les anciennes solidarités familiales puis économiques.

– Les premières sourates Mecquoises insistejnt sur la justice dans les transactions, l’importance de la solidarité, en particulier auprès des orphelins, la suffisance des riches, l’avenir catastrophique des sociétés injustes.

Il montre que Muhammad prennait déjà parti 20 ans avant la révélation pour les personnes sans défense. Ses amis avant l’Islam et les premiers convertis sont des esclaves, affranchis ou non et des mawla. Ils montrent également des proximités avec le hilf al fudul, (dont la “yéménite connection”) :

— Son fils adoptif Zayd ibn Haritha est un esclave libéré par Muhammad

–Ammar ibn Yassir , enfant d’esclave, était déjà un de ses amis avant l’islam.

— Bilal, un des tous premiers convertis est un esclave noir

–Suhayb al Roumi, affranchis venu de Byzance à La Mecque, est un ami de Abdallah ibn Jubayn qui hébergea le hilf al fudul

— Miqdad Ibn Aswad, un mawla en fuite du Yémen, va épouser Duba’a, la fille d’Al Zubayr abd al Muthalib, l’oncle de Muhammad à l’initiative du hilf al fudul.

— Khabbab ibn al Aratt et ‘Amir ibn Fouhayra sont des esclaves et font partis des tous premiers convertis

Ce sont eux qui vont subir de plein fouets les persécutions des Quraysh. Rejoignent également des bédouins de tribues pauvres dont Abu Dharr al Ghifari, qui restera un défenseur des pauvres et de la justice toute sa vie. Abu Mussa al Ashari, un des tous premiers convertis et référence pour le Coran vient du Yémen.

Khadija la femme du prophète fait parti d’un clan du hilf, ils se marient a peu près au moment du pacte. Abu Bakr et les convertis qu’il emmenne avec lui font tous partis des clans du hilf.

Tous ces éléments montrent que les débuts de l’Islam sont ancrés dans un combat pour la justice. Watt note que les musulmans qui ne s’exilèrent pas en Abyssinie faisaient parti des tribues du hilf al fudhul. Cela interroge, car le hilf ne réussit pas à apporter protection aux personnes sans famille face aux persécutions anti musulmane de Quraysh. Le premier groupe de musulman semble poursuivre une reconnaissance, mais aussi radicalisation du hilf, en regroupant en pratique les personnes subissant l’injustice. Le groupe rassemblé autour de Muhammad va se heurter à un très vive opposition des principaux clans de Quraysh lors de la proclamation des premières sourates du Coran.

Bibliographie

  • M. Watt, Mahomet
  • H. Lammens, La Mecque à la veille de l’Hégire, 54 sq.
  • M. Hamidullah, Le prophète de l’Islam, Paris 1959, i, 47-8. (Cn. PELLAT)
  • Ibn Hisham, Sira, éd. Sakka

Notes et références

  1. ↑ Revenir plus haut en :a b c et d Ibrahim, Mahmood (Aug. 1982). “Social and Economic Conditions in Pre-Islamic Mecca.” International Journal of Middle East Studies14(3): 355. Cambridge University Press.
  2.  Muhammad Yusuf Guraya, « JUDICIAL INSTITUTIONS IN PRE-ISLAMIC ARABIA », Islamic Studies, vol. 18, no 4,‎ 1979, p. 338 (ISSN 0578-8072lire en ligne [archive])
  3.  Aḥmad b. Abī Yaʿqūb al-Yaʿqūbī, Tārīkh al-Yaʿqūbī, vol. 2, p. 18.
  4. ↑ Revenir plus haut en :a b et c Watt, W. M. Muhammad: Prophet and StatesmanOxford University Press.
  5. ↑ Revenir plus haut en :a et b Eric R. Wolf, 1951, The Social Organization of Mecca and the Orgins of Islam, University of Chicago, Southwestern Journal of Anthropology, Volume 7, Number 4 [1] [archive]
  6.  OBAIDULLAH FAHAD, « Tracing Pluralistic Trends in Sīrah Literature: A Study of Some Contemporary Scholars », Islamic Studies, vol. 50, no 2,‎ 2011, p. 221 (JSTOR 41932590)
  7.  Najeebabadi, Akbar Shah. The History of Islam. Darussalam publishers. p. 101.
  8.  Chelhod, Joseph (Nov. 1991). “La foi jurée et l’environnement désertique.” Arabica38(3): 301.
  9.  Watt, W. Montgomery (1986). “Kuraysh”. Encyclopedia of Islam. Vol. V: Khe–Mahi (New ed.). Leiden and New York: Brill. pp. 434–435. ISBN 90-04-07819-3
  10.  Peterson (2006), p. 43
  11.  François Déroche, « Mahomet », dans Mohammed Ali Amir-Moezzi (dir.), Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007
  12.  Maxime Rodinson, Mahomet, Seuil, Paris, 1968, rééd. 1993.
  13. ↑ Revenir plus haut en :a et b (it) Leone Caetani, Annali dell’ Islam, Milan, Ulrico Hoepli, 1905-1926 (lire en ligne [archive]).

Omar, les qurra’ et la conquête de l’Iraq

La Conquete de l’Iraq

Après la mort de Muhammad en 632, des tribues de la péninsule arabique attaquent Medine et Oman, car elles refusent de payer la zakat, qui redistribue l’argent vers les pauvres. Abu Bakr dirige la défense de Médine puis la reconquête de la péninsule, qui se convertit ou retourne dans l’Islam. Ce sont les guerres de l’apostasie (haroub al ridda). Lors de la bataille de Yamama, la dernière égion, au nord de l’arabie, un nombre important de qurra’, les mémorisateurs et réciteurs du Coran, va mourrir au combat. Ce qui va pousser Abu Bakr à compléter rapidement la compilation du Coran par écrit pour assurer la continuité de sa mémorisation. Pour comprendre ce danger, il faut savori que depuis le début de la prédication de Muhammad opposé aux riches marchands de La Mecque, l’Islam a toujours été une religion menacée, fuyant et combattant pour assurer sa survier. Créant ainsi un groupe solidaire dont beaucoup sont à la fois des savants et combattants, ce qui semble définir les qurra’. En 636 Omar, qui a succédé à Abu Bakr, va étendre L’Islam vers la Syrie et l’Iraq en remportant les bataille de Yarmouk (Syrie) et Qadysshia (Iraq). Et libèrer l’Iraq du règne des Perses Sassanides.

L’armée qui conquiert l’Iraq est composée de combattants musulmans ayant participés à la conquête de Syrie (bataille de Yarmouk en Syrie), de combattants médinois, ainsi que d’un nombre important de bédouins issues des tribues arabes fraichement reconquises. Les combattants ayant participé à cette bataille (ou celle de Yarmouk concomitente en Syrie) seront distingués de ceux parmi les arabes qui rejoindront après. En effet, la date d’entrée dans l’Islam marque dans l’esprit collectif le degré d’adhésion au projet de l’Islam. Ils seront appellés “ahl al-ayyam”, à l’opposé des “ridda”, rejoignant après la bataille, et venus de tribues souvent plus renommées, mais qui se sont révoltés pendant les guerres de l’apostasie.

L’afflux d’argent permet à Omar d’établir un état social dans toutes les terres conquises, particulièrement en Irak et en Egypte, la Syrie restant gérée principalement par les Quraysh, qui deviendront les Omeyyades.

  • en plus de la zakat, établissement de l’impot sur les terres conquises : kharaj impot foncié sur les terres, jyzaya par personne sur les nons musulmans
  • les plus pauvres ne sont pas soumis à l’impots qui reçoivent une aide prise sur le trésor
  • redistribution de l’impot sur les musulmans selon leur date d’entrée dans l’Islam. Ceux qui ont émmigrés à Médines et les Ansars touchent respectivement 5.000 à 3,000 dirhams par ans. Ceux qui ont participé Yarmouk ou Qaddyshia, (‘’ahl al-Qādisiyyah’’) 3000 et 2000 respectivement. Selon le moment de leur arrivée, les ridda touchent de 1500 à 250.
  • enfin, en Iraq dont l’arsitocratie a fuit a fuit, la oummah gère collectivement les terres

Omar écide de fonder deux Amsars, Kufa et Basra, villes garnisons qui abriteront les combattants de l’Islam nouvellement arrivés. Le Sawad, les terres d’Iraq, vont être considérés comme un bien collectif administré par les habitants des amsars, ahl al fay. Omar va lancer des travaux d’irrigations autour du Tigre et de la ville de Basra, pour augmenter les terres fertiles. Ceux qui les cultivaient, libérés des Sassanides, continuent à les exploiter en échange d’une taxe (dhimmmi). Les terres en friches sont attribuées à ceux qui se chargent de les défricher et les cultiver. Les terres abandonnée par la famille royale, l’aristocratie perse er le clergé zoroastrien, sont sont données en responsabilité à ahl al fay. La population de Kufa fût ensuite formée d’immigrants arabes venant soit de la région de La Mecque, soit du sud de l’Arabie, d’Hadramaout et du Yémen (le quartier des najranites est formée de personne exilées de Najran). Omar, qui donna des terres de juifs arabes à ses guerriers, reloclisa les juifs de Khaybar dans un quartier de Koufa en 640. Des juifs, mais aussi des chrétiens habitaient la ville. Les éxilés politiques y étaient aussi envoyés.

“Plus que simples garnisons, Omar mettre beaucoup d’espoir d’y former la base d’un monde nouveau, islamique. Parmi les divers centres des territoires conquis par les Arabes à l’époque d’Omar, Kufa était le centre où l’ordre politique et social envisagé par Omar semblait réussir à s’enraciner. Au début de son volume de biographies de kufains, Ibn Sa’d enregistre un certain nombre de traditions selon lesquelles Omar faisait référence aux kufains comme ra’s ahl al-Islam, jumjumat al-Islam etc., nous sommes en droit de demander pourquoi les Syriens ou, disons les Basrans, n’ont pas été ciblés pour un tel commentaire. La réponse à cela semble être que le système qu’Omar aspirait à établir était mieux servi par l’hétérogénéité de la population Kufaine. Ceux des Arabes qui ont saisi la première occasion de se battre et se sont rendus en Syrie étaient organisés en groupements relativement larges et cohérents. Dans les territoires de Basra, Tamimis et Bakris prédominaient et seule une poignée d’environ 300 « premiers venus » étaient venus de plus loin. A Kufa, d’autre part, ces « premiers venus » étaient peut-être au nombre de 10 000 ou plus et étaient d’une composition hétéroclite dans laquelle il y avait une relative absence de grands clans ou groupes de clans dominants. Cela reflétait une caractéristique importante des premières conquêtes, à savoir, que la Syrie était d’abord considérée comme le front principal, puis Jazira, tandis que l’Irak était considéré comme un front secondaire. L’idée de ‘Umar était que Kufa devait être dar hijra pour les musulmans, et ses colons étaient des muhajirin des premiers venus. Le système ‘irdafa et la fraternité de la hijra formant la base acceptée de la société. La présence de 370 premiers sahaba domiciliés à Kufa l’a vraisemblablement fortifié dans cet espoir. Les Kufains pouvaient prétendre que les plus éminents des Compagnons de Muhamad avaient élu domicile dans cette ville : non seulement Ibn Abu Waqqas, Abu Musa et Ali ; mais aussi Abd Allah ibn Mas’ud, Salman le Persan, Ammar ibn Yasir et Huzayfa ibn Yaman.” Partiellement traduit de “Kufan Political Alignments and Their Background in the Mid-Seventh Century A.D.” Martin Hinds

Les qurra’

La première référence de qurra’ a lieu pour des troupes emmennées par Abu Bakr dans l’assaut de Yammama, quand se fait le souci d’un trop grand nombre de pertes de haffiz parmi les combattants, ce qui pousse on l’a vu au rassemblement par écrit du Coran. La conquête de l’Iraq amène donc à Kufa et Basra tout un parti de bédouins et de croyants de divers horizons rassemblés au service de la cause musulmane, la conquête, et l’entretien des terres du Sawad. Déracinés de leur héritage tribal, dont ils gardent un certain héritage démocratique et égalitaire qui trouve écho dans les versets du Coran. C’est parmi eux qu’évoluent un groupe appellé qurra’, ceux qui récitent le Quran. Ils appartiennent à l’armée dont ils touchent la solde, le ‘ata’, sur le trésor confié par Omar à Ibn Mas’ud. Deux personnages dont la réputation est l’intégrité morale et sociale ne fait aucun doute. Abu Musa Al Ashari va demandé à Omar qu’ils puissent obtenir un solde de 2000 dhirams, ce qu’il n’obtint pas. Cela indique qu’une partie des qurra’ émergent à Kufa et Basra au delà des premiers combattants. De nombreux rapports font état parmi eux de mawali, des convertits non arabes. La position sociale des soldats et de ces villes est particulière, elles regroupent des gens de plusieurs horizons, déracinés de leur environnement d’origine pour la conquête où l’exil forcé. Ils ne sont ni paysan, ni marchands, mais vivent sur le kanz, l’argent de l’Islam. Ils ont la gestion collective de la plupart des terres d’Iraq. On a donc une classe à part, dont l’adhésion au “parti” de l’Islam est la raison d’être et la condition économique. La présence des qurra’ et la tâche de mémoriser le Coran fait l’enjeu grandissant de la récitation à Kufa et Basra, où l’on récite, discute et entretient la mémoire du Coran. Des gens comme Ibn Mas’ud, Abu Musa al Ashari, Hassan al Basri, vivent dans ce milieu. Il y a Kuffa des récitations concurentes, en particliers celles d’Abu Musa et de Ibn Mas’ud, qui sont récités dans deux quartiers différents de la ville.

Abu Musa Al Ashari

Abu Musa al Ashari est un bon exemple por comprendre ce que sont les qurra’. Convertit dès la période mécquoise, il retourna au Yemen d’où il revient, passant par l’Abyssinye, avec 50 convertis dont deux de ses frères et rejoint le Prophète à Khaybar en 628. Il participa à l’expedition de Dhat al-Riqa, puis fût nommé gouverneur du Yemen. Sous Abu Bakr il y combattit pendant les guerres de l’apostasie, puis rejoint la conquête de l’Iraq sous Omar. Où il fût appointé gouverneur de Basra pendant 12 ans et entreprit des travaux d’irrigations. Il rejoint la conquête de l’empire Sassanide en tant que commandant. Il fût nommé gouverneur de Kufa pendant un courte période sur demande des qurra’ en remplacement de Ammar ibn Yasir. En même temps, il est réputé comme un savant dans l’Islam : il possède une recension du Coran avec ses propres notes, son receuil est similaire à celui d’Ubay ibn Ka’b. Et sa récitation est en compétition à Kufa avec celle d’Ibn Mas’ud. Sha`bi dit que le savoir peut être demandé de six perosnnes : `Umar, `Ali, Ubayy, Ibn Mas`ud, Zayd et Abu Musa. Safwan b. Saleem dit que sous le Prophète, personne n’était consulté en religion sauf `Umar, `Ali ibn abi Talib, Mu`adh and Abu Musa. Rentré tôt dans l’Islam, une des principales figures de la récitation du Coran, il participe aux combats et à la vie politique de la Oumma, ainsi qu’aux travaux d’irrigation du Sawad.

Ibn Mas’ud

Ibn Mas’ud fut le quatrième ou sixième converti, après sa rencontre avec Muhammad et Abu Bakr. Il participa à l’émigration en Abyssinie, à Médine, à Badr. Proche de Muhammad depuis sa conversion précoce à la Mecque, il fait partie du noyau durs de partisans de Muhammad, déjà à l’époque de Dar al arqam. Il participe à la conquête de la Syrie et de l’Iraq sous le mandat de Omar qui le nommera responsable du Trésor (comptes publics). Il participe à la fondation de Kuffa, où il s’installe et contrôle la gestion des comptes publics pour lesquels il rend de comptes à Omar. C’est en assurant cette fonction stratégique qu’il entrera en conflit avec Sa’d Ibn Al Waqqas qui lui sera jugé pour détournement de fonds et corruption par les habitants de Kuffa. Il fait partie des quatre grands collecteurs et commentateurs du Coran connus chez les sunnites. Il possède une recension du Coran célèbre, dont il sera question souvent à l’avenir. Omar justifie la nomination d’Ibn Masud et Amar par ce verset :

  • 28.5.وَنُرِيدُ أَن نَّمُنَّ عَلَى الَّذِينَ اسْتُضْعِفُوا فِي الْأَرْضِ وَنَجْعَلَهُمْ أَئِمَّةً وَنَجْعَلَهُمُ الْوَارِثِينَ
  • 28.5. Or, Nous voulions apporter Notre aide à ces opprimés sur Terre, pour faire d’eux des dirigeants et des héritiers,

Conflits d’intérêts

Omar, faisant face à la rapide expansion de l’Islam et des revenus, essaye de mettre en place une structure juste, redistributive et favorisant l’établissement des converyis à la nouvelle religion. La période atteste néammoins d’un enrichissement des chefs de guerre et d’une concurence entre eux pour prendre les butins, confisquer les terres en destiutuant leurs propriétaires. Certains gouverneurs civils piquent dans la caisse, dont Sa’d Ibn al Waqqas qui insulte Ibn Mas’ud responsable du trésor de l’état. Sous le khalifa d’Omar se forme une classe marchande, militaire et adminsitrative qui s’établit en propriétaire fonciers et risque de dominer la suite. On observe une même contradiction dans le monde paysan et dans le monde militaire entre une aristocratie en formation et ceux qui vivent de la terre et de l’état musulman. Omar destitue à tour de bras les gouverneurs, et divise par deux la fortune de tous ceux qui piquent dans la caisse. Il va malheureusement accuser injustement certains, comme Khalid Ibn al Walid. Mais aussi va prendre sur le fait Muawyia et Abu Sufyan en Syrie, va leur confisquer l’argent mais ne va pas les destituer pour “des raisons politiques” qui restent à établir. La volonté d’Omar de construire une direction politique de la Oumma qui soit irréprochable se lit dans sa compréhension des enjeux du pouvoir et sa lutte acharnée contre la corruption. Il sera assassiné avant d’avopir pu finir toutes ces tâches.

Sources

  • Khaled Ridha, Le Prophète de l’Islam et les Califes. p. 219-221
  • Pour une vue sur le califat d’Omar et la problématique des terres et des taxes, traduire cette page du russe : Oleg Georgievich Bolshakov du russe (use translate) http://gumilevica.kulichki.net/HOC/hoc25.htm#hoc25para04
  • Kûfan Political Alignments and their Background in the Mid-Seventh Century A.D., Cambridge University Press: 29 January 2009, Martin Hinds

Le Rôle du millénarisme dans la constitution de la théorie sociologique. Le lapsus fondateur de la science sociale

« L’aspect inédit de Cronstadt conteste la sociologie contemporaine »
André Nataf, La révolution anarchiste, Balland, 1968.

https://www.persee.fr/docAsPDF/rscir_0035-2217_1978_num_52_3_2834.pdf

Une proposition très unilatérale consiste à dire : la sociologie est née en même temps que l’entreprise de « désacralisation des institutions », selon le programme de Jules Ferry.

MILLÉNARISME ET THÉORIE SOCIOLOGIQUE 245

En fait, comme je vais essayer de le montrer, la sociologie est née autant de la nécessaire constitution d’une nouvelle idéologie de type religieux — l’idéologie étatique, que du processus de liquidation de la religion et de la théologie. En bref, le sacré a constitué et constitue er/core (surtout pour l’ethnologie) la pierre d’achoppement de la sociologie ; cette dernière n’est pa-s parvenue à digérer cette forme et cette force essentielle du lien social. Le sacré lui est resté en travers de la gorge.

La genèse sociale de la sociologie officielle est apparemment sans énigme : fournir à la bourgeoisie enfin triomphante une vision du monde parfaitement immanente qui, à la limite de cette immanence, constitue un élément parmi d’autres du monde instrumental de la nouvelle classe au pouvoir. C’est pour cela que Liard, directeur de l’enseignement supérieur au ministère de l’Instruction publique, convoque Durkheim pour lui proposer une mission en Allemagne : il doit aller là-bas, chez « l’ennemi héréditaire », non seulement pour en rapporter les bases des sciences sociales, mais aussi et surtout pour en ramener une morale susceptible de fournir au nouveau régime — républicain, (l’équivalent de la religion.

De même, la genèse théorique de cette sociologie est apparemment tout entière liée au destin du positivisme, du projet de connaître scientifiquement le fonctionnement de la société afin de prévoir, de prévenir ou de guérir ses maux — les maux selon la classe dominante bourgeoise, héritière de 89, bien sûr, mais surtout préoccupée de neutraliser les « classes laborieuses, classes dangereuses », sar^s parler des marginaux et autres anarchistes qui par Je terrorisme, déjà, analysent la prospérité bourgeoise.

1. Le lapsus

II y a un gigantesque lapsus à l’origine des sciences sociales en général, de la sociologie en particulier. La science de la société énonce : interrogeons la société et la société répondra la vérité. « Toute notre science consiste à épier les manifestations du Peuple, à solliciter sa parole, à interpréter ses actes. Interroger le Peuple, c’est pour nous toute la philosophie, toute la politique » dit Proudhon, Idées révolutionnaires, Paris, 1848, et c’est par pure modestie qu’il n’ajoute pas : toute la sociologie. De Proudhon à Mao, dans le registre populiste, de Condorcet à Quetelet et de Durfcheim à Lazarsfeld, dans le

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registre scientiste, l’énormité du projet dissimule le croc en jambe. On ne voit pas, ou l’on fait semblant de ne pas voir que la connaissance obtenue ainsi par quelques experts n’a que peu de chances de bénéficier aux acteurs interrogés, et que par conséquent « épier » ou « interroger » le peuple ne conduit absolument pas à une meilleure transparence du peuple par rapport à lui-même. Dans la plupart des cas, le « peuple » n’est pas informé des résultats des enquêtes. Dans le meilleur des cas, qui est en même temps le pire, la vulgarisation ou les sondages lui signalent que les experts viennent d’effectuer une autopsie particulièrement importante, et qu’il serait bon d’en tenir compte.

Tel est le pemier niveau du lapsus. Il recouvre un niveau plus profond, refoulé dans l’inconscient étatique. Ce second niveau, c’est celui qui consiste à oublier qu’en dernière instance, les analyseurs de la société sont les mouvements sociaux qui tentent de détruire les conditions existantes (pour reprendre la définition du mouvement communiste par Marx). Et que parmi ces mouvements sociaux, ceux qui ont porté à son plus haut point d’incandescence le désir de savoir, la dynamique du savoir social, sont ceux qui depuis quelques siècles, en Europe et dans le reste du monde (en particulier à l’époque de la décolonisation), ont follement cherché à rabattre le ciel sur la terre : les mouvements millénaristes.

2. Le savoir social

Qu’est-ce que le savoir social, nié ou combattu et détruit par le savoir institutionnalisé, le savoir de l’Etat (qu’il s’agisse de la théologie, de la mathématique, de la géographie ou de la sociologie) ?

Inutile de chercher à délimiter un corpus ou de tenter urne réflexion épistémologique sur le savoir social. Inutile aussi de gloser sur ses articulations éventuelles en secteurs, ou domaines ou régions ou disciplines. Rien de tout cela ne convient et la pire erreur consisterait à refaire le coup de science bourgeoise et science prolétarienne, pour ne pas remonter à des trouvailles bien plus anciennes, du genre théologie et philosophie naturelle. Fausses antithèses qui camouflent la vraie question, à savoir : comment le savoir institutionnalisé se construit-il en, détruisant le savoir social, la science prolétarienne ou la philosophie naturelle n’étant pas assimilables, évidemment, au savoir social ?

MILLÉNARISME ET THÉORIE SOCIOLOGIQUE 247

Pendant longtemps, tant que la science ne s’est pas autonomisée en une institution et en une force productive de première grandeur, des articulations sont visibles entre le savoir institutionnalisé et le savoir social. Le premier emprunte au iserond autant qu’il le canalise ou le réprime. Avec la constitution défiwitive de la « cité scientifique », la coupure se fait presque absolue, au moins dans l’intention, et est magnifiée par les chantres de la rupture épistémologique.

La fameuse rupture est d’autant plus proclamée qu’elle fait en réalité problème. C’est le cas dans la iscience sociale en général : philosophie, sociologie, psychologie, histoire, économie, etc. Les mathématiciens n/ont pas à inventer le concept terriblement « théologique » de « conscience naïve des acteurs », cher aux sociologues « scientifiques ». Ils ne marchent apparemment sur les plates-bandes de personne, et personne ne se risquerait à marcher sur leurs propres plates-i>arydes hyper-codées. Entre ce qui est nécessaire à un paysan en matière d’arithmétique, ou à un enfant en matière de raisonnement logique pour faire marcher le poste de télévision, et d’autre part les constructions mathématiques des spécialistes, il n’y a aucune commune mesure. Mais entre la connaissance que la praxis donne de la société à un paysan ou à un enfant, d’une part, et d’autre part la science sociale, il y a énormément d’interférences. D’où la théorie de la « rupture épistémologique » indispensable. Indispensable pour préserver le pouvoir de la science. Le savoir social manifeste en général son existence lorsqu’il est menacé de destruction, donc objectivé par le savoir du pouvoir ; ou bien, par une résistance qui peut durer longtemps après la destruction officielle, ou surgir sous la forme de « revivais ». Un exemple très beau en a été don/ié à propos de la naissance de la « cullture populaire », objectivation du savoir social détruit ou folklorisé au milieu du dix-neuvième siècle (cf. étude de Michel de Certeau et autres, in Politique aujourd’hui). Où l’on voit un critique littéraire devenu haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur liquider les dernières traces, gênantes, de l’art et de la pensée populaire. En Occitanie, le félibrige sera l’officialisation de cette liquidation, après la récupération aisée du « revival » plus ou moins spontané de Mistral.

Mais dans d’autres circonstances, chaudes, de lutte, d’affrontement entre classes sociales (encore que la résistance occitane au début de ce siècle soit parfois très violente, comme on le voit avec les mutineries de sdldats refusant de tirer sur leurs pères vignerons), le savoir social se manifeste plus activement, plus positivement, en tant que déferlement de l’imaginaire social tendu vers la réalisation de l’utopie,

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du paradis sur terre, réalisation dont le déroulement est très étroitement lié à une entreprise de destruction de l’ordre existant. Les diverses périodes révolutionnaires ou même pré-révolutionnaires modernes foisonnent d’exemples de ce phénomène.

Quelques petits exemples. D’abord, durant la révolution de 1789, Foucault a montré, dans Naissance de la clinique, comment la courbe descendante de la révolution correspond à la ré-institutionnalisation de l’institution médicale que la période ascendante avait mis à mal. Aux ancêtres des « médecins aux pieds nus », formés sur le tas, issus du peuple, vont succéder à nouveau les grosses têtes bien pleines formées dans les Facultés ré-ouvertes.

En 1871, pendant la brève Commune de Paris, comme j’ai eu l’occasion de l’indiquer {Autogestion et socialisme, 1971), on assiste à un élan extraordinaire de créativité, d’inventions techniques. C’est le cas avec la photographie, dont la miniaturisation est soudain poussée à l’extrême, afin de pouvoir envoyer en, province des messages contenus dans la bague des pigeons voyageurs, ou dans l’espace réduit de la aaceMe des ballonis. Même des journaux sont réduits au format — en photocopie — d’un timbre poste.

En Espagne révolutionnaire, en 1936-37, un mouvement de collectivisations naît brusquement, en tant que réponse politique au coup d’Etat franquiste et en tant que mode de résistance à la ligne modérée du gouvernement républicain, dans la plupart des régions non occupées par las fascistes : Catalogne, Aragon, Levant, Castille. En quelques mois, l’industrie, les services et l’agriculture vont connaître une révolution profonde, anti-étatique et anti-capitaliste. Le tout sur le fond de décor d’un miUénarisme toujours très pregnant dans lia tradition libertaire ibérique, comme l’ont montré Becarud et Lapouge danjs Anarchistes d’Espagne, Balland, 1970. L’amplitude du refoulement historique qui touche cette expérience inouïe donne la mesure du choc qu’elle a produit : révélation que le savoir social des masses « réussissait » là où les politiciens et les experts en planification n’auraient même pas osé imaginer l’ombre d’une des solutions trouvées par le peuple.

Enfin, plus actuel, plus proche de nos mémoires, encore qu’ici encore le travail de refoulement, de négation farouche, commence à s’accomplir : dans la période 1968-69 en France, Tchécoslovaquie, Allemagne et surtout Italie (où le « mai » est forcé de « ramper » mais ne s’avoue pas encore vaincu en 1977), les témoins ou acteurs ont pu

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découvrir, avec quelle joie, que le savoir de la société sur elle-même, le savoir sur la communication pleine, sur des relations sociales non aliénées et non médiatisées par des idéologies et des appareils, était toujours vivant. Rien que pour le génie manifesté dans l’acte si capital de la rencontre entre les gens qui ne se connaissaient pas, les masses de 1968 auraient dû recevoir — s’il avait existé, le prix Nobel de sociologie.

Précisément, à propos de la sociologie, on’ peut aborder maintenant de front le centre de notre propos : en quoi le millénarisme joue un rôle aussi décisif que caché dans la constitution de la science sociale.

3. La sociologie millénariste

Rabattre le ciel sur la terre : tel est Je millénarisme, et telle est la « prophétie » sociologique.

Un mouvement millénariste est un dispositif socianaly tique (d’analyse sociale) généralisé à l’ensemble d’une population. Dans sa définition, du mouvement millénariste ancien, Eric J. Hobsbawm distingue trois caractéristiques simpdes : 1) refus total du monde actuel et recherche passionnée d’un monde meilleur. 2) idéologie de type chilias- tique, du messianisme judéo-chrétien aux idéologies révolutionnaires modernes. 3) « obscurité totale sur la manière dont cette société nouvelle verra le jour ». (Les primitifs de la révolution dans l’Europe moderne, Manchester, 1959, tr. fr. Fayard, 1966, p. 73-74).

Il s’agit donjc de mouvements sociaux à visée totale (prenant en considération tous les aspects de la vie, et non un ou plusieurs aspects spéciaux, comme dans beaucoup de mouvements revendicatifs ou de résistance, anciens ou modernes). Visée totale et aussi totalitaire, dans la mesure où le mouvement, sinon touche l’ensemble d’une population^ du moins l’interpelle dans son ensemble, exigeant de tous un certain comportement et promettant à tous une transformation de la vie.

Le contenu de l’idéologie chiliastique est lui aussi très intéressant. Il réside dans le processus de dés-institutionnalisation, et c’est dans l’acte même, et la (lutte souvent sanglante, pour dés-institution- naliser tout ce qui a pris la sclérose et la patine du temps — l’institution définie par la durée et donc l’éviderice « naturelle » ou même « surnaturelle », que s’opère l’expérimentation de rapports sociaux nouveaux.

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Autrement dit, la troisième caractéristique de Hobsbawm est formulée de façon quelque peu désinvolte. Il parle du projet millénariste comme d’un programme politique mal rédigé, ou comme d’une stratégie dénuée de tout programme. Ce qu’il sous-estime ici, c’est le volontarisme du changement hic et nunç, et ‘l’aspect concom- mitant. des deux processus : dés-institutionnalisation et construction de nouveaux rapports sociaux débarrassés du poids des institutions du vieux monde, et peut-être (il faudra revenir sur ce point capital) de toute institution.

Une sociologue brésilienne, Maria Isaura Pereira de Queiroz, qui ne saurait être taxée de complaisance vis-à-vis du phénomène religieux en général, conclut ainsi sa vaste étude sur Réforme et révolution dans les sociétés traditionnelles, histoire et ethnologie des mouvements messianiques : « Au lieu d’être une crise d’obscurantisme et de fuite vers l’absurde, les mouvements messianiques proviennent d’un contact étroit avec la réalité et réagissent sur elle ; ils constituent une prise de conscience des difficultés et des injustices sociales, et une action tournée vers la réparation de ces maux » (Ed. Anthropos, 1968, p. 375).

La manière dont s’opère la prise de conscience n’a effectivement rien à voir avec celle qu’imagine le sociologue traditionnel : ce n’est pas en prenant connaissance des résultats d’une enquête dont les variables ont été brillamment traitées et croisées, que les millénaristes « prennent conscience » des problèmes sociaux et ont « un contact étroit avec la réalité ». C’est dans « le mouvement qui dérange les formes », c’est dans la pratique du dérangement institutionnel, qui est lie b a ba de la socianalyse, c’est en l’absence d’analystes patentés, enfin, que les analyseurs fonctionnent. Les mouvements millénaristes permettent de donner à la définition de l’analyseur un caractère dynamique que certains théoriciens oublient parfois de lui conférer : l’analyseur, c’est tout événement, tout phénomène, toute action, toute intervention (ou tout refus d’action et d’intervention) qui provoque immédiatement ou à long terme une résurgence du savoir social, une connaissance plus exacte et éterydue des rapports sociaux.

Pour que la société révèle son véritable fonctionnement, il faut et il suffit qu’elle soit retournée comme un gant. Capital est le caractère inséparable — bien que distinct en théorie, de Yaction et de la révélation. C’est ce qu’Edgar Morin, rencontrant nos propres recherches, a bien souligné à propos des vertus de la crise en général. Mais toute crise n’est pas analyseur : plusieurs types de crise, dans les grands appareils comme l’Etat et sa matrice l’Eglise romaine, ont une fonction de régulation et, très hypothétiquement, une fonction d’analyse

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(cf. la « crisanalyse » dont je parlais à la fin de mon Analyse institutionnelle, éd. de Minuit, 1970).

La démarche sociologique, le projet de savoir ce qu’est la société en étudiant des documents, en faisant des enquêtes, en observant certains phénomènes ou en intervenant dans certains secteurs, apparaît alors comme une retombée, un avatar et un ersatz des mouvements sociaux les plus totaux et totalitaires — les mouvements millénaristes perçus comme des dispositifs spontanés ou naturels (ou surnaturels, pour les acteurs) d’expérimentation sociale.

Paradoxalement — et c’est ce qui explique la relative timidité de certains historiens ou sociologues devant ce genre de phénomène, c’est le projet plus ou moins formulé d’un monde sar^s institution, identique ou homologue à la vision du paradis chrétien, qui méthodologi- quement permet l’analyse institutionnelle généralisée par et dans le mouvement social de type millénariste. C’est le refus de l’institution et de l’institutionnalisation qui met à nu le système institutionnel existant, sa fausse évidence, sa fausse fonctionnalité, ses fausses missions, sa fausse naturallité ou surnaturalité. La vision chiliastique agit au fond à la manière d’un scénario, d’une étude de simulation : imaginons un monde sans institutions, et à partir de là nous aurons un instrument pour comprendre l’institué, agir sur lui et à la limite provoquer son auto<lissolution;. Ou encore ; remuons ciel et terre, décidons la table rase au plan sociologique, et le ciel aura une chance de se rabattre sur la terre.

Telle est, au plan théorique, la filiation entre mouvements millénaristes et sociologie. Mais ceci reste très abstrait, si l’on ne signale pas les médiations historiques qui assurent cette filiation et entretiennent son occultation. A côté de la genèse théorique d’un fragment du savoir institué, il faut prendre en considération sa genèse sociale.

4. La révolution

Ce n’est pas, historiquement, au lendemain des mouvements millénaristes européens que la sociologie européenne est ruée et s’est développée. C’est au lendemain de l’éclatement de la première révolution moderne (j’allais dire laïque, et cette expression serait trop risquée) : la révolution de 89.

Le lien entre les révolutions modernes et les révoltes paysannes du Moyen Age, particulièrement les mouvements millénaristes, est

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bien établi. Dès l’époque des débuts du socialisme, au milieu du dix- neuvième siècle, rares sont les théoriciens ou historiens de la révolution qui ne lui confèrent pas une grande importance. Citons par exemple le début de l’Histoire de la révolution française, de Louis Blanc, ouvrage écrit vingt ans après les travaux pratiques du théoricien des ateliers nationaux en 1848. Le chapitre premier du livre premier porte en titre : « Jean Huss ». Citons aussi le fourriériste Victor Considérant, qui en pleine révolution de 48 publie un ouvrage fondamental, Le socialisme devant le vieux monde, tout imprégné de l’influence du christianisme sur la révolution, et qui est complété par un texte curieux, intitulé « Jésus devant le conseil de guerre », pamphlet vengeur après les massacres de juin. Indiquons enfin Engels et sa Guerre des paysans. Lui aussi écrit peu après 48 et en fonction de l’échec de la révolution en Allemagne, pour montrer à ses compatriotes qu’un jour ils ont su faire la révolution. Ce jour déjà assez lointain date de trois siècles… Mais pour Engels, c’est comme si c’était hier… ou demain. On pourrait encore citer les socialistes d’obédience chrétienne, comme Bûchez ou Leroux, sans parler de tous ces « illuminés ou précurseurs du socialisme » qu’étudie Gérard de Nerval et dont il est — en ôtant « précurseur », un beau représentant, tentant de relier plusieurs courants religieux, de l’Egypte et de la Grèce ancienne à des spiritualismes modernes, au courant révolutionnaire apparu en 89.

Le lien historique a été, à nptre époque, maintes fois mis en valeur : par des ethnologues spécialistes des mouvements messianiques du tiers- monde, comme Hobsbawm, déjà cité, ou Mûhlmann (sur lequel il faudra revenir), Messianismes révolutionnaires du tiers-monde, Berlin, 1961, tr. fr. Gallimard, 1968 ; par des sociologues de la religion, comme Desroche en France, Norman Cohn dan)s Les fanatiques de l’apocalypse (1957), repris par le leader situationniste Guy Debord dans La société du spectacle. Sous une forme très passionnée, presque lyrique, Ernst Bloch a souligné le fait dans son très beau Thomas Mùnzer (Francfort, 1964, tr. fr. 1964, Julliard). Bloch n’hésite pas à dire que la Révolution française « constitue l’événement chrétien par excellence » en référence aux rémanences millénaristes issues de l’époque de Mùnzer (p. 130 de l’édition de poche 10/18).

Lorsque le roman familial des sociologues se bâtit dans le fantasme d’une scientificité, d’une positivité soudainement possibles après l’âge de ténèbres, le refoulement de la révolution est déjà chose faite. Et par conséquent le refoulement du courant révolutionnaire plus profond, pointé ici à travers le millénarisme. La nécessité d’écraser la

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puissance de l’institution ecclésiastique justifie assez bien ce processus, et l’énorme lapsus fondateur des sciences sociales, auquel je faisais allusion au début de ce texte. Mais toute l’ambiguïté des origines de la sociologie provient du fait que le combat, apparemment antireligieux et anti-obscurantiste, est en même temps et d’abord un combat contre-révolutionnaire, contre le chiliasme toujours présent- absent dans les courants issus de 89 : Commune de Paris, mouvement communiste avec sa branlche marxiste et sa branche libertaire — cette dernière intervenant de manière beaucoup plus anti-institutionnelle que la première, à l’époque où Durkheim et ses amis fondent la sociologie abstraite (cf. A. Savoye).

L’ambiguïté, le paradoxe, ne sont pas très difficiles à résoudre. L’ambivalence de la politique bourgeoise aux débuts de la troisième République n’est pas plus intense que celle de n’importe quelle manifestation de la politique instituée. Les républicains modérés ou radicaux sont foncièrement anti-cléricaux au niveau des jeux du pouvoir, pour occuper Iles pkces qu’occupaient avant eux les cléricaux ; mais leur tripe républicaine s’enflamme à la pensée que les révolutionnaires pourraient les priver de leur joujou, qui est le même joujou que celui des anti-cléricaux : l’Etat. L’enjeu de la lutte anti-religieuse est en termes d’alternative ou d’alternance au pouvoir avec « la droite ». L’enjeu de Ja lutte anti-révdlutionnaire, lui, est la forme même de la société, autrement dit l’existence du jeu même. Lutte à deux niveaux qui, dans l’« idéologie », interfèrent et s ‘amalgament, grâce à l’identification entre le régime (républicain) et l’évidence métaphysique de la forme étatique, que les cléricaux ne mettent pas davantage en question que les républicains.

5. Le sacre

La forme étatique est le nouveau sacré. Refaire une nouvelle religion — laïque, est indispensable non seulement pour concurrencer la religion chrétienne, mais pour donner un fondement au nouveau régime : hommage que la vertu républicaine rend au vice obscurantiste. La théologie étatiste se nourrira de souvenirs soigneusement épurés de la révolution de 89. La révolution institutionnalisée peut nier allègrement la prophétie révolutionnaire : c’est Veffet Mûhlmann, institutionnalisation par échec de la prophétie. (Cf. Muhlmann, déjà cité, qui tire de diverses monographies de mouvements révolutionnaires messianiques dans le tiers monde cette « loi » sociologique). De plus, il ne faut

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pas oublier le renfort inespéré (ou trop espéré) que constitue le nationalisme revenchard, excellent ciment pour l’amalgame entre esprit de 89 et régime républicain.

C’est ce que montrent des éclateurs idéologiques (au sens de Jean- Pierre Faye) comme l’alliance momentanée entre le radical Clemenceau et le bonapartiste général Boulanger, entre la gauche et la droite de l’époque.

La sociologie fait partie du plan. La nouvelle religion étatique (c’est cela que signifie « laïque », encore de nos jours) a besoin d’une bonne injection de sacré. Mais de sacré immanent : le social comme objet d’une nouvele science. La science sociale va donc être tendue — parfois à en craquer, entre la double postulation : d’une part fonder un savoir supérieur, spécialisé, à base d’enquêtes, de documents de mathématiques, etc. D’autre part légitimer la nouvelle classe au pouvoir. C’est ce qui permet de dire, avec Daniel Mascle : « Le culte moderne de la Science sociale est issu du sentiment religieux qui a caractérisé le mythe unitaire du sacré, qui déterminera les valeurs produites par la bourgeoisie par et dans le processus de désacralisation. » {Science sociale et mouvement communiste, mémoire de maîtrise de sociologie, Paris VIII, 1977).

Seulement, il y a un os, cet os dont je disais au début qu’il est resté dans la gorge des sociologues. Sans qu’ils en aient conscience, sauf quelques-uns, dont je voudrais dire un mot : les membres du Collège de sociologie, fondé en 1937 par Georges Bataille.

Dans Le Gai savoir des sociologues (10/18, 1977), j’ai consacré une étude à ce groupe qui, par rapport aux impasses de la science sociale, a l’originalité d’avoir tenté de suivre une voie peu fréquentée, à savoir : le fonctionnement groupai et groupiste extrêmement intense comme dispositif analyseur des implications de chacun dans l’objet de la recherche. Or cet objet a été, dans une large mesure, le sacré. Le projet d’une « sociologie sacrée » ne doit pas être entendue seulement comme l’héritage de Mauss (très évident chez Bataille, Caiilois, Mon- nerot et autres membres du Collège de sociologie) mais au sens plein du terme : une sociologie qui essaie de remonter le cours du temps, le fleuve du refoulement de l’embouchure à la source, afin de retrouver ce qui est enfoui dans la nuit du lien social primordial, et qui pour Bataille et ses amis n’est autre que le sacré.

Bien entendu, les membres du Collège de sociologie n’ont aucun préjugé religieux, au contraire, si cette expression ne se nie pas elle-

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même ! Ils sont de formation marxiste et surréaliste. Ils s’intéressent à l’ethnologie, à l’économie, à la sociologie contemporaine du fascisme, etc. Leur tentative n’en est que plus exemplaire. Au fond, et sans qu’ils soient toujours explicites sur ce point, leur démarche n’est pas très éloignée de celle des ethnologues modernes, tel Pierre Clastre, cherchant derrière le discours et les comportements des sauvages les origines de l’Etat.

L’inconscient étatique est la forme nouvelle du sacré. Les sociologues de la troisième république le savent plus ou moins… consciemment, eux qui savent lire dans Spinoza et Rousseau les prolégomènes d’une religion laïque, la religion de l’Etat dont Robespierre tentera une petite parodie avec le culte déiste de l’Etre suprême.

Ce qu’on appelle les sociétés sans Etat ne souffrent pas d’un manque — l’Etat. Elles sont tendues par la lutte contre l’Etat, et ce n’est pas par hasard si leur sacré à elles, sacré anti-étatique, est celui des rapports sociaux non médiatisés par un pouvoir coercitif. Nous avons du mal à imaginer autant la fraternité voulue et vécue par les millénaristes que le mode de vie des indiens « sauvages » dont les ethnologues nous disent qu’il leur est tout aussi difficile de commander que d’obéir (sauf dans la situation de guerre, et encore : les rapports oommandements-obéissiaince n’existent même alors que si un consensus a été préalablement établi entre tous, chefs et « troupe », sur les buts de guerre. Le grand Géronimo en a su quelque chose…).

La philosophie sacrée du millénarisme est basée sur le projet de dés-objectivation, complément du projet de dés-institutionnalisation. Défaire les institutions de ce monde, car elles nous objectivent dans les statuts et les rôles de maître et de serviteur, et ce faisant pervertissent tout esprit prophétique. Calvin le confirmera en décrétant, contre ses opposants internes, la fin des prophéties. Ce que Calvin rebâtit au seizième siècle est ce qui a été déjà bâti au cours du processus d’institutionnalisation de l’Eglise chrétienne, et que les millénaristes ont tenté d’abattre… pour les beaux yeux de Luther, Calvin et autres fondateurs de nouvelles institutions ecclésiales.

Mais cette démarche proprement sociologique du millénarisme, d’un sociologisme absolu (total et totalitaire, comme on a vu) n’a rien d’un nihilisme. Elle est au contraire appuyée sur la vision sacrée d’une positivité — le millénium, seul dispositif capable de décoder la souffrance, l’inégalité et l’injustice produites par nos institutions. C’est donc — autre paradoxe, en étant totalement objectivé par le

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sacré, par le chiliasme, par la vision motrice d’un monde sans Etat, sans institution, que l’on peut engager l’entreprise de dés-objectivation généralisée.

Cela que le Collège de sociologie, surtout Georges Bataille, avaient perçu, la sociologie instituée ne le perçoit que peu ou mal ou pas du tout. D’où de lapsus à deux niveaux dont j’ai parlé tout à l’heure. Il faut dire à la décharge des sociologues académiques, de gauche comme de droite, que l’impensé étatique, l’évidence de l’Etat, leur tient lieu de sacré.

Et il est certain que l’Etat, dans notre société, est l’analyseur suprême tant que des forces anti-étatiques n’imposent pas une alternative, comme on le constate massivement dans toute période révolutionnaire et, dans le passé, dans les sociétés « sauvages », sans Etat, aussi bien que dans les expériences du mouvement millénariste.

6. De Thomas Münzer a Ernst Bloch

A partir des notations très insuffisantes qui précèdent, je voudrais esquisser quelques réflexions concernant la théologie, la sociologie et la politique.

En ce qui concerne la théologie, vue ici de l’extérieur mais aussi peu que possible d’un point de vue sociologiste (on a perçu quelques dessous du sociologisme durkheimien), je dirai simplement ceci : qu’à chaque déferlement de millénarisme et de révolution, elle est bien entendu bousculée et mise à nu en tant que pratique institutionnelle, gardienne de l’institution, moins « chien de garde » que le Droit Canon ou que la pastorale cléricale de type ultra-conservateur, mais tout de même… légitimatrice ultime du discours du pouvoir.

A ce titre, elle est un discours social ni plus ni moins impliqué que d’autres discours sociaux dans l’institution. Que l’institution dont il est question soit l’Eglise ne change pas grand chose, à l’époque où l’on assiste au partage du sacré entre l’Etat et l’Eglise, et où l’œcuménisme tend à se réaliser bien plus rapidement à travers la mondialisation de la forme étatique ou même celle de son sous-produit le plus précieux : le sport. Disons que la théologie (chrétienne) couvre un œcuménisme partiel, non contradictoire avec d’autres cecuménismes et avec celui qui est en train de se réaliser : l’œcuménisme étatique.

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En temps dit normal, quand les prophètes sont à l’asile ou dans l’obscurité de la vie quotidienne, il me semble que l’extraordinaire rôle du prophétisme dans la constitution de la vérité chrétienne devrait empêcher de dormir plus d’un théologien. Non seulement en tant que réalité du passé, monument historique que l’on salue de loin, mais en tant que réalité toujours vivante, toujours prête à ressurgir quand la courbure que la politique instituée imprime à nos représentations n’est plus supportable.

C’est au moment où éclate le dernier grand soulèvement prolétarien en Allemagne (seconde quinzaine de mars 1921) et le dernier soulèvement prolétarien en Russie soviétique (Cronstadt, première quinzaine de mars 1921) que Ernst Bloch écrit son Thomas Mùnzer, dont la conclusion retrouve la voix prophétique de son héros : « Le monde des puissances économiques et politiques qui nous entoure (…) est à présent enfoncé, privé de tout point fixe, dénué de toute valeur téléologique pour ceux qui dépendaient de lui et lui fournirent jusqu’ici son idéologie. » … Nous voici en plein millénarisme, mais aussi en pleine révolution allemande de 1918-H21. Nous voici aussi en 1977, en France, en Allemagne, dans le monde entier modelé par la pensée révolutionnaire de la France, de l’Allemagne et de quelques autres peuples.

Et plus loin, toujours Ernst Bloch sociologue-^prophète : « Voici que tous unissent leurs forces, et la conscience morale de cette immense tradition frappe derechef à la porte pour en finir avec la peur, avec l’Etat, avec tout pouvoir inhumain »… « Un nouveau messianisme se prépare… non point aspiration à la tranquillité du sol ferme, des œuvres figées, des fausses cathédrales d’une transcendance recuite, coupée maintenant de toutes ses sources — mais aspiration à la lumière de l’instant même que nous vivons »…

Ou encore : « voici que s’élève l’esprit de l’indéracinable utopie »… « A présent il est impossible que n’advienne point le temps du Royaume ; c’est vers ce temps que rayonne en nous un esprit qui refuse toute démission, qui ignore toute déception. »

Parce que les temps le veulent ainsi, dans l’Europe de 1921, Ernst Bloch, alors très jeune il est vrai, ne craint pas de s’identifier à Thomas Mûnzer.

C’est en céda qu’il est théologien, prophète répondant à un prophète du passé, à l’un des derniers prophètes de la vieille école. De

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même, en 1968, lors du printemps de Prague, les jeunes Tchécoslovaques se tournaient vers la statue de Jean Huss. Et les jeunes Français fleurissaient le socle de la statue de Fourrier à Paris.

C’est là aussi qu’Ernst Bloch est sociologue : découvrant dans le mouvement de refus l’essence du social ; percevant derrière la jungle des refus le programme révolutionnaire issu du chiliasme : plus d’institutions, plus d’église, plus d’Etat. Et « aspiration à la lumière de l’instant même que nous vivons », à la réalisation de la fraternité ici et maintenant. Sociologue, parce qu’il ne refoule pas en lui le roman familial de la sociologie, qu’il ne fait pas l’impasse et le lapsus sur les origines millénaristes du projet de connaissance de la société, de la restitution du savoir social à la société tout entière.

Théologien et sociologue, Bloch est ici, en même temps, philosophe et politologue. Il suggère que l’Etat est la forme ultime et dégradée de la religion, comme la sociologie est la forme ultime et dégradée du projet millénariste. Et que la sociologie sauvage des mouvements sociaux de type millénariste, c’est-à-dire la plupart des mouvements révolutionnaires dans l’essence de leur prophétie initiale, poussent la réflexion politique aussi loin que le font des philosophes comme Spinoza, découvrant à la grande horreur de ses coreligionnaires que le grandiose monument de la religion juive, sa religion d’origine, est avant tout la formulation de l’existence d’un Etat, l’Etat hébreu en pointillé entre la Bible et ‘la reconnaissance par l’ONU en 1947.

De même, le millénarisme n’est jamais vaincu par la théologie orthodoxe, mais par l’Etat. Et c’est l’Etat qui fait triompher l’institution chrétienne, que ce soit celle des premiers siècles après les secousses messianiques comme l’hérésie montaniste, que ce soit celle du Concile de Trente après la secousse de la Réforme, que ce soit celles de la Réforme après les convulsions de la guerre des paysans pour Luther et l’assaut des derniers révoltés pour Calvin.

Comme l’analyse a depuis longtemps montré que le philosophe moderne est avant tout philosophe d’Etat, et que le sociologue trouve sa parfaite définition épistémologique en tant que sociologue d’Etat, il est possible de vérifier, grâce aux analyseurs millénaristes, que le théologien, depuis toujours — c’est-à-dire depuis la répression dirigée contre les premiers prophètes venus après les apôtres — , est théologien d’Etat.

A travers le théologien, c’est au politologue et au sociologue que s’adresse l’imprécation de Mûnzer dans l’Appel aux frères de Bohême,

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en 1521 : « Ils volent dans la bouche de leur prochain la Parole qu’eux- mêmes jamais n’ont perçue ». Soulignons une fois de plus cette trop balle concordance de dates : 1521, 1921. A quatre cents ans de distance, très exactement, les derniers sursauts de la révolte absolue opposent une résistance dont on peut dire tout, sauf qu’elle est désespérée, au puissant compresseur de l’effet Mûhlmann. En Bohême, 400 ans plus tard à Berlin et à Cronstadt, la lutte pour reconquérir la Parole volée cesse, provisoirement, dans le sang, comme toujours dans le sang, et dans la fureur.

Fureur qu’il ne faut plus confondre avec la fureur prophétique individuelle, avec la fureur poétique son héritière : toute personnelle, éli- tiste, anticipation de cette soi-disant « conscience révolutionnaire » que le bolchévisme, après la social-démocratie, réserve à quelques élus, les dirigeants, et qu’il s’agit d’inculquer aux masses. Inversion totale, certains diraient diabolique, du processus historique, du mouvement réel des révolutions.

Même si les millénaristes du Moyen Age baignent encore dans le prophétisme et ses furieuses visions d’un monde sans institutions, et si les révolutionnaires modernes d’Allemagne, de Cronstadt ainsi que leurs successeurs plus proches de nous sont forcément imprégnés de millénarisme, il n’en reste pas moins que la fureur dont ils sont possédés a ceci de profondément original qu’elle est une fureur prosaïque.

Fureur prosaïque : celle des masses voulant rabattre le ciel sur la terre, briser le mur idéologique et politique qui maintient la séparation entre les deux mondes. Non pour abolir la transcendance et le sacré, mais au contraire afin d’assurer les conditions efficaces de sa Révélation. Restituer k révélation divine et restituer le savoir social constituent une seule et même opération. L’Eglise « prétend rendre Dieu muet, insensé et imaginaire » (Mûnzer, 1524), et du coup « ils peuvent bien dès lors raconter avec superbe que Dieu ne s’entretient plus avec les hommes, comme s’il était devenu muet » (1521). Ou encore : « On ne peut rien vous dire de Dieu aussi longtemps qu’ils régnent sur vous » : « vous » ce sont les ouvriers mineurs, noyau dur du mouvement ; « ils », ce sont les grands, les nobles et leurs prêtres. Cette phrase est extrêmement claire quant aux rapports à établir entre la lutte politique, d’une part, la révélation totale à la fois théologique et sociologique, d’autre part. Elle se trouve dans ce que Bloch nomme « le plus furieux manifeste révolutionnaire de tous les temps », la Proclamation aux frères ligueurs de Mansfeld, 1525.

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Discussion

G. Vincent — . Vous avez fait allusion à l’effet Mùhlmann, de façon assez critique peut-être…

R. Lourau — . Je cite MuWmann : « L’Institutionnalisation est un effet de l’échec de la prophétie. » II faut prendre « prophétie » au sens propre, puisque ce sont des mouvements du type messianique qu’il étudie (Congo, Brésil, etc.), pour éclairer ce phénomène social que les sociologues ou les politologues ont toujours beaucoup de mal à analyser. Je pense par exemple à Trotsky pour ce qui est de l’institutionnalisation du marxisme en Russie, analyse qu’il a pu faire après qu’il ait été écarté du pouvoir. Trotsky était un type très fort. Or, dans ce domaine-là, il en est resté vraiment au bla-bk-bla de la conversation banale avec des concepts du genre « dégénérescence bureaucratique ». Et ce sont toujours des concepts, des quasi- concepts de ce genre que l’on trouve pour expliquer que le club de hand-ball du coin n’est plus ce qu’il était il y a quatre ans (alors que c’était formidable, qu’on était une bande de copains), pour expliquer les camps de concentration, le goulag, et tout ce qu’est devenu le régime dit communiste, en Russie. Il me semble qu’on peut étendre sans être trop abusif cet effet4à à tous les mouvements sociaux, même aux mouvements sans prophétie au sens religieux du terme. Il y a quelque chose qui les anime, qui n’est pas articulé, qui, Dieu merci, n’est pas déjà écrit par un théoricien ; ce n’est pas de la théorie qu’on applique dans la pratique, c’est évidemment tout le contraire puisque la théorie, qui vient après, comme la philosophie, quand les choses sont passées, c’est (il faut bien le dire, et nous y participons tous dans la mesure où nous prétendons théoriser) un aspect de la mûhlmannisation, c’est-à-dire de la négation du mouvement puisque c’est un effet d’objectivation de ce qui était non écrit, spontané, actif, etc. J’ai pu aussi bien l’appliquer à des situations macro-sociales qu’à des établissements, des lieux précis dans lesquels nous avons parfois l’occasion d’inter-

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venir. Cette mûhlmannisation m’est apparue comme tout à fait constitutive de ce que nous appelions au cours du séminaire de ce matin le récit dans l’institution. Et là aussi que l’institution soit d’origine religieuse proche ou lointaine ou pas (la dimension chronologique est importante), nous avons là un concept assez opératoire, propre à caractériser une lutte et non quelque chose de passif et de faussement « biologique ».

J. Werckmeister — . N’y a-t-il pas quelque chose d’un peu mythique dans l’idée qu’il y aurait un mouvement dans un phénomène qui à l’origine serait purement prophétique et qui, par la suite, s’insti- tutionnailisation ou se dégraderait ? A propos du Christianisme, vous aurez fait allusion, je crois, à l’époque constantinienne, à ce moment où l’Eglise chrétienne a commencé à s’institutionnaliser. N’est- ce pas là un mythe que la représentation d’une Eglise pré-constan- tinienne, plus prophétique et moins liée à l’Etat ?

R. Lourau — . Le mythe, c’est de penser que l’Eglise pouvait exister avant de nier la prophétie. Non, elle n’existait sûrement pas ; elle n’existe qu’à partir du moment où elle nie et réprime, par l’intermédiaire du bras séculier, c’est-à-dire de l’Etat romain (comme la répression de la révolte montaniste en Phrygie). C’est à partir de là qu’elle existe. Avant, je ne crois pas, effectivement, qu’on puisse parler de l’institution telle que nous la connaissons. Il faudrait peut-être trouver un nouveau concept puisqu’on ne peut pas dire non pfas simplement le « mouvement chrétien », c’est peut-être un terme trop moderne. Peu importe, il y a quelque chose qui, de toute façon, n’arrive pas dans le vide, qui arrive là où il y a de l’institution. Il y a de l’institution avant et le mouvement est dirigé contre l’institution, contre ce qu’il y avait avant, contre ce qu’il y a autour… Simplement ce que j’essaye de décrire, c’est dans le cas d’une institution donnée, par exemple l’institution chrétienne, des phases de construction, de consolidation de ce que nous percevons comme étant maintenant l’institution. Je fais cette description à partir d’autre chose, à partir de mouvements centrifuges et de mouvements d’opposition, grâce auxquels se constitue l’institution puisque, si ma mémoire est bonne, c’est quand même à partir de ces réactions violentes contre les hérésies que peu à peu, par exemple, s’est établi le pouvoir des évêques. Il est évident que ce n’est pas le Christ qui a établi un code bien détaillé, disant que Pévêque habitera dans la ville, dans une maison bien plus belle que celle de la plupart des gens… Enfin, je caricature mais il est

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évident que tout cela n’a qu’un rapport lointain pour ne pas dire nul, totalement nul, avec le message de l’Evangile.

J. Werckmeister — . Je voudrais dire que je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette manière négative dont est présentée ainsi l’institution. Celle-ci a l’air de n’être que l’étouffement de l’inspiration, alors qu’il me semble que dans tout mouvement, même naissant, même prophétique, il y a déjà quelque chose d’institutionnel qui se dessine. A mon avis, le Nouveau Testament est déjà plein d’institutions, par exemple.

R. Lourau — . Qu’est-ce que vous entendez par là ? On y décrit de l’institution ?

J. Werckmeister — . Il y a déjà quelque chose d’institué qui se présente comme normatif.

R. Lourau — . C’est des gens qui 300 ans, 500 ans plus tard ou davantage ont décidé que ça, c’était la « parole de Dieu ». Ce n’est pas le fait de dire voilà : « Dieu me parle, il faut tout changer, il faut qu’on soit frères, qu’on soit copains », qui est normatif. (Enfin si c’est normatif, vive la norme !) Non, ce qui est normatif, c’est l’institution qui l’a fait tel après, qui en a décidé. Il ne faut pas oublier ce jeu de miroir : il a été décidé que ceci était la parole de Dieu, mais que cela (d’autres textes) ne l’était pas. Je ne sais pas s’il n’y a pas un effet de miroir que vous laissez un peu de côté. Ce n’est quand même pas Jésus et les apôtres qui ont bâti l’institution romaine !

J. Werckmeister — . Non, mais ce que je veux dire qu’un certain nombre de décisions ont été prises dès l’Eglise primitive, et ces décisions étaient révolutionnaires : ainsi la décision de ne pas obliger les païens à se faire circoncire pour être chrétien a été prise grâce à un système institutionnel (celui de l’assemblée tenue à Jérusalem)…

R. Lourau — . D’accord. C’est d’ailleurs à cette époque qu’il y avait, si mes souvenirs sont exacts — cette ébauche d’institutions qui était un réseau, assez bien constitué. On perçoit mieux de quoi il s’agit avec la vogue actuelle des réseaux, qu’on commence à théoriser d’ailleurs en sociologie : réseaux de nourriture, biologiques, réseaux non violents… Le réseau apparaît comme une alternative toujours menacée d’institutionnalisation. L’écologiste Brice Lalonde disait dans une interview que le jour où on ne confondra plus orga-

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nisation et institution, on aura fait un grand pas. Il faisait allusion au fait qu’il y a une mystification (que même les sociologues ne voient pas souvent) provenant de concepts tels que organisation ou même administration. Organisation, au sens actif de : « on a besoin de s’organiser pour vivre, pour survivre » ; je crois que tout le monde est d’accord. Même ma chienne et mon chat sont d’accord pour ça. Alors que l’organisation, au sens des sociologues, désigne des formes sociales stabilisées. Et en fait ce qu’on appelle les organisations, c’est de l’institution : ce sont des formes qui sont faites pour durer et pour s’entretenir, pour être plus fortes que ‘les autres et pour vaincre les concurrents. Celles-ci sont très différentes des « modalités d’organisation » comme le réseau les permet encore, sans qu’il y ait « institutionnalisation », c’est-à-dire création de statuts, de rôles figés, donc de division du travail : « Dirigeant- dirigé, commander-obéir »… Donc il y avait de l’organisation dès le début du mouvement chrétien, bien sûr. Sinon, il n’y aurait plus rien eu depuis, je suppose ; mais il n’y avait pas une organisation au sens des managers, au sens d’un « déjà institué » qui fige les rapports sociaux.

J.P. Willaime — . Je voudrais revenir sur un point fondamental : celui de l’opposition entre le savoir social et le savoir théorique des sociologues, à partir d’une remarque de Pierre Bourdieu disant ceci : « S’il y a une vérité c’est que la vérité du monde social est un enjeu de lutte ». Alors je me demande si fonctionner uniquement avec l’opposition entre le savoir social véhiculé dans l’action ou les mouvements sociaux et le savoir social théorique produit par le sociologue ou le spécialiste n’est pas insuffisant. L’opposition entre le savoir social et le savoir théorique, n’est-elle pas une certaine forme de populisme, de spontanéisme et ne prend-elle pas en compte le fait que de toute façon il y a différents niveaux de discours ?

R. Lourau — . Il y a des rapports continuels entre ces deux polarités du savoir : le savoir institué récupère, canalise ou réprime le savoir social. Jusqu’à une certaine époque (c’est maintenant que les choses changent), il y avait des échanges permanents et durant les débuts de la technologie moderne, il y avait de larges emprunts du savoir officiel et sophistiqué aux choses qui avaient été inventées ou qui se faisaient dans la pratique artisanale. II semble que cet échange entre les deux tend à se tarir par la spécialisation ; il y a sans doute encore des emprunts, mais ceux-ci sont de plus en plus des détournements au nom du scientisme. Tous les scientifi-

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ques ne sont pas scientistes. Ceux-ci mettent l’accent sur la rupture, sur la radicale différence de nature entre le savoir « vrai » (on en revient à Y aie thêta des Grecs) et le savoir qui fait que la société continue à exister, que les gens continuent à avoir des rapports plus ou moins bons, y compris avec leur patron ou avec leurs professeurs. Cela me fait penser à la thèse de Castoriadis sur le « contreplan dans l’atelier » : ce mode de résistance atteste que le système capitaliste, d’Etat à l’Est, monopolistique à l’Ouest, ne fonctionne que grâce au savoir social, à ce trésor des pensées inventées tous les jours, à cette espèce d’alternative au plan des patrons ou des ingénieurs, au planning officiel, qui est évidemment totalement invivable, qui est inapplicable, et qui ferait crouler le système en deux jours. Il y a cet aspect du savoir social qui peut être très imbriqué avec lui, qui peut même être marié ou pas effectivement en opposition abstraite avec le savoir institué, qui « colle » de façon plus ou moins clandestine puisque la résistance est par définition clandestine et non manifeste, à la différence d’une revendication syndicale (travailler moins, gagner plus, etc.). Si j’ai marqué l’opposition c’était surtout en référence à ces périodes où, je crois, quelque chose éclate, et où émerge le savoir social lequel, le reste du temps, est refoulé, caché, clandestin, imbriqué dans le savoir institué, se cachant derrière lui etc. Dans les périodes chaudes de rupture politique c’est là qu’il apparaît. Alors j’ai donné quelques exemples à partir de Foucault, de ce savoir social qu’on ne peut apprendre à personne réellement mais qu’on apprend en quatre jours dans une situation pré-révolutionnaire. Ainsi en 1968, dans les rues de la ville, en tous cas à Paris… Vous pouvez voir des milliers ou des dizaines de milliers de témoins, ils vous diront tous la même chose que moi : savoir rencontrer des gens, avoir des rapports personnels avec eux au lieu de les considérer comme des objets ou des ectoplasmes. Il est évident que, les choses étant redevenues normales, comme on dit, cet aspect du savoir social qui n’est pas du tout lié à une invention spontanée subite, qui existe, qu’on retrouve dans l’intimité des petits groupes de copains ou dans l’amour, n’a plus le droit d’apparaître dans la rue et de se manifester. Je pense par exemple à ce substitut, à cet ersatz de répiphanie « soixante-huitarde » qu’est la mode des petits groupes où l’on fait de la bio-énergie, où l’on pratique une vingtaine de techniques « made in U.S.A. » qui, comme par hasard, ont (encore) un grand succès tout au long de la retombée du mouvement social de 1968. Le savoir social se réfugie donc dans des boutiques,

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où on en fait commerce, de même qu’en 1975 les agences du Portugal, après l’échec de la révolution, grâce à la retombée et à Tins- titutionnaOdsation du mouvement, vendaient la révolution portugaise pour inviter les Français à aller passer avril au Portugal, comme au temps de Salazar. Ils vendaient la révolution terminée, enterrée, mùhlmannisée. Il y a toujours ce phénomène de lutte de forces qui se livrent bataille : je n’ai peut-être pas suffisamment mis en relief cet aspect.

G. Vincent — . En l’absence de périodes chaudes, quels peuvent être les objets du sociologue ?

R. Lourau — . Il faut d’abord tenir compte de la commande (‘la commande est déterminée par le contexte social où elle est née). Elle est modifiée à mesure que le contexte politique et économique est changé. Sinon, c’est l’intervention sauvage : « on va aller dans les HLM, on va voir ce qui se passe, on va remplir des questionnaires… » Cela fait partie du militantisme, mais peut aussi s’allier à un projet sociologique. Les sociologues américains ont ainsi opéré dès les années 1965 : ils allaient créer des coopératives dans les ghettos noirs. Autrement, dans une large mesure, je crois qu’on est lié à la commande sociale du moment qui est plus ou moins stimulante. Reste une troisième solution : se bander les yeux et faire comme si rien ne se passait à l’extérieur, poursuivre sa petite recherche commencée avant le déluge sur l’épistémologie, les poèmes esquimaux ou l’ostréiculture… Un refuge quelconque… Pour mieux vous répondre, il faudrait se demander non pas qu’est-ce que trouve le sociologue mais qu’est-ce qu’il peut chercher ? Alors je dirais, en toute naïveté consciente millénariste, Hochienne, mûnzerienne : cherchons la vieille taupe qui continue à ronger ou le fleuve qui continue à couler, avec tout ce que cela peut supposer de résignation devant les échecs possibles ou bien de volontarisme. Mais une fois qu’on sait que ça existe et on le sait (ce n’est pas une croyance), il est assez stimulant de continuer à détecter ces forces qui existent de toutes manières, mais qui existent mal pour le sociologue dans les périodes froides, car justement à ces moments- là elles sont cachées.

J.P. Resweber — . Est-ce qu’en définitive, le rapport existant entre le savoir institutionnalisé et de savoir social ne met pas indirectement en exercice, pour vous, à un niveau d’analyse épistémologi- que, un certain type de rapport entre la théorie et la pratique dont l’analyse millénariste serait au fond le paradigme ? Ceci implique

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que la théorie ne serait pas le miroir de la pratique ou son dédoublement, mais la négation d’une pratique qui déjà en tant que pratique serait la négation d’un rapport à la vérité. Est-ce qu’il n’y a pas, présente de façon souterraine dans votre conceptualité, cette idée d’une praxis, d’un rapport symbolique d’une théorie à une pratique ? La pratique serait déjà elle-même aliénante et par conséquent inverserait, paralyserait, objectiverait un rapport à la vérité ; quant à la théorie, elle ne serait pas le dédoublement ou, comme une pensée bourgeois© pourrait le laisser imaginer, la lecture en miroir de la réalité, mais elle serait plutôt l’outil de la négation de la pratique aliénante. Est-ce que ce n’est pas l’idée de cette praxis sociologique qui serait sous-jacente à votre analyse ?

R. Lourau — . Je n’ai pas eu l’occasion de le formuler mais j’accepte assez bien cette analyse qui de toutes façons peut être mieux faite par les autres que par moi. On est moins bien placé pour savoir ce qui nous motive vraiment. De même, j’avais été frappé un peu dans le même sens, quand j’avais lu dans le livre de J.M. Geng tout un chapitre sur notre courant d’analyse institutionnelle, où il était dit que nous, par rapport à d’autres avant-gardes intellectuelles parisiennes, nous pouvons nous situer comme cherchant à briser la séparation entre la théorie et la pratique. J’accepte cela, même si le compliment est celui que l’on fait à un idiot. Mais je dirais (et là je ne sais pas si je peux en parler en quelques mots) que là où nous sommes les plus nus, c’est-à-dire là où l’implication est très difficile à analyser puisque nous ne détenons plus notre statut de spécialiste de l’analyse institutionnelle, c’est-à-dire dans la vie quotidienne avec les gens avec qui nous vivons, on s’aperçoit que ce fameux projet est périlleux dans la mesure où nous essayons de le vivre.

J. Werckmeister — . J’aurai voulu des explications un peu plus détaillées sur la distinction entre les crises-analyses et les crises- régulations.

R. Lourau — . Nous pensons que la plupart des crises dénommées telles (crise économique ou politique, crise de gouvernement ou de régime) sont des moyens de régulation de la politique instituée et du jeu politique, dans la mesure où pour nous le critère, c’est la persistance de la forme étatique. Il y a effectivement des événements, qu’on appelle « crises », alors qu’ils décèlent un potentiel d’auto-dissolution des formes instituées.

M. Michel — . J’ai été frappé par le fait que vous n’avez jamais parlé, mais peut-être le laissez- vous entendre, de « classes ». Le savoir so-

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cial doit pouvoir accéder à un niveau disons théorique, poussé, mais en général il ne peut pas parce qu’il est refoulé et ce savoir institutionnalisé, prenons l ‘université, l’image de l’université, le savoir institutionnalisé contrôle toutes les entrées et les issues de cette ins- titationnalisation. Alors, ne faudrait-il pas appeler « savoir institu- tioninailisé » un savoir de classe, ce qui opérerait une autre distinction, non pas au niveau de sa constitution, mais au niveau de ceux qui en détiennent le pouvoir ?

R. Lourau — . Il y a une vulgate marxiste, ou trois ou quatre vulgates marxistes à ce sujet, et Marx lui-même n’a consacré à ce problème que quelques pages dans Le Capital alors qu’il avait consacré des milliers de pages à démontrer interminablement les mécanismes de l’économie ; ce n’est pas pour rien qu’il n’a pas pu en dire grand- chose. Il est assez délicat de manier le concept de classe sociale à notre époque, et je préfère m’en approcher prudemment.

M. Michel — . Vous avez parlé de la 3e République et de l’Etat, vous avez parlé de cette idéologie d’instruction publique et de la recherche d’une relève de la religion au travers de la sociologie (Durkheim). Comment peut-on parler de cette prétention étatique sous la 3e République sans, faire allusion à la bourgeoisie de la 3e République ? Donc je pense que par là, il faut tenir compte d’une certaine stratification sociale, et donc d’une collusion du pouvoir d’une certaine classe avec l’Etat.

R. Lourau — . Le savoir institué est visiblement contrôlé (et non forcément produit) sous la forme particulière des diplômes ou des habilitations visant à dire qu’une discipline existe (c’est l’Etat qui dit cela), qu’une autre n’existe pas, avec des validations, des contrôles d’examens, des contrôles des contrôleurs, c’est-à-<lire des enseignants qui donnent de la valeur aux étudiants par l’intermédiaire des diplômes. Toute cette procédure nous la devons à l’Etat, à la fraction de la bourgeoisie qui est au pouvoir et qu’on peut identifier au savoir institué. Quant au savoir social, j’ai peur d’en faire une entité un peu trop magique en l’identifiant… à quelle classe ? La classe ouvrière ? Mais la classe paysanne, excepté dans les pays où elle est presque exterminée comme aux Etats-Unis ou en Russie, joue un rôle tout aussi important. Il y a aussi la petite bourgeoisie qui a un savoir social extraordinaire, artisanal, oommercdal… Alors je n’ose pas faire des belles typologies ; de plus, et c’est une autre difficulté dans île savoir social, il serait, je crois, inexact d’exclure le savoir de la classe dominante elle-même.

Militer pour l’abolition de l’esclavage. Entretien avec Marcus Rediker

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Marcus Rediker est professeur distingué d’histoire atlantique à l’Université de Pittsburgh. Ses livres ont gagné de nombreux prix et ont été traduits en quinze langues.

Tous ses livres ont été publiés en français : Pirates de tous les pays : l’âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726), trad. Fred Alpi (Libertalia, 2008 ; 2e édition, 2011) ; L’Hydre aux mille têtes : L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, trad. Hélène Quiniou (Amsterdam, 2008) ; Les Forçats de la mer : Histoire populaire des marins du XVIIIe siècle, trad. Fred Alpi (Libertalia, 2010) ; À Bord du Négrier : Une Histoire atlantique de la Traite, trad. Aurélien Blanchard (Seuil, 2013) ; Les Révoltés de l’Amistad : une Odyssée Atlantique (1839-1842), trad. Aurélien Blanchard (Seuil, 2015) ; Les Hors-la-loi de l’Atlantique : Pirates, mutins et flibustiers, trad. Aurélien Blanchard (Seuil, 2017). 

Rediker est également le producteur du film documentaire primé Ghosts of Amistad : In the Footsteps of the Rebels (réalisation : Tony Buba), sur la mémoire populaire de la rébellion de La Amistad de 1839, aujourd’hui en Sierra Leone. Il travaille actuellement comme conservateur invité à la JMW Turner Gallery à la Tate Britain.

***

Sophie Coudray — Qu’est-ce qui vous a conduit à consacrer un ouvrage à Benjamin Lay en particulier, ce personnage oublié et plutôt surprenant ? Pouvez-vous dire quelques mots de cet homme étonnant du dix-huitième siècle, qui était un « végétarien ultraradical, ayant une conscience de classe, du genre, de la race, de l’environnement » (p. 149 note 1) et qui ressemble beaucoup aux militants d’aujourd’hui — dans le fait d’avoir recours au boycott et de prôner une politique radicale de la consommation par exemple ?

Marcus Rediker – J’ai découvert Benjamin Lay il y a plus de vingt ans, alors que je travaillais avec Peter Linebaugh à la rédaction d’un livre intitulé L’Hydre aux mille têtes : L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire (Éditions Amsterdam, 2008).

Nous avons étudié une série de révoltes autour de l’Atlantique au cours des années 1730 et nous cherchions à savoir si cette vague de résistance avait fait progresser la pensée abolitionniste. Lay a publié son livre anti-esclavagiste, All Slave-keepers that Keep the Innocent in Bondage, Apostates (« Apostats, tous les propriétaires d’esclaves qui tiennent en servitude les innocents »), en 1738. Il avait conscience de la vague croissante de révoltes, qui est devenue une partie de son argumentaire pour l’abolition immédiate de l’esclavage.

Plus j’en apprenais sur Lay, plus j’étais fasciné. J’avais là un abolitionniste très important et presque totalement inconnu, un homme qui a adopté une attitude militante contre l’esclavage deux générations avant qu’un mouvement anti-esclavagiste ne se développe. Et il était bien plus qu’un abolitionniste. Il vivait en dehors de l’économie capitaliste naissante, il était végétarien, il a été un pionnier des droits des animaux. En tant que première personne à refuser de consommer toute marchandise produite par le travail des esclaves, il a inventé le boycott : une politique moderne de la consommation. Il faisait toutes ces choses radicales il y a 250 ans.

Je me suis dit : « cet homme mérite un livre qui lui soit entièrement consacré ». Il y a deux décennies, j’ai pensé que le monde avait finalement commencé à rattraper Benjamin Lay et qu’il pouvait être une sorte de modèle pour les radicaux contemporains. J’ai commencé à rédiger le livre en 2013 et publié l’édition anglaise en 2017.

S.C. — Vous parlez des « Lumières populaires » (Enlightment from below) (p. 148) pour décrire Benjamin Lay. De quelle façon son parcours singulier a-t-il façonné sa pensée et son engagement ? Comment est-il devenu un fervent abolitionniste ?

M.R. — Lay est arrivé à ses « lumières » au travers de trois expériences. D’abord, il était quaker, membre d’un groupe religieux radical qui a ses origines dans la Révolution anglaise, quand le Roi et le Parlement se sont battus, que la censure a disparu et que de nombreux protestants radicaux ont surgi : Levellers, Diggers, Ranters, Seekers et Quakers. Nombre d’entre eux étaient des « antinomiens », qui croyaient qu’ils avaient une connexion directe avec Dieu et qu’ils étaient par conséquent au-dessus des lois des hommes. Ils rejetaient l’autorité du Roi, de l’État et de l’Église et se réservaient toute prise de décision. L’antinomisme était une force tout à fait subversive.

Bien qu’il soit né en 1682, 22 ans après la fin de la Révolution anglaise, Lay a opéré un retour à cette période antérieure de radicalisme religieux. Lay s’est immergé dans les écrits des Quakers révolutionnaires et croyait fermement que tout le monde était égal aux yeux de Dieu. Cela faisait partie de son éducation et était au cœur de ses convictions radicales.

La deuxième voie qui a mené Lay aux Lumières a été celle empruntée en mer. Il a travaillé comme marin en haute mer pendant plus de dix ans, voyagé autour du monde et est devenu cosmopolite. Il a vu l’esclavage dans différents endroits de la planète et a senti que cette connaissance lui permettait d’expliquer pourquoi il devait être aboli. Dans le même temps, il a développé un profond attachement à l’éthique de la solidarité des marins. Les marins remettent leur vie entre les mains de leurs compagnons d’équipage chaque jour et développent une puissante conscience collective. Lay a poussé cette idée plus loin, pensant que l’on devrait se montrer solidaire de toute personne se trouvant en situation de travail pénible, particulièrement envers les Africains réduits en esclavage. C’est devenu le deuxième point crucial du développement de son abolitionnisme.

La troisième voie s’est ouverte quand il a navigué, en 1718, vers la Barbade, où lui et sa femme Sarah Lay ont tenu un petit magasin sur le front de mer. La Barbade était la principale société esclavagiste au monde à cette époque. Lay était absolument horrifié par ce qu’il y a rencontré. Il a vu des personnes asservies mourir de faim, il les a vues mutilées alors qu’ils travaillaient à la production du sucre, il a vu la classe dirigeante de la Barbade les torturer et les exécuter. Il a été profondément perturbé par l’omniprésence de cette violence et de cette inhumanité.

Lay a inventé sa propre vision des Lumières en associant le passé révolutionnaire du Quakerisme en Angleterre, les traditions du cosmopolitisme et de la solidarité parmi les marins en hautes mers et l’expérience des luttes populaires contre l’esclavage à la Barbade. Lay était véritablement un radical de l’Atlantique.

S.C. — Quelle était la formation ou l’arrière-plan intellectuels de cet autodidacte ?

M.R. — Lay avait un minimum d’éducation, mais pour l’essentiel, c’était un autodidacte — très fier du savoir acquis pour lequel il a travaillé si dur. Il connaissait parfaitement la Bible (dans la version dite du roi Jacques, the King James Bible). Il avait de bonnes connaissances en philosophie, en histoire, en théologie et en littérature. Il vivait dans une grotte dans laquelle il avait aménagé une bibliothèque de plus de 200 volumes, ce qui était considérable pour l’époque, particulièrement pour un travailleur ordinaire. Il avait absorbé les écrits quakers de l’époque de la Révolution anglaise. L’une des grandes trouvailles de mes recherches a été un livre de sermons de William Dell, un théologien radical éminent des années 1640 et 1650, que Lay avait eu en sa possession. Les commentaires que Lay a laissé dans ses marges créent un dialogue entre un radical du dix-septième siècle et un autre du dix-huitième.

Sa lecture de la philosophie grecque ancienne et romaine était particulièrement importante. Il s’intéressait à Diogène et à ses compagnons philosophes cyniques, dont il a tiré de nombreuses leçons : dire la vérité au pouvoir, vivre une vie en accord avec la nature, renoncer à toute richesse terrestre, incarner ses idées et les mettre en scène en public. Il est très important de noter que Lay se considérait lui-même comme un philosophe, une personne critique de sa propre société et avec des idées fortes sur la manière de construire un monde meilleur pour tous les peuples.

S.C. — Comment Benjamin Lay a-t-il lié la lutte contre l’esclavage à une critique radicale de l’enrichissement personnel et plus largement, à une critique de l’économie mondiale et du « pouvoir de la classe dirigeante » — par exemple, vous écrivez que « Benjamin exigeait que toute personne impliquée dans l’esclavage d’une quelconque manière soit privée à la fois de pouvoir religieux et politique » (p. 85) ? L’activisme de Lay était-il entièrement dirigé vers ses compagnons quakers ou était-il plus large ?

M.R. — Lay était convaincu que l’accumulation de richesse était en train de détruire à la fois le Quakerisme et la société dans son ensemble. Il tenait ceux qu’il désignait comme « cupides », « avares », « avides », pour responsables des problèmes du monde, particulièrement l’esclavage. Il s’est concentré sur les Quakers qui possédaient des esclaves parce qu’ils étaient à portée de main et qu’ils ne vivaient pas selon la « règle d’or » biblique : traite les autres comme tu voudrais être traité. Au moment où Lay a prononcé sa critique, les riches propriétaires d’esclaves quakers dirigeaient non seulement la Société des Amis, mais aussi le gouvernement entier de la colonie quaker de Pennsylvanie. La cupidité de quelques-uns, quakers et non-quakers, menait à l’exploitation et à la misère d’un très grand nombre. Il proférait une critique sévère du pouvoir civil et religieux de la classe dirigeante.

Lay établissait un lien entre sa critique de l’esclavage et le marché mondial en anticipant une idée que Karl Marx allait développer 125 ans plus tard : comment la forme de la marchandise échangée sur le marché dissimule les conditions violentes dans lesquelles les travailleurs l’ont produite. Ayant vécu à la Barbade, Lay savait que « le sucre était produit avec du sang », comme le diraient les abolitionnistes. Mais le consommateur qui plongeait un morceau de sucre dans une tasse de thé ne savait pas comment les vies des esclaves africains étaient brutalisées par la production du sucre.

Lay cherchait à indiquer clairement ce lien avec le marché. Il s’est ainsi retiré lui-même du marché capitaliste, fabriquant ses propres vêtements et cultivant sa propre nourriture de manière à ne pas être complice, à travers la consommation, de l’exploitation de quiconque. Il refusait de consommer des marchandises produites par des esclaves, telles que le sucre, le tabac ou le thé. Le boycott du sucre allait devenir, plus tard, l’une des principales stratégies du mouvement anti-esclavagiste transatlantique.

On peut conclure sur ce point en disant que Lay a inventé l’idée qui sous-tend aujourd’hui le mouvement mondial contre le travail clandestin. Quand un consommateur achète un produit, disons en France ou aux États-Unis, il ou elle doit penser aux travailleurs qui le produisent, au Vietnam ou en Indonésie. Lay a exprimé et exigé une conscience de l’exploitation et de l’oppression à l’échelle planétaire.

S.C – Quels types de rapports Lay entretenait-il avec la communauté Quaker et avec le Quakerisme en général — ou du moins avec ce que le Quakerisme était devenu au dix-huitième siècle ?

M.R. — Lay entretenait des rapports épineux avec des communautés quakers spécifiques ainsi qu’avec le Quakerisme en général — marqués par des conflits chroniques. Lay disait toujours la vérité au pouvoir. Lorsqu’il pensait que quelque chose était mal, il le faisait savoir à tout le monde. Il détestait ceux qu’il considérait comme de « faux prophètes », à savoir des Quakers qui prenaient la parole devant des assemblées et qui n’étaient pas divinement inspirés. Il n’aimait pas ceux qui possédaient des esclaves, comme nous l’avons vu. Il n’aimait pas ceux qui plaçaient les biens terrestres avant la spiritualité collective. Quand il formulait ces critiques en public, nombre de Quakers étaient contrariés. Eux, qui valorisaient la paix et l’entente, n’aimaient pas la discorde et le tumulte que Lay semblait constamment générer. Lay fut ainsi « désavoué » par quatre assemblées quakers : à Londres et Colchester en Angleterre et à Philadelphie et Abington en Pennsylvanie.

Lay a toujours trouvé ces batailles légitimes, car il pensait que ce qu’il combattait était en train de détruire sa religion bien aimée. Il était sans compromis dans son combat pour sauver l’âme du Quakerisme.

Je suis honoré de pouvoir dire que depuis que mon livre a été publié en 2017, les quatre assemblées quakers qui avaient excommunié Lay au dix-huitième siècle l’ont maintenant réintégré, affirmant qu’il avait raison et que ses opposants avaient eu tort. Après de sérieuses reconsidérations et débats internes, ces congrégations se sont déclarées en accord avec Lay et son esprit radical. Je dois dire que je trouve ces actions réconfortantes. Lay a maintenant été rendu au Quakerisme et fait actuellement l’objet de beaucoup d’études et de valorisation. Une grave injustice historique a été corrigée.

S.C. — Le terme « parti » apparaît de temps en temps dans les écrits de Lay. A-t-il amorcé une organisation collective contre l’esclavage ou était-il, comme cela semble être le cas, un homme plutôt solitaire ?

M.R. — Lay avait deux façons contradictoires de parler de son activisme anti-esclavagiste. Il se présentait par moments comme un prophète solitaire, comme Isaïe, Ézéchiel ou Jérémie dans l’Ancien Testament. Si les gens ne le suivaient pas, insistait-il, ils seraient damnés. Lay a même copié certains procédés des prophètes. Jérémie, par exemple, vivait dans une grotte, tout comme Lay. L’engagement de tous les prophètes pour une nouvelle manière de vivre, plus vertueuse, était total.

Mais à d’autres moments, Lay ne se présentait pas comme un individu prêchant dans le désert, mais plutôt comme membre d’un collectif insurgé de Quakers qui s’entendaient pour dire que l’esclavage devait être aboli. Ses ennemis l’accusaient de chercher à construire un « parti » ou une faction pour promouvoir la cause abolitionniste. Lay a apporté lui-même la preuve qu’il conspirait avec d’autres Quakers pour faire circuler des documents contre l’esclavage (son propre livre et les écrits du compagnon Quaker Ralph Sandiford) et pour générer une opposition publique aux Quakers qui possédaient des esclaves. Lay a même entraîné les autres militants à éviter la censure et à s’exprimer franchement ! Lay faisait partie d’un mouvement modeste, mais croissant, au sein des Quakers. Il en était même le leader.

S.C. — Dans votre livre, vous abordez le « théâtre de guérilla » que pratiquait Benjamin Lay pour défier la communauté Quaker. Pouvez-vous revenir sur son mode opératoire spectaculaire ? Ce type d’action théâtralisée était-il courant à cette époque ?

M.R. — Le « théâtre de guérilla » était une sorte de théâtre de rue subversif pratiqué par des groupes radicaux dans les années 1960 et 1970, dans le cadre des protestations contre la guerre du Vietnam. Mais ce genre de théâtre politique est, évidemment, bien plus ancien que cela. Des Quakers antinomiens comme James Nayer et John Perrot ont donné de somptueuses représentations théâtrales pendant et après la Révolution anglaise. Lay a été influencé par leurs actions. Mais il s’est aussi appuyé sur une tradition plus ancienne encore, issue des philosophes cyniques de la Grèce ancienne mentionnés précédemment. Diogène, par exemple, vivait dans un fût de vin à l’abandon et rejetait la propriété, la hiérarchie et les conventions sociales. Il tenait une lampe le jour pour théâtraliser sa recherche de l’honnête homme.

Lay s’est appuyé sur ces traditions pour jouer ses scènes de théâtre de guérilla l’une après l’autre. En septembre 1738, il a rempli une vessie animale avec du jus de raisin d’Amérique rouge vif, puis l’a glissé dans le compartiment secret d’un livre. Il a revêtu un uniforme militaire et s’est muni d’une épée, s’est enveloppé dans un manteau, a caché le livre et est parti de chez lui à Abington, en Pennsylvanie, pour Burlington dans le New Jersey, où l’Assemblée annuelle des Quakers de Philadelphie se tenait, un regroupement des Quakers les plus puissants de la colonie. À l’assemblée, Lay annonça d’une voix tonitruante que la possession d’esclaves était le plus grave péché au monde. Il rejeta son manteau pour révéler son uniforme militaire. L’assemblée a retenu son souffle. Il leva le livre au-dessus de sa tête, dégaina son épée et déclara : « Dieu se vengera de ceux qui oppriment leurs semblables ». Il passa son épée au travers du livre. La vessie explosa dans un flot de sang, éclaboussant les propriétaires d’esclaves assis à proximité. Un groupe d’hommes quakers a saisi Benjamin — il n’a pas résisté — et l’a jeté dehors, dans la rue. Le soldat de Dieu avait délivré une terrifiante prophétie : la possession d’esclaves allait détruire la foi Quaker.

S.C. — Benjamin Lay était très en avance sur son temps sur bien des sujets. Quelle a été la réception de son livre All Slave-Keepers that Keep the Innocent in Bondage, Apostates, publié par son ami Benjamin Franklin en 1738 ? Qu’en est-il de sa postérité ? Est-il devenu une référence par la suite pour les abolitionnistes ? Quelles graines a-t-il semées dans la communauté Quaker ?

M.R. — Le livre de Lay a eu un impact au sein de la communauté Quaker et, plus largement, parmi les abolitionnistes, mais je crois que son théâtre de guérilla a eu un impact plus important encore. Tout le monde parlait de ses actions radicales et subversives. Lay a été, à un moment donné, la personne la plus célèbre de toute la Pennsylvanie. Quand le mouvement abolitionniste a pris son essor dans les années 1780, les gens accrochaient une gravure de Lay dans leur maison pour marquer leur soutien à la cause qui a été au cœur de son existence. Plus tard, des abolitionnistes parmi lesquels Thomas Clarkson, Lydia Maria Childs et Benjamin Lundy, ont ramené Lay à la vie en créant une généalogie de leur propre mouvement.

L’agitation prolongée, théâtrale de Lay a triomphé. Les Quakers ont décidé en 1758 que le commerce d’esclaves était incompatible avec leur foi. Lay, qui avait soixante-seize ans et vivait la dernière année de sa vie, a contribué à gagner une bataille épique, par ses écrits, ses protestations constantes et sa vie exemplaire. Bien qu’il ait fallu dix-huit ans de plus pour que les Quakers abolissent complètement l’esclavage dans leur milieu, Lay a vu que la décision prise en 1758 était le début de la fin et que l’abolition totale était à venir. En entendant les nouvelles de ce décret quaker, il dit à un ami : « Je peux maintenant mourir en paix ».

Entretien réalisé et traduit de l’anglais par Sophie Coudray.

Notes

1  NDT : Les indications de pagination correspondent à l’édition originale : The Fearless Benjamin Lay. The Quaker Dwarf Who Became the First Revolutionary Abolitionist (Verso, 2017).

Voir le livre de Benjamin Lay en ligne : http://medicolegal.tripod.com/apostates1737.htm

Michael Löwy, le christianisme de la libération contre l’idolâtrerie du marché

http://alainindependant.canalblog.com/archives/2014/11/27/31035713.html

La théologie de la libération, c’est tout d’abord un ensemble d’écrits produit depuis 1971 par des figures comme Gustavo Gutierrez (Pérou), Rubem Alves, Hugo Assmann, Carlos Mesters, Leonardo et Clodovis Boff (Brésil), Jon Sobrino, Ignacio Ellacuria (El Salvador), Segundo Galilea, Ronaldo Munoz (Chili), Pablo Richard (Chili, Costa Rica), José Miguel Bonino, Juan Carlos Scannone (Argentine), Enrique Dussel (Argentine, Mexique), Juan-Luis Segundo (Uruguay)  –  pour ne nommer que certains des plus connus.

Mais ce corpus de textes est l’expression d’un vaste mouvement social, qui est apparu au début des années 1960 – bien avant les nouveaux ouvrages de théologie. Ce mouvement comprenait des secteurs significatifs de l’Eglise – prêtres, ordres religieux, évêques- des mouvements religieux laïcs – Action catholique, Jeunesse universitaire chrétienne, Jeunes ouvriers chrétiens – des commissions pastorales à base populaire -pastorale ouvrière, pastorale de la terre, pastorale urbaine – et les communautés ecclésiastiques de base. Sans la pratique de ce mouvement social – qu’on pourrait appeler christianisme de la libération – on ne peut pas comprendre des phénomènes sociaux et historiques aussi importants dans l’Amérique Latine des 30 dernières années que la montée de la révolution en Amérique centrale – Nicaragua,  El Salvador – ou l’émergence d’un nouveau mouvement ouvrier et paysan au Brésil (le Parti des Travailleurs,  le Mouvement des Paysans Sans Terre,  etc).  (Cf. Löwy,  1998).

La découverte du marxisme par les chrétiens progressistes et par la théologie de la libération ne fut pas un processus purement intellectuel ou universitaire. Son point de départ fut un fait social incontournable, une réalité massive et brutale en Amérique latine : la pauvreté. Nombre de croyants choisirent le marxisme parce qu’il semblait offrir l’explication la plus systématique, cohérente et globale des causes de cette pauvreté, et parce qu’il etait la seule proposition qui fût suffisamment radicale pour l’abolir. Pour lutter efficacement contre la pauvreté, il faut en comprendre les causes. Comme l’a dit le cardinal brésilien dom Helder Câmara: “Aussi longtemps que je demandais aux gens d’aider les pauvres, on m’appelait un saint. Mais lorsque j’ai posé la question: pourquoi y a-t-il tant de pauvreté ? on m’a traité de communiste …”

Il n’est pas facile de présenter une vue d’ensemble de la position de la théologie de la libération relative au marxisme. D’une part, on y trouve une très grande diversité d’attitudes – allant de l’utilisation prudente de quelques éléments à la synthèse intégrale (par exemple, dans le courant  “Chrétiens pour le Socialisme”)  -, de l’autre, un certain changement s’est opéré entre la position des années 1968-1980, plus radicale, et celle d’aujourd’hui, plus réservée, suite aux critiques de Rome mais aussi aux développements en Europe de l’Est depuis 1989.. Mais on peut, à partir des ouvrage des théologiens les plus représentatifs et de certains documents épiscopaux, identifier quelques points de repère communs. (Cf. Enrique Dussel 1982,  Guy Petitdemange 1985)

Certains théologiens latino-américains (influencés par Althusser) se réfèrent au marxisme simplement comme une (ou la) science sociale, que l’on utilise, de façon strictement instrumentale, pour mieux connaître la réalité latino-américaine. Une telle définition est à la fois trop large et trop étroite. Trop large, car le marxisme n’est pas la seule science sociale. Trop étroite, car le marxisme n’est pas seulement une science: il prend appui sur une option pratique qui vise non seulement à connaître, mais aussi à transformer le monde.

En réalité, l’intérêt – beaucoup d’auteurs parlent de “ fascination ” – que les théologiens de la libération manifestent pour le marxisme est plus large et plus profond que ne le ferait croire l’emprunt de quelques concepts à des fins scientifiques. Il concerne également les valeurs du marxisme, ses options éthico-politiques et son anticipation d’une utopie future. Il se trouve que c’est Gustavo Gutiérrez qui nous offre les vues les plus pénétrantes, soulignant que le marxisme ne se contente pas de proposer une analyse scientifique, mais aussi une aspiration utopique du changement social. Il critique la vision scientiste d’un Althusser, qui “empêche de voir l’unité profonde de l’oeuvre de Marx et, par conséquent, de comprendre comme il faut sa capacité d’inspirer une praxis révolutionnaire radicale et permanente ”  (Gutierrez,  1972, p244) [1]

Quelles sont les sources marxistes dont s’inspirent  les théologiens de la libération? Leur connaissance des écrits de Marx est très variable. Enrique Dussel est sans doute celui qui a poussé le plus loin l’étude de l’oeuvre de Marx,  sur laquelle il a publié une série d’ouvrages d’une érudition etd’uneoriginalitéimpressionante  (Dussel,  1985,  1988,  1990). Mais l’on trouve aussi des références directes à Marx chez Gutierrez,  les frères Boff,  Hugo Assmann et plusieurs autres.

Par contre,  ils  manifestent peu d’intérêt pour le marxisme des manuels soviétiques de “Diamat”, ni pour le celui des partis communistes latinoaméricains. C’est plutôt le “ marxisme occidental ” – parfois appelé “ néo-marxisme ” dans leurs documents – qui les attire. Ernst Bloch est l’auteur marxiste le plus cité dansThéologie de la libération – Perspectives, le grand ouvrage inaugural de Gustavo Gutiérrez (l971). On y trouve aussi des références à Althusser,  Marcuse,  Lukàcs, Gramsci, Henri Lefèbvre,  Lucien Goldmann et Emest Mandel.  [2]

Mais ces références européennes sont moins importantes que les repères latino-américains: le penseur péruvien José Carlos Mariàtegui, source d’une marxisme original, d’inspiration indo-américaine; la révolution cubaine, tournant crucial dans l’histoire de l’Amérique latine; et enfin, la théorie de la dépendance, critique du capitalisme dépendant, avancée par Fernando Henrique Cardoso, André Gunder Frank, Theotonio dos Santos et Anibal Quijano (tous mentionnés à plusieurs reprises dans le livre de Gutiérrez). [3]

Les théologiens de la libération – et les “chrétiens de la libération” au sens large – ne se limitent pas à utiliser les sources marxistes existantes.  Ils vont aussi innover et reformuler, à la lumière de leur culture religieuse, mais aussi de leur expérience sociale, certains thèmes fondamentaux du marxisme. Dans ce sens, on peut les considérer comme des “néo-marxistes”, c’est à dire des innovateurs qui donnent à la pensée marxiste une inflexion nouvelle, des perspectives inédites, ou des apports originaux.

Un exemple frappant c’est leur utilisation, à côté des termes “classiques”  de travailleurs ou prolétaires, du concept de pauvre.

Le souci des pauvres est une tradition millénaire de l’Église,remontant jusqu’aux sources évangéliques du christianisme. Les théologiens latino-américains se situent dans la continuité de cettetradition qui leur sert constamment de référence et d’inspiration.Mais ils sont en rupture profonde avec le passé sur un point capital: pour eux, lespauvres ne sont plus essentiellement des objets de charité, mais lessujets de leur propre libération. L’aide ou l’assistance paternaliste cèdent la place à une attitude de solidarité avec la lutte despauvres pour leur auto-émancipation. C’est ici que s’opère la jonction avec le principe véritablement fondamental du marxisme, à savoir “l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes”. Ce changement est peut-être la nouveauté politique la plus importante et la plus riche de conséquences apportée par les théologiens de la libération par rapport à la doctrine sociale de l’Eglise. Il aura aussi les plus grandes conséquences dans le domaine de la praxis sociale.

Certains marxistes critiqueront sans doute cette façon de substituer une catégorie vague, émotionnelle et imprécise (“les pauvres”) au concept  “matérialiste”  de prolétariat. En réalité, ce terme correspond à la situation latino-américaine où l’on trouve, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, une masse énorme de pauvres – chômeurs, semi-chômeurs, saisonniers, vendeurs ambulants, marginaux, prostituées, etc. – tous exclu(e)s du système de production  “formel”. Les syndicalistes chrétiens marxistes du Salvador ont inventé un terme, qui associe toutes les composantes de la population opprimée et exploitée: le pobretariado ou “pauvrétariat”. Il  faut souligner que la majorité de ces pauvres  – comme d’ailleurs la majorité des membres des communautés écclésiales de base – sont des femmes.

Un autre aspect distinctif du marxisme de la Théologie de la Libération c’est la critique morale du capitalisme. Le christianisme de la libération, dont l’inspiration est tout  d’abord religieuse et éthique, manifeste un anticapitalismc beaucoup plus radical, intransigeant et catégorique – parce que chargé de répulsion morale – que ne le font les partis communistes du continent  – issus du moule stalinien – qui croient encore aux vertus progressistes de la bourgeoisie industrielle et au rôle historique “ antiféodal ” du développement industriel (capitaliste). Un exemple suffit pour illustrer ce paradoxe. Le parti communiste brésilien expliquait dans les résolutions de son Vle congrès (1967) que “ la socialisation des moyens de production ne correspond pas au niveau actuel de la contradiction entre forces  productives et rapports de production ” – en d’autres terme le capitalisme industriel doit d’abord développer l’économie et moderniser le pays avant même qu’il puisse être question  de socialisme. Or, les évêques et supérieurs réligieux de la région Centre-Ouest du Brésil publièrent en 1973 un document intitulé Le Cri de l’Église dont la conclusion est la suivante:

“Il faut vaincre le capitalisme: c’est le plus grand mal, le péché accumulé, la racine pourrie, l’arbre qui produit tous les fruits que nous connaissons si bien: la pauvreté, la faim, la maladie, la mort.   Pour cela, il faut que la propriété privée des moyens de production (usines, terre, commerce, banques) soit dépassée.” (Obispos Latinoamericanos,  1978, p. 71).

Comme l’on voit par ce document – et par beaucoup d’autres issus du courant chrétien-libérateur -, la solidarité avec les pauvres conduit à la condamnation du capitalisme et celle-ci à l’aspiration socialiste.

Les chrétiens socialistes, grâce à la radicalité éthique de leur anti-capitalisme, se sont souvent montrés plus sensibles aux catastrophes sociales provoquées par la “modernité réellement existante” en Amérique Latine et par la logique du “dévéloppement du sous-dévéloppement” (pour  reprendre l’expression bien connue d’André Gunder Frank), que beaucoup de marxistes emprisonnés dans les mailles d’une logique “dévéloppementiste” purement économique. Par exemple, l’ethnologue marxiste “orthodoxe” Otavio Guilherme Velho a sevérement critiqué l’Eglise progréssiste brésilienne pour avoir “considéré le capitalisme comme un mal absolu”,  et pour s’être opposé à la transformation capitaliste de l’agriculture,  porteuse de progrès, au nom de traditions et d’idéologies pré-capitalistes de la paysannerie (Otavio Guilherme Velho, 1982, pp. 125-126).

Depuis la fin des années 70, un autre thème va jouer un role croissant dans la reflexion marxiste de certains penseurs chrétiens: l’affinité éléctive entre le combat biblique contre les idoles et la critique marxiste du fétichisme de la marchandise. L’articulation des deux dans la théologie  de la libération a été largement facilitée  par le fait que Marx lui-meme utilisait souvent des images et concepts bibliques dans sa critique du capitalisme.

Baal, le Veau d’Or, Mammon, Moloch  sont quelques unes de ces “métaphores théologiques”dont Marx fait généreusement usage dans Le Capital et dans d’autres écrits économiques, pour dénoncer, dans un language directement inspiré par les prophètes vetero-testamentaires, l’esprit  du capitalisme comme idolâtrie de l’argent, de la marchandise,  du profit,  du marché ou du capital lui-meme. La Bourse est souvent désignée comme “Temple de Baal” ou de “Mammon”. Le concept le plus important de la critique marxienne du capitalisme est lui aussi une “métaphore théologique”, qui se refère à l’idolâtrie: le fétichisme.

Ces moments “théologico-métaphoriques” – et d’autres semblables – de la critique marxienne du capitalisme, sont connus de plusieurs théologiens de la libération qui n’hésitent pas à s’en référer dans leurs écrits. On trouve une analyse détaillée de ces “métaphores” dans le livre d’Enrique Dussel de 1993, une étude philosophique approffondie de la théorie marxienne du fétichisme du point de vue du christianisme de la libération.

La critique du système de domination économique et sociale existant en A.Latine comme forme d’ idolâtrie  sera esquissée, pour la prémière fois, dans un recueil de textes du  Departamento Ecumenico de Investigacones  (D.E.I.) de San José de Costa Rica,  publié sous le titre La lutte des dieux. Les idoles de l’oppression et la recherche du Dieu li bérateur, qui a rencontré un écho  considérable: paru en 1980, il sera traduit en sept langues. Le point de vue commun aux cinq auteurs – H.Assmann, F.Hinkelammert, J.Pixley, P.Richard et J.Sobrino – est exposé dans une introduction. Il s’agit d’une rupture decisive avec la tradition conservatrice et rétrograde de l’Eglise, qui présentait, depuis des siècles, l'”athéisme” – dont le marxisme était la forme moderne – comme l’archi-ennemi du christianisme:

“La question centrale aujourd’hui en Amérique Latine n’est pas la question de l’athéisme, le problème ontologique de l’existence ou non de Dieu (…).La question centrale est l’idolâtrie, l’adoration des fausses divinités du système de domination. (…) Chaque système de domination se caractérise précisement par ceci,  qu’il crée des dieux et des idoles qui sanctifient l’oppression et l’hostilité à la vie. (…) La recherche du vrai Dieu dans ce combat des dieux nous conduit à une vision des choses dirigée contre l’idolâtrie,  rejettant les fausses divinités,  les fétiches qui tuent et leurs armes religieuses de la mort. La foi dans le Dieu libérateur, celui qui révèle son visage et son secret dans la lutte des pauvres contre l’oppression, s’accomplit nécéssairement dans la négation des fausses divinités… La foi se tourne contre l’idolâtrie” (La lucha de los dioses, 1980, p. 9).

Cette problématique sera l’objet d’une analyse approfondie et novatrice dans le remarquable livre commun de Hugo Assmann et Franz Hinkelammert, L’idolatrie du marché. Essai sur l’économie et la théologie(1989). Cette importante contribution est la première, dans l’histoire de la théologie de la libération, qui est explicitement dédiée au combat contre le système capitaliste défini comme idolâtrie. La doctrine sociale des Eglises n’avait exercé, le plus souvent,  qu’une critique éthique à l’économie “libérale” (i.e. capitaliste); or, il faudrait aussi, souligne Hugo Assmann, une critique proprement théologique, qui dévoile le capitalisme comme fausse religion. En quoi consiste l’essence de idolâtrie du marché?  Selon Hugo Assmann, c’est dans la théologie implucite du paradigme économique lui-même, et dans la pratique dévotionelle fétichiste  quotidienne que se manifeste la “religion économique” capitaliste. Les concepts explicitement religieux qu’on trouve dans la litterature du “christianisme de marché” – par exemple,  dans les discours de Ronald Reagan,  dans les écrits des courants religieux néo-conservateurs,  ou dans les oeuvres des “théologiens de l’entreprise” comme Michael Novack – n’ont qu’une fonction complémentaire. La théologie du marché,  depuis Malthus jusqu’au dernier document de la Banque Mondiale, est une théologie férocement sacrificielle: elle exige des pauvres qu’ils offrent leur vie sur l’autel des idoles économiques.

Franz  Hinkelammert, pour sa part, analyse la nouvelle théologie de l’Empire Américain des années 70 et 80,  fortement imprégnée de fondamentalisme religieux. Son dieu n’est autre chose que “la personnification transcendentalisée des lois du marché”, et son culte substitue la compassion par le sacrifice.  La divinisation du marché crée un dieu de l’argent,  dont la devise sacrée est inscrite sur chaque billet de dollar: In God we Trust  (H.Assmann,  F.Hinkelammert,  1989,  pp. 105, 254, 321).

Les recherches du DEI de Costa Rica ont influencé les chrétiens socialement engagés et ont inspiré une nouvelle génération de théologiens de la libération. Par exemple, le jeune théologien brésilien (d’origine coréenne) Jung Mo Sung,  qui développe,  dans son livre   L’idolatrie du capital et la mort des pauvres (1989),  une pénétrante critique ethico-religieuse du système capitaliste international,  dont  les institutions – comme le FMI ou la Banque Mondiale – condamnent,  par la logique implacable de la dette externe, des millions de pauvres du Tiers Monde à sacrifier leur vie sur l’autel du dieu “marché mondial”. Bien entendu,  comme le souligne Sung dans son dernier livre,  Théologie et Economie (1994), il ne s’agit pas, comme dans l’idolatrie ancienne,  d’un autel visible,  mais d’un système qui exige des sacrifices humains au nom de contraintes “objectives”,  “scientifiques”,  profanes,  apparemment non-religieuse.

Qu’y a-t’il donc de commun et de différent entre la critique marxiste et celle du christianisme de la libération contre l’idolâtrie du marché? A mon avis,  l’on ne peut ni trouver de l’athéisme dans le christianisme (comme le pensait Ernst Bloch),  ni une théologie implicite chez Marx,  comme le suggère le brillant théologien et marxologue Enrique Dussel (Enrique Dussel,  1993,  p.153). Les métaphores théologiques – comme le concept de “fétichisme” – sont  utilisées par Marx comme des outils pour une analyse scientifique,  tandis que dans le christianisme de la libération elles ont une signification proprement religieuse. Ce que les deux ont en commun c’est l’éthos moral,  la révolte prophétique, l’indignation humaniste contre l’idolâtrie du marché et – ce qui est encore plus important – la solidarité avec ses victimes.

La critique du culte fétichiste de la marchandise  était pour Marx une critique de l’aliénation capitaliste, du point de vue du prolétariat et des classes exploitées – mais aussi révolutionnaires. Pour la théologie de la libération,  il s’agit du combat entre le vrai Dieu de la Vie et les faux idoles de la mort. Mais les deux prennent position pour le travail vivant contre la réification, pour la vie des pauvres et des opprimés contre la puissance aliénée des choses mortes. Et surtout, marxistes non-croyants  et chrétiens engagés parient sur l’auto-émancipation sociale des exploités.


[1] Il est vrai que Gutiérrez, depuis 1984, et suite aux critiques du Vatican, paraît s’être replié sur des positions moins exposées, réduisant la relation au marxisme à une rencontre entre la théologie et les sciences sociales. (cf. Gutierrez,  1985).

[2] Dans l’ouvrage remarquable qu’il a consacré au christianisme révolutionnaire en Amérique latine, Samuel Silva Gotay énumère les auteurs marxistes suivants parmi les références de la théologie de la libération: Goldmann, Garaudy, Schaff, Kolakowski, Lukàcs, Gramsci, Lombardo-Radice, Luporini, Sanchez Vasquez, Mandel, Fanon et la Monthly Review. ( Samuel Silva Gotay, 1985)

[3] Sur l’emploi de la théorie de dépendance par les théologiens de la libération, cf. Luigi Bordini,  1987, chap. 6, et Samuel Silva Gotay,  1985, p. 192-197

BIBLIOGRAPHIE

H.Assmann,  F.Hinkelammert (1989), A Idolatria do Mercado. Ensaio sobre Economia e Teologia, Vozes, S. Paulo.

Ernst Bloch (1978),  L’athéisme dans le christianisme , Gallimard,  Paris.

Luigi Bordini, (1985) 0 marxismo e a teologia da libertaçâo, Editora Dois Pontos, Rio de Janeiro.

E. Dussel  (1982), “Encuentro de cristianos y marxistas en América Latina”, Cristianismo y sociedad, Santo Domingo, n° 74.

Enrique Dussel (1985),  La produccion téorica de Marx.  Un comentario a los Grundrisse,  Siglo XXI,  Mexico.

Enrique Dussel (1988), Hacia un Marx definitivo. Un  comentario de los Manuscritos del 61-63, Siglo XXI, Mexico

Enrique Dussel (1990), El ultimo Marx (1863-1882) y la liberacion latinoamericana  (1990), Siglo XXI, Mexico.

Enrique Dussel  (1993),  Las metaforas teologicas de Marx, Verbo Divino, Estella.

La lucha de los dioses. Los idolos de la opresion y la busqueda del Dios liberador (1980)DEI; S. Jose de Costa Rica.  

Guy Petitdemange (1985), “Théologie(s) de libération et marxisme(s)”, in “ Pourquoi la théologie de la libération ”, supplément au numéro 307 des Cahiers de l’actualité religieuse et sociale, Paris.

Gustavo Gutiérrez (1985) , “ Théologie et sciences sociales ”, in Théologies de la libération, documents et debats, Editions du Cerf,  Paris .

Samuel Silva Gotay (1985) ,  0 pensamento cristâo revolucionario na América Latina e no Caribe, 1969-73, Ediçôes Paulinas,  S. Paulo.

Los obispos Latinoamericanos entre Medellin y Puebla(1978), UCA (Universidad Centroamericana, San Salvador.

Jung Mo Sung (1989) A idolatria do capital e a morte dos pobres, Edições Paulinas,  S.Paulo.

Jung Mo Sung (1995), Teologia e Economia,  Vozes,  Petropolis.

Otavio Guilherme Velho (1982), Sociedade e Agricultura, Editora Zahar, Rio.

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Le Marxisme dans la théologie de la libération aujourd’hui – Luis Martínez Andrade

Presses Universitaires de France,  Revue « Actuel Marx », 2018/2 n° 64 | pages 60 à 73

Article disponible en ligne à l’adresse :

https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2018-2-page-60.htm

et gratuitement en pdf ici :

https://www.academia.edu/40892015/Le_marxisme_dans_la_th%C3%A9ologie_de_la_lib%C3%A9ration_aujourd_hui

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de rappeler les principauxtraits de la théologie de la libération en tant qu’expression spirituelle etreligieuse de ce que Michael Löwy a qualifié de « christianisme de libération1 ». Courant intellectuel et discours critique sur la foi, la théologie dela libération est également l’expression d’un large mouvement social et religieux anticapitaliste et anticolonial. Ainsi, la théologie de la libération est« un ensemble d’écrits » à tonalité subversive qui se caractérise notammentpar le choix prioritaire de défendre les pauvres, la critique de l’idolâtrie dumarché, de la notion du progrès et du péché structurel, et la dénonciationprophétique des injustices. De sorte que, comme le soulignait le sociologueFrançois Houtart, cette théologie « n’est pas seulement une éthique sociale,mais bien une théologie au sens plein du mot, c’est-à-dire également unechristologie, une ecclésiologie, une théologie pastorale2 ».                        

Pour comprendre l’apparition de la théologie de la libération dans laseconde moitié du xxe siècle en Amérique latine, il faut non seulementconsidérer l’importance de Vatican II (1962-1965) mais aussi prêter attention aux changements socio-culturels qui eurent lieu durant la décennie1950 au Brésil. Ces changements sont le fruit de l’activisme de militantschrétiens brésiliens de plusieurs organisations telles que la Jeunesse étudiante catholique (JEC), la Jeunesse universitaire catholique (JUC) et laJeunesse ouvrière catholique (JOC). Ces militants ont suivi un processus de radicalisation non seulement religieux mais aussi politique: leurconception de la foi, auparavant traditionaliste et individualiste, deviendradans la décennie 1960 résolument anticapitaliste. Ce n’est pas un hasardsi le théologien péruvien Gustavo Gutiérrez a dû interrompre la rédactionde son ouvrage intitulé Teología de la liberación3 pour se rendre au Brésil en1969 afin de discuter et d’interviewer des militants de la JUC4. Il est doncclair que l’émergence de la théologie de la libération fut le résultat d’unprocessus de politisation qui a fait face, et continue encore aujourd’hui de faire face, à la modernité capitaliste et à la « colonialité du pouvoir5 ».À cet égard, Michael Löwy soutient:                                          

Le christianisme de la libération d’Amérique latine, en réalité, n’est pas simplement un prolongement de l’anticapitalisme traditionnel de l’Église, ni de sa variante française, catholique et de gauche. Il est essentiellement la créationd’une nouvelle culture religieuse, exprimant les conditionspropres à l’Amérique latine: capitalisme dépendant, pauvreté massive, violence institutionnalisée, religiosité populaire6.

L’ESPRIT DE L’EMPIRE

Il est évident que le contexte latino-américain a profondément changédepuis les années 1960 et 1970. Pour comprendre les nouveaux défis – et le changement discursif – de la théologie de la libération, il nous faut doncconserver à l’esprit les transformations politiques, culturelles et sociales del’Amérique latine. D’après les théologiens Néstor Míguez, Joerg Rieger etJung Mo Sung, nous assistons à l’ère de l’Empire global qui s’exprime tant dans les mécanismes politiques et économiques que dans les conditions de subjectivité et d’auto-conception culturelle. À leurs yeux, il existe une spiritualité de la consommation géopolitiquement déterminée par les puissancesnord-occidentales qui contribue au fétichisme de la marchandise. On peutdire que l’esprit de l’Empire se déploie dans la subjectivité sur trois versants.Le premier est le sujet automate et la religion du marché. Il s’agit dela désillusion postmoderne où l’ego tend à disparaître. En s’appuyant surl’exégèse faite par Fredric Jameson à propos de la logique culturelle ducapitalisme, selon laquelle la disparition du sujet individuel est à l’ordredu jour7, ces théologiens attirent l’attention sur l’influence du processusde colonisation sur la subjectivité et le désir. La référence à la théoriedu fétichisme de Marx s’avère alors incontournable, car elle rend bel etbien compte de la dynamique du capitalisme où le fétiche (marchandise)devient l’objet du désir. En conséquence, « la religion du libre-marchéqui identifie le divin avec le succès et avec la maximalisation de la valeurrenforce ces types de liens et de subjectivité, où même Dieu devient partintégrante du marché8 ».                                               

Le deuxième élément est relatif au désir mimétique et à la religionsacrificielle. En effet, la subjectivité est devenue une fonction du marché.En ce sens, Néstor Míguez, Joerg Rieger et Jung Mo Sung s’attardent surla notion de désir mimétique proposée et développée par René Girard afinde montrer que le désir n’est pas naturel mais bien construit, manipuléet nuancé par la logique fétichisée du marché. Selon Girard, « le désir estessentiellement mimétique, il se calque sur un désir modèle; il élit le mêmeobjet que ce modèle9 ». D’où l’idée, déjà avancée à la fin de la décennie1980 par Hugo Assmann et par Franz Hinkelammert10, du capitalismecomme religion du plaisir où le protagoniste de la société hédoniste estbien évidemment le sujet narcissique. C’est précisément lorsque les inégalités sociales se sont gravement accrues que s’est affirmée l’idée postmoderne de l’anything goes. Quoi qu’il en soit, ce désir mimétique n’est plusréprimé par le sacrifice de boucs émissaires (pauper ante festum); bien aucontraire, la logique sacrificielle à l’âge de l’Empire immole non seulementdes peuples ou cultures mais aussi la nature.Troisième et dernier élément, la stratégie du choc et la religion del’omnipotence. Il ne fait aucun doute que dans les années 1970, le néolibéralisme fut imposé, à coups de revolvers, en Amérique latine. À ce sujet,des théologiens, en s’appuyant sur les recherches de Naomi Klein, affirment que les méthodes des chocs (psychologiques, sociaux, économiquesou écologiques) vont de pair avec des justifications idéologiques. En cesens les recettes économiques du projet néolibéral proposées par l’École deChicago, telles que la disparition progressive du secteur public au profit duprivé, la promotion de l’économie de marché, et la diminution du budgetsocial, furent fortement soutenues à travers un discours quasi-religieux.Comme l’avait déjà observé Franz Hinkelammert, le cadre catégoriel dela pensée néolibérale est utopique (au sens précis d’une utopie abstraite),ce qui donc entraîne ce postulat: l’équilibre parfait, la main invisible, laconcurrence parfaite ne sont que des concepts transcendantaux. SelonHinkelammert, toutes les sociétés produisent des illusions transcendantales, lesquelles jouent le rôle de boussoles ou même de paradis perdus.Certes, les concepts transcendantaux sont incontournables pour mieuxcomprendre la réalité et l’action mais, en même temps, ils sont impossiblesà concrétiser dans l’histoire; autrement dit, ces concepts transcendantauxsont théoriquement indispensables mais ils ne sont pas factuels11. Lorsquel’illusion transcendantale s’établit comme « Vérité sacrée », défendue etprônée à travers des entéléchies irréfutables, et devient le fétiche par excellence, la logique sacrificielle se déclenche.                      

Face à la montée du néolibéralisme, ces théologiens essaient de dévoilerles structures tant économico politiques que culturelles et religieuses del’Empire. On sera libre de ne pas partager leur avis, mais leur exégèse àpropos du nouvel esprit de l’Empire s’avère d’une richesse inouïe car ellerend compte de la façon dont les illusions transcendantales participent au discours de la mondialisation.

Suite et notes sur les liens.

Dostoievski – Le Grand Inquisiteur

Ce texte est un grand moment de l’anarchisme chrétien. Il oppose Jésus, revenant en Espagne, à un grand inquisiteur. Jésus oppose les grand principes monothéistes à la religion efficace de l’inquisiteur, qui entend régner sur des masses dociles.

Traduction de Victor Derély parue dans la Revue contemporaine, 1886. Et disponible en ligne sur http://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Dostoievski%20-%20Le%20Grand%20Inquisiteur.htm

Ces pages sont empruntées au dernier roman de Dostoïevski, Les Frères Karamasoff, dont elles constituent l’épisode le plus saisissant. L’un des personnages du roman, le littérateur Ivan Karamasoff raconte à son frère Aliocha, qui lui fait des objections, le sujet d’une sorte de poème théologique : Le Christ en Espagne.

Il a désiré se montrer, ne fût-ce qu’un instant, au peuple, à cette multitude malheureuse, souffrante, plongée dans l’infection du péché, mais qui L’aime d’un amour enfantin. L’action se passe en Espagne, à Séville, à l’époque la plus terrible de l’Inquisition, lorsque chaque jour on faisait, pour la plus grande gloire de Dieu :

Des autodafés magnifiques

De ces sacripants d’hérétiques.

Oh, sans doute, ce n’est point la venue qu’il opérera, selon sa promesse, à la fin des temps, dans toute sa gloire céleste, et qui sera soudaine « comme l’éclair qui brille depuis l’Orient jusqu’à l’Occident ». Non, Il a voulu, ne fût-ce qu’un instant, visiter ses enfants, et Il a choisi justement le lieu où flambaient les bûchers des hérétiques. Mû par son infinie pitié, Il vient encore une fois parmi les hommes, sous cette même forme humaine qu’il a revêtue durant trente-trois années quinze siècles auparavant. Il descend dans les « rues brûlantes » d’une ville méridionale où, la veille précisément, dans un « autodafé magnifique », en présence du roi, des grands, des chevaliers, des cardinaux et des plus charmantes dames de la cour, devant toute la population de Séville, le cardinal grand inquisiteur a brûlé en une seule fois près d’une centaine d’hérétiques ad majorem gloriam Dei. Il apparaît modestement. Il ne cherche point à attirer l’attention, et voilà que — chose étrange — tous Le reconnaissent. Ce pourrait être une des plus belles pages du poème, si je parvenais à bien expliquer le pourquoi de cette reconnaissance. Le peuple entraîné vers Lui par une force invincible L’entoure, se presse sur son passage, se met à sa suite. Silencieusement, il traverse les rangs de la foule avec un doux sourire qui exprime une infinie compassion. Un soleil d’amour embrase son cœur, ses yeux lancent des rayons de Lumière, de Science et de Force qui, en tombant sur les hommes, éveillent chez ceux-ci une réciprocité d’amour. Il leur tend les bras. Il les bénit ; de son contact, du contact même de ses vêtements se dégage une vertu curative. Parmi les personnes présentes se trouve un vieillard, aveugle depuis son enfance. « Seigneur », s’écrie-t-il, « guéris-moi, et je Te verrai ! » Il tombe comme une écaille de ses yeux et l’aveugle Le voit. Le peuple pleure et baise la terre sur laquelle Il marche. Les enfants jettent des fleurs devant Lui, ils chantent et lui crient : « Hosannah ! » « C’est Lui, c’est Lui-même ! » répète tout le monde, « ce doit être Lui, ce ne peut être que Lui. » Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville au moment même où un petit cercueil blanc est porté dans le temple, au milieu des lamentations : dans cette bière ouverte repose une enfant de dix-sept ans, la fille d’un des notables de la ville. Le petit cadavre est couché sur des fleurs. « Il ressuscitera ton enfant », crie-t-on dans la foule à la mère en pleurs. L’ecclésiastique venu à la rencontre du cercueil regarde d’un air étonné et fronce le sourcil. Mais soudain la mère éplorée de la défunte fait entendre sa voix : « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » s’écrie-t-elle, en se prosternant à ses pieds. Le cortège s’arrête, on dépose le cercueil sur le parvis, devant Lui. Il le considère avec une expression de pitié et une fois encore ses lèvres prononcent doucement : « Tâlipha Koumi — lève-toi, jeune fille ! » La morte se soulève dans le cercueil, s’assied, sourit ; ses yeux s’ouvrent et elle promène autour d’elle un regard étonné. Elle tient dans les mains le bouquet de roses blanches avec lequel on l’a ensevelie. Le peuple est saisi de stupeur, on n’entend que des cris, des sanglots. Et voilà que dans ce moment même passe tout à coup sur la place, près de la cathédrale, le grand inquisiteur en personne. C’est un vieillard presque nonagénaire, à la taille haute et droite, au visage d’une maigreur ascétique ; ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, mais l’âge n’en a pas encore éteint la flamme. Oh ! il ne porte plus maintenant le superbe costume de cardinal qu’il offrait hier à l’admiration du peuple, pendant qu’on brûlait les ennemis de l’église romaine, — non, dans l’instant présent il n ;a sur lui que sa vieille et grossière soutane de moine. Ses sombres collaborateurs et les estafiers du Saint-Office le suivent à distance respectueuse. Il s’arrête en face de la foule et observe de loin. Il a tout vu, il a vu qu’on déposait le cercueil aux pieds de l’Étranger, il a vu la résurrection de la jeune fille, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils blancs et son regard brille d’un éclat sinistre. Il tend le doigt et ordonne aux estafiers de Le saisir. Sa puissance est telle, il a si bien habitué le peuple à lui obéir en tremblant, qu’aussitôt la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci mettent la main sur Lui et L’emmènent. La multitude, comme un seul homme, se courbe jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur qui la bénit, silencieusement et continue son chemin. Les estafiers conduisent le Captif à la prison de la Sainte-Inquisition où ils L’enferment dans une étroite et obscure cellule. La journée se passe ; arrive la nuit, une nuit de Séville, sombre, chaude, étouffante. L’odeur des lauriers et des citronniers remplit l’atmosphère. Au milieu des ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre tout à coup, livrant passage au grand inquisiteur lui-même. Une lampe à la main, le vieillard s’avance lentement. Il est seul, la porte se referme aussitôt sur lui. Il s’arrête à l’entrée et longtemps, pendant une ou deux minutes, il contemple le visage du Prisonnier. À la fin il s’approche doucement, pose la lampe sur la table et Lui parle :

— C’est Toi ? Toi ?

Mais, sans attendre la réponse, il se hâte de poursuivre :

— Ne réponds pas, tais-Toi. D’ailleurs, que pourrais-Tu dire ? Je sais trop bien ce que Tu dirais. Mais Tu n’as pas le droit d’ajouter quoi que ce soit à ce qui a été dit déjà par Toi auparavant. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? Car Tu es venu nous déranger, et Tu ne l’ignores pas. Mais sais-Tu ce qui arrivera demain ? Je ne sais qui Tu es et ne veux pas savoir si Tu es Lui ou seulement son image, mais, quoi qu’il en soit, demain je Te condamnerai et Te ferai périr dans les flammes, comme le plus pervers des hérétiques ; et ce même peuple qui aujourd’hui a baisé Tes pieds, demain, sur un signe de moi, s’empressera d’apporter des fagots à Ton bûcher, — sais-Tu cela ? Oui, Tu le sais peut-être, ajoute-t-il d’un air pensif, en tenant toujours ses yeux attachés sur le visage de son prisonnier.

— Je ne comprends pas du tout ce que c’est que cela, Ivan, observa en souriant Aliocha qui jusqu’alors avait écouté sans rien dire : — est-ce une fantaisie, ou une erreur du vieillard, quelque impossible quiproquo ?

Ivan se mit à rire.

— Accepte la dernière hypothèse, si le réalisme contemporain t’a gâté à un tel point que tu ne puisses rien supporter de fantastique : tu veux que ce soit un quiproquo, va pour un quiproquo. D’ailleurs, c’est bien naturel, poursuivit-il avec un nouveau rire, — le vieillard est nonagénaire et son idée a pu le rendre fou depuis longtemps. Il se peut que le prisonnier l’ait frappé par son extérieur. Enfin ce peut n’être qu’un pur délire, le rêve d’un vieillard de quatre-vingt-dix ans qui touche à sa dernière heure, et dont l’imagination est encore échauffée par le spectacle de la veille : l’autodafé de cent hérétiques. Mais, fantaisie ou quiproquo, qu’est-ce que cela nous fait ? Il n’y a ici qu’une chose importante, c’est que le vieillard parle et révèle à haute voix ce qu’il a tu pendant quatre-vingt-dix ans.

— Et le captif reste silencieux ? Il se borne à le regarder sans dire un seul mot ?

— Mais, dans tous les cas, Il doit se taire, reprit gaiement le narrateur. — Le vieillard même lui fait observer qu’il n’a pas le droit d’ajouter une syllabe à ce qui a déjà été dit. Si tu veux, c’est là le trait le plus fondamental du catholicisme romain, à mon avis, du moins : « Tout, dit-il, a été transmis par Toi au pape ; tout, par conséquent, appartient maintenant au pape, donc nous n’avons que faire de Ta présence, ne viens pas nous déranger ». C’est dans ce sens que parlent et écrivent les jésuites. Moi-même j’ai lu cela dans leurs théologiens. « As-Tu le droit de nous annoncer un seul des secrets du monde d’où Tu es venu ? » — Lui demande mon vieillard, et il fait lui-même la réponse : — « Non, Tu n’en as pas le droit, puisque agir ainsi, ce serait ajouter à ce qui a été déjà dit auparavant et ôter aux hommes cette liberté dont Tu soutenais si ardemment la cause quand Tu étais sur la terre. Tout ce que Tu révélerais de nouveau porterait atteinte à la liberté de la foi chez les hommes, car cette révélation leur apparaîtrait comme un miracle, et autrefois, il y a quinze siècles, rien ne T’était plus cher que la liberté de leur foi. N’est-ce pas Toi qui alors disais si souvent : « Je veux vous rendre libres » ? Mais voilà que maintenant Tu as vu ces hommes « libres », ajoute brusquement le vieillard avec un sourire méditatif. — Oui, cette affaire nous a coûté cher, continue-t-il en le regardant sévèrement, — mais enfin nous l’avons achevée, en Ton nom. Pendant quinze siècles cette liberté nous a donné bien du mal, mais à présent, c’est fini, bien fini. Tu ne le crois pas ? Tu jettes sur moi un doux regard et Tu ne me fais même pas l’honneur de T’indigner ? Mais sache que jamais ces gens ne se sont crus plus complètement libres qu’aujourd’hui, et pourtant eux-mêmes nous ont apporté leur liberté et l’ont déposée humblement à nos pieds. Mais c’est nous qui avons fait cela ; était-ce cela, était-ce une pareille liberté que Tu voulais ? »

— Voilà encore une chose que je ne comprends pas, interrompit Aliocha, — il fait de l’ironie, il plaisante ?

— Pas du tout. Il considère précisément comme un mérite pour lui et pour les siens d’avoir enfin supprimé la liberté, en vue de rendre les hommes heureux. « Car maintenant pour la première fois (il parle, bien entendu, de l’époque où s’est établie l’inquisition) il est devenu possible de songer un peu au bonheur des hommes. L’être humain a été créé rebelle ; est-ce que des rebelles peuvent être heureux ? On T’avait prévenu, Lui dit-il. ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué, mais Tu ne les as pas écoutés. Tu as repoussé le seul moyen par lequel on pût rendre les hommes heureux ; mais, par bonheur, en T’en allant, Tu nous as légué la besogne. Tu as promis, Tu as donné Ta parole, Tu nous as conféré le droit de lier et de délier, et, sans doute Tu ne peux plus maintenant penser à nous retirer ce droit. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? »

— Et que signifient ces mots : « Ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué » ? demanda Aliocha.

— Tu vas le voir, la suite du discours l’explique :

« L’esprit terrible et intelligent, l’esprit de la négation et du néant, continue le vieillard, — le grand esprit T’a parlé dans le désert et les livres nous racontent qu’il T’a « tenté ». Est-ce vrai ? Et pouvait-on dire quelque chose de plus vrai que ce qu’il T’a annoncé dans les trois questions ou, pour employer le langage de l’Écriture, dans les trois « tentations » que Tu as repoussées ? Si jamais il s’est accompli sur la terre un miracle authentique, foudroyant, c’est ce jour-là, le jour des trois tentations. Le fait seul que ces trois questions ont été posées est par lui-même un miracle. Admettons par simple hypothèse que ces trois questions du terrible esprit aient complètement disparu des livres, et qu’il faille les inventer, les imaginer de nouveau pour les y replacer ; supposons que dans ce but on réunisse tous les sages de la terre — hommes d’État, princes de l’Église, savants, philosophes, poètes, et qu’on leur dise : imaginez, composez trois questions qui non-seulement correspondent à la grandeur de l’événement, mais, de plus, expriment en trois mots, en trois phrases humaines, toute l’histoire future du monde et de l’humanité, — penses-Tu que ce congrès de toutes les intelligences de la terre pourrait inventer quoi que ce soit d’aussi fort et d’aussi profond que les trois questions qui T’ont été posées alors dans le désert par le puissant et intelligent esprit ? Rien que d’après ces trois merveilleuses questions, on peut déjà comprendre que ce n’est pas à un esprit humain, contingent, que Tu as eu affaire, mais à l’esprit éternel, absolu. Car dans ces trois questions est, pour ainsi dire, condensée et prédite toute l’histoire ultérieure de l’humanité ; ce sont comme les trois formes dans lesquelles se concrètent toutes les insolubles contradictions historiques de la nature humaine sur toute la terre. Alors cela ne pouvait pas être encore aussi évident, parce que l’avenir était inconnu, mais maintenant que quinze siècles se sont écoulés, nous voyons que tout a été si bien deviné et prévu dans ces trois questions, qu’on ne peut rien y ajouter, rien en retrancher.

Décide donc Toi-même qui avait raison : Toi ou celui qui T’a interrogé alors ? Rappelle-Toi la première question ; en voici le sens, sinon le texte : « Tu veux aller dans le monde et y aller les mains vides, promettant une liberté que dans leur bêtise et leur perversité innées ils ne peuvent même pas comprendre, dont ils ont une peur affreuse, — car pour l’homme et pour la société humaine il n’y a jamais rien eu de plus insupportable que la liberté ! Mais vois-Tu ces pierres dans ce désert aride et nu ? Change-les en pains, et l’humanité courra derrière Toi, comme un troupeau, reconnaissante et soumise, quoique tremblant toujours que Tu ne retires Ta main et que Tes pains ne lui soient ôtés. » Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et Tu as repoussé cette proposition, car que deviendrait la liberté, as-Tu pensé, si l’obéissance était achetée par des pains ? Tu as répondu que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-Tu qu’au nom de ce même pain terrestre l’esprit de la terre se dressera contre Toi, qu’il Te livrera bataille, qu’il Te vaincra, et que tous le suivront en s’écriant : « Qui est semblable à cette bête ? Elle nous a donné le feu du ciel ! » Sais-Tu que des siècles passeront et que l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crime et, par conséquent, pas de péché, qu’il n’y a que des affamés ? « Nourris-les et alors demande-leur des vertus ! » Voilà ce que la science et la sagesse humaine écriront sur le drapeau qu’elles lèveront contre Toi et par lequel Ton temple sera renversé. À la place de cet édifice il s’en fondera un autre, une nouvelle tour de Babel qui, sans doute, ne sera pas plus achevée que ne l’a été la première, mais Tu aurais pu en prévenir l’édification et épargner aux hommes mille ans de souffrances, — car ils viendront à nous après avoir, pendant mille ans, peiné à construire leur tour ! Alors de nouveau ils nous chercheront sous terre, dans les catacombes où nous nous cacherons (car nous serons encore persécutés et martyrisés), ils nous trouveront et crieront vers nous : « Nourrissez-nous, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné ». Et alors nous achèverons leur tour, car celui-là l’achèvera qui les nourrira, et nous seuls les nourrirons, en Ton nom : nous leur dirons faussement que c’est en Ton nom. Oh, jamais, jamais ils ne se nourriront sans nous ! Aucune science ne leur donnera du pain, aussi longtemps qu’ils resteront libres, mais, en fin de compte, ils déposeront leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous, pourvu que vous nous donniez à manger ». Eux-mêmes finiront par comprendre que la liberté est incompatible avec le pain terrestre en abondance suffisante pour chacun, parce que jamais, jamais ils ne sauront faire le partage entre eux ! Ils se convaincront aussi qu’ils ne pourront jamais être libres, attendu qu’ils sont faibles, vicieux, nuls et mutins. Tu leur as promis le pain du ciel, mais, je le répète, peut-il entrer en comparaison avec celui de la terre, aux yeux de la race humaine qui est faible, qui est éternellement vicieuse et ignoble ? Et si, au nom du pain céleste, Tu attires à Toi des prosélytes par milliers et par dizaines de milliers, que deviendront ces millions, ces dizaines de millions, qui ne seront pas capables de mépriser le pain de la terre pour celui du ciel ? Ou bien n’aimes-Tu que les grands et les forts qui se comptent par dizaines de mille ; et les autres, nombreux comme les sables de la mer, ces êtres faibles mais qui T’aiment, les regardes-Tu seulement comme des matériaux pour les grands et les forts ? Non, à nous les faibles aussi sont chers. Ils sont vicieux et insubordonnés, mais à la fin ils ne laisseront pas de devenir obéissants. Ils nous admireront et nous regarderont comme des dieux parce que, en nous mettant à leur tête, nous aurons consenti à supporter le poids de la liberté et à régner sur eux, — tant, à la fin, ils auront peur d’être libres ! Mais nous dirons que nous sommes Tes disciples et que nous régnons en Ton nom. Nous les tromperons encore, car nous ne Te laisserons pas approcher de nous. Dans cette imposture consistera notre souffrance à nous autres, attendu que nous devrons mentir. Voilà ce que signifiait la première question dans le désert, et voilà ce que Tu as repoussé au nom de la liberté que Tu mettais au-dessus de tout. Et pourtant dans cette question était renfermé le grand secret de ce monde. En acceptant les « pains », Tu aurais répondu à l’éternelle et unanime préoccupation de l’humanité : — « devant qui s’incliner ? »

Il n’y a pas de souci plus constant et plus douloureux pour l’homme laissé libre, que de chercher au plus tôt un objet de vénération. Mais l’homme veut s’incliner devant ce qui est incontestable, devant ce qui réunit tous les humains dans un commun respect, car l’effort de ces lamentables créatures consiste à chercher non l’objet d’un culte particulier à moi ou à un autre, mais un être en qui tous croient, devant qui tous s’inclinent également. Ce besoin de l’universalité dans l’adoration est le principal tourment de l’homme individuel aussi bien que de l’humanité tout entière depuis le commencement des siècles. C’est pour réaliser cette adoration universelle qu’ils se sont exterminés par le glaive. Ils ont créé des dieux et ils se sont dit les uns aux autres : « Abandonnez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, et lorsque les dieux auront disparu de la terre, ce sera la même chose : l’humanité se prosternera devant des idoles. Tu savais, Tu ne pouvais ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, mais Tu as repoussé le drapeau qu’on Te mettait dans la main et qui seul T’aurait assuré sans conteste l’hommage de tous les hommes, — le drapeau du pain terrestre ; Tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste. Regarde ce que Tu as fait ensuite. Et encore toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas, Te dis-je, de souci plus douloureux pour l’homme que de trouver à qui déléguer au plus tôt ce don de la liberté avec lequel vient au monde cette malheureuse créature. Mais celui-là seulement s’empare de la liberté des hommes, qui tranquillise leur conscience. Le pain Te fournissait un drapeau incontestable. Devant celui qui lui donnera le pain, l’homme s’inclinera, parce qu’il n’y a rien de plus indiscutable que le pain ; mais si en même temps quelqu’un, en dehors de Toi, s’empare de la conscience humaine, — oh, alors l’homme abandonnera même Ton pain pour suivre celui qui séduira sa conscience. En cela Tu avais raison. Car le secret de l’existence humaine ne consiste pas seulement à vivre, mais à avoir un motif de vivre. Si l’homme ne se représente pas fortement pourquoi il doit vivre, il ne consentira pas à vivre et se détruira plutôt que de rester sur la terre, lors même qu’il aurait autour de lui la plus grande quantité de pains. Tu as compris cela, mais quel parti as-Tu tiré de cette vérité ? Au lieu de confisquer la liberté des hommes, Tu l’as rendue plus large encore ! Ou bien as-Tu oublié que l’homme préfère la tranquillité, la mort même, au libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Rien ne séduit plus l’homme que la liberté de sa conscience ; rien aussi ne le tourmente davantage. Et voilà qu’au lieu de principes fermes, destinés à calmer la conscience humaine une fois pour toutes, Tu as pris tout ce qu’il y a d’extraordinaire, de conjectural, d’indéterminé, tout ce qui dépasse les forces des hommes, et, ce faisant, Tu as agi comme si Tu ne les aimais pas, Toi qui es venu donner Ta vie pour eux ! Au lieu de confisquer la liberté humaine, Tu l’as élargie et Tu as introduit pour toujours de nouveaux éléments de souffrance dans le domaine moral de l’homme. Tu désirais que celui-ci T’aimât d’un libre amour, qu’il Te suivît librement, séduit, subjugué par Toi. Au lieu de la dure loi ancienne, il devait d’un cœur libre décider désormais lui-même ce qui est bon et ce qui est mauvais, n’ayant devant lui pour se guider que Ton image, mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par repousser et par contester même Ton image et Ta vérité, s’il était chargé d’un fardeau aussi terrible que la liberté du choix ? Ils s’écrieront à la fin que la vérité n’est pas en Toi, car il était impossible de les laisser dans l’embarras et dans la perplexité plus que Tu ne l’as fait, en leur léguant tant de soucis et de problèmes insolubles… Ainsi Tu as Toi-même préparé la ruine de Ton empire et Tu ne dois en accuser personne. Et pourtant était-ce cela qu’on T’avait proposé ? Il y a sur la terre trois forces qui seules peuvent soumettre à jamais la conscience de ces faibles insurgés, et cela pour leur bien, — ce sont : le miracle, le mystère et l’autorité. Tu les as écartées toutes trois. Le terrible et malin esprit T’a placé sur le faîte du temple et T’a dit : « Veux-Tu savoir si Tu es le Fils de Dieu, jette-Toi en bas, car il est dit de Lui que les anges le prendront avant qu’il ne touche la terre, et qu’il ne Lui arrivera aucun mal. Tu sauras alors si Tu es le Fils de Dieu et Tu prouveras quelle est Ta foi dans Ton Père. » Après avoir entendu ces paroles, Tu as repoussé la proposition et Tu ne t’est pas jeté en bas du temple. Oh, sans doute, Tu as agi en cette circonstance avec la sublime fierté d’un dieu, mais les hommes, cette race d’impuissants révoltés, sont-ce des dieux ? Tu as compris alors qu’au moindre pas, au premier mouvement fait pour Te jeter en bas du temple, Tu tenterais Dieu aussitôt, Tu perdrais Ta foi en lui, et Tu Te briserais sur le sol que Tu étais venu sauver, ce qui remplirait de joie l’esprit tentateur. Mais, je le répète, y a-t-il beaucoup d’êtres comme Toi ? Et as-Tu pu admettre un seul instant que les hommes seraient capables de résister à une pareille tentation ? La nature humaine a-t-elle été créée telle qu’elle puisse repousser le miracle et se contenter de la libre décision du cœur dans ces terribles moments de la vie où les questions les plus fondamentales et les plus poignantes se posent devant l’âme ? Oh ! Tu savais que Ton héroïque détermination serait conservée dans les livres, qu’elle parviendrait au plus lointain des âges et aux dernières limites de la terre, et Tu espérais qu’en T’imitant, l’homme aussi resterait avec Dieu sans avoir besoin du miracle. Mais Tu ignorais que, sitôt que l’homme repousse le miracle, il repousse du même coup Dieu, car il cherche moins Dieu que le miracle. Et comme l’homme n’est pas de force à se passer de miracles, il en produit une foule de nouveaux qui sont son œuvre, il s’incline devant les prodiges des magiciens, devant les enchantements des sorcières, fût-il cent fois révolté, hérétique et athée. Tu n’es pas descendu de la croix quand on Te criait par dérision : « Descends de la croix, et nous croirons que c’est Toi ». Tu n’es pas descendu, toujours parce que Tu ne voulais pas asservir l’homme par le miracle, parce qu’il Te fallait une foi libre et non arrachée au moyen du merveilleux. Tu désirais un amour libre et non les transports serviles d’un esclave devant la puissance qui l’a terrifié une fois pour toutes. Mais ici encore Tu T’es fait une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, quoiqu’ils aient été créés rebelles. Regarde et juge, voilà que quinze siècles se sont écoulés, jette les yeux sur eux : qui as-Tu élevé jusqu’à Toi ? Je le jure, l’homme a été créé plus faible et plus bas que Tu ne le pensais ! Peut-il, peut-il accomplir ce que Tu as accompli ? Ayant pour lui tant d’estime, Tu as agi comme si Tu avais cessé de compatir à ses misères, car Tu as trop exigé de lui, — Toi pourtant qui l’as aimé plus que Toi-même ! L’estimant moins, Tu aurais moins exigé de lui et Tu lui aurais ainsi donné une plus grande marque d’amour, car son fardeau eût été plus léger. Il est faible et lâche. Qu’importe que maintenant il s’insurge partout contre notre autorité et s’enorgueillisse de sa révolte ? C’est l’orgueil d’un enfant et d’un écolier. Ce sont de petits enfants qui se soulèvent contre leur pion et le mettent à la porte de la classe. Mais la mutinerie de ces gamins aura un terme, elle leur coûtera cher. Ils renverseront les temples et ensanglanteront le sol. Mais ces enfants imbéciles finiront par comprendre que tout en étant des révoltés, ils sont des révoltés impuissants, incapables de supporter leur propre révolte. Versant de sottes larmes, ils sentiront enfin que celui qui les a créés rebelles a voulu sans doute se moquer d’eux. Ils diront cela dans leur désespoir et cette parole sera un blasphème qui les rendra encore plus malheureux, car la nature humaine ne supporte pas le blasphème et, au bout du compte, elle-même le châtie toujours. Ainsi l’inquiétude, la perplexité et le malheur, — voilà le partage actuel des hommes après que Tu as tant souffert pour leur liberté ! Ton grand prophète, dans sa vision allégorique, dit qu’il a vu tous ceux qui avaient part à la première résurrection et que, pour chaque génération, ils étaient douze mille. Mais s’il y en avait tant, c’étaient, pour ainsi dire, des dieux et non des hommes. Ils ont porté Ta croix, ils ont vécu des dizaines d’années dans un désert aride et nu, se nourrissant de sauterelles et de racines, — et, certes, Tu peux avec orgueil montrer ces enfants de la liberté, du libre amour, qui ont volontairement, magnifiquement fait abnégation d’eux-mêmes en Ton nom. Rappelle-Toi pourtant qu’ils n’étaient que quelques milliers et que c’étaient presque des dieux, mais le reste ? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles humains, s’ils n’ont pas pu supporter la même chose que les forts ? Est-ce la faute de l’âme faible si elle n’est pas capable de renfermer des dons si terribles ? Et se peut-il que réellement Tu ne sois venu que pour les élus ? S’il en est ainsi, il y a là un mystère et nous ne pouvons le comprendre. Mais si c’est un mystère, nous aussi avions le droit de prêcher le mystère, d’enseigner aux hommes que l’important n’est ni l’amour, ni la libre décision de leurs cœurs, mais le mystère, auquel ils doivent se soumettre aveuglément, même à l’encontre de leur conscience. C’est aussi ce que nous avons fait. Nous avons corrigé Ton œuvre et l’avons fondée sur le miracle, le mystère,et l’autorité. Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau conduits comme un troupeau et de se voir enfin arracher du cœur le présent fatal qui leur avait causé tant de souffrances. Parle, avons-nous eu raison d’enseigner et d’agir de la sorte ? Se peut-il que nous n’aimions pas l’humanité, nous qui avons eu de sa faiblesse une conscience si émue, nous qui avons affectueusement allégé son fardeau, nous qui, par égard pour sa fragile nature, l’avons même autorisée à pécher, pourvu qu’elle nous en demandât la permission ? Et pourquoi gardes-Tu le silence, pourquoi Te bornes-Tu à fixer sur moi le regard pénétrant de Tes doux yeux ? Fâche-Toi, je ne veux pas de Ton amour, parce que moi-même je ne T’aime pas. Et pourquoi me cacherais-je de Toi ? Ne sais-je pas à qui je parle ? Ce que j’ai à Te dire T’est déjà connu, je lis cela dans Tes yeux. Et je Te cacherais notre secret ? Peut-être veux-Tu précisément l’entendre de ma bouche, eh bien, écoute : Nous ne sommes pas avec Toi, mais avec lui, voilà notre secret ! Il y a longtemps déjà, il y a huit siècles que nous ne sommes plus avec Toi mais avec lui. Depuis juste huit siècles, nous avons reçu de lui ce que Tu avais repoussé avec indignation, ce dernier don qu’il T’a offert, en Te montrant tous les royaumes terrestres : nous avons reçu de lui Rome et le glaive de César et nous nous sommes déclarés les seuls maîtres de la terre, quoique jusque présent nous n’ayons pas encore pu achever entièrement notre œuvre. Mais à qui la faute ? Oh, cette affaire n’en est qu’au début, mais elle est commencée. Son achèvement se fera encore longtemps attendre et la terre souffrira encore longtemps, mais nous atteindrons notre but, nous serons Césars, et alors nous penserons au bonheur universel des hommes.

Et pourtant, Toi aussi, Tu aurais pu alors prendre le glaive de César. Pourquoi as-Tu refusé ce dernier don ? En acceptant le troisième conseil du puissant esprit, Tu aurais fourni à l’homme tout ce qu’il cherche sur la terre, savoir : devant qui s’incliner, à qui remettre sa conscience et enfin comment s’unir pour ne former tous ensemble qu’une même fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et dernier tourment des hommes. Toujours l’humanité dans son ensemble a tendu à l’unité mondiale. Il y a eu plusieurs grands peuples, dont l’histoire a été glorieuse, mais ces peuples ont été d’autant plus malheureux qu’ils se sont élevés plus haut, car ils sentaient plus fortement que les autres le besoin de l’union universelle des hommes. Les grands conquérants, les Timour et les Gengis-Khan ont parcouru la terre comme un ouragan dévastateur, mais eux aussi, sans en avoir conscience, exprimaient cette même tendance du genre humain vers l’unité. En prenant le monde et la pourpre de César, Tu aurais fondé l’empire universel et donné la paix à toute l’humanité. Car à qui appartient-il de régner sur les hommes, sinon à ceux qui sont maîtres de leur conscience, et dans les mains de qui se trouvent leurs pains ? Nous avons aussi pris le glaive de César ; ce faisant, sans doute, nous T’avons repoussé et nous sommes allés à lui. Oh ! il se passera encore des siècles de libertinage intellectuel, de science et d’anthropophagie, car après avoir commencé par élever leur tour de Babel sans nous, ils finiront par l’anthropophagie. Mais alors aussi la bête s’approchera de nous en rampant, léchera nos pieds et les arrosera de larmes sanglantes. Et nous nous assiérons sur la bête, et nous élèverons en l’air une coupe, et sur cette coupe sera écrit : « Mystère ! » Mais aussi alors, alors seulement commencera pour les hommes le règne de la paix et du bonheur. Tu T’enorgueillis de Tes élus, mais Tu n’as qu’une élite, tandis que nous donnerons le repos à tous. Et que dis-je ? Même parmi cette élite, parmi ces forts qui auraient pu devenir des élus, combien se sont à la fin fatigués de T’attendre, combien ont porté et porteront encore sur un autre terrain les forces de leur esprit et la chaleur de leur cœur, combien finiront par lever contre Toi-même leur libre drapeau ! Mais c’est Toi-même qui as arboré ce drapeau. Avec nous, tous seront heureux, ils cesseront de se révolter et de s’exterminer les uns les autres, comme ils le font partout avec Ta liberté. Oh, nous leur persuaderons qu’ils ne seront libres que du jour où ils auront déposé leur liberté entre nos mains. Eh bien, en parlant ainsi, mentirons-nous ou dirons-nous la vérité ? Eux-mêmes se convaincront de la vérité de nos paroles, car ils se rappelleront à quelles terreurs d’esclaves, à quelles perplexités Ta liberté las a conduits. L’indépendance, la libre pensée et la science les égareront dans de telles ténèbres, les placeront devant de tels prodiges, devant des énigmes si insolubles, que, parmi eux, plusieurs, les indociles et les farouches, mettront eux-mêmes fin à leurs jours, d’autres, indociles mais faibles, s’égorgeront mutuellement, et le reste, le troupeau des lâches et des malheureux se traînera à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez son secret, et nous revenons à vous, sauvez-nous de nous-mêmes ». Sans doute, lorsqu’ils recevront de nous des pains, ils verront clairement que ces pains obtenus par leur effort, nous les leur prenons pour les leur partager, sans aucun miracle ; ils verront que nous n’avons pas changé des pierres en pains ; mais ce qui, en vérité, leur fera plus de plaisir que le pain même, ce sera de le recevoir de nous ! Car ils se souviendront fort bien qu’autrefois, sans nous, le pain qu’ils s’étaient procuré se changeait dans leurs mains en pierre, et ils remarqueront que depuis leur retour à nous ces pierres dans leurs mains redeviennent des pains. Ils apprécieront une fois pour toutes l’importance de la soumission ! Et tant que les hommes n’auront pas compris cela, ils seront malheureux. Qui, dis-moi, a le plus contribué à cette inintelligence ? Qui a divisé le troupeau et l’a dispersé dans des chemins inconnus ? Mais le troupeau se reformera, il rentrera dans l’obéissance et ce sera pour toujours. Alors nous donnerons aux hommes un bonheur tranquille et humble, le bonheur qui convient à de faibles créatures. Oh ! nous leur persuaderons aussi de ne pas s’enorgueillir, car Tu les as élevés et par là Tu leur as enseigné l’orgueil ; nous leur prouverons qu’ils sont faibles, qu’ils ne sont que de chétifs enfants, mais que le bonheur des enfants est plus doux que tout autre. Ils deviendront timides, ils tiendront leurs yeux fixés sur nous et, dans la frayeur, se serreront contre nous, comme des poussins s’abritent sous l’aile de leur mère. Ils éprouveront devant nous de l’étonnement, de la terreur, et penseront, non sans fierté, que nous sommes bien forts et bien intelligents pour avoir pu dompter tant de millions de rebelles invétérés. L’appréhension de notre colère les fera trembler, leurs esprits seront craintifs, leurs yeux pleureront aisément, comme ceux des enfants et des femmes ; mais avec quelle facilité, sur un signe de nous, ils passeront à la gaieté, au rire, à la joie sereine et enfantine ! Oui, nous les forcerons à travailler, mais, dans leurs heures de loisir, nous leur organiserons une vie comme un jeu d’enfants, avec des chansons, des danses, des chœurs innocents. Oh ! nous leur permettrons même le péché, ils sont faibles et débiles ; ils nous aimeront, comme des enfants, parce que nous leur permettrons de pécher. Nous leur dirons que tout péché, commis avec notre permission, sera racheté, et nous leur permettrons de pécher parce que nous les aimons ; quant au châtiment de ces péchés, eh bien, nous le prendrons sur nous. Et ils nous adoreront comme des bienfaiteurs, parce que nous aurons pris devant Dieu la responsabilité de leurs fautes. Et ils n’auront rien de caché pour nous. Suivant qu’ils seront plus ou moins obéissants, nous leur permettrons ou leur défendrons de vivre avec leurs femmes et leurs maîtresses, d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir, — et ils se feront une joie de nous obéir. Les plus pénibles secrets de leur conscience, — tout, tout, ils viendront nous l’apporter, et nous déciderons tout, et ils accepteront notre décision avec allégresse, parce qu’elle les délivrera des cruels soucis qu’engendre aujourd’hui pour eux la nécessité de se décider librement et par soi-même. Et tous seront heureux, tous ces millions d’êtres, sauf une centaine de mille qui les dirigera. Nous, en effet, nous, les dépositaires du secret, serons seuls malheureux. Les heureux enfants se compteront par milliers de millions et il y aura cent mille martyrs qui auront pris sur eux la malédiction de la connaissance du bien et du mal. Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en Ton nom, et par delà la tombe ils ne trouveront que la mort. Mais nous conserverons le secret, et, pour leur bonheur même, nous les leurrerons d’une récompense éternelle dans le ciel. Car, à supposer même qu’il y ait quelque chose dans l’autre monde, certes ce n’est pas pour des êtres comme eux. On dit, on prophétise que Tu viendras, que Tu vaincras de nouveau, que Tu arriveras entouré de Tes élus, de Tes fiers héros, mais nous dirons qu’ils n’ont sauvé qu’eux-mêmes, tandis que nous avons sauvé tout le monde. On dit que la fornicatrice assise sur la bête et tenant dans ses mains le mystère sera déshonorée, que les faibles se révolteront de nouveau, déchireront sa pourpre et mettront à nu son corps impur. Mais alors je me lèverai et je Te montrerai les milliers de millions d’heureux enfants qui n’ont pas connu le péché. Et nous qui, pour leur bonheur, aurons assumé leurs fautes, nous nous lèverons devant Toi et nous dirons : « Juge-nous, si Tu le peux et si Tu l’oses ». Sache que je ne Te crains pas. Sache que moi aussi j’ai été dans le désert, que moi aussi je me suis nourri de sauterelles et de racines, que moi aussi j’ai béni la liberté donnée par Toi aux hommes, et que je me préparais à être compté au nombre de Tes élus, au nombre des puissants et des forts. Mais je me suis réveillé de ce rêve et je n’ai pas voulu me mettre au service d’une folie. Je suis allé me joindre au groupe de ceux qui ont corrigé Ton œuvre. J’ai quitté les fiers et suis revenu vers les humbles pour faire le bonheur de ces humbles. Ce que je Te dis se réalisera et notre empire s’élèvera. Je Te le répète, demain Tu verras, sur un signe de moi, ce troupeau obéissant apporter des charbons brûlants au bûcher sur lequel je Te ferai périr parce que Tu es venu nous déranger. Si en effet quelqu’un a mérité plus que personne notre bûcher, c’est Toi. Demain je Te brûlerai. Dixi. »

Les Maos du Fatah

Document publié originellement sur https://www.religion.info/2008/12/14/etude-conversion-islamisme-des-maos-du-fatah/ disponible à la fin de l’article.

La Brigade étudiante du Fatah naît en 1974, de deux tendances. D’une part, de jeunes étudiants libanais sortis de l’Organisation d’action communiste au Liban (OACL), qui fondent, en décembre 1972, une petite formation maoïste, le Noyau du peuple révolutionnaire ( Nouwat ash-Sha’ab ath-Thaouri). La politique d’implantation populaire, sur la ligne de masse, se joue dans les camps palestiniens du Fatah, dans l’usine Ghandour, près de Saïda, dans la banlieue populaire de Naba’a, près de Beyrouth. D’autre part, des dirigeants politiques palestiniens, opposés au nouveau cours politique du Fatah palestinien de Yasser Arafat : en 1973-1974, le Fatah réoriente peu à peu son projet stratégique en acceptant tacitement, sous le vocable « d’autorité nationale » sur l’ensemble ou la partie libérée des territoires palestiniens, le principe des deux états palestiniens et israéliens, à l’encontre de la Charte de l’OLP de 1969, et du principe d’un seul état démocratique sur l’entièreté de la Palestine historique. La Brigade étudiante sera donc le fruit d’une rencontre palestino-libanaise, d’un maoïsme inspiré des expériences d’implantation populaire de la Gauche Prolétarienne et de la Révolution culturelle chinoise, et de cadres palestiniens désireux de réorienter le Fatah sur une ligne de gauche nationaliste. La Brigade étudiante s’alliera à d’autres mouvements : la Résistance populaire (al Mouqawama ash-Sha’abiya) de Khalil Akkaoui notamment, elle aussi inspirée, en partie, des expériences tiers-mondistes maoïstes, vietnamiennes et latino-américaines. Leader charismatique d’un quartier populaire de Tripoli, Bab at-Tabbané, Libanais d’origine palestinienne, Khalil Akkaoui symbolisera, a posteriori, les interrogations et les chemins complexes de militants palestiniens et libanais ayant eu à cœur de faire émerger, dans les pas de la Révolution iranienne, et dans l’héritage d’un marxisme radical, un islam à la fois populaire, tiers-mondiste et anti-impérialiste. Jeune leader de l’OACL, proche amie à l’époque de Khalil Akkaoui, Nahla Chahal rapporte que « la quête de Khalil, pendant toutes ces années, était de trouver une idéologie qui soit, comme il le disait, évidente et populaire. Il est parti du marxisme pour arriver à l’islam. Mais cet islam était proche de son marxisme : Khalil me disait toujours que l’islam, dans cette région, est l’idéologie évidente, celle qui parle aux plus pauvres. C’était le projet de Khalil : un islam des pauvres, un islam des déshérités, un islam qui soit retiré des mains des pouvoirs en place, et un islam qui ne soit pas intégriste. C’était cela, la véritable utopie de Khalil.11»