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origine de l’expression “al messie al dajjal”.

1. Le mot dajjal dans le Nouveau Testament

La question de l’authenticité de l’idée d’un antéchrist dans l’Islam est souvent posée. On connait l’idée chez les chrétiens, pourtant beaucoup ignorent ce que les textes chrétiens en disent. Revenir sur les textes en question permet de mieux saisir

Dajjal dans le Nouveau Testament, veux dire menteur, ou faux. Il traduit en général les “prétendants”, ceux qui se font passer pour des croyants, des apôtres, des prophètes, ou encore le Messie. C’est rarement un singuliers, mais un pluriel : les faux prophètes (نبيا دجلا), les faux messies (مشيخا دجلا).

Les expressions entre parenthèse proviennent de la Peshitta, la traduction de la Bible en syriaque vers le 2e siècle, qui au 5e siècle est le standard pour les chrétiens d’orient.

15 Gardez-vous des faux prophètes (نبيا دجلا), qui viennent à vous en habits de brebis, mais qui au-dedans sont des loups ravissants.Apocalypse 22 Je connais tes œuvres, et ton travail, et ta patience ; et je sais que tu ne peux souffrir les méchants ; et tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres, et ne le sont point, et tu les as trouvés menteurs (دجلا).

Mathieu 7.15

23 Alors si quelqu’un vous dit « le christ est ici » ou « Il est là » ne le croyez point. 24 S’élèveront alors de faux christs et des prophètes menteurs (مشيخا دجلا ونبيا دجلا) et ils feront de grands signes et des prodiges, pour séduire les élus mêmes, s’il était possible. 25 Voilà, je vous l’ai prédit. 26 Si donc on vous dit : Le voici dans le désert ; n’y allez point : Le voici dans des lieux retirés ; ne le croyez point.

Mathieu 24

18 Mais, pour les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les fornicateurs, les empoisonneurs, les servants des idoles, et tous menteurs (دجلا)., leur part est dans l’étang ardent de feu et de soufre ; ceci est la seconde mort.

Apocalypse 2

5 Or, le message que nous avons reçu de lui, et que nous vous annonçons, c’est que Dieu est lumière, et qu’en lui il n’y a point de ténèbres.6 Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons (ou bien traduire plutot nous marchions dans les ténèbres du mensonge بخشوكا دجلا), et nous n’agissons pas selon la vérité.

Première lettre de Jean Chapitre 1

20 Si quelqu’un dit: J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur; car celui qui n’aime point son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas?

Première lettre de Jean Chapitre 4

2. Une définition de massie addajjal dans la lettre de Jean.

C’est l’apôtre Jean qui va construire une définition de l’antichrist (مشيخا دجلا). Remarquons déjà qu’il parle d’un antéchrist qui doit venir, selon les connaissances partagées par lui et son auditoire, et qu’il parle aussi de plusieurs antéchrists, qu’il définit lui comme ceux qui ne reonnaissent pas Jésus comme le Messie, ou qui “divisent” Jésus en plusieurs entités. On se rend compte par ce texte qu’il existe déjà très tôt des conflits dans le christianisme (cf le verset 19 ci dessous).

Les expressions fils et père ci dessous, sont pour les chrétiens des appelations pour Jésus et Dieu, le Coran a corrigé cette appellation, dans le cadre d’un monothéisme strict. C’est à dire qu’il prend parti dans les débats chrétiens pour l’humanité totale de Jésus et la divinité de Dieu seulement. Par exemple quand Jean dit “Quiconque nie le Fils”, il veut dire ceux qui ne reconnaissent pas Jésus comme le Messie. Or si l’on reporte son critère au Coran, celui-ci reconnait Jésus comme Messie, et ne le divise pas. Muhammad ne rentre ainsi pas dans cette définition de faux messie comme certains chrétiens ont pu l’interpreter à partir du texte de Jean.

17 Et le monde passe, et sa convoitise ; mais celui qui fait la volonté de Dieu, demeure éternellement.18 Petits enfants, c’est ici la dernière heure ; et comme vous avez entendu dire que l’antichrist (مشيخا دجلا) vient, il y a dès maintenant plusieurs antichrists (مشيخا دجلا) ; par où nous connaissons que c’est la dernière heure.19 Ils sont sortis d’entre nous, mais ils n’étaient pas des nôtres ; car s’ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous ; mais c’est afin qu’il fût manifesté que tous ne sont pas des nôtres.20 Pour vous, vous avez reçu l’onction de la part du Saint, et vous connaissez toutes choses.21 Je vous ai écrit, non que vous ne connaissiez pas la vérité, mais parce que vous la connaissez, et parce que nul mensonge ne vient de la vérité.22 Qui est menteur, si ce n’est celui qui nie que Jésus est le Christ ? Celui-là est l’antichrist (مشيخا دجلا), qui nie le Père et le Fils.23 Quiconque nie le Fils, n’a pas non plus le Père ; celui qui confesse le Fils, a aussi le Père.

Première lettre de Jean Chapitre 1

1 Bien-aimés, ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits, pour voir s’ils sont de Dieu; car plusieurs faux prophètes(نبيا دجلا) sont venus dans le monde.2 Reconnaissez l’Esprit de Dieu à ceci: tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair, est de Dieu;3 « Et tout esprit qui divise Jésus-Christ, n’est point de Dieu ; et c’est là l’Antechrist (مشيخا دجلا), dont vous avez entendu dire qu’il doit venir ; et il est déjà maintenant dans le monde. » (Vulgate + Irénée)…

Première lettre de Jean Chapitre 4

3. Le faux prophète de l’Apocalypse

Dans le texte de l’apocalypse, il n’est pas question d’un faux messie, mais d’un faux prophète (نبيا دجلا) :

13 – Et je vis sortir de la bouche du dragon, et de la bouche de la bête, et de la bouche du faux prophète (نبيا دجلا), trois esprits impurs, semblables à des grenouilles.

Apocalypse de Jean Chapitre 16

Comme celui-ci n’est pas mentionné, mais qu’elle suit le dragon et la bête, il s’agit certainement de la seconde bête “semblable à un agneau” (d’où certainement l’idée de faux messie). Notons aussi l’idée des prodiges et des signes, présentent déjà dans l’évangile de Mathieu. Dans le livre de Daniel, les bêtes, et c’est très certainement le cas de la première qui reprend les attributs de la bête de Daniel, il s’agit d’un pouvoir politique sur la terre (les empires successifs de Babylone, Perse, d’Alexandre puis de Rome). De quoi s’agit-il pour la seconde ci-dessous ? Il est difficile de décrypter (une tentative assez complête de décrypter le sens se trouve chez C. Auberlen, “Le Prophète Daniel et l’Apocalypse de Saint Jean”). Cependant son rôle est assez précis : animer l’image de la bête et la faire adorer par les humains :

11 Puis je vis une autre bête monter de la terre, qui avait deux cornes semblables à celles d’un agneau, et elle parlait comme un dragon. 12 Elle exerçait toute la puissance de la première bête en sa présence, et elle faisait que la terre et ses habitants adoraient la première bête, dont la plaie mortelle avait été guérie. 13 Et elle opérait de grands prodiges, même jusqu’à faire descendre du feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes. 14 Et elle séduisait les habitants de la terre, par les prodiges qu’il lui était donné d’opérer en présence de la bête, disant aux habitants de la terre de dresser une image à la bête, qui après avoir reçu le coup mortel de l’épée, était encore en vie. 15 Et il lui fut donné d’animer l’image de la bête, afin que l’image de la bête parlât, et elle fit mettre à mort tous ceux qui n’adoraient pas l’image de la bête. 16 Et elle faisait que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, prenaient une marque à la main droite, ou au front. 17 Et personne ne pouvait acheter ni vendre, s’il n’avait la marque ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom. 18 C’est ici la sagesse. Que celui qui a de l’intelligence, compte le nombre de la bête, car c’est un nombre d’homme, et son nombre est six cent soixante-six. 

Apocalypse de Jean Chapitre 13

4. Al Messie al dajjal dans l’Islam

Celui-ci n’est pas mentionné dans le Coran. En revanche la bête l’est, dans un contexte assez proche des thématiques du nouveau testament (elle parle, les signes, le Cor, les personnes rassemblées) :

78) Certes, ton Seigneur tranchera entre eux par Son Jugement et Il est Lui, l’Invincible, le Tout-Scient. 79) Fie-toi donc à Allah : tu es certainement dans le vrai évident. 80) Toi, tu ne peux faire entendre les morts, et tu ne peux faire entendre l’appel aux sourds quand ils s’écartent en fuyant. 81) Et tu ne peux, toi, guider les aveugles loin de leur fourvoiement. Tu ne peux faire entendre que celui qui croit en Nos signes, et de fait sont musulmans. 82) Et quand le Décret se réalisera à leur égard, Nous leur ferons surgir une Bête de la terre qui leur parlera : que les hommes ne croyaient pas fermement en Nos Signes. 83) Et le jour où Nous Rassemblerons de chaque communauté toute une légion, de ceux qui démentent Nos Signes, conduits par rangs, 84) jusqu’à ce qu’ils arrivent, Il dit : « Avez-vous démenti Mes Signes alors que vous n’en aviez nulle science, ou bien que faisiez-vous ? » 85) Et le Décret se réalisa contre eux en raison de ce qu’ils furent injustes, c’est pourquoi ils ne prononcent rien. 86) N’ont-ils pas vu que Nous Avons Fait la nuit pour qu’ils y trouvent quiétude, et le jour clairvoyant ? Certes, il y a en cela des Signes pour des gens qui croient. 87) Et le Jour où l’on sonnera du cor, alors ceux qui sont dans les Cieux et ceux qui sont en la terre seront pris de panique, sauf ceux qu’Allah A voulus. Et tous viendront à Lui en toute humilité.

Coran. Sourate 27 : Les Fourmis.
Traduction de Zeinab Abdelazziz

Le Rôle du millénarisme dans la constitution de la théorie sociologique. Le lapsus fondateur de la science sociale

« L’aspect inédit de Cronstadt conteste la sociologie contemporaine »
André Nataf, La révolution anarchiste, Balland, 1968.

https://www.persee.fr/docAsPDF/rscir_0035-2217_1978_num_52_3_2834.pdf

Une proposition très unilatérale consiste à dire : la sociologie est née en même temps que l’entreprise de « désacralisation des institutions », selon le programme de Jules Ferry.

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En fait, comme je vais essayer de le montrer, la sociologie est née autant de la nécessaire constitution d’une nouvelle idéologie de type religieux — l’idéologie étatique, que du processus de liquidation de la religion et de la théologie. En bref, le sacré a constitué et constitue er/core (surtout pour l’ethnologie) la pierre d’achoppement de la sociologie ; cette dernière n’est pa-s parvenue à digérer cette forme et cette force essentielle du lien social. Le sacré lui est resté en travers de la gorge.

La genèse sociale de la sociologie officielle est apparemment sans énigme : fournir à la bourgeoisie enfin triomphante une vision du monde parfaitement immanente qui, à la limite de cette immanence, constitue un élément parmi d’autres du monde instrumental de la nouvelle classe au pouvoir. C’est pour cela que Liard, directeur de l’enseignement supérieur au ministère de l’Instruction publique, convoque Durkheim pour lui proposer une mission en Allemagne : il doit aller là-bas, chez « l’ennemi héréditaire », non seulement pour en rapporter les bases des sciences sociales, mais aussi et surtout pour en ramener une morale susceptible de fournir au nouveau régime — républicain, (l’équivalent de la religion.

De même, la genèse théorique de cette sociologie est apparemment tout entière liée au destin du positivisme, du projet de connaître scientifiquement le fonctionnement de la société afin de prévoir, de prévenir ou de guérir ses maux — les maux selon la classe dominante bourgeoise, héritière de 89, bien sûr, mais surtout préoccupée de neutraliser les « classes laborieuses, classes dangereuses », sar^s parler des marginaux et autres anarchistes qui par Je terrorisme, déjà, analysent la prospérité bourgeoise.

1. Le lapsus

II y a un gigantesque lapsus à l’origine des sciences sociales en général, de la sociologie en particulier. La science de la société énonce : interrogeons la société et la société répondra la vérité. « Toute notre science consiste à épier les manifestations du Peuple, à solliciter sa parole, à interpréter ses actes. Interroger le Peuple, c’est pour nous toute la philosophie, toute la politique » dit Proudhon, Idées révolutionnaires, Paris, 1848, et c’est par pure modestie qu’il n’ajoute pas : toute la sociologie. De Proudhon à Mao, dans le registre populiste, de Condorcet à Quetelet et de Durfcheim à Lazarsfeld, dans le

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registre scientiste, l’énormité du projet dissimule le croc en jambe. On ne voit pas, ou l’on fait semblant de ne pas voir que la connaissance obtenue ainsi par quelques experts n’a que peu de chances de bénéficier aux acteurs interrogés, et que par conséquent « épier » ou « interroger » le peuple ne conduit absolument pas à une meilleure transparence du peuple par rapport à lui-même. Dans la plupart des cas, le « peuple » n’est pas informé des résultats des enquêtes. Dans le meilleur des cas, qui est en même temps le pire, la vulgarisation ou les sondages lui signalent que les experts viennent d’effectuer une autopsie particulièrement importante, et qu’il serait bon d’en tenir compte.

Tel est le pemier niveau du lapsus. Il recouvre un niveau plus profond, refoulé dans l’inconscient étatique. Ce second niveau, c’est celui qui consiste à oublier qu’en dernière instance, les analyseurs de la société sont les mouvements sociaux qui tentent de détruire les conditions existantes (pour reprendre la définition du mouvement communiste par Marx). Et que parmi ces mouvements sociaux, ceux qui ont porté à son plus haut point d’incandescence le désir de savoir, la dynamique du savoir social, sont ceux qui depuis quelques siècles, en Europe et dans le reste du monde (en particulier à l’époque de la décolonisation), ont follement cherché à rabattre le ciel sur la terre : les mouvements millénaristes.

2. Le savoir social

Qu’est-ce que le savoir social, nié ou combattu et détruit par le savoir institutionnalisé, le savoir de l’Etat (qu’il s’agisse de la théologie, de la mathématique, de la géographie ou de la sociologie) ?

Inutile de chercher à délimiter un corpus ou de tenter urne réflexion épistémologique sur le savoir social. Inutile aussi de gloser sur ses articulations éventuelles en secteurs, ou domaines ou régions ou disciplines. Rien de tout cela ne convient et la pire erreur consisterait à refaire le coup de science bourgeoise et science prolétarienne, pour ne pas remonter à des trouvailles bien plus anciennes, du genre théologie et philosophie naturelle. Fausses antithèses qui camouflent la vraie question, à savoir : comment le savoir institutionnalisé se construit-il en, détruisant le savoir social, la science prolétarienne ou la philosophie naturelle n’étant pas assimilables, évidemment, au savoir social ?

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Pendant longtemps, tant que la science ne s’est pas autonomisée en une institution et en une force productive de première grandeur, des articulations sont visibles entre le savoir institutionnalisé et le savoir social. Le premier emprunte au iserond autant qu’il le canalise ou le réprime. Avec la constitution défiwitive de la « cité scientifique », la coupure se fait presque absolue, au moins dans l’intention, et est magnifiée par les chantres de la rupture épistémologique.

La fameuse rupture est d’autant plus proclamée qu’elle fait en réalité problème. C’est le cas dans la iscience sociale en général : philosophie, sociologie, psychologie, histoire, économie, etc. Les mathématiciens n/ont pas à inventer le concept terriblement « théologique » de « conscience naïve des acteurs », cher aux sociologues « scientifiques ». Ils ne marchent apparemment sur les plates-bandes de personne, et personne ne se risquerait à marcher sur leurs propres plates-i>arydes hyper-codées. Entre ce qui est nécessaire à un paysan en matière d’arithmétique, ou à un enfant en matière de raisonnement logique pour faire marcher le poste de télévision, et d’autre part les constructions mathématiques des spécialistes, il n’y a aucune commune mesure. Mais entre la connaissance que la praxis donne de la société à un paysan ou à un enfant, d’une part, et d’autre part la science sociale, il y a énormément d’interférences. D’où la théorie de la « rupture épistémologique » indispensable. Indispensable pour préserver le pouvoir de la science. Le savoir social manifeste en général son existence lorsqu’il est menacé de destruction, donc objectivé par le savoir du pouvoir ; ou bien, par une résistance qui peut durer longtemps après la destruction officielle, ou surgir sous la forme de « revivais ». Un exemple très beau en a été don/ié à propos de la naissance de la « cullture populaire », objectivation du savoir social détruit ou folklorisé au milieu du dix-neuvième siècle (cf. étude de Michel de Certeau et autres, in Politique aujourd’hui). Où l’on voit un critique littéraire devenu haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur liquider les dernières traces, gênantes, de l’art et de la pensée populaire. En Occitanie, le félibrige sera l’officialisation de cette liquidation, après la récupération aisée du « revival » plus ou moins spontané de Mistral.

Mais dans d’autres circonstances, chaudes, de lutte, d’affrontement entre classes sociales (encore que la résistance occitane au début de ce siècle soit parfois très violente, comme on le voit avec les mutineries de sdldats refusant de tirer sur leurs pères vignerons), le savoir social se manifeste plus activement, plus positivement, en tant que déferlement de l’imaginaire social tendu vers la réalisation de l’utopie,

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du paradis sur terre, réalisation dont le déroulement est très étroitement lié à une entreprise de destruction de l’ordre existant. Les diverses périodes révolutionnaires ou même pré-révolutionnaires modernes foisonnent d’exemples de ce phénomène.

Quelques petits exemples. D’abord, durant la révolution de 1789, Foucault a montré, dans Naissance de la clinique, comment la courbe descendante de la révolution correspond à la ré-institutionnalisation de l’institution médicale que la période ascendante avait mis à mal. Aux ancêtres des « médecins aux pieds nus », formés sur le tas, issus du peuple, vont succéder à nouveau les grosses têtes bien pleines formées dans les Facultés ré-ouvertes.

En 1871, pendant la brève Commune de Paris, comme j’ai eu l’occasion de l’indiquer {Autogestion et socialisme, 1971), on assiste à un élan extraordinaire de créativité, d’inventions techniques. C’est le cas avec la photographie, dont la miniaturisation est soudain poussée à l’extrême, afin de pouvoir envoyer en, province des messages contenus dans la bague des pigeons voyageurs, ou dans l’espace réduit de la aaceMe des ballonis. Même des journaux sont réduits au format — en photocopie — d’un timbre poste.

En Espagne révolutionnaire, en 1936-37, un mouvement de collectivisations naît brusquement, en tant que réponse politique au coup d’Etat franquiste et en tant que mode de résistance à la ligne modérée du gouvernement républicain, dans la plupart des régions non occupées par las fascistes : Catalogne, Aragon, Levant, Castille. En quelques mois, l’industrie, les services et l’agriculture vont connaître une révolution profonde, anti-étatique et anti-capitaliste. Le tout sur le fond de décor d’un miUénarisme toujours très pregnant dans lia tradition libertaire ibérique, comme l’ont montré Becarud et Lapouge danjs Anarchistes d’Espagne, Balland, 1970. L’amplitude du refoulement historique qui touche cette expérience inouïe donne la mesure du choc qu’elle a produit : révélation que le savoir social des masses « réussissait » là où les politiciens et les experts en planification n’auraient même pas osé imaginer l’ombre d’une des solutions trouvées par le peuple.

Enfin, plus actuel, plus proche de nos mémoires, encore qu’ici encore le travail de refoulement, de négation farouche, commence à s’accomplir : dans la période 1968-69 en France, Tchécoslovaquie, Allemagne et surtout Italie (où le « mai » est forcé de « ramper » mais ne s’avoue pas encore vaincu en 1977), les témoins ou acteurs ont pu

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découvrir, avec quelle joie, que le savoir de la société sur elle-même, le savoir sur la communication pleine, sur des relations sociales non aliénées et non médiatisées par des idéologies et des appareils, était toujours vivant. Rien que pour le génie manifesté dans l’acte si capital de la rencontre entre les gens qui ne se connaissaient pas, les masses de 1968 auraient dû recevoir — s’il avait existé, le prix Nobel de sociologie.

Précisément, à propos de la sociologie, on’ peut aborder maintenant de front le centre de notre propos : en quoi le millénarisme joue un rôle aussi décisif que caché dans la constitution de la science sociale.

3. La sociologie millénariste

Rabattre le ciel sur la terre : tel est Je millénarisme, et telle est la « prophétie » sociologique.

Un mouvement millénariste est un dispositif socianaly tique (d’analyse sociale) généralisé à l’ensemble d’une population. Dans sa définition, du mouvement millénariste ancien, Eric J. Hobsbawm distingue trois caractéristiques simpdes : 1) refus total du monde actuel et recherche passionnée d’un monde meilleur. 2) idéologie de type chilias- tique, du messianisme judéo-chrétien aux idéologies révolutionnaires modernes. 3) « obscurité totale sur la manière dont cette société nouvelle verra le jour ». (Les primitifs de la révolution dans l’Europe moderne, Manchester, 1959, tr. fr. Fayard, 1966, p. 73-74).

Il s’agit donjc de mouvements sociaux à visée totale (prenant en considération tous les aspects de la vie, et non un ou plusieurs aspects spéciaux, comme dans beaucoup de mouvements revendicatifs ou de résistance, anciens ou modernes). Visée totale et aussi totalitaire, dans la mesure où le mouvement, sinon touche l’ensemble d’une population^ du moins l’interpelle dans son ensemble, exigeant de tous un certain comportement et promettant à tous une transformation de la vie.

Le contenu de l’idéologie chiliastique est lui aussi très intéressant. Il réside dans le processus de dés-institutionnalisation, et c’est dans l’acte même, et la (lutte souvent sanglante, pour dés-institution- naliser tout ce qui a pris la sclérose et la patine du temps — l’institution définie par la durée et donc l’éviderice « naturelle » ou même « surnaturelle », que s’opère l’expérimentation de rapports sociaux nouveaux.

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Autrement dit, la troisième caractéristique de Hobsbawm est formulée de façon quelque peu désinvolte. Il parle du projet millénariste comme d’un programme politique mal rédigé, ou comme d’une stratégie dénuée de tout programme. Ce qu’il sous-estime ici, c’est le volontarisme du changement hic et nunç, et ‘l’aspect concom- mitant. des deux processus : dés-institutionnalisation et construction de nouveaux rapports sociaux débarrassés du poids des institutions du vieux monde, et peut-être (il faudra revenir sur ce point capital) de toute institution.

Une sociologue brésilienne, Maria Isaura Pereira de Queiroz, qui ne saurait être taxée de complaisance vis-à-vis du phénomène religieux en général, conclut ainsi sa vaste étude sur Réforme et révolution dans les sociétés traditionnelles, histoire et ethnologie des mouvements messianiques : « Au lieu d’être une crise d’obscurantisme et de fuite vers l’absurde, les mouvements messianiques proviennent d’un contact étroit avec la réalité et réagissent sur elle ; ils constituent une prise de conscience des difficultés et des injustices sociales, et une action tournée vers la réparation de ces maux » (Ed. Anthropos, 1968, p. 375).

La manière dont s’opère la prise de conscience n’a effectivement rien à voir avec celle qu’imagine le sociologue traditionnel : ce n’est pas en prenant connaissance des résultats d’une enquête dont les variables ont été brillamment traitées et croisées, que les millénaristes « prennent conscience » des problèmes sociaux et ont « un contact étroit avec la réalité ». C’est dans « le mouvement qui dérange les formes », c’est dans la pratique du dérangement institutionnel, qui est lie b a ba de la socianalyse, c’est en l’absence d’analystes patentés, enfin, que les analyseurs fonctionnent. Les mouvements millénaristes permettent de donner à la définition de l’analyseur un caractère dynamique que certains théoriciens oublient parfois de lui conférer : l’analyseur, c’est tout événement, tout phénomène, toute action, toute intervention (ou tout refus d’action et d’intervention) qui provoque immédiatement ou à long terme une résurgence du savoir social, une connaissance plus exacte et éterydue des rapports sociaux.

Pour que la société révèle son véritable fonctionnement, il faut et il suffit qu’elle soit retournée comme un gant. Capital est le caractère inséparable — bien que distinct en théorie, de Yaction et de la révélation. C’est ce qu’Edgar Morin, rencontrant nos propres recherches, a bien souligné à propos des vertus de la crise en général. Mais toute crise n’est pas analyseur : plusieurs types de crise, dans les grands appareils comme l’Etat et sa matrice l’Eglise romaine, ont une fonction de régulation et, très hypothétiquement, une fonction d’analyse

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(cf. la « crisanalyse » dont je parlais à la fin de mon Analyse institutionnelle, éd. de Minuit, 1970).

La démarche sociologique, le projet de savoir ce qu’est la société en étudiant des documents, en faisant des enquêtes, en observant certains phénomènes ou en intervenant dans certains secteurs, apparaît alors comme une retombée, un avatar et un ersatz des mouvements sociaux les plus totaux et totalitaires — les mouvements millénaristes perçus comme des dispositifs spontanés ou naturels (ou surnaturels, pour les acteurs) d’expérimentation sociale.

Paradoxalement — et c’est ce qui explique la relative timidité de certains historiens ou sociologues devant ce genre de phénomène, c’est le projet plus ou moins formulé d’un monde sar^s institution, identique ou homologue à la vision du paradis chrétien, qui méthodologi- quement permet l’analyse institutionnelle généralisée par et dans le mouvement social de type millénariste. C’est le refus de l’institution et de l’institutionnalisation qui met à nu le système institutionnel existant, sa fausse évidence, sa fausse fonctionnalité, ses fausses missions, sa fausse naturallité ou surnaturalité. La vision chiliastique agit au fond à la manière d’un scénario, d’une étude de simulation : imaginons un monde sans institutions, et à partir de là nous aurons un instrument pour comprendre l’institué, agir sur lui et à la limite provoquer son auto<lissolution;. Ou encore ; remuons ciel et terre, décidons la table rase au plan sociologique, et le ciel aura une chance de se rabattre sur la terre.

Telle est, au plan théorique, la filiation entre mouvements millénaristes et sociologie. Mais ceci reste très abstrait, si l’on ne signale pas les médiations historiques qui assurent cette filiation et entretiennent son occultation. A côté de la genèse théorique d’un fragment du savoir institué, il faut prendre en considération sa genèse sociale.

4. La révolution

Ce n’est pas, historiquement, au lendemain des mouvements millénaristes européens que la sociologie européenne est ruée et s’est développée. C’est au lendemain de l’éclatement de la première révolution moderne (j’allais dire laïque, et cette expression serait trop risquée) : la révolution de 89.

Le lien entre les révolutions modernes et les révoltes paysannes du Moyen Age, particulièrement les mouvements millénaristes, est

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bien établi. Dès l’époque des débuts du socialisme, au milieu du dix- neuvième siècle, rares sont les théoriciens ou historiens de la révolution qui ne lui confèrent pas une grande importance. Citons par exemple le début de l’Histoire de la révolution française, de Louis Blanc, ouvrage écrit vingt ans après les travaux pratiques du théoricien des ateliers nationaux en 1848. Le chapitre premier du livre premier porte en titre : « Jean Huss ». Citons aussi le fourriériste Victor Considérant, qui en pleine révolution de 48 publie un ouvrage fondamental, Le socialisme devant le vieux monde, tout imprégné de l’influence du christianisme sur la révolution, et qui est complété par un texte curieux, intitulé « Jésus devant le conseil de guerre », pamphlet vengeur après les massacres de juin. Indiquons enfin Engels et sa Guerre des paysans. Lui aussi écrit peu après 48 et en fonction de l’échec de la révolution en Allemagne, pour montrer à ses compatriotes qu’un jour ils ont su faire la révolution. Ce jour déjà assez lointain date de trois siècles… Mais pour Engels, c’est comme si c’était hier… ou demain. On pourrait encore citer les socialistes d’obédience chrétienne, comme Bûchez ou Leroux, sans parler de tous ces « illuminés ou précurseurs du socialisme » qu’étudie Gérard de Nerval et dont il est — en ôtant « précurseur », un beau représentant, tentant de relier plusieurs courants religieux, de l’Egypte et de la Grèce ancienne à des spiritualismes modernes, au courant révolutionnaire apparu en 89.

Le lien historique a été, à nptre époque, maintes fois mis en valeur : par des ethnologues spécialistes des mouvements messianiques du tiers- monde, comme Hobsbawm, déjà cité, ou Mûhlmann (sur lequel il faudra revenir), Messianismes révolutionnaires du tiers-monde, Berlin, 1961, tr. fr. Gallimard, 1968 ; par des sociologues de la religion, comme Desroche en France, Norman Cohn dan)s Les fanatiques de l’apocalypse (1957), repris par le leader situationniste Guy Debord dans La société du spectacle. Sous une forme très passionnée, presque lyrique, Ernst Bloch a souligné le fait dans son très beau Thomas Mùnzer (Francfort, 1964, tr. fr. 1964, Julliard). Bloch n’hésite pas à dire que la Révolution française « constitue l’événement chrétien par excellence » en référence aux rémanences millénaristes issues de l’époque de Mùnzer (p. 130 de l’édition de poche 10/18).

Lorsque le roman familial des sociologues se bâtit dans le fantasme d’une scientificité, d’une positivité soudainement possibles après l’âge de ténèbres, le refoulement de la révolution est déjà chose faite. Et par conséquent le refoulement du courant révolutionnaire plus profond, pointé ici à travers le millénarisme. La nécessité d’écraser la

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puissance de l’institution ecclésiastique justifie assez bien ce processus, et l’énorme lapsus fondateur des sciences sociales, auquel je faisais allusion au début de ce texte. Mais toute l’ambiguïté des origines de la sociologie provient du fait que le combat, apparemment antireligieux et anti-obscurantiste, est en même temps et d’abord un combat contre-révolutionnaire, contre le chiliasme toujours présent- absent dans les courants issus de 89 : Commune de Paris, mouvement communiste avec sa branlche marxiste et sa branche libertaire — cette dernière intervenant de manière beaucoup plus anti-institutionnelle que la première, à l’époque où Durkheim et ses amis fondent la sociologie abstraite (cf. A. Savoye).

L’ambiguïté, le paradoxe, ne sont pas très difficiles à résoudre. L’ambivalence de la politique bourgeoise aux débuts de la troisième République n’est pas plus intense que celle de n’importe quelle manifestation de la politique instituée. Les républicains modérés ou radicaux sont foncièrement anti-cléricaux au niveau des jeux du pouvoir, pour occuper Iles pkces qu’occupaient avant eux les cléricaux ; mais leur tripe républicaine s’enflamme à la pensée que les révolutionnaires pourraient les priver de leur joujou, qui est le même joujou que celui des anti-cléricaux : l’Etat. L’enjeu de la lutte anti-religieuse est en termes d’alternative ou d’alternance au pouvoir avec « la droite ». L’enjeu de Ja lutte anti-révdlutionnaire, lui, est la forme même de la société, autrement dit l’existence du jeu même. Lutte à deux niveaux qui, dans l’« idéologie », interfèrent et s ‘amalgament, grâce à l’identification entre le régime (républicain) et l’évidence métaphysique de la forme étatique, que les cléricaux ne mettent pas davantage en question que les républicains.

5. Le sacre

La forme étatique est le nouveau sacré. Refaire une nouvelle religion — laïque, est indispensable non seulement pour concurrencer la religion chrétienne, mais pour donner un fondement au nouveau régime : hommage que la vertu républicaine rend au vice obscurantiste. La théologie étatiste se nourrira de souvenirs soigneusement épurés de la révolution de 89. La révolution institutionnalisée peut nier allègrement la prophétie révolutionnaire : c’est Veffet Mûhlmann, institutionnalisation par échec de la prophétie. (Cf. Muhlmann, déjà cité, qui tire de diverses monographies de mouvements révolutionnaires messianiques dans le tiers monde cette « loi » sociologique). De plus, il ne faut

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pas oublier le renfort inespéré (ou trop espéré) que constitue le nationalisme revenchard, excellent ciment pour l’amalgame entre esprit de 89 et régime républicain.

C’est ce que montrent des éclateurs idéologiques (au sens de Jean- Pierre Faye) comme l’alliance momentanée entre le radical Clemenceau et le bonapartiste général Boulanger, entre la gauche et la droite de l’époque.

La sociologie fait partie du plan. La nouvelle religion étatique (c’est cela que signifie « laïque », encore de nos jours) a besoin d’une bonne injection de sacré. Mais de sacré immanent : le social comme objet d’une nouvele science. La science sociale va donc être tendue — parfois à en craquer, entre la double postulation : d’une part fonder un savoir supérieur, spécialisé, à base d’enquêtes, de documents de mathématiques, etc. D’autre part légitimer la nouvelle classe au pouvoir. C’est ce qui permet de dire, avec Daniel Mascle : « Le culte moderne de la Science sociale est issu du sentiment religieux qui a caractérisé le mythe unitaire du sacré, qui déterminera les valeurs produites par la bourgeoisie par et dans le processus de désacralisation. » {Science sociale et mouvement communiste, mémoire de maîtrise de sociologie, Paris VIII, 1977).

Seulement, il y a un os, cet os dont je disais au début qu’il est resté dans la gorge des sociologues. Sans qu’ils en aient conscience, sauf quelques-uns, dont je voudrais dire un mot : les membres du Collège de sociologie, fondé en 1937 par Georges Bataille.

Dans Le Gai savoir des sociologues (10/18, 1977), j’ai consacré une étude à ce groupe qui, par rapport aux impasses de la science sociale, a l’originalité d’avoir tenté de suivre une voie peu fréquentée, à savoir : le fonctionnement groupai et groupiste extrêmement intense comme dispositif analyseur des implications de chacun dans l’objet de la recherche. Or cet objet a été, dans une large mesure, le sacré. Le projet d’une « sociologie sacrée » ne doit pas être entendue seulement comme l’héritage de Mauss (très évident chez Bataille, Caiilois, Mon- nerot et autres membres du Collège de sociologie) mais au sens plein du terme : une sociologie qui essaie de remonter le cours du temps, le fleuve du refoulement de l’embouchure à la source, afin de retrouver ce qui est enfoui dans la nuit du lien social primordial, et qui pour Bataille et ses amis n’est autre que le sacré.

Bien entendu, les membres du Collège de sociologie n’ont aucun préjugé religieux, au contraire, si cette expression ne se nie pas elle-

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même ! Ils sont de formation marxiste et surréaliste. Ils s’intéressent à l’ethnologie, à l’économie, à la sociologie contemporaine du fascisme, etc. Leur tentative n’en est que plus exemplaire. Au fond, et sans qu’ils soient toujours explicites sur ce point, leur démarche n’est pas très éloignée de celle des ethnologues modernes, tel Pierre Clastre, cherchant derrière le discours et les comportements des sauvages les origines de l’Etat.

L’inconscient étatique est la forme nouvelle du sacré. Les sociologues de la troisième république le savent plus ou moins… consciemment, eux qui savent lire dans Spinoza et Rousseau les prolégomènes d’une religion laïque, la religion de l’Etat dont Robespierre tentera une petite parodie avec le culte déiste de l’Etre suprême.

Ce qu’on appelle les sociétés sans Etat ne souffrent pas d’un manque — l’Etat. Elles sont tendues par la lutte contre l’Etat, et ce n’est pas par hasard si leur sacré à elles, sacré anti-étatique, est celui des rapports sociaux non médiatisés par un pouvoir coercitif. Nous avons du mal à imaginer autant la fraternité voulue et vécue par les millénaristes que le mode de vie des indiens « sauvages » dont les ethnologues nous disent qu’il leur est tout aussi difficile de commander que d’obéir (sauf dans la situation de guerre, et encore : les rapports oommandements-obéissiaince n’existent même alors que si un consensus a été préalablement établi entre tous, chefs et « troupe », sur les buts de guerre. Le grand Géronimo en a su quelque chose…).

La philosophie sacrée du millénarisme est basée sur le projet de dés-objectivation, complément du projet de dés-institutionnalisation. Défaire les institutions de ce monde, car elles nous objectivent dans les statuts et les rôles de maître et de serviteur, et ce faisant pervertissent tout esprit prophétique. Calvin le confirmera en décrétant, contre ses opposants internes, la fin des prophéties. Ce que Calvin rebâtit au seizième siècle est ce qui a été déjà bâti au cours du processus d’institutionnalisation de l’Eglise chrétienne, et que les millénaristes ont tenté d’abattre… pour les beaux yeux de Luther, Calvin et autres fondateurs de nouvelles institutions ecclésiales.

Mais cette démarche proprement sociologique du millénarisme, d’un sociologisme absolu (total et totalitaire, comme on a vu) n’a rien d’un nihilisme. Elle est au contraire appuyée sur la vision sacrée d’une positivité — le millénium, seul dispositif capable de décoder la souffrance, l’inégalité et l’injustice produites par nos institutions. C’est donc — autre paradoxe, en étant totalement objectivé par le

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sacré, par le chiliasme, par la vision motrice d’un monde sans Etat, sans institution, que l’on peut engager l’entreprise de dés-objectivation généralisée.

Cela que le Collège de sociologie, surtout Georges Bataille, avaient perçu, la sociologie instituée ne le perçoit que peu ou mal ou pas du tout. D’où de lapsus à deux niveaux dont j’ai parlé tout à l’heure. Il faut dire à la décharge des sociologues académiques, de gauche comme de droite, que l’impensé étatique, l’évidence de l’Etat, leur tient lieu de sacré.

Et il est certain que l’Etat, dans notre société, est l’analyseur suprême tant que des forces anti-étatiques n’imposent pas une alternative, comme on le constate massivement dans toute période révolutionnaire et, dans le passé, dans les sociétés « sauvages », sans Etat, aussi bien que dans les expériences du mouvement millénariste.

6. De Thomas Münzer a Ernst Bloch

A partir des notations très insuffisantes qui précèdent, je voudrais esquisser quelques réflexions concernant la théologie, la sociologie et la politique.

En ce qui concerne la théologie, vue ici de l’extérieur mais aussi peu que possible d’un point de vue sociologiste (on a perçu quelques dessous du sociologisme durkheimien), je dirai simplement ceci : qu’à chaque déferlement de millénarisme et de révolution, elle est bien entendu bousculée et mise à nu en tant que pratique institutionnelle, gardienne de l’institution, moins « chien de garde » que le Droit Canon ou que la pastorale cléricale de type ultra-conservateur, mais tout de même… légitimatrice ultime du discours du pouvoir.

A ce titre, elle est un discours social ni plus ni moins impliqué que d’autres discours sociaux dans l’institution. Que l’institution dont il est question soit l’Eglise ne change pas grand chose, à l’époque où l’on assiste au partage du sacré entre l’Etat et l’Eglise, et où l’œcuménisme tend à se réaliser bien plus rapidement à travers la mondialisation de la forme étatique ou même celle de son sous-produit le plus précieux : le sport. Disons que la théologie (chrétienne) couvre un œcuménisme partiel, non contradictoire avec d’autres cecuménismes et avec celui qui est en train de se réaliser : l’œcuménisme étatique.

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En temps dit normal, quand les prophètes sont à l’asile ou dans l’obscurité de la vie quotidienne, il me semble que l’extraordinaire rôle du prophétisme dans la constitution de la vérité chrétienne devrait empêcher de dormir plus d’un théologien. Non seulement en tant que réalité du passé, monument historique que l’on salue de loin, mais en tant que réalité toujours vivante, toujours prête à ressurgir quand la courbure que la politique instituée imprime à nos représentations n’est plus supportable.

C’est au moment où éclate le dernier grand soulèvement prolétarien en Allemagne (seconde quinzaine de mars 1921) et le dernier soulèvement prolétarien en Russie soviétique (Cronstadt, première quinzaine de mars 1921) que Ernst Bloch écrit son Thomas Mùnzer, dont la conclusion retrouve la voix prophétique de son héros : « Le monde des puissances économiques et politiques qui nous entoure (…) est à présent enfoncé, privé de tout point fixe, dénué de toute valeur téléologique pour ceux qui dépendaient de lui et lui fournirent jusqu’ici son idéologie. » … Nous voici en plein millénarisme, mais aussi en pleine révolution allemande de 1918-H21. Nous voici aussi en 1977, en France, en Allemagne, dans le monde entier modelé par la pensée révolutionnaire de la France, de l’Allemagne et de quelques autres peuples.

Et plus loin, toujours Ernst Bloch sociologue-^prophète : « Voici que tous unissent leurs forces, et la conscience morale de cette immense tradition frappe derechef à la porte pour en finir avec la peur, avec l’Etat, avec tout pouvoir inhumain »… « Un nouveau messianisme se prépare… non point aspiration à la tranquillité du sol ferme, des œuvres figées, des fausses cathédrales d’une transcendance recuite, coupée maintenant de toutes ses sources — mais aspiration à la lumière de l’instant même que nous vivons »…

Ou encore : « voici que s’élève l’esprit de l’indéracinable utopie »… « A présent il est impossible que n’advienne point le temps du Royaume ; c’est vers ce temps que rayonne en nous un esprit qui refuse toute démission, qui ignore toute déception. »

Parce que les temps le veulent ainsi, dans l’Europe de 1921, Ernst Bloch, alors très jeune il est vrai, ne craint pas de s’identifier à Thomas Mûnzer.

C’est en céda qu’il est théologien, prophète répondant à un prophète du passé, à l’un des derniers prophètes de la vieille école. De

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même, en 1968, lors du printemps de Prague, les jeunes Tchécoslovaques se tournaient vers la statue de Jean Huss. Et les jeunes Français fleurissaient le socle de la statue de Fourrier à Paris.

C’est là aussi qu’Ernst Bloch est sociologue : découvrant dans le mouvement de refus l’essence du social ; percevant derrière la jungle des refus le programme révolutionnaire issu du chiliasme : plus d’institutions, plus d’église, plus d’Etat. Et « aspiration à la lumière de l’instant même que nous vivons », à la réalisation de la fraternité ici et maintenant. Sociologue, parce qu’il ne refoule pas en lui le roman familial de la sociologie, qu’il ne fait pas l’impasse et le lapsus sur les origines millénaristes du projet de connaissance de la société, de la restitution du savoir social à la société tout entière.

Théologien et sociologue, Bloch est ici, en même temps, philosophe et politologue. Il suggère que l’Etat est la forme ultime et dégradée de la religion, comme la sociologie est la forme ultime et dégradée du projet millénariste. Et que la sociologie sauvage des mouvements sociaux de type millénariste, c’est-à-dire la plupart des mouvements révolutionnaires dans l’essence de leur prophétie initiale, poussent la réflexion politique aussi loin que le font des philosophes comme Spinoza, découvrant à la grande horreur de ses coreligionnaires que le grandiose monument de la religion juive, sa religion d’origine, est avant tout la formulation de l’existence d’un Etat, l’Etat hébreu en pointillé entre la Bible et ‘la reconnaissance par l’ONU en 1947.

De même, le millénarisme n’est jamais vaincu par la théologie orthodoxe, mais par l’Etat. Et c’est l’Etat qui fait triompher l’institution chrétienne, que ce soit celle des premiers siècles après les secousses messianiques comme l’hérésie montaniste, que ce soit celle du Concile de Trente après la secousse de la Réforme, que ce soit celles de la Réforme après les convulsions de la guerre des paysans pour Luther et l’assaut des derniers révoltés pour Calvin.

Comme l’analyse a depuis longtemps montré que le philosophe moderne est avant tout philosophe d’Etat, et que le sociologue trouve sa parfaite définition épistémologique en tant que sociologue d’Etat, il est possible de vérifier, grâce aux analyseurs millénaristes, que le théologien, depuis toujours — c’est-à-dire depuis la répression dirigée contre les premiers prophètes venus après les apôtres — , est théologien d’Etat.

A travers le théologien, c’est au politologue et au sociologue que s’adresse l’imprécation de Mûnzer dans l’Appel aux frères de Bohême,

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en 1521 : « Ils volent dans la bouche de leur prochain la Parole qu’eux- mêmes jamais n’ont perçue ». Soulignons une fois de plus cette trop balle concordance de dates : 1521, 1921. A quatre cents ans de distance, très exactement, les derniers sursauts de la révolte absolue opposent une résistance dont on peut dire tout, sauf qu’elle est désespérée, au puissant compresseur de l’effet Mûhlmann. En Bohême, 400 ans plus tard à Berlin et à Cronstadt, la lutte pour reconquérir la Parole volée cesse, provisoirement, dans le sang, comme toujours dans le sang, et dans la fureur.

Fureur qu’il ne faut plus confondre avec la fureur prophétique individuelle, avec la fureur poétique son héritière : toute personnelle, éli- tiste, anticipation de cette soi-disant « conscience révolutionnaire » que le bolchévisme, après la social-démocratie, réserve à quelques élus, les dirigeants, et qu’il s’agit d’inculquer aux masses. Inversion totale, certains diraient diabolique, du processus historique, du mouvement réel des révolutions.

Même si les millénaristes du Moyen Age baignent encore dans le prophétisme et ses furieuses visions d’un monde sans institutions, et si les révolutionnaires modernes d’Allemagne, de Cronstadt ainsi que leurs successeurs plus proches de nous sont forcément imprégnés de millénarisme, il n’en reste pas moins que la fureur dont ils sont possédés a ceci de profondément original qu’elle est une fureur prosaïque.

Fureur prosaïque : celle des masses voulant rabattre le ciel sur la terre, briser le mur idéologique et politique qui maintient la séparation entre les deux mondes. Non pour abolir la transcendance et le sacré, mais au contraire afin d’assurer les conditions efficaces de sa Révélation. Restituer k révélation divine et restituer le savoir social constituent une seule et même opération. L’Eglise « prétend rendre Dieu muet, insensé et imaginaire » (Mûnzer, 1524), et du coup « ils peuvent bien dès lors raconter avec superbe que Dieu ne s’entretient plus avec les hommes, comme s’il était devenu muet » (1521). Ou encore : « On ne peut rien vous dire de Dieu aussi longtemps qu’ils régnent sur vous » : « vous » ce sont les ouvriers mineurs, noyau dur du mouvement ; « ils », ce sont les grands, les nobles et leurs prêtres. Cette phrase est extrêmement claire quant aux rapports à établir entre la lutte politique, d’une part, la révélation totale à la fois théologique et sociologique, d’autre part. Elle se trouve dans ce que Bloch nomme « le plus furieux manifeste révolutionnaire de tous les temps », la Proclamation aux frères ligueurs de Mansfeld, 1525.

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Discussion

G. Vincent — . Vous avez fait allusion à l’effet Mùhlmann, de façon assez critique peut-être…

R. Lourau — . Je cite MuWmann : « L’Institutionnalisation est un effet de l’échec de la prophétie. » II faut prendre « prophétie » au sens propre, puisque ce sont des mouvements du type messianique qu’il étudie (Congo, Brésil, etc.), pour éclairer ce phénomène social que les sociologues ou les politologues ont toujours beaucoup de mal à analyser. Je pense par exemple à Trotsky pour ce qui est de l’institutionnalisation du marxisme en Russie, analyse qu’il a pu faire après qu’il ait été écarté du pouvoir. Trotsky était un type très fort. Or, dans ce domaine-là, il en est resté vraiment au bla-bk-bla de la conversation banale avec des concepts du genre « dégénérescence bureaucratique ». Et ce sont toujours des concepts, des quasi- concepts de ce genre que l’on trouve pour expliquer que le club de hand-ball du coin n’est plus ce qu’il était il y a quatre ans (alors que c’était formidable, qu’on était une bande de copains), pour expliquer les camps de concentration, le goulag, et tout ce qu’est devenu le régime dit communiste, en Russie. Il me semble qu’on peut étendre sans être trop abusif cet effet4à à tous les mouvements sociaux, même aux mouvements sans prophétie au sens religieux du terme. Il y a quelque chose qui les anime, qui n’est pas articulé, qui, Dieu merci, n’est pas déjà écrit par un théoricien ; ce n’est pas de la théorie qu’on applique dans la pratique, c’est évidemment tout le contraire puisque la théorie, qui vient après, comme la philosophie, quand les choses sont passées, c’est (il faut bien le dire, et nous y participons tous dans la mesure où nous prétendons théoriser) un aspect de la mûhlmannisation, c’est-à-dire de la négation du mouvement puisque c’est un effet d’objectivation de ce qui était non écrit, spontané, actif, etc. J’ai pu aussi bien l’appliquer à des situations macro-sociales qu’à des établissements, des lieux précis dans lesquels nous avons parfois l’occasion d’inter-

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venir. Cette mûhlmannisation m’est apparue comme tout à fait constitutive de ce que nous appelions au cours du séminaire de ce matin le récit dans l’institution. Et là aussi que l’institution soit d’origine religieuse proche ou lointaine ou pas (la dimension chronologique est importante), nous avons là un concept assez opératoire, propre à caractériser une lutte et non quelque chose de passif et de faussement « biologique ».

J. Werckmeister — . N’y a-t-il pas quelque chose d’un peu mythique dans l’idée qu’il y aurait un mouvement dans un phénomène qui à l’origine serait purement prophétique et qui, par la suite, s’insti- tutionnailisation ou se dégraderait ? A propos du Christianisme, vous aurez fait allusion, je crois, à l’époque constantinienne, à ce moment où l’Eglise chrétienne a commencé à s’institutionnaliser. N’est- ce pas là un mythe que la représentation d’une Eglise pré-constan- tinienne, plus prophétique et moins liée à l’Etat ?

R. Lourau — . Le mythe, c’est de penser que l’Eglise pouvait exister avant de nier la prophétie. Non, elle n’existait sûrement pas ; elle n’existe qu’à partir du moment où elle nie et réprime, par l’intermédiaire du bras séculier, c’est-à-dire de l’Etat romain (comme la répression de la révolte montaniste en Phrygie). C’est à partir de là qu’elle existe. Avant, je ne crois pas, effectivement, qu’on puisse parler de l’institution telle que nous la connaissons. Il faudrait peut-être trouver un nouveau concept puisqu’on ne peut pas dire non pfas simplement le « mouvement chrétien », c’est peut-être un terme trop moderne. Peu importe, il y a quelque chose qui, de toute façon, n’arrive pas dans le vide, qui arrive là où il y a de l’institution. Il y a de l’institution avant et le mouvement est dirigé contre l’institution, contre ce qu’il y avait avant, contre ce qu’il y a autour… Simplement ce que j’essaye de décrire, c’est dans le cas d’une institution donnée, par exemple l’institution chrétienne, des phases de construction, de consolidation de ce que nous percevons comme étant maintenant l’institution. Je fais cette description à partir d’autre chose, à partir de mouvements centrifuges et de mouvements d’opposition, grâce auxquels se constitue l’institution puisque, si ma mémoire est bonne, c’est quand même à partir de ces réactions violentes contre les hérésies que peu à peu, par exemple, s’est établi le pouvoir des évêques. Il est évident que ce n’est pas le Christ qui a établi un code bien détaillé, disant que Pévêque habitera dans la ville, dans une maison bien plus belle que celle de la plupart des gens… Enfin, je caricature mais il est

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évident que tout cela n’a qu’un rapport lointain pour ne pas dire nul, totalement nul, avec le message de l’Evangile.

J. Werckmeister — . Je voudrais dire que je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette manière négative dont est présentée ainsi l’institution. Celle-ci a l’air de n’être que l’étouffement de l’inspiration, alors qu’il me semble que dans tout mouvement, même naissant, même prophétique, il y a déjà quelque chose d’institutionnel qui se dessine. A mon avis, le Nouveau Testament est déjà plein d’institutions, par exemple.

R. Lourau — . Qu’est-ce que vous entendez par là ? On y décrit de l’institution ?

J. Werckmeister — . Il y a déjà quelque chose d’institué qui se présente comme normatif.

R. Lourau — . C’est des gens qui 300 ans, 500 ans plus tard ou davantage ont décidé que ça, c’était la « parole de Dieu ». Ce n’est pas le fait de dire voilà : « Dieu me parle, il faut tout changer, il faut qu’on soit frères, qu’on soit copains », qui est normatif. (Enfin si c’est normatif, vive la norme !) Non, ce qui est normatif, c’est l’institution qui l’a fait tel après, qui en a décidé. Il ne faut pas oublier ce jeu de miroir : il a été décidé que ceci était la parole de Dieu, mais que cela (d’autres textes) ne l’était pas. Je ne sais pas s’il n’y a pas un effet de miroir que vous laissez un peu de côté. Ce n’est quand même pas Jésus et les apôtres qui ont bâti l’institution romaine !

J. Werckmeister — . Non, mais ce que je veux dire qu’un certain nombre de décisions ont été prises dès l’Eglise primitive, et ces décisions étaient révolutionnaires : ainsi la décision de ne pas obliger les païens à se faire circoncire pour être chrétien a été prise grâce à un système institutionnel (celui de l’assemblée tenue à Jérusalem)…

R. Lourau — . D’accord. C’est d’ailleurs à cette époque qu’il y avait, si mes souvenirs sont exacts — cette ébauche d’institutions qui était un réseau, assez bien constitué. On perçoit mieux de quoi il s’agit avec la vogue actuelle des réseaux, qu’on commence à théoriser d’ailleurs en sociologie : réseaux de nourriture, biologiques, réseaux non violents… Le réseau apparaît comme une alternative toujours menacée d’institutionnalisation. L’écologiste Brice Lalonde disait dans une interview que le jour où on ne confondra plus orga-

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nisation et institution, on aura fait un grand pas. Il faisait allusion au fait qu’il y a une mystification (que même les sociologues ne voient pas souvent) provenant de concepts tels que organisation ou même administration. Organisation, au sens actif de : « on a besoin de s’organiser pour vivre, pour survivre » ; je crois que tout le monde est d’accord. Même ma chienne et mon chat sont d’accord pour ça. Alors que l’organisation, au sens des sociologues, désigne des formes sociales stabilisées. Et en fait ce qu’on appelle les organisations, c’est de l’institution : ce sont des formes qui sont faites pour durer et pour s’entretenir, pour être plus fortes que ‘les autres et pour vaincre les concurrents. Celles-ci sont très différentes des « modalités d’organisation » comme le réseau les permet encore, sans qu’il y ait « institutionnalisation », c’est-à-dire création de statuts, de rôles figés, donc de division du travail : « Dirigeant- dirigé, commander-obéir »… Donc il y avait de l’organisation dès le début du mouvement chrétien, bien sûr. Sinon, il n’y aurait plus rien eu depuis, je suppose ; mais il n’y avait pas une organisation au sens des managers, au sens d’un « déjà institué » qui fige les rapports sociaux.

J.P. Willaime — . Je voudrais revenir sur un point fondamental : celui de l’opposition entre le savoir social et le savoir théorique des sociologues, à partir d’une remarque de Pierre Bourdieu disant ceci : « S’il y a une vérité c’est que la vérité du monde social est un enjeu de lutte ». Alors je me demande si fonctionner uniquement avec l’opposition entre le savoir social véhiculé dans l’action ou les mouvements sociaux et le savoir social théorique produit par le sociologue ou le spécialiste n’est pas insuffisant. L’opposition entre le savoir social et le savoir théorique, n’est-elle pas une certaine forme de populisme, de spontanéisme et ne prend-elle pas en compte le fait que de toute façon il y a différents niveaux de discours ?

R. Lourau — . Il y a des rapports continuels entre ces deux polarités du savoir : le savoir institué récupère, canalise ou réprime le savoir social. Jusqu’à une certaine époque (c’est maintenant que les choses changent), il y avait des échanges permanents et durant les débuts de la technologie moderne, il y avait de larges emprunts du savoir officiel et sophistiqué aux choses qui avaient été inventées ou qui se faisaient dans la pratique artisanale. II semble que cet échange entre les deux tend à se tarir par la spécialisation ; il y a sans doute encore des emprunts, mais ceux-ci sont de plus en plus des détournements au nom du scientisme. Tous les scientifi-

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ques ne sont pas scientistes. Ceux-ci mettent l’accent sur la rupture, sur la radicale différence de nature entre le savoir « vrai » (on en revient à Y aie thêta des Grecs) et le savoir qui fait que la société continue à exister, que les gens continuent à avoir des rapports plus ou moins bons, y compris avec leur patron ou avec leurs professeurs. Cela me fait penser à la thèse de Castoriadis sur le « contreplan dans l’atelier » : ce mode de résistance atteste que le système capitaliste, d’Etat à l’Est, monopolistique à l’Ouest, ne fonctionne que grâce au savoir social, à ce trésor des pensées inventées tous les jours, à cette espèce d’alternative au plan des patrons ou des ingénieurs, au planning officiel, qui est évidemment totalement invivable, qui est inapplicable, et qui ferait crouler le système en deux jours. Il y a cet aspect du savoir social qui peut être très imbriqué avec lui, qui peut même être marié ou pas effectivement en opposition abstraite avec le savoir institué, qui « colle » de façon plus ou moins clandestine puisque la résistance est par définition clandestine et non manifeste, à la différence d’une revendication syndicale (travailler moins, gagner plus, etc.). Si j’ai marqué l’opposition c’était surtout en référence à ces périodes où, je crois, quelque chose éclate, et où émerge le savoir social lequel, le reste du temps, est refoulé, caché, clandestin, imbriqué dans le savoir institué, se cachant derrière lui etc. Dans les périodes chaudes de rupture politique c’est là qu’il apparaît. Alors j’ai donné quelques exemples à partir de Foucault, de ce savoir social qu’on ne peut apprendre à personne réellement mais qu’on apprend en quatre jours dans une situation pré-révolutionnaire. Ainsi en 1968, dans les rues de la ville, en tous cas à Paris… Vous pouvez voir des milliers ou des dizaines de milliers de témoins, ils vous diront tous la même chose que moi : savoir rencontrer des gens, avoir des rapports personnels avec eux au lieu de les considérer comme des objets ou des ectoplasmes. Il est évident que, les choses étant redevenues normales, comme on dit, cet aspect du savoir social qui n’est pas du tout lié à une invention spontanée subite, qui existe, qu’on retrouve dans l’intimité des petits groupes de copains ou dans l’amour, n’a plus le droit d’apparaître dans la rue et de se manifester. Je pense par exemple à ce substitut, à cet ersatz de répiphanie « soixante-huitarde » qu’est la mode des petits groupes où l’on fait de la bio-énergie, où l’on pratique une vingtaine de techniques « made in U.S.A. » qui, comme par hasard, ont (encore) un grand succès tout au long de la retombée du mouvement social de 1968. Le savoir social se réfugie donc dans des boutiques,

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où on en fait commerce, de même qu’en 1975 les agences du Portugal, après l’échec de la révolution, grâce à la retombée et à Tins- titutionnaOdsation du mouvement, vendaient la révolution portugaise pour inviter les Français à aller passer avril au Portugal, comme au temps de Salazar. Ils vendaient la révolution terminée, enterrée, mùhlmannisée. Il y a toujours ce phénomène de lutte de forces qui se livrent bataille : je n’ai peut-être pas suffisamment mis en relief cet aspect.

G. Vincent — . En l’absence de périodes chaudes, quels peuvent être les objets du sociologue ?

R. Lourau — . Il faut d’abord tenir compte de la commande (‘la commande est déterminée par le contexte social où elle est née). Elle est modifiée à mesure que le contexte politique et économique est changé. Sinon, c’est l’intervention sauvage : « on va aller dans les HLM, on va voir ce qui se passe, on va remplir des questionnaires… » Cela fait partie du militantisme, mais peut aussi s’allier à un projet sociologique. Les sociologues américains ont ainsi opéré dès les années 1965 : ils allaient créer des coopératives dans les ghettos noirs. Autrement, dans une large mesure, je crois qu’on est lié à la commande sociale du moment qui est plus ou moins stimulante. Reste une troisième solution : se bander les yeux et faire comme si rien ne se passait à l’extérieur, poursuivre sa petite recherche commencée avant le déluge sur l’épistémologie, les poèmes esquimaux ou l’ostréiculture… Un refuge quelconque… Pour mieux vous répondre, il faudrait se demander non pas qu’est-ce que trouve le sociologue mais qu’est-ce qu’il peut chercher ? Alors je dirais, en toute naïveté consciente millénariste, Hochienne, mûnzerienne : cherchons la vieille taupe qui continue à ronger ou le fleuve qui continue à couler, avec tout ce que cela peut supposer de résignation devant les échecs possibles ou bien de volontarisme. Mais une fois qu’on sait que ça existe et on le sait (ce n’est pas une croyance), il est assez stimulant de continuer à détecter ces forces qui existent de toutes manières, mais qui existent mal pour le sociologue dans les périodes froides, car justement à ces moments- là elles sont cachées.

J.P. Resweber — . Est-ce qu’en définitive, le rapport existant entre le savoir institutionnalisé et de savoir social ne met pas indirectement en exercice, pour vous, à un niveau d’analyse épistémologi- que, un certain type de rapport entre la théorie et la pratique dont l’analyse millénariste serait au fond le paradigme ? Ceci implique

266 R. LOURAU

que la théorie ne serait pas le miroir de la pratique ou son dédoublement, mais la négation d’une pratique qui déjà en tant que pratique serait la négation d’un rapport à la vérité. Est-ce qu’il n’y a pas, présente de façon souterraine dans votre conceptualité, cette idée d’une praxis, d’un rapport symbolique d’une théorie à une pratique ? La pratique serait déjà elle-même aliénante et par conséquent inverserait, paralyserait, objectiverait un rapport à la vérité ; quant à la théorie, elle ne serait pas le dédoublement ou, comme une pensée bourgeois© pourrait le laisser imaginer, la lecture en miroir de la réalité, mais elle serait plutôt l’outil de la négation de la pratique aliénante. Est-ce que ce n’est pas l’idée de cette praxis sociologique qui serait sous-jacente à votre analyse ?

R. Lourau — . Je n’ai pas eu l’occasion de le formuler mais j’accepte assez bien cette analyse qui de toutes façons peut être mieux faite par les autres que par moi. On est moins bien placé pour savoir ce qui nous motive vraiment. De même, j’avais été frappé un peu dans le même sens, quand j’avais lu dans le livre de J.M. Geng tout un chapitre sur notre courant d’analyse institutionnelle, où il était dit que nous, par rapport à d’autres avant-gardes intellectuelles parisiennes, nous pouvons nous situer comme cherchant à briser la séparation entre la théorie et la pratique. J’accepte cela, même si le compliment est celui que l’on fait à un idiot. Mais je dirais (et là je ne sais pas si je peux en parler en quelques mots) que là où nous sommes les plus nus, c’est-à-dire là où l’implication est très difficile à analyser puisque nous ne détenons plus notre statut de spécialiste de l’analyse institutionnelle, c’est-à-dire dans la vie quotidienne avec les gens avec qui nous vivons, on s’aperçoit que ce fameux projet est périlleux dans la mesure où nous essayons de le vivre.

J. Werckmeister — . J’aurai voulu des explications un peu plus détaillées sur la distinction entre les crises-analyses et les crises- régulations.

R. Lourau — . Nous pensons que la plupart des crises dénommées telles (crise économique ou politique, crise de gouvernement ou de régime) sont des moyens de régulation de la politique instituée et du jeu politique, dans la mesure où pour nous le critère, c’est la persistance de la forme étatique. Il y a effectivement des événements, qu’on appelle « crises », alors qu’ils décèlent un potentiel d’auto-dissolution des formes instituées.

M. Michel — . J’ai été frappé par le fait que vous n’avez jamais parlé, mais peut-être le laissez- vous entendre, de « classes ». Le savoir so-

MILLÉNARISME ET THÉORIE SOCIOLOGIQUE 267

cial doit pouvoir accéder à un niveau disons théorique, poussé, mais en général il ne peut pas parce qu’il est refoulé et ce savoir institutionnalisé, prenons l ‘université, l’image de l’université, le savoir institutionnalisé contrôle toutes les entrées et les issues de cette ins- titationnalisation. Alors, ne faudrait-il pas appeler « savoir institu- tioninailisé » un savoir de classe, ce qui opérerait une autre distinction, non pas au niveau de sa constitution, mais au niveau de ceux qui en détiennent le pouvoir ?

R. Lourau — . Il y a une vulgate marxiste, ou trois ou quatre vulgates marxistes à ce sujet, et Marx lui-même n’a consacré à ce problème que quelques pages dans Le Capital alors qu’il avait consacré des milliers de pages à démontrer interminablement les mécanismes de l’économie ; ce n’est pas pour rien qu’il n’a pas pu en dire grand- chose. Il est assez délicat de manier le concept de classe sociale à notre époque, et je préfère m’en approcher prudemment.

M. Michel — . Vous avez parlé de la 3e République et de l’Etat, vous avez parlé de cette idéologie d’instruction publique et de la recherche d’une relève de la religion au travers de la sociologie (Durkheim). Comment peut-on parler de cette prétention étatique sous la 3e République sans, faire allusion à la bourgeoisie de la 3e République ? Donc je pense que par là, il faut tenir compte d’une certaine stratification sociale, et donc d’une collusion du pouvoir d’une certaine classe avec l’Etat.

R. Lourau — . Le savoir institué est visiblement contrôlé (et non forcément produit) sous la forme particulière des diplômes ou des habilitations visant à dire qu’une discipline existe (c’est l’Etat qui dit cela), qu’une autre n’existe pas, avec des validations, des contrôles d’examens, des contrôles des contrôleurs, c’est-à-<lire des enseignants qui donnent de la valeur aux étudiants par l’intermédiaire des diplômes. Toute cette procédure nous la devons à l’Etat, à la fraction de la bourgeoisie qui est au pouvoir et qu’on peut identifier au savoir institué. Quant au savoir social, j’ai peur d’en faire une entité un peu trop magique en l’identifiant… à quelle classe ? La classe ouvrière ? Mais la classe paysanne, excepté dans les pays où elle est presque exterminée comme aux Etats-Unis ou en Russie, joue un rôle tout aussi important. Il y a aussi la petite bourgeoisie qui a un savoir social extraordinaire, artisanal, oommercdal… Alors je n’ose pas faire des belles typologies ; de plus, et c’est une autre difficulté dans île savoir social, il serait, je crois, inexact d’exclure le savoir de la classe dominante elle-même.

Abû Dharr Al-Ghifârî

Vous trouverez ci dessous deux textes racontant la vie d’Abu Dhar.

Khalid Mohammad Khalid
DES HOMMES
AUTOUR DU PROPHÈTE ” QU’ALLAH LE BENISSE ET LE SALUE

Il arriva à la Mecque comme n’importe quel autre voyageur qui venait pour faire des tournées autour des déités encore vénérées ou qui ne faisait qu’une halte pour se reposer, avant de reprendre la route.  

Pourtant, il était à la recherche du Messager (ç). Il venait de faire tout ce chemin depuis le terroir des Ghifar, pour le connaître et l’entendre parler de cette nouvelle religion.  

Dès son arrivée, il se mit à glaner çà et là les informations. Chaque fois qu’il entendait des gens parler de Mohammad, il tendait l’oreille prudemment, si bien qu’il avait recueilli l’information sur le lieu où il pouvait le trouver.  

Puis, au matin de ce jour-là, il s’en alla à cet endroit-là. Il trouva le Messager (ç) assis seuL Il se rapprocha de lui et dit:

«Bonjour! ô frère arabe.

– Salut à toi! ô frère, répondit le Messager (ç),

– Chante-moi de ce que tu dis, dit Abou Dhar.

– Ceci n’est pas de la poésie pour que je te chante, dit le Messager (ç), ceci est une noble lecture.

– Fais-moi donc une récitation, dit Abou Dhar.»

Alors, le Messager (ç) lui récita des versets pendant dernière. Il a récité le Livre premier et le Livre dernier. Il était un océan (de savoir) qui ne tarissait pas.» Salman avait une place très particulière dans le cœur des compagnons de l’Envoyé (ç). Sous le khalifat de Omar, il est venu à Médine en visite. Omar l’a accueilli avec tous les égards. Il avait réuni ses compagnons et leur avait dit: «Sortons accueillir Salman!» Et tous allèrent l’accueillir à l’entrée de Médine.  

Depuis qu’il a rencontré l’Envoyé (ç) Salman mena une vie de musulman libre, de combattant. Il traversa le khalifat d’Abou Bakr, de Omar. Mais dans celui de Othman, il fut rappelé à Dieu.  

Durant toutes ces années, l’Islam se répandait, ses étendards flottaient dans les divers horizons, et les biens affluaient à Médine, où on les distribuait régulièrement aux gens. Les postes de responsabilité se démultipliaient. Et Salman, où était-il dans tout cela ? De quoi s’occupait-il en cette époque de richesses ?  

***  

Regardez là! regardez bien! Voyez-vous là-bas, à l’ombre, ce noble vieillard en train de tresser les feuilles de palmier, pour en faire des ustensiles ? C’est Salman. Regardez-le bien. Vous le voyez habillé d’un vêtement court, si court qu’il lui arrivait aux genoux. Pourtant, le don qu’il touchait était considérable. Entre 4000 et 6000 dirhams par an. Il distribuait tout, sans garder le moindre sou, en disant: «J’achète avec un dirham des feuilles de palmier et je les travaille, puis je les vends à 3 dirhams. Je garde un dirham pour d’autres feuilles, je dépense un autre pour ma famille, et je donne le troisième en aumône.»  

***

Certains d’entre nous, quand ils entendent parler de la continence des compagnons, disent que cela était en rapport avec les conditions naturelles de la presqu’île arabique, où l’Arabe trouve son plaisir dans la simplicité.  

Mais, là, nous sommes’ devant un homme originaire de Perse, qui était un pays de richesses et de faste, un homme qui n’était pas un pauvre. Pourquoi Salman refusait-il alors la fortune et la vie raffinée? Pourquoi insistait-il à se suffire d’un seul dirham quotidien qu’il gagnait à la sueur de son front? Pourquoi refusait-il le poste d’émir? Il disait: «Si tu peux manger de la poussière, pour ne pas être un émir de deux personnes, fais-lel»  

Pourquoi rejetait-il les postes de responsabilité, sauf celui d’être chef d’une colonne partant au combat sur le chemin de Dieu? Et pourquoi n’acceptait-il pas sa part de don qui lui était pourtant licite?  

Hichâm b. Hassan rapporte d’al-Hassan: «Le don à Salman était de 5000. Et puis, il était à la tête de 30000 hommes, il faisait son discours couvert d’une (simple) cape, dont la moitié lui servait de couche et l’autre. de vêtement. Quand sa part de don lui parvenait, il la donnait. Il mangeait du travail de ses mains.»  

Pourquoi Salman agissait-il ainsi ? Qu’on écoute sa réponse qu’il avait donnée avant de mourir. Sur son lit de mort, il avait pleuré devant Saâd b. Waqaç qui lui rendait visite.  

«Qu’est-ce qui te fait pleurer, ô Abou Abdallah? Pourtant, l’Envoyé mourut en étant satisfait de toi, lui dit Saâd.

– Par Dieu! dit Salman, je ne suis pas affligé par la mort et je ne suis pas attaché à l’ici-bas. Mais l’Envoyé nous a confié une charge, quand il a dit: “Que l’un de vous ait dans l’ici-bas une part semblable aux victuailles du voyageur.” Alors que moi je suis entouré de tant de choses.

– 0 Abou Abdallah! dit Saâd, en ne remarquant autour de lui qu’une écuelle et un petit récipient, recommande-nous quelque chose que nous garderons de toi.

– 0 Saâd, rappelle Dieu quand, dans ton souci, tu t’apprêtes (à agir), quand tu t’apprêtes à prendre une décision et quand tu t’apprêtes à distribuer avec ta main.”  

Voilà l’homme. Il a respecté scrupuleusement la recommandation de l’Envoyé (ç), en ayant une simple écuelle dans laquelle il mangeait, ainsi qu’un récipient avec lequel il buvait et faisait ses ablutions. Et pourtant, il avait eu les larmes aux yeux.  

***  

A l’époque où il était émir d’al-Madaïn, rien n’avait changé dans sa personnalité. Il avait continué à vivre de la confection des feuilles de palmier. Un jour, alors qu’il était dans la rue, il vit un homme arriver de Damas avec une charge de figues et de dattes. Ce dernier, étant fatigué par le poids, cherchait des yeux un pauvre porteur. Dès que ses yeux tombèrent sur Sa1man, il l’appela. Salman prit la charge et s’en alla avec l’étranger.  

Sur le chemin, quand tous deux passèrent près d’un groupe d’hommes, Salman leur lança le salut et eux lui répondirent debout: «Salut sur l’émir.»  

L’homme se dit aussitôt: «Quel émir désignent ils?» Son étonnement s’accrut encore quand il vit quelques-uns accourir et dire à Salman : «0 Emir, laisse! on va porter cela.» L’homme sut alors qu’il avait eu affaire à l’émir de la ville. Il essaya de ne pas laisser la charge sur les épaules de Salman. Mais Salman refusa de la tête, en disant: «Non, jusqu’à te faire parvenir à ta destination.»  

***

Un jour, on lui posa la question: «Qu’est-ce qui te fait répugner le poste d’émir.» Il répondit: «C’est la saveur de son sein quand on le prend et l’aigreur de son sevrage.»  

Un autre jour, son compagnon entra et le trouva en train de pétrir la pâte. Il lui dit: «Où est la servante?» Salman lui répondit: «Nous l’avons envoyée pour une qu’Abou Dhar écoutait attentivement. Puis, Abou Dhar n’attendit pas beaucoup de temps, pour proclamer: «J’atteste qu’il n’est de dieu que Dieu et j’atteste aussi que Mohammad est son serviteur, son envoyé.  

– D’où es-tu, frère arabe? dit le Messager (ç).

– De Ghifar, répondit Abou Dhar.» A cette réponse, le Messager (ç) esquissa un large sourire significatif. Abou Dhar sourit aussi et sut au fond de lui le sens du sourire de son interlocuteur. Oui, la tribu des Ghifar était réputée pour le brigandage de ses hommes. Ces derniers étaient des pillards redoutés dans toute l’Arabie. Comment se fit-il que l’un d’eux vint embrasser l’Islam, alors que l’Islam était encore une religion méconnue?  

En racontant lui-même cette rencontre, Abou Dhar dira, entre autres: «Le Prophète (ç) s’est mis alors à regarder de haut en bas, par étonnement de ce qui est arrivé des Ghifar, puis il a dit: “Dieu guide qui il veut.”»  

C’est vrai, Abou Dhar est l’un de ces guidés, à qui Dieu veut du bien. Déjà avant d’embrasser l’Islam, il était un révolté contre l’adoration des idoles, qui tendait à croire en un créateur sublime. C’est pourquoi il se dirigea vers la Mecque, dès qu’il entendit parler d’un prophète qui dénonçait l’adoration des idoles.  

Abou Dhar, de son vrai nom Jundub b. Jinada, se convertit donc à l’Islam, dès qu’il entendit les premiers versets de la bouche du Messager (ç). Dans le classement des musulmans, il est le cinquième ou le sixième.  

Par ailleurs, il était d’une nature bouillante. Il était fait pour être toujours révolté contre le faux. Et maintenant le voilà en train de voir des pierres taillées, auxquelles on courbait l’échine. Alors, il devait dire quelque chose, lancer un cri avant de partir. Il dit au Messager (ç): «0 Messager de Dieu, que me recommandes-tu?»  

Le Prophète (ç) lui répondit : «Tu reviens dans ton peuple, jusqu’à ce que mon affaire te parvienne.» Abou Dhar ne se retint pas de dire sur le champ : «Par celui qui détient ma vie dans sa main, je n’y retournerai qu’après avoir crié l’Islam dans la Mosquée! »  

Ainsi était sa nature rebelle. Était-il possible qu’Abou Dhar retourne silencieux chez lui, à l’instant où il découvrait un monde nouveau ? Non, cela était insupportable pour lui.  

Après quoi, il entra à la Mosquée sacrée et dit de sa plus haute voix : « J’atteste qu’il n’est de dieu que Dieu et j’atteste aussi que Mohammad est l’envoyé de Dieu»  

A notre connaissance, c’était là le premier éclat de voix musulman qui défia l’orgueil des Quraych, un éclat de voix lancé par un étranger qui n’avait ni lien de parenté ni protection à la Mecque. Ce cri ameuta les Quraychites, qui se mirent aussitôt à maltraiter Abou Dhar, de telle sorte qu’il se retrouva à terre. Il ne fut sauvé in extremis que par l’intervention intelligence d’al-Abbâs, l’oncle du Prophète (ç): «0 Quraychites! avait-il dit, vous êtes des commerçants et votre commerce passe par le pays des Ghifar, dont cet homme fait partie. S’il excite son peuple conte vous, ils couperont le chemin à vos caravanes.»  

Le jour suivant, ou peut-être le même jour, le nouveau musulman récidiva son défi, sans avoir la moindre peur. En effet, dès qu’il vit deux femmes en train de faire des tournées autour de deux idoles, il se mit à jeter le discrédit sur ces deux idoles, si bien que les femmes crièrent au secours.  

Les Quraychites accoururent vite et se mirent à le frapper si violemment qu’il perdit connaissance… Et quand il reprit connaissance, il dit encore à haute voix : «J’atteste qu’il n’est de dieu que Dieu et j’atteste aussi que Mohammad est l’envoyé de Dieu» La nature de ce nouveau disciple n’étant plus un secret pour personne, le Messager (ç) lui réitéra son ordre de retourner chez lui et d’attendre la suite des événements.  

***  

Abou Dhar rentra donc chez lui et s’attela aussitôt à appeler les membres de sa tribu à l’Islam. Il ne se 40 Deshommesautourdu Prophète limita pas dans cette noble mission à sa seule tribu, puisqu’il appela aussi les Aslam, qui étaient les voisins des Ghifar.  

Puis, après l’expatriation du Messager (ç) à Médine, voilà Abou Dhar qui arrivait avec un grand convoi de musulmans venant du terroir des Ghifar et des Aslam!  

Le Messager (ç) les accueillit avec joie puis invoqua pour eux la miséricorde divine. Quant à Abou Dhar, il dit de lui: «Les terres désertiques et les terres verdoyantes n’ont connu de langue plus véridique que (celle) d’Abou Dhar.»  

***  

Le Messager (ç) résuma en quelques mots la vie à venir de son compagnon. Et effectivement, la sincérité sera l’essentiel dans la vie d’Abou Dhar, Il mènera une vie de sincère qui ne trompa ni lui même ni autrui et qui ne permit pas qu’on le trompât. Sa sincérité ne fut à aucun moment une qualité sourde. Il disait la vérité, s’opposait au faux, sans prendre de gants.  

Comme le Messager (ç) voyait avec clairvoyance les difficultés qu’Abou Dhar allait rencontrer, il lui recommandait toujours la patience.  

Un jour, il lui posa cette question:

«0 Abou Dhar, comme agiras-tu quand tu seras rejoint par les émirs qui s’accaparent du butin.  

– Par celui qui t’a envoyé avec le vrai, Je frapperai alors avec mon épée, dit Abou Dhar..

– Ne te montrerai-je pas ce qui est beaucoup mieux que cela ? Tu t’armes de patience jusqu’à ce que tu me rejoignes, dit le Messager (ç).»  

Au fait, pourquoi le Messager (ç) lui avait-il posé précisément cette question ? Les émirs et la fortune, voilà la question à laquelle Abou Dhar consacra toute sa vie, tout en ayant toujours à l’esprit le conseil du Messager.  

***

L’époque du Messager (ç) passa, puis celle d’Abou Bakr, puis celle de Omar, avec la domination de la sobriété. Durant cette période, il n’y eut pas de déviations pour qu’Abou Dhar élevât la voix et s’y opposât vigoureusement.  

Mais, après la mort de Omar, les choses changèrent. Il constata alors les effets néfastes du pouvoir et de la fortune sur ses anciens compagnons, qui avaient pourtant côtoyé le Messager (ç). A chaque fois qu’il décidait de prendre son sabre et sortir combattre le mal, il se rappelait le conseil du Messager (ç), Il laissait alors son arme dans son fourreau, sachant bien qu’il est interdit d’utiliser les armes contre le musulman: Il n’appuient pas li un croyant de tuer un croyant, sauf si c’est involontairement (s. 3, v. 92).  

Sa tâche n’était donc pas de prendre les armes mais d’exprimer son opposition aux”pratiques condamnables, par le propos véridique et juste. Il fit alors face avec sa sincérité aux émirs, aux riches, c.-à-d. à tous ceux qui, par leur penchant pour la vie d’ici-bas, devinrent un danger pour la religion.  

• • •  

L’opposition d’Abou Dhar aux centres du pouvoir et de la fortune devint si importante que son nom fut connu de tout le monde, Dans chaque ville où il allait, avec chaque émir qu’il rencontrait, il avait sur ses lèvres cette devise :  «Annonce à ceux qui amassent l’or et l’argent qu’ils auront des cautères de feu, avec lesquels leurs fronts seront cautérisés, le Jour de la résurrection.»  

Cette devise, sa devise, devint tellement célèbre que les gens la reprenait toutes les fois qu’ils le rencontraient dans la rue.  

A Damas, où Mouâwiya b. Abou Soufyan était le gouverneur qui gérait à sa guise les biens de la communauté musulmane, Abou Dhar mit à nu la gestion scandaleuse qui ne profitait qu’aux riches. Dans ses réunions avec les petites gens, il dit entre autres: «Cela m’étonne! Celui qui ne trouve pas quoi manger chez lui, pourquoi ne sort-il pas avec l’épée brandie?» Puis, se rappelant le conseil du Messager (ç), .il abandonna le discours guerrier pout revenir au discours raisonnable basé sur les arguments. Il parla de la justice sociale, de l’égalité entre les hommes et des devoirs de l’émir.  

 Son activité devint dangereuse pour les émirs, lorsqu’il fit un débat public avec Mouâwiya. Ce jour là, Abou Dhar dit à Mouâwiya ses quatre vérités. Il lui rappela sans crainte sa fortune d’alors et celle qu’il avait avant de devenir gouverneur, sa maison qu’il avait à la Mecque et les palais qu’il possédait alors en Syrie. Ensuite, il s’adressa aux compagnons devenus riches qui étaient assis: «Etes-vous ceux qui ont accompagné le Messager, pendant que le Coran descendait sur lui? Oui, c’est vous qui étiez présents alors que le Coran descendait.,»  

 Puis, il revint à la charge, pour poser la question: «Ne trouvez pas dans le Livre de Dieu: “Ceux qui thésaurisent l’or et l’argent, sans en faire dépense sur le chemin de Dieu, annonce-leur un châtiment douloureux *pour le jour où l’or et l’argent portés au rouge dans le feu de Géhenne leur brûleront le front, lesjIIlncs, le dos: «Voilà ce que vous avez thésaurisé pour vous-mêmes. Savourez donc ce que vous thésaurisiez!» (s. 9, v. 34-35). Mouâwiya intervint, pour dire: «Ces versets ont été révélés à propos des Gens du Livre. «Mais, Abou Dhar répliqua: «Non! ils ont été révélés pour nous et pour eux.» Puis, il continua à conseiller Mouâwiya et ses semblables de remettre les fermes, les palais et tous les autres au Trésor public…  

Après le débat, Mouâwiya envoya au khalife Othman une lettre, dans laquelle il se plaignit en ces termes: «Abou Dhar a corrompu les gens en Syrie.» Alors, Othman convoqua Abou Dhar à Médine. Celui-ci rentra effectivement et eut avec le khalife un long entretien, à la fin duquel il dit: «Je n’ai pas besoin de votre monde.» Puis, quand Othman l’invita à rester près de lui, à Médine, Abou Dhar demanda la permission de se retirer à ar-Rabdha. Il eut cette permission.  

… … …  

A ar-Rabdha, il reçut la visite d’une délégation venue d’al-Koufa, On lui demanda de diriger la révolte contre le khalife. Mais lui les mit en garde contre une telle action, avec des mots très clairs: «Par Dieu! si. Othman me crucifie sur la plus longue planche ou sur une montagne, j’écouterai et j’obéirai et je patienterai… S’il me renvoie chez moi, j’écouterai et j’obéirai et je patienterai…»  

A méditer cette réplique, on comprend qu’Abou Dhar était resté respectueux du conseil du Messager (ç).  

… … …  

Par ailleurs, il resta durant toute sa vie le regard braqué sur les fautes commises par les fortunés et les détenteurs du pouvoir. Il détesta tellement le poste de responsabilité et la fortune qu’il préféra éviter ses compagnons devenus responsables.  

Une fois, Abou Mousa al-Achâry se précipitant à le rencontrer, en lui disant: «Bienvenue à mon frèrel», Abou Dhar lui répliqua sèchement: «Je ne suis plus ton frère! je l’étais avant que tu ne deviennes un êmir.»  

 A une autre occasion, il se comporta de la même façon avec Abou Hurayra. A ce dernier, il avait dit: «Laisse-moi tranquille! n’es-tu pas celui-là à qui on a donné le poste d’émir, si bien que tu es devenu propriétaire de constructions, de bétail et de terres cultivées.»  

En outre, quand on lui proposa l’émirat,  il répondit: «Par Dieu! non. Vous ne m’attirez jamais par votre ici-bas.»  

***  

Un jour, un compagnon à lui le vit avec un vêtement très ancien. Il lui dit: «N’as-tu pas un autre vêtement? Il y a quelques jours, j’ai vu dans tes mains deux vêtements nouveaux?  

– 0 fils de mon frère, répondit Abou Dhar, je les ai donnés à quelqu’un qui en a plus besoin que moi.

– Par Dieu, tu en as très besoin, fit remarquer le compagnon.

– Mon Dieu! pardonne-lui. Toi, tu magnifies l’ici-bas! Ne vois-tu pas cette burda que je porte? Et puis, j’ai une autre pour la Prière du vendredi. Et puis, j’ai une chèvre dont je trais le lait et une ânesse qui me sert au transport. Y a-t-il un bienfait meilleur que celui que nous avons?»  

**

En rapportant des hadiths du Messager (ç), il avait dit une fois: «Mon ami m’a recommandé sept choses…  

* Il m’a ordonné d’aimer les pauvres et d’être proches d’eux.

*Il m’a ordonné de voir celui qui est en-dessous de moi et de ne pas voir celui qui est au-dessus de moi.

*Il m’a ordonné de ne rien demander à personne.

*Il m’a ordonné de préserver les liens de parenté.

*Il m’a ordonné de dire la vérité même si elle est amère.

*Il m’a ordonné de ne craindre le reproche de personne, en vue de Dieu.

*Il m’a ordonné de dire beaucoup: “Il n’est de force et de puissance que par Dieu.”»  

Abou Dhar avait bien façonné sa vie suivant ce testament si bien qu’il devint la conscience de sa communauté. Voici justement le témoignage de l’imam Ali à son sujet: «A part Abou Dhar, il ne reste aujourd’hui aucun qui, en vue de Dieu, ne craint pas le reproche de personne.»  

Durant toute sa vie, il fut un opposant opiniâtre de l’exploitation du pouvoir et de la monopolisation des richesses. Il vécut toujours en tant que bâtisseur du droit chemin. Une fois, il avait dit: «Par celui qui détient mon âme dans sa main! si vous déposez le sabre sur mon cou, et que je pense avoir le temps de dire un mot que j’ai entendu du Messager, avant de me le couper, je dirai ce mot sans hésiter (un seul instant),»  

**

Le jour de sa mort, il était seul avec sa femme à ar-Rabdha, le lieu qu’il avait choisi pour y résider, à la suite de son conflit avec le khalife Othman. Sa femme était assise près de lui, les larmes aux yeux. Pour la consoler, il lui dit : «Pourquoi pleurer, alors que la mort est un droit?  

– Je pleure, parce que tu vas mourir, alors que je n’ai pas de linceul pour t’y ensevelir, dit-elle.

– Calme-toi, reprit-il, ne pleure pas. J’ai entendu le Messager (ç) dire alors que j’étais chez lui avec un groupe de compagnons : “Un d’entre vous mourra dans une terre déserte, mais un groupe de croyants assisteront à sa mort.”  

Tous ceux qui étaient présents à cette réunion-là sont morts au milieu d’une communauté. Il ne reste que moi et me voilà en train de mourir dans un désert. Surveille la route. Un groupe de croyants va arriver…» Puis, il rendit l’âme. Par Dieu ! il avait dit vrai. Voilà au loin une caravane qui se profilait. Abdallah b. Masaoud était parmi les caravaniers.  

A la vue là-bas d’une dame et d’un enfant près d’un corps étendu, il réorienta sa monture. Les autres firent comme lui. Dès qu’il arriva, il reconnut vite le corps inerte de son compagnon. Il fondit alors en larmes, avant de se rapprocher de la dépouille. Puis, il dit: «Le Messager de Dieu a dit vrai. Tu marcheras seul, tu mourras seul, et tu seras ressuscité seul.a..  

***  

Le Messager (ç) avait dit cela lors de l’expédition de Tabouk, en l’an 09 de l’Hêgir, c-â-d. vingt ans avant ce jour-là. Lors de ce déplacement, Abou Dhar était resté loin derrière l’armée musulmane, à cause de son faible chameau, si bien que son absence avait été remarquée. Puis, après s’être convaincu de l’incapacité de sa monture à continuer le voyage, il avait repris le chemin, à pied. Il avait alors rattrapé ses compagnons le lendemain, quand ces derniers s’étaient arrêtés pour une pause.  

Lorsque le Messager (ç) l’avait vu s’avancer seul, il avait dit : « Dieu accorde sa miséricorde à Abou Dhar!  il marchera seul, il mourra seul et il sera ressuscité seul.»  



Un Compagnon modèle

Traduit et édité par
Abbas Ahmad al-Bostani

Publication de la Cité du Savoir

Lu sur http://www.kitab.fr/article41.html

ÉditeurAbbas Ahmad al-BostaniC.P. 712 Succ. (B)Montréal, Qc., H3B 3K3Canada

Copyrights: Tous droits réservés à l’éditeur

ISBN 2-9222-05-1

Table des Matières

PRÉFACE 5

Chapitre 1 : Avant la découverte de l’Islam 11

Chapitre 2 : A la recherche du Prophète (P) 23

Chapitre 3 : De Retour dans sa tribu 29

Chapitre 4 : Lors de l’émigration du Prophète à Médine 44

Chapitre 5 : Un disciple modèle du Prophète 59

Chapitre 6 : Véridicité, érudition et ascétisme 79

Chapitre 7 : Les Enseignements du Prophète à
Abû Tharr 93

Chapitre 8 : Abû Tharr, rapporteur du Hadith
du Prophète (P) 113

Chapitre 9 : Prise de Position concernant la Succession du Prophète (P) 121

Chapitre 10 : Le Transfert de la Succession
du Saint Prophète 135

Chapitre 11 : Les Racines du mal et du malaise 149

Chapitre12 :Abû Tharr et `Othmân 171

Chapitre 13 : Abû Tharr et Mu`âwiyeh 177

Chapitre 14 : Un second exil en Syrie 197

Chapitre 15 : De Retour chez `Othmân 205

Chapitre 16 : `Othman, le népotisme et les Tulaqâ’ 213

Chapitre 17: Les causes profondes de l’amertume d’Abû Tharr 233

Chapitre 18 : Le brûlage des copies du Coran 239

Chapitre 19 : Abû Tharr, l’incorruptible, condamné à la déportarion 245

Chapitre 20 : Un sort pathétique 259

PRÉFACE

Après treize ans de souffrances et de luttes continuelles, le Prophète quitta la Mecque pour Médine, ayant estimé que la phase de la fragilité de l’Islam et de sa pratique secrète était terminée, et qu’il devait avec le concours de ses fidèles et courageux Compagnons construire le grand édifice de l’Etat islamique et poser la fondation de son régime politique conformément à la Volonté d’Allah.

Dès son arrivée à Médine, le Saint Prophète y construisit un masjid (mosquée) ainsi qu’une maison adjacente dont la porte s’ouvrait à l’intérieur de la Mosquée, pour qu’il y habite. Dans cette nouvelle situation la vie du Prophète ne subit aucun changement. Il resta le même du début jusqu’à la fin. Sa conduite, ses manières et son comportement ne changèrent en rien même après l’instauration du Gouvernement islamique dans toute l’Arabie.

Régime et un Etat islamiques émergèrent au milieu des deux super-puissances de l’époque (l’Empire perse et l’Empire romain). Dans cet Etat islamique il n’y avait pas de gouvernants et de sujets, ni d’officiers et de subalternes, ni de maîtres et d’esclaves. Tout le monde était égal devant Allah.

Le Fondateur de ce régime rendit le dernier soupir, et la première déviation qui secoua la fondation de l’Islam et donna lieu à la formation de factions politiques au sein de la Communauté musulmane eut lieu avec la mise à l’écart de l’Imam `Ali du Pouvoir et du Califat (la succession du Saint prophète).

Abû Tharr était l’un des plus dévoués et des plus courageux des Compagnons du Saint Prophète. Il était parmi les cinq premières personnes à embrasser l’Islam, et son épée était très efficace pour la défense du Prophète. Il était donc normal qu’il fût également l’un des premiers à s’alarmer en voyant que l’Imam `Ali qui incarnait la vertu et la vérité, était exclu des affaires de l’Etat islamique, alors que beaucoup de ceux qui gardaient encore de la rancune pour l’Islam s’étaient glissés à l’intérieur de l’organisation du Califat, et s’étaient appliquées à la ronger, comme des termites.

Abû Tharr était donc terriblement inquiet pour l’avenir de l’Islam et les jours noirs qui l’attendaient. Il avait toutefois un motif de consolation, car il était confiant qu’en aucun cas la caravane de l’Islam n’arrêterait pas sa marche, et que même si un droit important avait été violé, le système islamique n’était pas remis en cause. C’est pourquoi, bien que très affligé par la privation de l’Imam Ali de son droit légitime de succéder au Saint Prophète à la tête de l’État islamique, il garda le silence.

Mais lorsque `Othmân accéda au Califat, la situation changea. La population musulmane, et notamment les gens les plus démunis se trouvèrent à la merci des usuriers, des marchands d’esclaves, des nantis et des aristocrates qui fréquentaient la Cour de `Othmân et le Palais de Mu`âwiyeh. La classe distinguée et les possédants commencèrent à ressurgir et à présenter un grand danger pour la société musulmane, fondée sur l’égalité et la justice sociale. Les traditions du Prophète (P) en la matière furent abandonnées. Des sommes faramineuses furent dépensées pour la construction du Grand Palais du “Gouvernant islamique” (Mu`âwiyeh) à l’instar des Cours impériales. Alors que le Calife `Omar avait mené la vie d’un homme ordinaire, et qu’Abû Bakr n’avait pas hésité à traire les chèvres d’un Juif pour gagner sa vie, le collier de l’épouse de `Othmân, le 3e Calife coûtait l’équivalent du tiers du revenu perçu d’Afrique!

Alors que sous le Califat de `Omar, lorsque le fils d’un officier supérieur, usant indûment de la position de son père s’était emparé de force du cheval d’un homme, le Calife avait poursuivi en justice aussi bien le père que le fils, `Othmân, son successeur, n’a pas hésité à nommer Marwân Ibn al-Hakam – qui avait été banni par le Prophète – comme son conseiller et son “Super-vizir”, et à lui offrir le domaine de Khaybar ainsi que le revenu de l’Afrique.

Excédé par tous ces agissements indignes de l’Islam authentique, et ne pouvant plus garder le silence, Abû Tharr se souleva contre ce régime tyrannique et injuste. Ce soulèvement courageux conduisit tous les territoires islamiques à se révolter contre les injustices du gouvernement de `Othmân. Ses vagues mugissantes ont laissé des traces encore perceptibles dans l’histoire de l’humanité.

Abû Tharr était soucieux de rétablir les valeurs islamiques abandonnées par l’administration de `Othmân au profit et à cause de la restauration de l’aristocratie anté-islamique. Abû Tharr considérait l’Islam comme étant le refuge de tous les déshérités, les dépossédés et les opprimés, alors que le gouvernement de `Othmân en fit l’instrument de la montée des aristocrates et des usuriers.

Cette fracture entre Abû Tharr et `Othmân continua et finit par coûter cher au premier.

La Toute-Puissance et l’Omniscience d’Allah étaient toujours présentes dans la conscience d’Abû Tharr. Aussi, ne se permit-il une seule seconde de s’écarter de Son Chemin ni d’oublier ses devoirs envers Lui. Il passa pour être “l’homme parfait” dans l’école de l’Islam, et cela suffit pour montrer sa grandeur.

Le combat d’Abû Tharr pour la liberté et surtout pour la défense des laissés-pour-compte est toujours d’actualité. La même situation qui le conduisit à réunir autour de lui, en Syrie et à Médine, les nécessiteux et les opprimés pour les inviter à défendre leurs droits fondamentaux et à dénoncer les injustices dont ils étaient victimes, se répète ça et là de nos jours.

Les Musulmans des quatre coins du monde se rappellent aujourd’hui ses mots fascinants, ses vues justes et ses discours enflammés. On peut dire qu’ils sont en train de revoir à travers cette histoire lointaine comment il avait rassemblé les opprimés et les dépossédés dans le masjid et attisé leurs sentiments contre les habitants des Palais verts et l’administration corrompue de `Othmân, en s’écriant:

Annonce un châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent sans rien dépenser dans le chemin d’Allah”. (Sourate al-Tawbah, 9:34)

“O Mu`âwiyeh! Si tu construis ce palais avec ton propre argent, c’est un gaspillage, et si tu le construis avec l’argent du Trésor Public, c’est un abus de confiance!

“O `Othmân! Ces pauvres sont devenus plus pauvres à cause de toi, et ces riches sont devenus plus riches, grâce à toi”.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 1Avant la découverte de l’Islam

Abû Tharr était un des Compagnons du Prophète de l’Islam (P) connu pour son amour de la liberté et son bon caractère, et selon le Saint Prophète, il faisaient partie de ceux que le Ciel et ses Habitants désiraient ardemment. Il bénéficia de la Compagnie du Prophète au sens réel du terme.

Abû Tharr disait lui-même: «Mon vrai nom est Jundab Ibn Junadah, mais après ma conversion à l’Islam, le Saint Prophète m’a donné le nom de “`Abdullâh”, et c’est le nom que j’aime le plus». Abû Tharr était donc sa “kuniyah” (surnom) tiré du nom de son fils aîné Tharr.

Les historiens s’accordent pour affirmer qu’Abû Tharr était le fils d’Ibn Qays Çaghîr Ibn Hazm Ibn Ghifâr et que sa mère s’appelait Ramlah Bint (fille de) Waqî`ah Ghifâriyah. Il était arabe de race et appartenait à la tribu Ghifâr. De là, le mot “Ghifârî” qui suit son surnom.

`Abdullâh al-Subaytî écrit: «Lorsque nous étudions la biographie d’Abû Tharr, nous constatons qu’il était la lumière personnifiée et l’incarnation des qualités d’un grand homme. Il avait la rare distinction d’être doué d’une intelligence remarquable, d’une faculté de perception exceptionnelle, d’une sagacité notable et d’un esprit vif». Selon l’Imam Ja`far al-Çâdiq: «Il était toujours plongé dans la pensée, et ses prières étaient fondées sur ses réflexions sur Allah» (Çahîh Muslim).

Dans son livre “Al-Ichtirâkî al-Zâhid” (Le socialiste ascète), le célèbre écrivain égyptien, `Abdul Hamîd Jawdat-us-Sahar écrit: «Lors d’une période de grande famine, les chefs de la tribu de Ghifâr se réunirent pour concerter et réfléchir au moyen de faire face à la terrible situation, due à la longue absence de pluie et dans laquelle les bêtes étaient devenues décharnées et maigres, et les provisions et les stocks épuisés. Dans cette réunion, on se demandait: “Pourquoi notre dieu (l’Idole Manât) s’est-il fâché contre nous, alors que nous avons prié pour la descente de la pluie, sacrifié des chameaux en offrande et fait tout notre possible pour gagner sa faveur? La saison de pluie arrive à son terme. Pourtant il n’y a pas trace d’un nuage dans le ciel. Il n’y a eu ni tonnerre ni averse ces temps-ci, ni même une goutte de pluie ou une bruine! Que faut-il penser? Sommes-nous devenus si pervers pour mériter la colère de dieu? Pourquoi se sent-il si en colère contre nous, alors que nous avons offert tant de sacrifices pour lui faire plaisir?”

»Les gens se mirent à réfléchir sur le sujet et à échanger leurs vues. Ils pensèrent: “L’homme ne peut rien contre la volonté du ciel. Personne ne peut faire venir des nuages et de la pluie du ciel. Seul “Manât”en est capable. C’est pourquoi, nous n’avons d’autre alternative que de sortir, hommes et femmes, pour le pèlerinage, afin de prier et d’implorer le pardon de “Manât”. Peut-être nous pardonnera-t-il et fera-t-il descendre la pluie pour que la terre redevienne verte après la période de stérilité, notre pauvreté se transforme en prospérité, notre malheur en bonheur et nos difficultés en aisance et confort.

»Aussi toute la tribu commença à préparer une journée de prière et un voyage auprès de Manât. Ceux qui dormaient se réveillèrent et accoururent pour installer les litières sur leurs chameaux. Unays (le frère d’Abû Tharr) enfourcha lui aussi son chameau pour rejoindre la caravane qui se dirigeait déjà vers les côtes de la mer, Mushalsal et Qadîd qui relient la Mecque et Médine et où se dressait Manât. Unays cherchant autour de lui son frère et ne le trouvant pas fit s’asseoir son chameau et courut à pied pour voir s’il était resté à la maison. En y arrivant, il cria: «Jundab! Jundab!». Lorsqu’il vit son frère allongé tranquillement sur son lit, il lui dit, étonné:

– N’as-tu pas entendu “l’appel” au voyage?

– Si, mais que dois-je faire lorsque je me sens fatigué et que de plus je n’ai pas envie d’aller en pèlerinage à Manât, répondit Abû Tharr.

– Tais-toi! Demande pardon au dieu. Ne craints-tu pas qu’il t’entende et qu’il envoie sur toi son courroux? le gronda Unays.

– Mais es-tu sûr que Manât puisse nous entendre et nous voir? lui rétorqua Abû Tharr.

– Qu’est-ce qu’il t’arrive aujourd’hui? Un génie a-t-il eu raison de ton esprit? Ou bien es-tu malade? Viens! Repens-toi. Peut-être dieu acceptera-t-il tes remords, lui dit Unays.

Voyant Abû Tharr rester dans son lit, son frère le hâta: «Lève-toi. La caravane est partie. La tribu s’éloigne».

Alors que les deux frères discutaient, leur mère arriva. Ils se turent.

– La mère: Mes fils, quelles sont vos opinions?»

– Unays: A propos de quoi? Mère.

– La mère: A propos de la pluie.

– Unays: Nous sommes d’accord avec ce que tu suggérerais.

– La mère: Je propose que vous alliez voir votre oncle maternel qui est un homme riche.

– Unays: D’accord. Comme tu voudras. Que dieu améliore notre condition !

Abû Tharr et Unays accompagnés de leur mère, se rendirent chez leur oncle. Celui-ci les accueillit avec grande hospitalité. Ils restèrent chez lui pendant longtemps. Le confort et le plaisir y remplacèrent les difficultés et la peine dans lesquelles ils se débattaient jadis. Lorsque les membres de leur tribu apprirent que leur oncle se montrait très bon envers ses deux neveux et qu’il les aimait comme ses propres fils, ils furent pris de jalousie et décidèrent de préparer un plan en vue de le faire se détacher d’eux. Ils réfléchirent ensemble sur les différents moyens de parvenir à leurs desseins perfides, et ils finirent par choisir un homme pour exécuter le plan de leur conspiration.

Cet homme alla voir l’oncle d’Abû Tharr et s’assit à ses côtés calmement, la tête baissée. L’oncle d’Abû Tharr lui demanda: «Comment vas-tu?». L’homme affecta un air triste et dit: «Je suis venu te voir pour une affaire importante. Si je n’avais pas une grande affection et un grand respect pour toi, je ne te dirais rien. Mais ma loyauté m’a obligé à venir pour t’en parler. Je voudrais te réveler ce que tu ignores afin que tu puisses voir toi-même ce qui se passe, car je vois que les faveurs que tu fais à certains sont récompensées par l’ingratitude».

L’oncle d’Abû Tharr sentit que quelque chose allait mal. Il s’inquiéta et dit: «Parle franchement et dis-moi tout». L’homme dit: «Comment pourrais-je te dire que lorsque tu sors de la maison, ton neveu Unays, tient compagnie à ta femme et lui parle secrètement. Je ne saurais te dire ce qu’il lui dit».

L’oncle d’Unays protesta: «C’est une fausse accusation contre lui, et je ne crois pas du tout à ton insinuation». L’homme répondit: «Nous aussi, nous aurions voulu que ce soit une fausse allégation et une pure calomnie. Mais malheureusement, je suis obligé d’affirmer, que c’est la vérité».

L’oncle d’Unays lui demanda de lui fournir une preuve à l’appui de cette accusation. L’homme répondit: «Toute la tribu peut en témoigner. Tout le monde l’a vu et a le même sentiment. Si tu le désires, je pourrais te fournir d’innombrables témoignages de ma tribu».

Ayant entendu ces propos, le pauvre oncle commença à penser à son honneur et à son prestige. Il se sentit blessé dans sa dignité. L’homme sortit de chez lui après lui avoir fait cette révélation abjecte qui laissa sur lui l’effet d’une morsure de serpent.

L’oncle d’Unays était maintenant convaincu de la véracité de l’accusation. Il fit beaucoup d’effort pour garder son sang-froid et son esprit en paix, mais en vain. Il se sentait, jour et nuit, triste, angoissé et comme siasi d’épouvanteau. Chaque fois que son neveu se trouvait devant lui, il détournait son visage. Un silence pesant régnait sur toute la maison.

Lorsqu’Abû Tharr remarqua les traits de tristesse envahissant le visage de son oncle, il lui demanda: «Cher oncle! Qu’est-ce qui t’est arrivé? J’ai remarqué que tu as changé depuis quelques jours. Tu nous parles très peu, contrairement à l’habitude, et tu as l’air très pensif et dépressif».

L’oncle répondit: «Il n’y a rien d’anormal». Abû Tharr insista: «Non, il y a certainement quelque chose. Dis-moi s’il te plaît ce qui ne va pas. Peut-être pourrais-je te débarrasser de tes ennuis ou partager une partie de tes angoisses».

L’oncle dit: «Je ne peux pas décrire ce que les hommes de ma tribu m’ont appris».

Abû Tharr revint à la charge: «S’il te plaît, dis-moi ce qu’ils t’ont rapporté».

Son oncle finit par céder: «Ils disent que Unays rencontre ma femme quand je sors de la maison».

Ayant entendu ces calomnies, Abû Tharr sentit le sang lui monter au visage et devint rouge de colère: «Tu viens de gâcher toutes les faveurs que tu nous as faites. Nous partirons tout de suite et nous ne te reverrons plus jamais».

Ils quittèrent ainsi leur oncle et s’établirent à “Batn Marwa”, près de la Mecque. C’est là qu’ Abû Tharr découvrit l’apparition du Prophète dans la ville de la Mecque. Il s’intéressa vivement à cet événement et voulut absolument en savoir plus. Un jour, il demanda à son frère Unays d’aller à la Mecque et de trouver des renseignements sur le Prophète.

Unays était sur le point de partir pour la Mecque lorsqu’on vit venir un homme qui se dirigea directement vers la maison d’Abû Tharr. «D’où viens-tu?» lui demanda Abû Tharr. «Je viens de la Mecque», répondit l’homme. «Quelle est la situation là-bas?», demanda encore Abû Tharr. «On y parle d’un homme qui se dit être prophète et recevoir des révélations du ciel» dit l’homme. Abû Tharr poursuivit: «Qu’ont fait les Mequois de lui?». «Ils l’ont démenti, torturé et ils ont mis les gens en garde de le rencontrer. Ils menacent et terrorisent quiconque le voit», répondit l’homme. «Pourquoi les gens ne le croient-ils pas?» interrogea Abû Tharr. «Comment le croiraient-ils alors qu’il vilipende leurs dieux, les traitent de stupides et qualifie leurs ancêtres de pervers!», répondit l’homme. «Il dit cela vraiment?» demanda Abû Tharr intéressé. «Ah oui. Et il dit que Dieu est Un…», confirma-t-il.

Abû Tharr se mit à réfléchir à propos de l’homme qui avait dit que Dieu est UN. Il continua à penser pendant un certain temps. Le visiteur le regarda et le trouvant pensif, il prit congé et partit.

Après son départ, Abû Tharr s’adressant à son frère, lui dit: «Va à la Mecque et essaie de trouver cet homme. Il affirme qu’il reçoit des révélations du Ciel. Quel est le mode de sa conversation? Vois s’il est sincère ou non dans ses paroles».

Unays entreprit le voyage. Après avoir traversé différentes stations, il arriva à la Mecque et se dirigea vers la Ka`bah pour accomplir les rites de pèlerinage. Lorsqu’il sortit de la Ka`bah, il vit un attroupement. Il demanda à un homme qu’il croisa: «Qu’est-ce qu’il y a là?». L’homme répondit: «Un apostat qui appelle les gens à une nouvelle foi».

Dès que Unays entendit ceci, il accourut vers le lieu de rassemblement. Une fois sur place, il vit un homme dire: «Louanges à Allah! Je fais Ses louanges et Lui demande secours. Je crois en Lui, je dépends de Lui et j’atteste qu’il n’y a de Dieu, en dehors de Lui, IL est sans partenaire».

Selon le récit d’al-Subaytî, Unays entendit cet homme proclamer: «O gens! Je vous ai apporté les bénédictions de ce monde et de l’autre monde. Dites qu’il n’y a pas de dieu, sauf Allah pour que vous soyez délivrés. Je suis le Messager d’Allah et je suis envoyé pour vous. Je vous mets en garde contre la punition du Jour du Jugement. Rappelez-vous que personne ne sera sauvé, en dehors de ceux qui se présentent devant Allah avec un coeur humble. Ni les riches ne vous seront d’aucun secours, ni vos enfants ne pourront rien pour vous. Craignez Allah, IL sera bon envers vous. O gens! Ecoutez-moi! Je dis clairement que vos ancêtres avaient dévié du droit chemin en adorant ces idoles et vous aussi vous êtes en train de suivre leurs traces. Rappelez-vous que ces idoles ne peuvent ni vous nuire ni vous être utiles. Elles ne peuvent ni vous arrêter ni vous guider».

Unays fut étonné par le discours éloquent du Prophète (Ç), mais il fut aussi surpris d’entendre les gens autour de lui tenir différents propos contre le Messager d’Allah.

Celui-ci ayant entendu ces attaques, dit: «Les prophètes ne mentent pas. Je jure par Allah en dehors Duquel il n’y a pas de dieu, que j’ai été envoyé pour vous comme messager. Par Allah vous mourrez comme si vous dormiez et vous serez ressuscités comme si vous vous réveilliez. Vous serez rappelés par Allah pour rendre des comptes sur vos actes. Après quoi, vous entrerez éternellement, selon le verdict, en Enfer ou au Paradis».

En entendant ces paroles, les gens demandèrent au Prophète (Ç) comment ils seraient ressuscités après s’être transformés en sable!

Là, Allah révéla les Versets suivants: «Mohammad! Réponds: «Soyez pierre ou fer ou toute chose créée que vous puissiez concevoir…» «Ils diront: «Qui donc nous fera revenir?». Ils secoueront la tête vers toi et ils diront: «Quand cela se produira-t-il?». Réponds: «Il se peut que ce soit bientôt». (Sourate al-Isrâ’, 17: 50 – 51)

Dès que le Saint Prophète finit son discours, les gens se levèrent. Et alors qu’ils se dispersaient, l’un d’eux dit: «C’est un devin». Un autre: «Non, c’est un poète». Un troisième: «C’est un magicien».

Unays qui avait écouté les prêches du Prophète (Ç) et les commentaires des gens, baissa la tête pendant un moment et murmura: «Par Allah! Sa parole est agréable. Ce qu’il a dit est vrai et les gens qui l’ont dénigré sont certainement stupides».

Puis, il enfourcha son chameau et repartit. Il continua à penser à Mohammad (Ç), le Prophète d’Allah, tout au long du voyage, et à se rappeler son discours jusqu’à ce qu’il rejoignît

Abû Tharr.

Dès que ce dernier le vit, il lui demanda avec enthousiasme et impatience: «Qu’as-tu vu à la Mecque?»

– Unays: «J’ai vu l’homme qui dit: “Dieu est Un”. Je l’ai entendu ordonner aux gens de faire le bien et de s’abstenir du mal».

– Abû Tharr: «Que disent les gens à son propos?»

– Unays: «Ils disent qu’il est poète, magicien, et devin. Mais lorsque j’ai examiné sa parole du point de vue poétique, j’ai constaté qu’il n’est pas un poète. Il n’est ni magicien – car j’avais vu des magiciens – ni un devin – car j’avais rencontré des devins, lesquels n’ont rien de commun avec lui.»

– Abû Tharr: “Que fait-il et que dit-il?”

– Unays: “Il dit des choses merveilleuses.”

– Abû Tharr: “Te rappelles-tu ce qu’il disait?”

Unays: “Par Allah! Son discours était très agréable, mais je ne me rappelle pas plus que je t’en ai dit. Cependant, je l’ai vu accomplir certaines prières à la Ka`bah et j’ai vu aussi un beau garçon, pré-adolescent, accomplir la prière à côté de lui. Les gens disent que c’est son cousin `Ali. J’ai vu également une femme prier derrière lui, et on dit qu’elle est sa femme Khadijah».
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 2A la recherche du Prophète (P)

Après avoir écouté son frère, Abû Tharr dit: «Je ne suis pas satisfait de ton rapport. Je dois y aller moi-même pour le voir et l’écouter».

Abû Tharr effectua le voyage, arriva à la Mecque, entra dans l’enceinte de la Ka`bah et se mit à la recherche du Saint Prophète. Mais il n’y en trouva pas de trace et il n’en entendit pas parler non plus. Il resta là, cependant, jusqu’au coucher du soleil. Finalement, `Ali passa devant lui, et le voyant assis là, lui demanda: «Tu as l’air d’un voyageur. N’est-ce pas?»

– Abû Tharr: “Si!”

– `Ali: Viens avec moi.

`Ali l’amena chez lui. Ils marchèrent tous les deux sans échanger de paroles. Abû Tharr ne lui avait rien demandé avant d’arriver à la maison. Là, `Ali prépara la chambre d’Abû Tharr et celui-ci alla se coucher. Le lendemain matin, Abû Tharr repartit à la Ka`bah à la recherche du Prophète (Ç). Il ne demanda à personne où pourrait se trouver le Prophète et personne ne lui en parla. Il attendit là avec anxiété jusqu’à la fin de la journée. `Ali arriva à la Ka`bah comme d’habitude et passa devant lui. Dès qu’il vit Abû Tharr, il lui demanda: «N’as-tu pas pu rentrer chez toi jusqu’à maintenant?»

– Abû Tharr: “Non!”

– “`Ali: Bon! Viens alors avec moi.”

Alors qu’ils se dirigeaient à la maison sans se parler, Ali lui demanda:

-«Pourquoi es-tu venu ici?»

-Abû Tharr: “Je peux t’en dire la raison, si tu me promets de la garder pour toi.”

– Ali: “Parle franchement sur tout ce que tu voudras. Je n’en dirai rien à personne.”

– Abû Tharr: “Je viens d’apprendre l’apparition d’un homme qui se dit être prophète. J’avais envoyé mon frère pour parler avec lui, mais il est revenu sans pouvoir me fournir des informations satisfaisantes sur lui. A présent, je suis déterminé à le voir moi-même.”

– Ali: “Cela tombe bien. Je vais justement le voir. Suis-moi. Entre là où j’entre. Si je pressens le moindre danger, je poserai mon soulier droit en restant debout près du mur. Quand je ferais ce geste, tu devras revenir sur tes pas.”

Abû Tharr raconte: «Ali m’a emmené dans une maison où j’ai vu une lumière personnifiée. Dès que j’ai aperçu cet homme entouré d’un halo de lumière, j’ai été attiré vers lui et j’ai senti le désir de me jeter à ses pieds. Je l’ai salué en lui disant: «As-Salâm `Alaykum”[il était le premier homme saluant le Prophète de l’Islam d’une manière islamique avant d’avoir embrassé l’Islam].

Répondant à sa salutation, le Prophète lui dit: «Wa `Alaykum as-Salâm wa Rahmat-ullâhi wa Barakâtoh». Et de demander tout de suite: «Oui, que désires-tu?»

Abû Tharr répondit: «Je viens vers toi dans l’intention d’embrasser la foi». Le Prophète lui fournit quelques informations nécessaires et lui demanda de réciter la Formule de la conversion: «Lâ ilâha il-lal-lâh, Muhammadun Rasûl-ul-lâh».

Abû Tharr s’exécuta volontiers et entra ainsi au sein de l’Islam.

Puis, il prit congé du Saint Prophète et se dirigea vers la Ka`bah. En y arrivant, il vit un grand rassemblement d’infidèles Quraychites; il s’écria à leur adresse à haute voix: «O vous les Quraych! J’atteste qu’Allah est Un et que Mohammad est Son Prophète».

Cette voix effraya les Quraych, car elle sonna comme une insulte adressée à leurs dieux et ternit l’image de leurs “Lât” et “`Uzzâ”. Ils furent profondément perturbés en ayant le sentiment que la dignité de leurs idoles étaient bafouée. Aussi, encerclèrent-ils Abû Tharr et se mirent-ils à le frapper si fort qu’il s’évanouit. Il serait bientôt mort sans l’arrivée soudaine de `Abbâs Ibn `Abdul al-Muttalib. Lorsque celui-ci vit qu’un dévoué de Mohammad était sur le point de mourir et ne pouvant pas le délivrer lui-même, il s’écria: «o gens! Que vous arrive-t-il? Vous êtes en train de tuer un grand homme de la tribu de Banî Ghifâr. Avez-vous oublié que vous entretenez des rapports commerciaux avec les gens de cette tribu et que vous leur rendez visite souvent. N’avez-vous pas peur de sa tribu?»

En écoutant ces paroles les gens cessèrent de lyncher Abû Tharr et se dispersèrent. Après leur départ, Abû Tharr qui baignait dans son sang quitta le lieu, et traînant ses pas, se dirigea vers le puits de Zamzam.

Il avait très soif en raison de ses blessures profondes et la perte du sang. Aussi se mit-il à étancher sa soif d’abord, et de se nettoyer par la suite. Puis, il alla voir le Saint Prophète en gémissant. Lorsque le Prophète (Ç) le vit dans cet état lamentable, il fut affligé et lui demanda; «As-tu mangé ou bu quelque chose?»

– Abû Tharr: Maître! Je me suis senti un peu soulagé après avoir bu l’eau de Zamzam.

– Le Prophète: Il ne fait pas de doute que cette eau soulage.

Par la suite le Prophète essaya de consoler Abû Tharr et de lui offrir à manger.

Bien qu’Abû Tharr eût beaucoup souffert à cause de sa parole lancée aux visages des Quraych, sa ferveur religieuse ne lui permit pas de baisser les bras et de retourner dans son pays. Sa foi solide l’appelait à convaincre les Quraych que l’intelligence et l’entendement humains dédaignent la superstition et l’idolâtrie.

Il prit congé du Saint Prophète et se rendit à nouveau à l’enceinte de la Ka`bah. Là, il se mit sur un lieu élevé et se mit à prêcher: «O les Quraych! Ecoutez-moi. J’atteste qu’il n’y a de dieu qu’Allah et que Mohammad est le Messager d’Allah».

Mais en l’entendant, ces pervers qui avaient été déjà très choqués par le précédent discours d’Abû Tharr, sentirent s’ébranler la fondation de leurs dieux. Aussi se rassemblèrent-ils autour de lui en criant à tue-tête: «Tuez ce Ghifâri sans tarder, puisqu’il se permet d’insulter nos dieux».

Toute l’assemblée cria d’une seule voix: «Tuons Abû Tharr». Les gens se mirent à le battre si fort qu’il perdit connaissance.

`Abbâs Ibn Abdul al-Muttalib s’avança en voyant la scène, se jeta sur lui pour le protéger, comme la dernière fois, et dit: «O Quraych! Que vous arrive-t-il pour vouloir tuer un Ghifâri, alors que vous entretenez de bonnes relations avec sa tribu et que votre commerce se trouve florissant grâce à l’aide de sa tribu? Ecartez-vous! Que personne ne le touche plus».

Là encore, tout le monde fut sensible à l’argument d’al-`Abbas, et lâcha Abû Tharr, le laissant dans le coma. Lorsque ce dernier reprit connaissance, il se rendit au puits de Zamzam, pour boire de l’eau et pour nettoyer son corps taché de sang.

Selon `Abdullâh al-Subaytî, bien qu’Abû Tharr ait souffert encore de ses blessures, il continua ses prêches, conduisant les Quraych à penser que l’Islam se répandait autour d’eux, ce qui les inquiéta sérieusement.

En bref, Abû Tharr quitta le puits de Zamzam et se rendit chez le Saint Prophète. Lorsque celui-ci le vit dans cet état pitoyable, il lui dit: «O Abû Tharr! Où étais-tu et pourquoi es-tu dans cet état?». Abû Tharr répondit: «Je suis allé à la Ka`bah de nouveau. J’y ai fait un prêche et pris un bain de sang. Maintenant je viens auprès de toi, après m’être lavé avec l’eau de Zamzam».

Le Saint Prophète lui dit: «Abû Tharr! A présent, je t’ordonne de retourner dans ta ville tout de suite. Ecoute! Lorsque tu arriveras chez toi, ton oncle sera déjà mort. Et puisqu’il n’a d’autre héritier que toi, tu seras son unique successeur et le propriétaire de sa fortune. Dépense celle-ci pour la propagation de l’Islam. Bientôt j’émigrerai de la Mecque pour la ville des dattiers. Tu dois continuer ta tâche chez toi jusqu’à ce que j’eusse émigré». Abû Tharr dit: «Oui, mon maître. C’est très bien. Je vais partir rapidement pour m’occuper de la propagation de l’Islam».(1)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 3De Retour dans sa tribu

Après avoir embrassé l’Islam, Abû Tharr quitta la Mecque pour son pays. Selon `Abdullâh al-Subaytî, lorsque, Abû Tharr prit congé du Prophète, il était débordant de foi et l’Islam l’avait imprégné complètement. Il commença dans sa ville, sa tâche avec grande joie. Il était très content qu’Allah l’eût guidé vers une foi acceptée par les esclaves, une foi qui satisfait la conscience et que la raison accueille de bon coeur.

Lorsqu’il arriva dans sa ville, le premier homme qu’il salua fut son frère Unays, lequel fut aussi le premier à être éclairé par la lumière de sa foi. Unays s’avança vers son frère pour se jeter à ses pieds en disant: «O frère! Tu as passé plusieurs jours à la Mecque. Dis-moi ce que tu y as fait».

Abû Tharr répondit: «Unays! Je suis arrivé à la conclusion que tire toute raison saine. Après mûres réflexion, j’ai compris que je dois accepter la foi de Mohammad. O Unays! Je ne peux te décrire ce que j’ai senti lorsque j’ai rencontré Mohammad et regardé son visage! J’ai eu la sensation que ma poitrine se dilatait. Mon coeur était débordé de joie. J’ai tout de suite récité la formule de la Foi, ai reconnu sa mission prophétique et demandé à apprendre les enseignements islamiques. Ainsi, le Saint prophète m’a expliqué les principes de l’Islam. O Unays! Je te demande honnêtement et en toute sincérité de t’incliner, humblement devant Allah et de cesser l’adoration de ces dieux en pierres, fabriqués par les mains de l’homme».

Lorsque Unays entendit tout cela, il s’assit, la tête baissée, et se mit à réfléchir. Il se plongea dans un tel état de méditation qu’il se sentait comme intoxiqué. Il se rappela tout ce qu’il avait entendu et vu lui-même à la Mecque. Après un certain temps il revint à lui et dit à son frère: «O frère! Mon esprit confirme ta véracité et ma raison me dit de ne pas te désobéir. Écoute-moi donc! J’atteste qu’il n’y a de dieu qu’Allah et que Mohammad est le Messager d’Allah».

Abû Tharr fut très heureux de la conversion de son frère Unays. Aussi, lui dit-il: «Maintenant, allons voir notre mère».

Et ils se rendirent tous les deux chez leur mère. Saluant sa mère, Abû Tharr dit: «Chère mère! Je te demande pardon! J’étais loin de toi pendant longtemps. Mais je t’ai apporté un trésor que personne ne possède ici».

Sa mère lui demanda: «Quel est ce trésor qui t’a éloigné de moi?». Abû Tharr répondit: «C’est le trésor de la foi, mère! J’ai rencontré à la Mecque une personne dont le visage rayonne de noblesse. Il est inégalable en bonnes moeurs et en magnanimité. Il dit ce qui est vrai et ce qui est juste. Il ne fait que ce qui est juste. Il y a une sagesse dans ses mots. Mère! Même ses ennemis l’appellent le “Véridique”, le “digne de confiance”. Il appelle les gens à Allah, le Créateur des cieux et de la terre, et l’Organisateur de l’existence de cet Univers. J’ai eu foi en lui après avoir été influencé par sa conduite, ses affirmations et ses paroles. Unays aussi est devenu Musulman. Nous avons reconnu l’Unicité d’Allah et la Prophétie de Mohammad».

La mère d’Abû Tharr lui dit: «Mon fils! Si c’est ainsi, j’atteste, moi aussi, qu’il n’y a de dieu qu’Allah et que Mohammad est le Messager d’Allah».

Abû Tharr était ravi de voir son frère et sa mère embrasser sa foi, et il se mit à réfléchir au moyen de persuader les gens de sa tribu de se mettre sur le Droit Chemin.

Après une longue discussion, Abû Tharr partit avec son frère et sa mère, pour camper tout près des tentes de leur tribu. La nuit tomba. Alors qu’ils étaient allongés sous leurs tentes pour se remettre de leur fatigue due au voyage, ils entendirent quelques hommes de leur tribu qui se trouvaient là se raconter des histoires et relater différents événements. Ils étaient occupés à d’interminables conversations.

Lorsqu’Abû Tharr tendit l’oreille pour savoir de quoi ils parlaient, il comprit qu’il était le sujet de leur discussion. Par la suite, ces hommes se levèrent et se dirigèrent vers sa tente. Abû Tharr dit à son frère Unays: «Les hommes de la tribu s’approchent de notre tente. Sors pour les voir».

Unays sortit tout de suite. Il vit quelques jeunes hommes de sa tribu rassemblés là. Ils se dirigèrent vers lui. Ils le saluèrent. Après avoir répondu à leur salutation, Unays leur demanda le motif de leur visite. Ils répondirent: «Nous sommes venus simplement pour vous voir tous les deux».

Unays rentra dans la tente et dit à Abû Tharr: «Les jeunes de la tribu sont venus pour en savoir plus sur notre voyage». Abû Tharr dit: «Fais-les entrer. Je vais leur parler. Peut-être réussirais-je à en faire des adorateurs d’Allah, l’Unique

Unays ressortit et dit aux jeunes: «Entrez! Mon frère Abû Tharr vous attend».

Ils entrèrent tous. L’un d’eux dit: «O Abû Tharr! Nous ne t’avons pas vu depuis longtemps, ce qui nous a beaucoup attristés». Abû Tharr dit: «Chers jeunes gens! J’ai beaucoup d’affection et de sympathie pour vous dans mon coeur».

– Un jeune homme: Abû Tharr! Où étais-tu depuis si longtemps? Nous ne pouvions pas te joindre depuis quelque temps.

– Abû Tharr: J’étais allé à la Mecque. J’en suis revenu depuis quelques jours.

– Un autre homme: Nous sommes contents que tu sois allé à la Mecque.

– Abû Tharr: Je suis allé à la Mecque, mais je n’y ai évidemment pas offert de sacrifice à Hubâl ni ne me suis prosterné devant “Lât” et “`Uzzâ”. Chers jeunes gens! Pourquoi aurais-je fait de telles cérémonies devant ces idoles qui n’ont pas de vie et qui ne peuvent faire ni de bien ni de mal à personne? Elles ne peuvent ni voir ni entendre, ni parer à une calamité qui s’abattrait sur elles. Ecoutez-moi bien! Je recours à Allah dans toutes mes actions et affaires. IL est certainement Unique et sans égal ni partenaire. J’atteste qu’Allah est le Seul à être digne d’adoration. IL est le Créateur de toutes choses et le Nourricier de toutes les créatures. Je vous demande donc de vous joindre à nous dans notre plan d’action et de reconnaître l’Unicité d’Allah comme nous».

En entendant ce discours inouï, tout le monde se mit à trembler. L’un des visiteurs dit avec étonnement: «O Abû Tharr! Que dis-tu là?!».

Abû Tharr reprit: Ecoutez bien ce que je vais vous dire. Bien que je ne puisse voir Allah avec mes yeux, je Le vois partout avec mon oeil intérieur. On peut Le voir à travers toutes les choses dans le monde. Réfléchissez bien! Comment un objet peut-il être digne de faire l’objet de l’adoration de l’homme, alors qu’il est fait avec les mains de l’homme? Il n’est pas raisonnable d’adorer des idoles faites de pierre et de bois, et de les implorer de satisfaire nos besoins! Chers frères! Vous n’êtes pas sans savoir que ces idoles n’ont aucun pouvoir. Elles ne peuvent ni éloigner un malheur ni apporter le bien».

Une fois ces exhortations d’Abû Tharr terminées, les jeunes gens échangèrent des propos à voix basse. L’un d’eux dit: «J’ai déjà appris qu’un homme était apparu à la Mecque; il se dit être prophète et appelle les gens à adorer Allah l’Unique. Abû Tharr l’a rencontré et était si touché par ses prêches, que toute idée qu’il présente, provient de cet homme-là». Un autre jeune dit: «La situation est très grave. Nous nous exposons au danger à cause de la personnalité et des prêches d’Abû Tharr. Nous sentons que s’il continue à prêcher de la sorte, des différends surgiront à l’intérieur de notre tribu et des vies humaines seront menacées. Il vaut mieux donc aller chez Khafâf, le chef de notre tribu pour lui parler des dangers que nous courons, et lui demander avec insistance de prêter toute l’attention nécessaire afin de les prévenir».

Les jeunes gens de la tribu de Ghifâr prirent congé d’Abû Tharr et partirent pour se rendre chez Khafâf. Chemin faisant, ils échangèrent leurs vues. L’un d’eux dit; «Abû Tharr a provoqué un grand trouble».

Un autre renchérit: «Ce sera honteux pour nous d’ignorer ce grand péché d’Abû Tharr. Il a ouvertement outragé notre religion et ridiculisé nos dieux».

Un troisième ajouta: «Il faut le chasser de notre tribu dans les plus brefs délais, car si nous tardions à l’excommunier, il pourra profiter de ce répit pour laver le cerveau de nos jeunes hommes, nos femmes, et nos esclaves, et leur inculquer ses idées subversives, auquel cas ce serait trop tard pour réagir».

Un quatrième jeune dit: «Ton point de vue est juste. Mais qui va attacher le grelot? Abû Tharr n’est pas un homme quelconque. C’est un grand de la tribu et l’aîné de la famille. Par ailleurs, Unays aussi a les mêmes idées que lui, et lui aussi est un homme de grande renommée».

Un cinquième jeune intervint sur un ton rassurant: «Il n’y a pas de quoi s’alarmer. Venez! On va soumettre l’affaire à Khafaf. Nous sommes sûrs que lui et les autres dignitaires de la tribu vont l’expulser eux-mêmes de la tribu».

Un sixième objecta: «Je suis en train de réfléchir sur les idées d’Abû Tharr et de son frère. Je ne suis pas sûr que l’on puisse les faire changer d’avis. Il est possible qu’ils reviennent d’eux-mêmes sur le droit chemin. Nous ne devons pas être perturbés, mais nous devons quand même réfléchir sur leur religion. Ecoutez! J’ai senti qu’il y a du vrai dans leur foi. En tout cas, nous sommes sur le point d’arriver chez Khafaf. Nous parviendrions bien à une conclusion finale après avoir discuté avec lui».

Bref, alors qu’ils continuèrent à discuter, ces gens arrivèrent chez le chef des Ghifâr et lui dirent: «Nous venons de chez Abû Tharr pour te voir».

Khafaf: Abû Tharr est-il revenu de son voyage à la Mecque?

Un homme répondit: Monsieur! Abû Tharr est retourné pervers. Il ridiculise nos dieux. Il dit qu’un homme a été assigné comme prophète, dont le devoir est d’appeler les gens à l’adoration du Dieu l’Unique et de leur dispenser des enseignements religieux. Abû Tharr ne se contente pas de reconnaître son prophète et de garder cela pour lui, mais il prêche constamment chez les masses et les invite à rejoindre ce prophète et son Dieu».

Lorsque Khafaf entendit ce rapport, il dit: «Il est dommage qu’Abû Tharr abandonne tous les dieux pour propager l’adoration d’un Dieu Unique. C’est très mal et répugnant. Je prévois que cela provoquerait de sérieuses agitations dans notre tribu, causant sa destruction. O jeunes hommes! Pas de précipitation! Laissez-moi un peu de temps pour que je puisse réfléchir mûrement sur le cas d’Abû Tharr».

Après le départ de ces jeunes gens, Khafaf, le chef de la tribu, se mit à réfléchir et à chercher la raison pour laquelle tous ces jeunes étaient contre Abû Tharr. Il pensa à ce sujet toute la nuit dans son lit. Il était très déconcerté et ne put pas se former une opinion définitive sur la question. Mais dans son esprit, il avait une impression profonde de partager les opinions d’Abû Tharr. Il passa ainsi une nuit blanche, se contentant de fermer et d’ouvrir les yeux. Il se rappela en même temps un discours du philosophe arabe, Qays Ibn Sâ`idah, sur la place du marché. Ce philosophe avait dit que le Créateur de l’Univers est indubitablement Un et qu’IL est le Seul à mériter l’adoration. Il avait corroboré entièrement les points de vue d’Abû Tharr dans son remarquable discours, et avait par ailleurs mentionné que les idées de Warqa’ Ibn Nawfal, Zayd Ibn `Amr, `Othmân Ibn Huwâreth et `Abdullâh Ibn Hajach avaient changé et que chacun de ceux-ci avait un penchant pour la foi d’Abû Tharr.

Alors qu’il était plongé dans cette situation embarrassante, un éclair illumina son esprit et il se dit: «En fait, Abû Tharr a raison parce que Qays Ibn Sâ`idah l’a soutenu et je suis sûr que ce dernier ne saurait se tromper ni accepter une fausse croyance. Il faut qu’il y ait indubitablement un réformateur pour ce monde, et qu’il existe un Etre Qui fait tourner le système de l’univers. Il est évident que nos dieux de pierre et de bois sont à mille lieues d’avoir de telles qualifications. O Dieu d’Abû Tharr! Guide-nous, délivre-nous de cette perversion, et remets-nous sur le droit chemin».

Pendant que Khafaf réfléchissait à la décision importante qu’il avait à prendre, le jour se leva et le soleil commença à répandre sa lumière. Avec l’apparition du soleil, les nouvelles du retour d’Abû Tharr, de sa conversion à l’Islam, ainsi que de celle de son frère et de sa mère se répandirent comme une traînée de poudre.

Une fois ces nouvelles répandues, des agitations commencèrent. Les gens se mirent à injurier Abû Tharr en disant: «Il est devenu fou et incapable de comprendre que ce sont ces idoles qu’il méprise, qui nous guérissent, nous fournissent la nourriture et nous protègent. Abû Tharr est un homme bizarre qui nous invite à adorer un Dieu Invisible. On dirait qu’il veut créer des troubles et des perturbations au sein de notre jeunesse, et dévier nos enfants et nos femmes. Il est sûrement un menteur, et ce qu’il affirme est faux. Il doit être expulsé de la tribu».

Une voix s’éleva en protestation: «Pourquoi? Comment pouvez-vous exprimer l’idée de son expulsion? Comment peut-on faire une chose pareille? Non, jamais, on ne fera cela. Il est le plus courageux de notre tribu».

Des discussions s’engagèrent au terme desquelles on décida d’attirer l’attention des notables de la tribu sur cette affaire. Ces derniers décidèrent de soumettre le problème au chef de la tribu. Tout le monde se dirigea donc vers Khafaf.

Le chef de la tribu dépêcha immédiatement son esclave chez Abû Tharr pour le faire venir chez lui. En arrivant à destination, l’esclave dit: «Abû Tharr et Unays sont convoqués chez le chef».

Abû Tharr l’informa qu’il pesait justement aller le voir. Après le départ de l’esclave, Abû Tharr s’arma de son épée et dit à son frère: «Allons voir Khafaf».

Unays observa: «Frère! J’ai entendu de mauvaises choses sur toi par les gens. Je crains que cette rencontre soit inopportune. Quelque chose d’imprévu peut se produire». Abû Tharr lui répondit: «Non! Cela n’arrivera pas. Je connais Khafaf très bien. C’est un homme sage. Allah l’a doué de raison. Il est le plus intelligent de toute notre tribu».

Les deux frères sortirent et se dirigèrent vers la résidence de Khafaf en discutant. Une fois arrivés à destination ils virent les notables de la tribu, assis en cercle autour du chef. S’adressant à l’assemblée, Abû Tharr salua: «As-Salâmu `Alaykum (Que la paix soit sur vous)».

Les notables furent offusqués par la salutation islamique d’Abû Tharr, et furieux, ils lui dirent: «Qu’est-ce que cette salutation qu’on n’a jamais entendue avant?!».

L’un des notables ajouta: «C’est triste! Nous ne savons pas de quel côté va bû Tharr».

Un autre reprocha: «Regardez! Il est assis avec son épée. Il n’a pas de respect pour le chef».

Un troisième homme rectifia: «Tu as raison! Mais il est un cavalier de la tribu et les guerriers sont toujours armés.».

Abû Tharr intervint: «Ecoutez-moi! Je vous respecte parce que vous êtes les nobles de la tribu. Nous sommes fiers de vous et nous vous tenons en estime. La salutation que je vous ai adressée est introduite par l’Islam».

Ensuite, Abû Tharr et Unays prirent place juste devant le chef de la tribu, Khafaf. Celui-ci commença à parler sur un ton correct mais vif: «O Abû Tharr! J’ai appris que tu as été amené à adorer Allah, Qui est Invisible. Les notables de la tribu sont choqués par cette attitude. Ils disent que tu insultes leurs dieux et prétends qu’ils sont des objets dépouillés de toute sagesse.

«O Abû Tharr! Nous te respectons, mais cela ne signifie pas que nous soyons enclins à tolérer qu’on insulte nos dieux. Je te demande de te défaire de tes idées nouvelles et de revenir à ta religion ancestrale, ou à défaut, de m’expliquer ta nouvelle foi afin que je puisse comprendre sa vérité. En retour, je te promets de l’accepter, si tu arrives à nous démontrer qu’elle est raisonnablement meilleure que la nôtre».

Abû Tharr répondit: «O, Chef de notre tribu! Nous te respectons et t’honorons, quoi que tu dises. Mais en même temps, nous voudrions t’expliquer qu’Allah, l’Unique, que nous avons décidé d’adorer et en Qui nous croyons, est Celui-là même qui a créé le ciel et la terre, Qui donne subsistance à toutes les créatures, Qui contrôle la vie de tous objets animés et Dont le Pouvoir est illimité.

»Les idoles que nous adorions jusqu’à maintenant ont été fabriquées avec nos mains et à l’aide de nos ciseaux et marteaux. Est-il raisonnable de penser que celui que nous avons fabriqué avec nos mains puisse être notre créateur, notre nourricier et l’auditeur de nos prières?

»L’homme est le plus noble de toute la création. Comment sa dignité permet-elle qu’il incline la tête devant une pierre? Chef! Pense, s’il te plaît, sans passion à ce que je dis. Ces idoles n’ont pas le pouvoir même de se protéger de leurs ennemis.

»Ecoute-moi, O Chef! Un jour je suis allé auprès de Manât et je lui ai offert un verre de lait. Alors que j’étais encore là, un renard est venu. Il but le lait et urina sur Manât. Cet incident eut un grand effet sur moi, et je me suis dit comment un dieu peut être à ce point sans défense! Cela m’a montré clairement que Manât ne saurait être un dieu. Je suis sûr que tout homme raisonnable pensera que le Créateur du ciel est supérieur au ciel, et que le Fondateur de la terre est meilleur que la terre. Conformément à ce raisonnement, les idoles ne peuvent être meilleures que nous, et n’étant pas supérieures à nous, il est insensé pour nous de les adorer.

»O Chef! Je suis arrivé à la vérité que Allah l’Unique est le Créateur et le Nourricier de tout l’Univers, et que Mohammad al-Mustafâ qui a été envoyé à la Mecque est Son Messager.

»Mohammad (P) possède de telles hautes qualités que personne dans le monde ne peut l’égaler. Les Quraych qui sont ses pires ennemis admettent sa sincérité, sa véracité et ses qualités. Bien qu’ils sachent parfaitement que Mohammad est contre leurs dieux et leur religion, ils l’ont surnommé al-Çâdiq al-Amîn (le Véridique, le Sincère), comme je viens de l’apprendre dernièrement. Écoutez! La lumière rayonne de son visage et la sagesse découle de ses mots».

Dès qu’Abû Tharr termina son discours, un vacarme s’éleva de partout. «Quel gentil discours fait Abû Tharr, là! Nos dieux sont donc des sourds-muets! Abû Tharr a insulté notre foi et humilié nos dieux».

Quelques-uns dans l’assistance prirent la défense d’Abû Tharr: «Nos amis! Ne dites pas de bêtises. Nous disons sincèrement que tout ce qu’Abû Tharr a dit nous semble juste, et la raison nous commande d’accepter la vérité. Nous sommes sûrs que nous ne pouvons avoir meilleure guidance que celle qu’Abû Tharr nous a apportée».

Une autre voix s’éleva: «L’Arabie a besoin d’un réformateur et personne ne s’avère être meilleur réformateur que celui que nous a présenté Abû Tharr».

Une autre voix encore approuva: «Le discours d’Abû Tharr est très raisonnable».

Puis une voix très forte s’éleva, perçant les tympans des oreilles: «O Abû Tharr! J’atteste qu’il n’y a de dieu qu’Allah et que Mohammad est Son Messager!».

Constatant ces différentes opinions, Khafaf, le chef de la tribu, après mûre réflexion, leva la tête et dit: «Chers hommes de la tribu! Ecoutez-moi bien attentivement! Vous avez entendu tout ce qu’Abû Tharr a dit. Il est de notre devoir de réfléchir à son discours très soigneusement et de voir quelle part de vérité il contient. La précipitation est déconseillée. Il serait insensé de rejeter les suggestions de quelqu’un avant de les avoir examinées.

»Mes amis! Vous êtes conscients de la confusion dans laquelle nous sommes plongés et des crimes dans lesquels nous sommes impliqués. Les riches exploitent les pauvres et il n’y a pas de limites aux péchés et au mal que nous commettons.

»Je suis arrivé à la conclusion que je doive accepter et épouser ce qu’Abû Tharr dit. Maintenant, il vous appartient de former votre opinion vous-mêmes.

»Ecoutez-moi tous: J’atteste qu’il n’y a de dieu qu’Allah et j’atteste que Mohammad est Son Messager».

Dès que Khafaf prononça la prestation de foi “Ach-hadu an Lâ Ilâha Illa-l-lâh wa Ach-hadû Anna Mohammadan Rassûl-u-llâh”, il y eut ut un déchaînement de voix au sein de la tribu: «Khafaf est devenu Musulman. Khafaf a embrassé l’Islam».

A peine Khafaf était-il devenu Musulman, la condition de la tribu changea complètement. La plupart de ses membres se convertirent à l’Islam, et les autres attendaient de connaître l’Islam de la bouche du Saint Prophète lors de son arrivée à Médine.

Bref, grâce aux gros efforts d’Abû Tharr, la majorité de la tribu de Ghifâr embrassa l’Islam et on commença à entendre dans son sein s’élever les cris de: «Allah est Le Plus Grand», «Louanges à Allah», et citer le nom du Saint Prophète jour et nuit.

Après avoir infusé l’esprit de l’Islam dans la tribu de Ghifâr, Abû Tharr concentra son attention sur `Asfân. Arrivant à cet endroit, il prêcha l’Islam aux gens. Etant donné que cette région constituait un passage très fréquenté par les Quraych et qu’Abû Tharr éprouvait un sentiment de malaise envers ces derniers en raison des tortures qu’ils lui avaient fait subir, il mit un peu de rigueur pour les faire se convertir à l’Islam. Lorsqu’un groupe de Quraych arriva à cet endroit, il lui présenta l’Islam et un grand nombre de ce groupe embrassa la nouvelle Foi.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 4Lors de l’émigration du Prophète à Médine

Selon l’écrivain égyptien `Abdul-Hamîd Jawdat al-Sahar: «L’Islam se répandit à Médine comme un feu sauvage». La tribu de Ghifâr fut transportée de joie en voyant Médine accueillir l’Islam. Les Musulmans se félicitèrent de la conversion à l’Islam des Aws et des Khazraj, dont les hommes étaient considérés comme étant les plus éloquents, les plus guerriers parmi les Arabes et les meilleurs partisans de l’Islam. Chaque Musulman vit dans cet événement la Volonté d’Allah de faire triompher Sa Religion et d’aider le Saint Prophète à réaliser Sa Promesse.

Unays apporta à son frère Abû Tharr ces bonnes nouvelles et lui dit: «L’Islam s’est répandu à Médine. Les Aws et les Khazraj ont embrassé l’Islam!».

Abû Tharr annonça: «Le Messager d’Allah ira très bientôt les rejoindre et émigrera à Medine».

Unays regarda, d’un air surpris, son frère et lui demanda: «T’a-t-on déjà apporté cette information?».

Abû Tharr répondit: «Non, Pas plus que je ne savais rien jusqu’à ton arrivée, de la conversion des habitants de Yathrib (Médine) à l’Islam».

– Unays: Mais alors, comment sais-tu que le Messager d’Allah émigrera à Yathrib?

– Abû Tharr: Il m’avait dit, le jour même où je l’avais vu pour la première fois, qu’il irait à une ville de dattiers, et je pense que cette ville est Yathrib. Le Prophète avait dit la vérité.

– Unays: Est-il possible que sa tribu (les Quraych) le laisse partir avec les Musulmans sans penser qu’il reviendrait avec une armée pour l’attaquer?

– Abû Tharr: Les Quraych pourraient le laisser ou ne pas le laisser partir, peu importe. Mais lui en tout cas, il émigrera bientôt à cette ville. Evidemment, Seul Allah sait quand et comment cela arrivera.* * *

Abû Tharr convertit sa tribu à l’Islam après être devenu lui-même Musulman. Puis il concentra ses efforts sur Médine. Depuis son retour de la Mecque jusqu’à l’émigration du Saint Prophète il s’occupa à prêcher l’Islam, et il continua à y appeler les masses.

Le Saint Prophète poursuivait son devoir de prêcher l’Islam et les Quraych continuèrent de faire leur devoir de le torturer pour l’empêcher d’accomplir son oeuvre. Ils le persécutèrent tellement qu’il n’y avait plus d’autre alternative que de s’en aller. Toujours est-il que l’Archange Jibrâ’îl (Gabriel) lui communiqua l’Ordre d’Allah de quitter la Mecque et de demander à `Ali de dormir dans son lit par diversion.

Le Saint Prophète s’exécuta. Après avoir laissé `Ali dans son lit pour faire croire aux Quraych qu’il dormait, il quitta la Mecque. Il se cacha pendant trois jours dans la grotte de Hirâ’, puis il poursuivit sa route vers Médine.

Pendant ce temps, Abû Tharr attendait avec angoisse cette émigration, et les membres de sa tribu ne cessaient de demander à tout voyageur des nouvelles du Saint Prophète.

Lorsque les Ghifâr apprirent que le Saint Prophète était sur la route de Médine venant de la Mecque, ils furent très heureux. Abû Tharr sentit venir une vague de bénédiction vers les Musulmans. Il attendait avec impatience, comme les autres membres de sa tribu, l’arrivée du Saint Prophète à Médine. Les gens se rassemblèrent autour de lui pour lui poser des questions sur le Messager d’Allah, son tempérament, son visage etc. Il leur répondait: «Vous allez le voir très prochainement. Il est le meilleur de tous et dépasse toute l’humanité dans ses mérites».

Lorsque les gens étaient fatigués d’attendre, Abû Tharr gardait un oeil ouvert sur la route afin d’être le premier à informer les Musulmans de l’arrivée imminente du Saint Prophète, et à soulager leurs coeurs assoiffés et à en enlever la peur qu’ils éprouvaient pour lui, l’attente ayant duré très long temps.

Le temps passait. Les Ghifâr avaient un désir ardent de voir et d’accueillir le Saint Prophète. En jetant un coup d’oeil sur la route, Abû Tharr aperçut de loin un chameau. Tout le monde se mit à regarder les yeux d’Abû Tharr. Après quelques instants, Abû Tharr s’écria: «Par Allah, le Prophète est arrivé».

Al-`Allâmah al-Subaytî écrit à ce propos: «Le Saint Prophète exhalait une lumière. Tout le monde proclama d’une seule voix avec Abû Tharr «Grâce à Allah! Le Prophète est arrivé».

Abû Tharr se lança sans tarder vers le chameau du Messager d’Allah et en attrapa les rênes».

Les gens se mirent à crier avec enthousiasme: «Allâhu Akbar» (Allah est le Plus Grand) autour du Saint Prophète. Tout le monde, les femmes, les vieux, les jeunes, les garçons et les filles, criait avec joie: «Le Prophète d’Allah est venu!». «Le Prophète d’Allah est venu!».

Le Saint Prophète descendit du chameau et récita le Saint Coran. Sa voix pénétra tout de suite les coeurs des masses qui l’attendaient impatiemment. Puis, il commença à prêcher. Les gens s’avancèrent par fournées vers lui pour prêter serment d’allégeance. Abû Tharr était débout tout près du Saint Prophète, et ressentait une fierté et une joie indescriptibles.

La tribu de Ghifâr se présenta devant le Prophète (Ç) et lui dit: «O Prophète d’Allah! Abû Tharr nous a appris tout ce que tu lui avais dit. Aussi sommes-nous devenus Musulmans et attestons-nous que tu es le Prophète d’Allah».

Par la suite les gens de la tribu Aslam dirent: «Nous aussi avons embrassé l’Islam de la même façon que nos frères (Ghifâr)». Le Prophète d’Allah en fut heureux, et levant ses mains vers le ciel, il pria: «O Seigneur des mondes! Accorde Ton Pardon aux Ghifâr et protège les Aslam».

La foule semblait joyeux et ne cessait de regarder le visage éblouissant du Messager d’Allah, d’après `Abdul Hamîd Jawdat as-Sahar qui écrit: «Les gens se mirent à regarder le visage du Prophète (Ç) attentivement. Ils remarquèrent que c’était un homme au visage brillant, aux lèvres souriantes et au caractère agréable. Il n’était ni maigre ni mince ni gros. Il avait les traits beaux. Ses yeux étaient grands et noirs, ses cils longs, son arcade entre le noir et le brun, ses cheveux noirs, le cou long et la barbe épaisse. Il était plein de dignité lorsqu’il gardait le silence et il inspirait le respect lorsqu’il parlait. Il parlait d’une façon agréable. Il n’était ni taciturne ni bavard à la voix forte. Il paraissait plus beau de loin et plus beau de près. Il était de taille moyenne: ni tellement grand qu’il semblerait déplaisant à regarder ni tellement petit que les gens paraîtraient le regarder de haut».

Ensuite, le Prophète se mit en route vers Médine et Abû Tharr retourna chez sa tribu.

Lorsque le Messager d’Allah arriva à Médine, il eut droit à un accueil chaleureux. Dès son arrivée, il prêcha le message de l’Islam. Abû tharr qui n’avait pas pu l’accompagner à Médine resta dans sa tribu si longtemps qu’il ne put participer aux trois grandes batailles de l’Islam: la bataille du Badr en l’an 2 de l’Hégire, de Uhud en l’an 3 et d’al-Ahzâb en l’an 5.

Après la bataille d’al-Ahzâb, un verset coranique fut révélé qui conduisit Abû Tharr à partir pour Médine. En effet, un jour, alors qu’il faisait les récitations de l’après-prière du Maghrib dans la mosquée de sa ville, il entendit un homme réciter le verset: “O vous les Croyants! Vous indiquerai-Je un marché qui vous sauvera d’un châtiment douloureux?” (Sourate al-Çaff, 61:10). Ayant réfléchi sur la signification de ce verset, il fut soucieux du Jihâd (Guerre Sainte), et il dit à Unays: «Je partirai à Yathrib demain».

– Unays: C’est bien! Vas-y. Qu’Allah t’y conduise sain et sauf! Mais dis-moi quand comptes- tu revenir?

– Abû Tharr: Je ne reviendrai pas. Je consacrerai le reste de ma vie au service du Saint Prophète.

– Unays: O frère! Tu es devenu un vrai croyant et la foi semble avoir pénétré ton coeur et ton âme. Ta tribu et les tiens ont énormément besoin de toi ici. Ton départ représentera une grande perte pour nous. Je crois donc que tu devrais renoncer à ton projet de partir pour Médine, et passer ta vie avec nous.

– Abû tharr: Le Saint prophète est meilleur que les gens d’ici. J’ai déjà manqué trop à de devoirs: Le Saint Prophète a livré la Bataille de Badr, et je n’ai pas pu y assister. Il a combattu à Uhud et je n’ai pas pu l’y joindre. Il s’est engagé dans la Campagne d’al-Ahzâb et je n’ai pas pu être à ses côtés. Jusqu’à quand devrais-je être au service de ma tribu en me privant des bénédictions découlant du martyre? Ce que j’ai fait jusqu’à maintenant est largement suffisant. A présent, je ne suis pas disposé à renoncer, même l’espace d’une fraction de seconde, à mon idée de partir pour Yathrib.

– Unays: A mon avis, tu devrais rester chez toi comme d’habitude. Le Saint Prophète t’appellera lui-même lorsqu’il aura besoin de toi. Réfléchis! Il y avait beaucoup de personnes qui étaient dans leurs maisons et qui sont parties vers Médine lorsque le Saint Prophète les a appelées.

– Abû Tharr: Le délai d’attente est écoulé. Même si le Prophète ne m’ appelle pas, j’ai quand même une obligation dont je dois m’acquitter, et cela sans attendre que l’on m’y convie. Je n’attendrai plus, j’irai sans invitation.

– Unays: D’accord! Mais pas de précipitation. Prends les provisions nécessaires pour le voyage.

– Abû Tharr: Je n’ai besoin d’aucune provision. Quelques morceaux de pain sec me suffiront.

Abû tharr abandonna ainsi terre et maison pour gagner Médine. Une fois arrivé à destination, il eut l’honneur de rejoindre le Prophète et de rester en sa compagnie.

Il avait l’habitude de passer toute la nuit à la Mosquée du Prophète et de rencontrer les gens pendant la journée. Il mangeait avec le Prophète (P) et il ornait sa vie matérielle de piété et de vertu. Il se consacrait pleinement à l’apprentissage de Hadith (Tradition du Saint prophète) par coeur.

Après son arrivée à Médine, Abû Tharr était tombé malade à cause du changement de climat. Le Saint Prophète apprit la nouvelle de sa maladie et vint le voir. Il lui dit: «Abû Tharr! Tu dois rester quelques jours à l’extérieur de Médine, là où les chameaux, les moutons et les chèvres du Trésor public broutent. Et prends note que tu ne dois manger comme aliment que du lait pendant ton séjour à cet endroit».

Aussitôt qu’il reçut cet ordre du Prophète (P), Abû Tharr partit avec son épouse pour l’endroit désigné. Sa maladie fut dure à supporter pendant quelques jours, mais peu à peu il recouvra sa santé, ce qui lui permit de consommer son mariage avec son épouse. Là, un problème se posa. Après l’acte sexuel, l’Islam exige que l’on prenne un bain rituel (Ghosl) pour pouvoir accomplir les prières obligatoires. Or, il lui était difficile de se procurer de l’eau. Jusqu’alors il ne savait pas le mode de l’accomplissement du tayammum(2), lequel est justement prévu comme solution de rechange lorsque l’accomplissement du bain rituel est difficile ou impossible pour une raison ou une autre. Ainsi, il se trouva dans l’embarras pendant un certain temps, ne sachant pas comment s’acquitter de ses obligations religieuses. Finalement, le bons sens lui commanda d’aller voir le Prophète. Aussi enfourcha-t-il un chameau et se dirigea-t-il vers le Messager d’Allah.

Dès que le Saint Prophète aperçut Abû Tharr, il lui sourit, et avant que ce dernier ouvre sa bouche, il lui dit: «Abû Tharr! Ne te soucie pas. L’eau est préparée pour toi ici et maintenant». En effet, une servante apporta l’eau, et Abû Tharr put, ainsi, prendre le Bain Rituel. Après quoi, il revint vers le Prophète, lequel saisit l’occasion pour lui apprendre le mode de tayammum(3).

Alors qu’Abû Tharr continuait à mener sa vie en compagnie du Saint Prophète, l’heure de la Bataille de Tabûk sonna en l’an 9 de l’Hégire. Selon les historiens, lorsque le Prophète (P) apprit que les Chrétiens de la Syrie venaient de prendre la ferme résolution d’attaquer Médine avec une armée forte de quarante mille hommes envoyés par le Roi de Rome (Hercule), il décida de prévenir cette attaque en marchant à la tête d’une force armée musulmane de trente à quarante mille hommes, sur la Syrie. En même temps, il nomma `Ali Gouvernant adjoint de Médine. Une fois son armée levée, il quitta Médine pour la Syrie.

Après le départ du Prophète (P), les Hypocrites, s’évertuèrent à se moquer de `Ali en lui disant que le messager d’Allah l’avait laissé derrière lui pour porter son fardeau. Voulant se démontrer que les Hypocrites disaient là des mensonges, `Ali décida d’aller voir le Prophète. Lorsqu’il rejoignit ce dernier à Jaraf, il lui expliqua la raison de sa venue et la moquerie des Hypocrites.

Le Prophète (P) lui dit: «Les Hypocrites sont des menteurs. Je suis venu ici après t’avoir désigné comme mon député. O `Ali! N’es-tu pas content que ton grade soit monté! Tu es à moi ce que Hârûn fut à Mûsâ, à cette différence près qu’il n’y aura pas de prophète après moi».(4) Il voulait dire par là que de même que Mûsâ avait nommé Hârûn comme son député avant d’aller au Mont Tûr, de même lui (le Prophète Mohammad) l’élevait au rang de son représentant.(5)

Après cette explication, `Ali retourna à Médine et le Prophète se dirigea vers Tabûk qui se trouvait à une distance de dix étapes de Damas et de Médine à la fois, et sur la frontière de l’Empire romain de l’époque.

Lorsque le messager d’Allah atteignit Tabûk, il y resta une vingtaine de jours. Pendant son séjour dans cette localité, il s’appliqua à envoyer tout autour des brigades qui avaient pour mission principale l’appel à l’Islam. Mais aucune armée romaine ne vint à leur rencontre. Le Prophète (P) rebroussa donc chemin. Pendant son retour, alors qu’il traversait la vallée de `Aqabah Thî Fatq, les Hypocrites projetèrent d’attenter à sa vie en effrayant son chameau pour qu’il le jette par terre. Mais l’attentat fut un échec et le Prophète fut sauvé par `Ammâr Ibn Yâcir et Huthayfah Ibn Yaman. Après que le Prophète eut traversé la vallée, il divulgua à Huthayfah les noms des Hypocrites qui avaient attenté à sa vie à la faveur de la nuit, et lui intima l’ordre de garder cela pour lui. Des “Compagnons”notables figuraient sur la liste des noms divulgués par le Prophète.(6)

Selon Tah-thîb al-Tah-thîb, les gens impliqués dans cet attentat tentèrent en vain de savoir de Huthayfah si leurs noms étaient sur la liste. Finalement, l’un d’entre eux ne pouvant plus supporter sa trahison reconnut auprès de Huthayfah sa participation à l’attentat: «Que tu me le dises ou non, par Allah, lança-t-il, j’ai été l’un d’eux».

En tout état de cause, le Prophète retourna sain et sauf à Médine au mois de Ramadhân.

Au moment du départ de l’armée des Musulmans vers la Bataille de Tabûk, Abû Tharr se trouvait aux côtés du prophète. Mais son chameau étant trop faible et trop maigre, il ne put pas aller à la même allure que la caravane. Il réussit quand même à marcher sur la trace de celle-ci, mais avec un retard d’une distance de trois jours de voyage. Il fit tout son possible pour rejoindre la caravane mais sans succès. Il se sentit très affligé de ne pas pouvoir se joindre aux troupes.

Selon une autre version, lorsque Abû Tharr fut resté derrière la caravane, quelqu’un attira l’intention du Prophète sur la difficulté qu’il avait rejoindre les troupes. Le Saint Prophète répondit: «Laisse-le se débrouiller tout seul. Il réussira si Allah le veut». Ainsi la caravane avança, laissant Abû Tharr dans la perplexité et l’anxiété. Parfois, il pensait parfois revenir à Médine, et parfois il se disait qu’il fallait à tout prix parvenir à Tabûk, car l’idée de rester loin du Prophète le tourmentait. Il pressait son chameau avec excitation pour qu’il avance, mais ce dernier n’avançait pas à cause de sa faiblesse. Constatant qu’il était inutile d’essayer de forcer son chameau fatigué d’avancer, il en descendit et le déchargea pour porter lui-même ses bagages sur son propre dos et il se mit à marcher à pied. Comme il faisait très chaud à cette saison, il avait, tout le temps, une soif terrible et insupportable. Aussi se mit-il à la recherche d’eau. Lorsqu’il aperçut un peu d’eau de pluie au fond d’une fosse, il y accourut, et sans perdre un moment, il y en puisa dans le creux de sa main pour désaltérer. Mais l’eau était si fraîche qu’il pensa subitement qu’il ne convenait pas d’en boire avant que le Saint Prophète ne le fasse. A cette idée, il rejeta l’eau de sa main pour remplir une aiguière afin de l’apporter au Saint Prophète.

Malgré sa soif et son épuisement extrêmes, il continua seul sa route en portant précieusement l’outre remplie d’eau. Lorsqu’il arriva à la frontière de Tabûk les Musulmans l’aperçurent et informèrent le Prophète de l’arrivée d’un voyageur sinistré. Le Prophète dit sur-le-champ: «C’est mon Compagnon Abû Tharr. Allez vite me l’amener». Entendant cet ordre du Prophète, les Compagnons s’exécutèrent et emmenèrent Abû Tharr auprès du Messager d’Allah.

Après s’être enquis de sa santé, le Prophète lui demanda: «O Abû Tharr! Tu as de l’eau sur toi. Pourquoi donc, tu as l’air tellement assoiffé?».

– Abû Tharr: Certes, Maître, l’eau est là, mais je ne peux pas en boire.

– Le Prophète: Et pourquoi cela?

– Abû Tharr: O Seigneur! Sur mon chemin, j’ai trouvé de l’eau fraîche au pied d’une colline, mais ma conscience ne m’a pas permis d’en boire avant toi. C’est pourquoi je l’ai apportée pour toi. J’en boirai une goutte après que tu en auras bu.

Le Saint Prophète lui fit alors cette prédiction: «O Abû Tharr! Allah te couvrira de Sa Miséricorde. Tu vivras et tu quitteras ce monde seul. Tu seras ressuscité seul le Jour du Jugement. Tu entreras dans les cieux seul. Un groupe d’Irakiens seront bénis grâce à toi, car, après, ta mort, ils te laveront, t’envelopperont dans un linceul, et prieront sur toi».

Cet incident ne montre pas seulement l’amour et le dévouement incomparables d’Abû Tharr pour le Prophète, mais il offrit au Messager d’Allah l’occasion de prévoir les troubles et les calamités dont sera victime ce noble Compagnon. Il ressort clairement de l’affirmation du Savant Chiite rénovateur, Al-`Allâmah al-Majlici que le Prophète avait jeté à diverses occasions la lumière sur les événements auxquels Abû Tharr aura à faire face, prédictions qui se réalisèrent toutes. Il cite à ce propos un récit rapporté par Ibn Babwayh (citant `Abdullâh Ibn `Abbâs), et selon lequel, un jour, alors que le prophète était assis dans le Masjid de Quba, entouré d’un certain nombre de Compagnons, il dit: «Le premier homme qui va traverser la porte de ce masjid (mosquée) sera au nombre des gens des Cieux». Peu de temps après, Abû Tharr entra par cette porte. Il était le premier homme venant de l’extérieur tout seul. A son entrée, le Prophète dit: «O Abû Tharr! Tu es parmi les gens des Cieux». Et d’ajouter: «Tu seras banni de la Mecque à cause de ton amour pour les Gens de ma Famille (Maison) – Ahl-ul-Bayt -. Tu vivras sur une terre étrangère et tu mourras dans la solitude. Un groupe d’Irakiens seront bénis pour t’avoir fait le bain funéraire, pour avoir enveloppé ton corps dans un linceul, et ils seront de ce fait avec moi au Ciel».
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 5Un disciple modèle du Prophète

L’histoire témoigne qu’Abû Tharr était tellement pieux après sa conversion à l’Islam que personne ne pouvait se mesurer à lui dans le domaine spirituel. Il atteignit un tel degré de perfection sur le plan de la pureté de la foi et de la sincérité du coeur, qu’il devint un phare pour les gens qui voulaient être éclairés. Il enrichissait leurs esprits avec ses conseils, il leur inculquait le sens de l’égalité et de l’amour, et il leur montrait la voie de l’obéissance à Allah et à Son Saint Prophète.

Il menait une vie islamique tellement digne que les historiens trouvaient difficilement les mots exacts pour la décrire. `Abdullah al-Subaytî écrit qu’Abû Tharr se détachait, parmi les Compagnons qui excellaient en piété, en abstinence, en adoration d’Allah, en véracité, en fermeté de foi et en résignation devant la Volonté d’Allah. Son alimentation quotidienne du vivant du Prophète consistait en trois kilos de dattes et il avait maintenu ce régime pendant le restant de sa vie. Sa moralité et sa vertu étaient telles que le Saint Prophète, l’inclut, comme Salmân al-Faricî dans les Ahl-ul-Bayt (La Famille du Prophète). Al-Hâfidh Abû Na`îm dit qu’Abû Tharr était un homme de piété et avait un coeur pleinement satisfait. Il était la quatrième personne à embrasser l’Islam. Il avait renoncé aux péchés avant même la mise en application de la Loi islamique. Son but le plus cher était de ne pas baisser la tête devant les gouvernants tyranniques. Il supportait avec stoïcisme les afflictions et les malheurs. Il se distingua par l’apprentissage, par coeur, des Traditions et des exhortations du Saint Prophète.

Abû Nâ`îm fait remarquer qu’Abû Tharr a rendu un grand service au Saint Prophète, dont il a appris les Statuts légaux de la Loi islamique (Ahkâm Char`iyyah) dans les domaines de l’adoration et des relations sociales, ce qui lui a permis de s’abstenir de tout péché. L’un de ses traits caractéristiques était de poser, souvent, des questions au Saint Prophète afin de savoir tout. Il a apprit, par coeur, toutes les significations et toutes les interprétations du Saint Coran et des Traditions du Prophète, et il se montrait très avide sur ce plan. En bref, il a appris du Saint Prophète énormément de choses, non seulement, pour son usage personnel, mais aussi pour mettre ce trésor de savoir au service des adeptes de l’Islam.

Un autre fait notable par lequel Abû Tharr se distingua, fut sa marche continuelle et constante sur la ligne du Saint Prophète, ligne dont il ne dévia jamais, même lorsque le vent changea de direction, après la disparition du Messager d’Allah. En effet, Abû Tharr resta aux côtés de l’Imâm `Ali après la mort du Saint Prophète, et il ne le lâcha jamais. Il le suivit toujours et continua à bénéficier de son immense savoir pour compléter les connaissances qu’il avait acquises en compagnie du Saint Prophète. Quoi de plus logique pour un homme aussi pieux que lui et aussi assoiffé de savoir religieux! Le Prophète n’avait-il pas dit: «Je suis la Cité du Savoir et `Ali en est la Porte»? Il put ainsi s’imprégner de son savoir, de son ascétisme, de sa bienfaisance, de ses vertus morales et de sa conduite exemplaire. C’est pour cela que le Prophète avait dit: «Abû Tharr est l’homme le plus véridique de la nation». Ou encore:«Abû Tharr est pareil au Prophète `Isâ (Jésus) par son ascétisme», et «Celui qui voudrait connaître l’austérité et la modestie de `Isâ, devrait aller voir Abû Tharr».

Il va de soi que la piété d’un homme aussi religieux qu’Abû Tharr ne se limitait pas à l’accomplissement des prières et d’autres pratiques rituelles. Il avait des compétences pratiques dans toutes les formes de la piété et de l’adoration. Il est indéniable que réfléchir sur l’existence et la Création d’Allah est aussi un acte d’adoration très méritoire. Or, Abû Tharr excella aussi dans ce domaine de l’adoration.

Les historiens et les rapporteurs de Hadith sont unanimes pour remarquer qu’Abû Tharr atteignit un très haut degré de savoir parce qu’il cherchait sincèrement à acquérir une large connaissance en compagnie du Saint Prophète. Il s’attachait sans cesse à poser des questions au Messager d’Allah et à en apprendre la réponse par coeur. L’auteur de “Kitâb al-Darajât al-Rafî`ah” dit qu’Abû Tharr était reconnu comme étant au rang des grands érudits et ascètes. Il était un des premiers Compagnons du Prophète et l’un de ceux qui respectèrent parfaitement leur pacte avec Allah, c’est-à-dire, qui s’acquittèrent de leur engagement devant Lui de se conformer scrupuleusement et loyalement aux préceptes de la religion. Il était aussi l’un des quatre personnages dont l’amour était rendu obligatoire à tous Musulmans.

Al-`Allâmah Manazir Ihsân al-Guîlânî, soulignant le savoir immense d’Abû Tharr, écrit: «Lisez le testament de `Ali, le meilleur juge parmi les Compagnons, et la Porte de la Cité du Savoir, et vous constaterez vous-mêmes qu’il avait raison de dire qu’Abû Tharr était très gourmand et très cupide [en matière d’apprentissage]».

N’est-ce pas cette même attestation de l’Imam `Ali qui justifie et corrobore ce que revendiquait parfois avec fierté, Abû Tharr: «Nous avons quitté le Saint Prophète à un moment où il n’y avait pas eu un seul oiseau volant avec des ailes battantes, dans le ciel, à propos duquel nous n’ayons pas appris quelque chose de particulier»(7).

Al-`Allâmah al-Guîlânî note à propos du savoir d’Abû Tharr: «Quelqu’un a demandé un jour à l’Imam `Ali ce qu’il pensait d’Abû Tharr. À cette question il a répondu: «Wa`â ilman `ajaza fîhi (c’est-à-dire: Abû Tharr a acquis un savoir qui l’a vaincu)».

On a pu constater combien il était disposé à écouter et recevoir les idées; d’ailleurs on pourra pressentir cette disposition à travers les différents éléments de sa biographie. Il tenait toujours à appliquer tout de suite ce qu’il apprenait du Saint Prophète. Dès qu’il entendait quelque chose du Messager d’Allah, il le mettait en pratique sans hésitation. Son plus grand désir était que sa conduite soit totalement en conformité avec le savoir.

Abû Tharr était si résolu et si ferme sur ce point, qu’aucune force terrestre ne pouvait entamer sa détermination et sa fermeté en ce qui concerne l’application stricte de la Loi divine. Ni les menaces ni les exhortations ne pouvaient ébranler la position qu’il avait prise sur ce plan. Se montrant fier parfois de cette position distinctive, il disait souvent: «O gens! Le Jour du Jugement, je serai le plus proche de l’assemblée du Saint Prophète, car j’ai entendu ce dernier dire que le plus proche de lui le Jour du Jugement sera celui qui aura quitté ce monde dans la même condition que l’aura quitté le Messager d’Allah lui-même. Or, je jure par Allah qu’aucun parmi vous, à part moi, n’est dans sa situation originelle ni n’est contaminé par quelque chose de nouveau» (“Tabaqât Ibn Sa`d” et “Musnad Ahmad Ibn Hanbal”).

Ces propos ne sont pas de simples prétentions, mais des vérités attestées par le dirigeant du monde et le dernier des Prophètes. Il est écrit dans Tabaqât Ibn Sa`d qu’un jour, le Saint Prophète demanda à un groupe de Compagnons: «Qui parmi vous viendra me voir auprès de Kawthar (une Source au Paradis) dans la même condition dans laquelle je l’aurai laissé?». Abû Tharr répondit: «Moi!». Le Prophète acquiesça: «Tu as raison, c’est-à-dire tu mourras dans le même état de foi dans lequel je t’aurai laissé».

L’Imam `Ali aussi, disait: «Maintenant, il ne reste personne qui ne craigne les sarcasmes et la raillerie des moqueurs, au sujet d’Allah, sauf Abû Tharr».

Ainsi, le terme “`ajaza fîhi” signifie clairement qu’Abû Tharr avait été vaincu par son savoir et son instruction, en ce sens qu’il n’avait pas le pouvoir d’agir contrairement à ce qu’il avait appris.

En d’autres termes, Abû Tharr acquit un savoir, comprit la réalité et la base de ce savoir, et le propagea bien. Il ne se souciait jamais du reproche de personne lorsqu’il communiquait aux gens les informations qu’il avait acquises du Saint Prophète. Il ne céda jamais aux intimidations d’un gouvernement quelconque. Il resta insensible aux manoeuvres politiciennes de Mu`âwiyeh, et totalement indifférent au miroitement de la fortune de `Othmân. Il appelait juste ce que le Saint Prophète avait qualifié de juste et erroné ce qu’il avait considéré comme erroné, et ce jusqu’au dernier moment de sa vie. Il se conduisit conformément aux principes et aux enseignements dispensés par le Saint Prophète, et il tenait également à rappeler toujours aux gens ces principes et enseignements, jusqu’à ce qu’il fût banni et mort dans un endroit lointain et isolé.

On lit dans “Kitâb al-Istî`âb” citant le Commandeur des Croyants, l’Imam `Ali, qu’Abû Tharr apprit quelques-uns des secrets que le commun des mortels ne pouvait supporter, et qu’il les garda pour lui-même.

Al-Hâfidh al-Baçrî écrit, dans “al-Machâriq”, que la foi a dix étapes. Celui qui a atteint la première étape ne connaît pas les limites de la foi de celui qui est dans la deuxième étape, et celui qui se trouve dans la deuxième étape ignore l’étape de celui qui est arrivé à la troisième étape… et il en va de même jusqu’à la dixième étape. Or Salmân al-Faricî était au zénith du savoir ésotérique et la position d’Abû Tharr par rapport à Salmân al-Faricî était la même que celle du Prophète Mûsâ (Moïse) par rapport au Prophète al-Khidhr.

Al-Kharajaskî écrit dans “al-Kanz” que Salmân al-Faricî, disait, lorsqu’il s’adressait à l’Imam `Ali: «Bi Abî anta wa ommî, Yâ qatîla-l-Kûfa! (O futur martyr de Kûfa! Que mon père et ma mère te soient sacrifiés), avant d’ajouter: Si je divulguais les faits que je connais ta véritable illumination, je provoquerais un terrible remue-ménage parmi les gens». Al-`Allâmah al-Majlicî cite des hadith (récits de la vie des saints de l’Islam) du même genre à propos de Salmân et d’al-Miqdâd dans “Charh Uçûl al-Kâfî”. Cela montre que si un Compagnon ne peut mesurer les limites de la connaissance d’un autre Compagnon, comment dès lors le commun des mortels pourrait supporter les connaissances (qui le dépassent) d’un homme aussi pieux qu’Abû Tharr?

On peut trouver la remarque ci-dessus de l’Imam `Ali à propos d’Abû Tharr: «Le savoir l’a vaincu» dans “Tabaqât al-Kubrâ” (Vol, 5), et “Sunan Abû Dawûd” également.

`Abdul Hamîd Jawdat al-Sahar écrit dans son livre “al-Ichtirâkî al-Zâhed”: «Allah a voulu lui faire du bien en le dotant de la capacité et de la volonté d’apprendre. IL lui a inculqué la conviction et la sincérité, et lui a conféré des yeux scrutateurs et des oreilles attentives. Avec tous ces dons, il put mémoriser tout ce qu’il entendait de la bouche du Saint Prophète».

Avec la même application dans l’apprentissage des Traditions du Prophète, il narrait celles-ci et les communiquait aux gens. Il devint ainsi l’un des grands “traditionnistes” (narrateur de Hadith ou de Traditions du Prophète).

Abdul Hamîd Jawdat al-Sahar fait remarquer dans le même livre cité ci-dessus (page 14): «Abû Tharr était un muhaddith (rapporteur de Hadith) de premier ordre, et il parlait un arabe très éloquent et très compréhensible. Il était un modèle du Musulman pieux. Aussi devint-il l’homme le plus respectable de tous. Un jour, alors qu’il était assis dans la mosquée et qu’il narrait des Hadith comme d’habitude, un homme exprima son désir d’avoir voulu voir le Prophète. Abû Tharr cita alors un Hadith dans lequel le Prophète avait dit que les gens de sa nation qui l’aimeraient le plus sont ceux qui viendraient après lui et désireraient le voir même au prix de leurs enfants et fortune».

La moralité signifie les bonnes habitudes, et la connaissance de la morale ou de l’éthique est une sorte de philosophie pratique. Abû Tharr atteignit le plus haut degré de la moralité. Les bonnes habitudes et les nobles moeurs du Saint Prophète se reflétaient sur sa personnalité. Il avait une conduite et un caractère irreprochabls, islamiquement parlant. Tout ce qu’il fit sa vie durant était un exemple incomparable de moralité, et tout ce qu’il dit était conforme aux exigences de la société islamique. Et si d’aucuns considéraient ses bonnes habitudes comme incorrectes, c’étaient certainement des gens ignorants.

Al-`Allâmah al-Subaytî dit que les exemples de moralité que nous offrit Abû Tharr méritent toutes nos louanges. Il écrit à ce propos: «Ayant vu Abû Tharr enveloppé dans un manteau noir dans un coin du masjid, je lui ai demandé pourquoi il était assis là tout seul. Il m’a répondu qu’il avait entendu le Saint Prophète dire: «Il est préférable de s’asseoir dans un coin isolé qu’au milieu d’une mauvaise compagnie, et il vaut mieux s’asseoir avec des moralistes que dans un coin isolé. Garder le silence plutôt que dire des bêtises et dire ce qu’il faut plutôt que rester silencieux».

Abû Tharr dit que le Saint Prophète lui avait énuméré les règles des bonnes moeurs, comme suit:

1- Noue de l’amitié avec les pauvres et essaie de les garder près de toi;

2- Pour améliorer ta propre condition, regarde les gens de condition plus modeste plutôt que de te comparer avec ceux qui ont plus de moyens que toi;

3- Ne demande à personne de l’aide matérielle, et habitue-toi à la satisfaction (de ce que tu as);

4- Aie de la sympathie pour tes prochains et aide-les lorsqu’ils se trouvent dans le besoin;

5- N’hésite pas à dire la vérité même si le monde entier devait se mettre contre toi;

6- Ne fais pas attention aux propos des blasphémateurs concernant Allah;

7- Dis souvent: «Lâ hawla wa lâ quwwata illâ billâh (Il n’y a pas de pouvoir en dehors d’Allah)».

Abû Tharr poursuit: «Après m’avoir énuméré ces règles le Saint Prophète mit sa main sur mon coeur et ajouta: «O Abû Tharr! Il n’y a pas de sagesse meilleure que la bonne planification, ni de piété meilleure que la maîtrise de soi, ni de beauté meilleure que les bonnes moeurs».

Al-`Allâmah al-Guilânî, se référant à Musnad d’Ahmad Ibn Hanbal cite seulement deux (1,2) des sept préceptes ci-dessus mentionnés (ceux qui recommandent de lier amitié avec les pauvres, et de regarder les gens de condition plus modeste) et écrit: «En fait, ceci est le meilleur remède à la maladie de l’amour des riches et de l’amour du monde. Supposons qu’un homme qui possède une chemise en mousseline, et un pantalon de bonne qualité à porter, du pain de blé et de la viande de mouton à manger, une maison en argile, propre et bien arrangée à habiter, se compare avec un autre homme qui n’a rien d’autre qu’un vêtement rude, du pain d’orge et une chaumière de paille. Il (le premier) ne pourrait que remercier Allah pour la condition meilleure dans laquelle il vit, et éviterait sûrement les tourments mentaux qu’il aurait connus s’il s’était comparé avec un homme plus riche que lui, mangeant, s’habillant et se logeant mieux que lui. Donc regarder toujours les gens d’une condition plus modeste que la sienne est la meilleure façon d’être satisfait de ce qu’on a dans ce monde. Combien d’entre nous se conforment à cette recommandation? Je dirais qu’un homme qui agirait conformément à ce principe ne souffrirait jamais. C’est la seule règle d’or existant pour connaître le bonheur dans ce monde et dans l’Au-delà. Elle est magnifiquement illustrée par le vers suivant du célèbre poète iranien, Cheikh Sa`di: «Je pleurais pour une paire de chaussure, jusqu’à ce que j’aie vu un homme qui n’avait pas de pied».

Après l’amour de la richesse, l’autre partie de l’amour de ce monde se manifeste sous la forme de l’amour du pouvoir. Cette forme d’amour est encore plus dangereuse et elle constitue une cause principale de la corruption du système du monde. Les sottises commises dans le monde par les esclaves de la richesse sont beaucoup moins nombreuses et moins graves que celles faites par ceux qui ont une ambition excessive pour les positions et pouvoirs.

La vraie raison de cette maladie réside dans le fait que lorsqu’un homme se croit parfait dans un domaine, il oublie le pouvoir de l’Etre Qui lui a conféré cette perfection relative, et s’attribue des considérations en conséquence. Puis, il essaie de faire sentir aux gens autour de lui, l’importance qu’il s’est donnée. Ayant cet objectif en vue, il prépare des plans selon le pouvoir de sa pensée. Il remplit d’hypocrisie son esprit et occupe tout son temps à rendre tout le monde conscient de son existence par tous les moyens. La perfection qu’Abû Tharr atteignit ou presque était celle de la piété. Il craignait qu’elle n’engendre en lui fierté et vanité, qui conduisent à l’ambition d’une position et des honneurs, ce qui ne laisse aucune place à la paix dans ce monde et dans l’Au-delà. C’est pour cette raison, que le Prophète avait prévenu ce danger, et s’adressant à Abû Tharr, il lui dit à mots ouverts et clairement:

«Allah dit: “O Mes serviteurs! Vous êtes tous des pêcheurs, excepté ceux d’entre vous que Je préserve. Ainsi, chacun de vous doit M’adresser régulièrement des prières pour demander pardon, et Je le lui accorderai. Je pardonne les péchés de quelqu’un qui Me considère assez Puissant pour rédimer les péchés et que Je rédime, et de celui qui prie pour que ses péchés soient pardonnés à travers Mon Pouvoir. O Serviteurs! Chacun de vous est dévié sauf ceux d’entre vous que Je maintiens sur le droit chemin. Aussi, devez-vous prier pour solliciter Ma Guidance. Vous êtes tous pauvres et nécessiteux, à l’exception de ceux d’entre vous que Je rendrai riches. Priez-Moi donc d’assurer votre subsistance et rappelez-vous que même si vous vous réunissez tous, les vivants et les morts d’entre vous, les vieux et les jeunes, les vicieux et les vertueux pour pratiquer l’abstinence, cela n’ajoutera rien à ce qui existe dans Mon Royaume actuel, mais que si vous vous rassemblez tous, les morts et les vivants, les vieux et les jeunes, les vicieux et les vertueux pour Me prier de subvenir à vos besoins et que Je décide d’exaucer vos prières, il n’y aura aucun manque dans Mon Royaume, même pas l’équivalent d’une quantité d’eau puisée avec une aiguille que quelqu’un plongerait dans l’océan. Ceci, parce que Je suis Le Bienfaiteur, Le Pardonneur, Le Grand, L’Exalté et Celui Qui contrôle toutes les fins”».

Qui peut, après avoir cru en la vérité de la Gloire et de la Majesté Divines, telles que nous les percevons ci-dessus, être fier de son existence, de ses réalisations et de ses exploits, somme toute, insignifiants par rapport à la Grandeur et au Pouvoir d’Allah? Qui oserait, même l’espace d’une seconde, prendre de grands airs devant une telle Majesté? Quel croyant en Allah peut se montrer vaniteux à cause de sa position sociale, de son honorabilité et de ses moyens? Qui peut être assez idiot pour être fier de sa piété, tout en sachant que chacun de nous est pêcheur?

Quand on sait que toutes les fortunes des gens riches sont sous le Contrôle et l’Autorité d’Allah, il faut être vraiment sot pour se montrer vaniteux à cause de la fortune qu’on possède. S’il est vrai que, même réunis tous, grands et petits, pauvres et riches, nous ne pouvons rajouter un iota à la Grandeur du Royaume d’Allah, de quoi, un homme qui n’est qu’une poignée de sable, peut-il se vanter? Lorsqu’un clergé ou un réformateur sait que même en matière de guidance et de maturité mentale qui font sa force, il dépend de la Faveur et du Pouvoir d’Allah, comment pourrait-il considérer que ses efforts méritent estime et appréciation?

Lorsqu’on est conscient que tout appartient à Allah et que nous sommes à ce point pauvres, nécessiteux et dépendants, pourquoi donc cette vanité, cette présomption et cette arrogance de notre part?

Tels sont les commandements et les sermons que l’austérité du Prophète `Isâ grava dans l’esprit d’Abû Tharr. En tout cas, c’est de cette façon que le Prophète Mohmmad s’appliqua à façonner la nature ascétique d’Abû Tharr. Mais nous devons être prudents lorsque nous abordons cet aspect (l’ascétisme) des enseignements et des exhortations du Saint Prophète, car l’Islam se distingue de toutes les autres religions pour ses réserves concernant la vie monastique.

En effet, vu cet ascétisme d’Abû Tharr qui occupe une place particulière parmi les Compagnons du Saint Prophète, d’aucuns pourraient se demander pourquoi, l’Islam s’était opposé à la vie monastique et l’avait considérée comme innovation de moines et de clergés?

La réponse à une telle interrogation mérite qu’on prête une attention particulière à cette question. En général, abstinence et piété signifient que l’on quitte la ville pour se réfugier sur une montagne et à l’intérieur d’une forêt en vue d’adorer Allah dans l’isolement et la solitude. Mais le récit suivant rapporté par Abû Tharr nous permet de rectifier cette conception de l’ascétisme.

«Le Saint Prophète, raconte Abû Tharr, m’a dit que ramasser une pierre dans une rue passante est aussi une bonne action, aider une personne faible est aussi un acte de charité, et même l’acte sexuel dans le cadre du mariage est un acte de bienfaisance (Musnad Ahmad Ibn Hanbal).

»J’ai demandé alors au Saint Prophète avec étonnement: “Comment! Cohabiter avec son épouse, constitue un acte de charité, même si l’homme, ce faisant, satisfait, en réalité, son besoin sexuel?! Si un homme satisfait son besoin, aura-il en plus une récompense spirituelle pour cette satisfaction personnelle?!”. Le Prophète m’a répondu: “Bon! Dis-moi. Ne commettrais-tu pas un péché, si tu avais satisfait ce besoin d’une façon illégale et par des moyens interdits?” “Certainement”, ai-je répondu. Le Prophète dit: “Les gens pensent au péché et non au bien. Habituellement, ceux qui mènent une vie d’ascétisme renoncent au travail et à la profession, et lorsque, plus tard, les nécessités de la vie se feront durement sentir, ils seront conduits à mendier volontiers”».

Abû Tharr relate un autre récit: «Un jour le Saint Prophète m’a appelé et m’a dit: “Voudrais-tu bien prêter un serment d’allégeance pour une conduite qui ne te réservera que le Paradis?”. “Ah, oui”ai-je répondu. Puis, j’ai tendu ma main (en guise de prestation de serment), et le Saint Prophète de dire: “Je voudrais que tu me donnes ta parole que tu ne mendieras jamais rien de personne”. “D’accord” dis-je. Le Saint Prophète précisa: “Même pas le fouet qui tombe de ton cheval. Tu dois, plutôt que de demander à quelqu’un de le ramasser pour toi, descendre de ton cheval et le ramasser toi-même”».

Toujours selon Abû Tharr, le Prophète lui dit: “Ne sois pas indifférent aux autres. Si tu n’as rien à donner à un frère musulman, tu devrais au moins le recevoir avec un sourire”.

Il dit encore: «Mon bien-aimé (le Prophète) m’a commandé de me montrer bon envers mes proches, même s’il m’était difficile de le faire» (Musnad Ahmad Ibn Hanbal).

Les enseignements du Saint Prophète ne tarderont pas à forger le caractère et la personnalité d’Abû Tharr et à se refléter à travers sa conduite. En effet, on le voyait de plus en plus en compagnie des indigents et des nécessiteux. Il était très sensible à tout détail que le Prophète lui avait envoyé, et se détachait de beaucoup d’autres Compagnons qui n’étaient pas mus par les moeurs du Messager d’Allah. Etant resté aux côtés de l’Imam Ali après la disparition du Saint Prophète, il put conserver et consolider le caractère doux et les bonnes habitudes qu’il avait acquis du Messager d’Allah.

Le Saint Prophète avait ordonné: «Donnez à vos serviteurs et à vos subordonnés ce que vous mangez et ce que vous portez vous-mêmes» (Musnad Ahmad Ibn Hanbal). Or, on trouve l’incarnation de ce commandement dans la conduite d’Abû Tharr.

Conformément aux traditions du Saint Prophète, Abû Tharr considérait le mariage comme quelque chose d’essentiel. Il s’était marié, mais le mariage ne signifiait jamais pour lui jouissance et joie. C’était seulement respecter une recommandation. On dit que son épouse l’accompagnait partout où il se rendait.

Etant donné que sa femme était africaine, les gens lui disaient parfois: «Ah! Tu as une femme noire!». Et il répondait: «Il vaut mieux avoir une femme noire et laide qu’une belle femme et pour la beauté de laquelle seulement mon nom serait évoqué». Abû Tharr avait beaucoup d’estime pour son épouse.

L’hospitalité n’est pas seulement l’une des meilleures qualités de l’homme, mais elle est l’essence de l’humanisme. Selon les principes de l’Islam l’être le plus conscient est celui qui est le plus imbu de l’esprit de l’hospitalité.

Na`im Ibn Qa`nat al-Riyâhî raconte: «Un jour, je suis allé voir Abû Tharr et je lui ai dit que je l’aimais et le détestais en même temps. Il m’a demandé comment je pouvais réunir ces deux sentiments contraires? Je lui ai répondu: «Je tuais mes enfants jadis. Maintenant, j’ai pris conscience que ce que je faisais était une mauvaise pratique. Ainsi, chaque fois que je pense devoir venir auprès de toi pour que tu m’indiques quel est le rachat ou la rédemption de ce crime, ces deux sentiments envers toi surgissent. Lorsque je pense qu’il vaudrait mieux que tu m’indiques le moyen de me racheter, le sentiment d’amour envers toi apparaît, mais lorsque je pense que ce serait douloureux pour moi pour toujours si tu me disais que mon crime est impardonnable, le sentiment de haine envers toi se soulève en moi. Maintenant, je suis venu quand même pour savoir quelle est la solution de mon problème?».

– Abû Tharr m’a demandé: «Bon! Dis-moi d’abord si tu avais commis ce crime pendant l’Epoque de l’Obscurantisme (pré-islamique) ou après ta conversion à l’Islam?»

– Pendant l’Epoque Obscurantiste, ai-je répondu.

– Ton péché est pardonné. L’Islam est le remède de tous ces genres de péchés, conclut Abû Tharr.

»En entendant cette réponse, j’ai été satisfait et soulagé. Et m’apprêtant à prendre congé, Abû Tharr me dit: “Attends”. Je me suis exécuté, et Abû Tharr a fait signe à son épouse pour qu’elle apporte un repas. Celle-ci s’est éclipsée puis elle a réapparu avec des choses à manger. Abû Tharr m’a dit: “Bismillâh (Veuille bien commencer à manger, au nom d’Allah)”. Avant de me mettre à table, je lui ai demandé de venir me joindre. Il m’a dit: “Je fais le jeûne”et il s’est mis à accomplir ses prières. J’ai commencé à manger et lorsque j’étais sur le point de terminer le repas, il a fini sa prière et s’est mis à manger.

»Interloqué, je lui ai dit: “Dire des mensonges constitue un grand péché en Islam, et même si je présume qu’une personne serait menteuse, il est possible qu’elle le soit. Mais je ne sais pas quelle opinion je devrais me faire de toi?”.

– Abû Tharr m’a répondu: “Tu étais assis pendant si longtemps avec moi. Qu’est-ce qui te fait présumer que je serais menteur?”.

– J’ai répondu: “Tout à l’heure tu m’as dit que tu faisais le jeûne et te voilà maintenant en train de manger avec moi!”.

– Abû Tharr: “Je n’ai pas menti. Je fais le jeûne tout en mangeant avec toi”.

– “Comment cela?” lui ai-je demandé avec étonnement.

– Abû Tharr m’ a expliqué: “Le Saint Prophète a affirmé que quiconque fait le jeûne le 13e, le 14e et le 15e jours du mois de Cha`bân, est considéré comme observant le jeûne pendant tout ce mois. En d’autres termes, il aura la récompense spirituelle de dix jours pour chaque jour de jeûne. Et comme j’ai fait le jeûne pendant ces trois jours, j’ai le droit de penser que, sur le plan de la récompense, j’observe le jeûne pendant tout le mois”.»(8)

Al-`Allâmah al-Bayhaqî relate un récit similaire dont ci-après le résumé:

«Un jour, Abû Tharr et `Abdullâh Ibn Chafîa al-`Uqaylî sont allés chez quelqu’un, comme hôtes. Abû Tharr avait dit d’abord qu’il observait le jeûne, mais quand on a servi le repas, il s’est mis à manger. Abdullâh, déconcerté, lui a demandé alors: “Mais tu fais le jeûne!”. Abû Tharr lui a répondu: “J’en suis tout à fait conscient. Je ne l’ai pas oublié. Mais je fais toujours le jeûne pendant les trois jours de chaque mois, appelés Ayyâm al-Bîdh, et en vertu de la Tradition du Saint Prophète, j’ai le droit de me considérer comme observant le jeûne pendant tous les jours du mois”». (Sunan al-Bayhaqî)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 6Véridicité, érudition et ascétisme

Al-Chahîd al-Thâlith, al-`Allâmah al-Chustarî écrit à propos d’Abû Tharr:

«Il était l’un des plus grands Compagnons et reconnu comme étant parmi les premiers d’entre eux à avoir embrassé l’Islam. En effet, il était la troisième personne à épouser l’Islam, après la Mère des Croyants, Khadijah al-Kubrâ et le Commandeur des Croyants, l’Imam `Ali Ibn Abî Tâlib. Selon l’auteur de “Isti`âb”, ses traits distinctifs étaient sa vaste connaissance, son austérité, sa piété et sa véracité. L’Imam `Ali disait qu’Abû Tharr avait atteint une position dans l’acquisition et la compréhension des enseignements islamiques que personne d’autre n’avait pu atteindre. Le Saint Prophète disait qu’Abû Tharr était semblable à `Isâ dans ma Nation et qu’il avait l’austérité du Prophète `Isâ».

Selon une tradition, quiconque voudrait voir l’humilité du Prophète `Isâ (Jésus) doit observer le caractère d’Abû Tharr. Dans son livre “`Uyûn Akhbâr al-Redhâ”, al-Chaykh al-Çadûq écrit que l’Imam `Ali al-Redha rapporta de ses grands-pères que le Prophète avait dit: «Abû Tharr est le véridique de cette Ummah (Nation Musulmane)».

L’Imam `Ali Ibn Abi Tâlib prédisait qu’Abû Tharr serait le seul homme à ne pas transiger avec les ordres et les Commandements d’Allah, c’est-à-dire qu’il dirait ce qui est vrai et qu’il le suivrait d’acte, sans se soucier d’aucune menace qui en découlerait, ni des intimidations du pouvoir en place.

Des théologiens ont fait remarquer qu’Abû Tharr avait prêté serment devant le Prophète de ne craindre aucun reproche lorsqu’il s’agit de sa foi en Allah et de dire la vérité, si amère soit-elle.

La véracité et le courage sont des qualités que même les plus grandes personnalités ne peuvent s’en doter facilement. Mais le Saint Prophète avait prédit que ces qualités seront les traits saillants d’Abû Tharr, en ajoutant que ce dernier jouera un grand rôle sur ce plan et qu’il préservera ces qualités même lorsqu’il subira des persécutions difficilement supportables.

Le Prophète (Ç) dit: «Il n’y a entre le baldaquin du ciel et le tapis de la terre, personne qui dépasse Abû Tharr quant à sa véracité»(9).

Expliquant ce hadith, al-`Allâmah al-Subaytî écrit: «Le Saint Prophète, s’adressant à ses Compagnons dit: “Qui parmi vous me rencontrera le Jour des Comptes dans la même condition que je l’aurai quitté dans ce monde?”. A cette question tout le monde se tut sauf Abû Tharr qui dit que ce serait lui. Le Saint Prophète approuva: «Il n’y a pas de doute. Tu as raison», avant d’ajouter, en s’adressant à ses Compagnons: «O mes Compagnons! Rappelez-vous bien ce que je vais vous dire. Il n’y a personne entre la terre et le ciel qui soit plus véridique qu’Abû Tharr»(10).

Dans son livre “Hayât al-Qulûb”, Al-`Allâmah al-Majlici a mentionné ce Hadith en le faisant suivre par d’autres récits dans le même sens.

Ibn Bâbawayh, citant des sources dignes de foi, écrit: «Quelqu’un a demandé à l’Imam al-Çâdiq si Abû Tharr était meilleur que les Gens de la Maison du Prophète ou si c’est bien le contraire? L’Imam répondit: “Combien de mois y a-t-il dans une année?”. “Douze”, répondit l’interlocuteur. “Parmi ces douze mois, combien quel est le nombre des mois sanctifiés?”demanda encore l’Imam. “Quatre”, répondit l’interlocuteur. “Le mois de Ramadhân fait-il partie de ces quatre mois?” poursuit l’Imam. “Non”, dit l’homme. “Ramadhân est-il meilleur que les quatre mois sanctifiés ou le contraire?”continua l’Imam. “Le mois de Ramadhân est meilleur”, fit l’interlocuteur. “Tel est aussi notre cas nous les Ahl-ul-Bayt. On ne peut comparer personne à nous”».

Un jour Abû Tharr était assis en compagnie d’autres personnes qui étaient en train d’évoquer les mérites des notables de la Ummah. Abû Tharr dit: «`Ali (Ibn Abi Tâlib) est le meilleur de cette Nation, il est celui qui répartit les gens entre le Paradis et l’Enfer; il est le Çiddîq (le véridique) et le Faroûq (celui qui distingue le vrai du faux) de la Ummah, et la preuve d’Allah auprès d’elle». En entendant ces éloges, les Hypocrites de l’assemblée se détournèrent la face, et le traitèrent de menteur. Abû Amâmah se leva sur-le-champ, alla voir le Prophète et lui rapporta l’incident. Le Prophète dit alors: «Il n’y a personne entre le ciel et la terre qui soit plus véridique qu’Abû Tharr».

Le même livre, se référant à d’autres sources parfaitement crédibles, relate que quelqu’un demanda un jour à l’Imam J`afar al-Çâdiq si le Hadith du Prophète ci-dessus cité était authentique, l’Imam répondit par l’affirmative. L’interlocuteur demanda alors: «Quelle est dans ce cas la position du Saint Prophète, de l’Imam `Ali, de l’Imam al-Hassan et de l’Imam al-Hussayn». L’Imam al-Çâdiq répondit: «Nous sommes comme le mois de Ramadhân qui renferme une nuit pendant laquelle l’adoration d’Allah est égale à celle accomplie durant mille mois, alors que les autres Compagnons sont comme les mois sanctifiés par rapports aux autres mois de l’année. Personne ne peut être comparé à nous, les Ahl-ul-Bayt».

Il ressort clairement du Hadith susmentionné du Saint Prophète qu’Abû Tharr n’avait pas d’égal dans sa véracité. Le commentaire et l’explication de ce même Hadith, faits par al-Subaytî, nous indiquent qu’Abû Tharr aurait quitté ce monde dans la même condition dans laquelle le Saint Prophète l’avait quitté, et qu’il le rencontrera dans cette même condition le Jour de la Résurrection. En fait, la persévérance d’Abû Tharr dans la voie qu’avait tracée le Saint Prophète révèle son incomparable vertu. Les théologiens s’accordent pour dire qu’Abû Tharr ne s’était écarté, même pas d’un petit pouce, de la ligne du Prophète. Après la disparition du Messager d’Allah, même un Compagnon comme Salmân était contraint de prêter serment d’allégeance au pouvoir, et il fut tellement battu un jour dans le masjid que son cou en devint ballonné. Mais Abû Tharr ne consentit jamais à se taire.

Al-`Allâmah al-Subayti écrit: «Abû Tharr était l’un de ces adeptes du Saint prophète, qui collèrent sur leur voie et restèrent fermement fidèles à leur convention avec Allah. Il obéit au Saint Prophète très sincèrement, suivit ses traces et imita sa conduite. Il ne quitta l’Imam `Ali même pas l’espace d’une seconde, le suivit jusqu’à la fin et reçut les bénéfices de la lumière de son savoir”».

Al-`Allâmah al-Majlicî écrit: «Ibn Bâbwayh rapporte le récit suivant de l’Imam al-Çadiq: “Un jour Abû Tharr passa chez le Prophète à un moment où il parlait en privé avec Jibrâ’îl (l’archange Gabriel) qui avait pris la forme de Dahyah al-Kalbî. Abû Tharr se retira, présumant que Dahyah al-Kalbî tenait une conversation privée avec le Messager d’Allah. Après son départ Jibrâ’îl dit au Prophète: “O Mohammad! Abû Tharr vient d’arriver, mais il est reparti tout de suite sans me saluer. Crois-moi que s’il m’avait salué, j’aurais certainement répondu à sa salutation. O Mohammad! Abû Tharr porte sur lui une Invocation que les habitants du Paradis connaissent bien. Ecoute! Quand je retourne au Ciel, interroge-le sur cette invocation”. Le Prophète (P) dit: “D’accord”. Lorsque Jibrâ’îl repartit et qu’Abû Tharr revint chez le Prophète, celui-ci lui demanda: “O Abû Tharr! Pourquoi ne nous as-tu pas salués quand tu es venu tout à l’heure?”. Abû Tharr répondit: “Quand je suis venu, Dahyah al-Kalbî était assis à côté de toi et tu tenais une conversation avec lui. Je pensais que vous aviez des choses privées à vous dire et j’ai estimé qu’il n’était donc pas convenable de vous interrompre. Aussi, ai-je rebroussé chemin”. Le Saint Prophète lui dit: “Ce n’était pas Dahyah al-Kalbî, mais Jibrâ’îl éguisé en ce personnage. O Abû Tharr! Il m’a dit que si tu l’avais salué, il aurait répondu à ta salutation. Il m’a informé aussi que tu possèdes une invocation bien connue parmi les gens du Ciel”. Abû Tharr se sentit très gêné et exprima son regret. Puis le Saint Prophète lui dit: “O Abû Tharr! J’aimerais connaître la prière que tu récites et dont parlent les gens des ciels”. Abû Tharr lui récita alors la prière suivante:

Allâhumma innî As’aluka-l-amna wa-l-îmâna bika wa-t-taçdîqa bi-nabiyyika wa-l-`âfiyata min jamî`-il-balâ’i wach-chukra `ala-l-`âfiyati wa-l-ghinâ `an chirâr-in-nâss» (= O Allah, Je Te demande de m’accorder la sécurité et la foi en Toi, la croyance à Ton Prophète, l’évitement de tous les malheurs, la reconnaissance pour la bonne santé, le non-besoin des méchants parmi les gens)”(11).

Il y a d’innombrables traditions, aussi bien Chiites que Sunnites, qui affirment que le Prophète avait ordonné que les Musulmans doivent aimer quatre Compagnons. Les théologiens disent que ces quatre Compagnons sont: `Ali Ibn Abi Tâlib, Abû Tharr, Al-Miqdâd et Salmân al-Faricî.

`Omar Kachi dans son “Rijâl”, Abû Ja`far al-Qummî dans “Al-Khaçâ’il”, `Abdullâh al-Humayrî dans “Qurb-ul-Asnad”, Al-Chaykh al-Mufîd dans “Al-Ikhtiçâç”, Al-Ayâchî dans son “Commentaire”, Al-Çadûq dans “`Uyûn Akhbâr al-Redhâ”, `Abdul Barr dans “Al-Isti`âb”, Ibn Sa`d dans son “Tabaqât” et l’auteur de “Usud al-Ghâbah” dans son livre, ont rapporté le Hadith suivant:

«Le Saint Prophète a dit: “Allah m’a ordonné de préserver et d’aimer mes quatre Compagnons et amis, et j’ai été également informé qu’Allah aussi les considère comme des amis. Ces Compagnons sont:

1- `Ali Ibn Abi Tâlib

2- Abû Tharr al-Ghifârî

3- Al-Miqdâd Ibn Aswad

4- Salmân al-Farecî”»

(voir “Michkât Charîf”, p. 572).

Selon un autre Hadith ces quatre Compagnons étaient: Salmân al-Farecî, Abû Tharr al-Ghifârî, Al-Miqdâd et Ammâr Ibn Yâcir. Les théologiens sont d’avis que ce sont ces quatre noms qui font l’objet de l’affection des cieux et de leurs habitants. Il est dit dans une tradition (hadith) que lorsqu’un crieur proclamera le Jour du Jugement: “Où sont ces Compagnons de Mohammad Ibn `Abdullâh qui n’ont pas trahi leur promesse d’aimer les Ahlu Bayt al-Risâlah (les Gens de la Maison du Messager = la famille du Prophète), et qui sont restés fidèles à cet engagement?”, Salmân al-Farecî, Al-Miqdâd et Abû Tharr se lèveront».

Al-`Allâmah Nûrî écrit, citant “Rawdh-ul-Wâ’idhîn” de Cheikh al-Chahîd Mohammad Ibn Ahmad Ibn `Ali Ibn Fital Nîchâpûrî que l’Imam Mohammad al-Bâqir a dit: «Il y a dix degrés de foi. Al-Miqdâd en avait atteint huit, Abû Tharr neuf et Salmân al-Fârecî dix».

“Le lien de fraternité” fait référence à l’événement historique pendant lequel le Saint Prophète établit la fraternité entre chaque deux individus de ses compagnons, avant et après son Emigration à Médine. Avant l’Emigration, il avait établi le lien de fraternité entre chaque deux compagnons afin que chacun d’eux, ainsi lié, reste attaché à l’autre. Le choix des deux partenaires tenait compte du tempérament de chacun. Il choisissait, pour la fraternisation, deux compagnons, de nature et de caractère semblables. C’est sur cette base qu’il avait établi la fraternité entre Abû Bakr et `Omar, Talhah et al-Zubayr, `Othmân et `Abdul-Rahmân Ibn `Awf, Hamzah et Zayd Ibn Hârithah, Salmân et Abû Tharr, lui-même et `Ai.

Puis, cinq ou huit mois (selon des versions différentes) après l’Emigration, le Saint Prophète établit de nouveau des liens de fraternité de la même façon. Il était nécessaire d’établir des liens de fraternité entre les Emigrants (Muhâjirîn) et les Partisans (qui sont les autochtones) afin qu’ils sympathisent entre eux. Il établit ainsi des liens de fraternité entre cinquante personnes.

Al-`Allâmah Chibli al-No`mânî écrit: «L’Islam possède les meilleures moeurs et les vertus les plus parfaites. Il a tenu compte de la nécessité de la compatibilité des goûts et des tempéraments lorsqu’il a établi la fraternité entre chaque deux compagnons. L’unité du goût entre l’instituteur et l’élève est nécessaire pour l’assimilation du savoir. L’étude de l’événement de la fraternisation nous permet de constater que le facteur de l’unicité du goût entre chaque deux compagnons appelés à fraterniser était pris en compte. Et lorsqu’on sait qu’il est quasiment impossible de juger et de déterminer avec précision, et en si peu de temps, les tempéraments, les goûts et les caractères de centaines de personnes, on doit reconnaître que le jugement du Saint Prophète était un exemple spécifique des attributs de la prophétie»(12) .

En outre, l’étude de la fraternisation et du choix de deux compagnons pour être liés par un lien de fraternité nous fournit des indications supplémentaires importantes sur la personnalité et la position de chacun de ces compagnons. Il est notable de remarquer ici que le Saint Prophète n’avait trouvé personne ni parmi les Emigrants, ni parmi les Partisans qui fût du goût de `Ai Ibn Abi Tâlib. Et lorsque celui-ci demanda au Saint Prophète: «O Messager d’Allah! A qui m’as-tu lié par alliance de fraternité?», ce dernier répondit: «Tu es mon frère dans ce monde et dans l’Autre». Ce qui autorisa l’Imam Ali à proclamer par la suite du haut de sa chaire au Masjid de Kûfa, et à diverses reprises: «Je suis le serviteur d’Allah et le frère du Prophète d’Allah»(13) .

Il est à noter dans ce contexte que le Saint Prophète disait à propos de Salmân al-Farecî: «Salmân est l’un de nos Ahl-ul-Bayt (la Famille du Prophète)». Or, ce n’est sûrement pas par hasard que le Saint Prophète choisit pour Salmân, Abû Tharr comme “frère”.

Al-`Allâmah al-Subaytî cite à ce propos la déclaration de Çâleh al-Ahwal selon laquelle il avait entendu l’Imam Ja`far al-Çadiq dire que le Saint Prophète avait établi le lien de fraternité entre Salmân et Abû Tharr et demandé à celui-ci de ne pas s’opposer à celui-là» (“Abû Tharr al-Ghifârî”, p.86, cité par Uçûl al-Kâfî).

La position d’Abû Tharr dans l’Islam était telle, que des versets coraniques furent révélés en ses louanges. L’un de ces versets est: «Ceux qui auront cru et qui auront accompli des oeuvres bonnes habiteront les Jardins du Paradis où ils demeureront immortels sans désirer aucun changement» (Sourate al-Kahf, 18: 107-108).

L’Imam Ja`far al-Çadiq dit que ce verset faisait allusion à Abû Tharr, al-Miqdâd, `Ammâr Ibn Yâcir et Salmân al-Farecî. Selon une Tradition, le Prophète (P) dit qu’Allah lui avait ordonné d’aimer Salmân, Abû Tharr, al-Miqdâd et `Ammâr, en ajoutant qu’il les tient, lui-même, pour des amis. Selon une autre Tradition le Prophète dit: «Le Paradis est heureux de recevoir ces gens»(14).

Al-`Allâmah al-Guilânî écrit que l’honneur et le prestige d’Abû Tharr s’affirmaient, jour après jour, dans le cercle du Prophète, à tel point que lorsque le Messager d’Allah partit pour livrer la Bataille de Thât al-Ruqa`(15), il le nomma chef de Médine, et il élevait même d’autres membres de sa tribu, à cette dignité, pour marquer son estime pour lui et les siens. Par exemple, le Saint Prophète nomma Saya` Ibn `Urfah al-Ghifârî, chef de Médine lors de la Bataille de Dawmat al-Jandal” (voir Zâd al-Ma`âd).

Il était courant en Arabie que chaque fois que quelqu’un monte sur un chameau, il demandait à son ami le plus cher de servir de “dossier” pour lui. Le “dossier” s’asseyait normalement derrière lui et le tenait par la taille. Conformément à cette coutume générale, le Prophète, aussi, avait un homme-“dossier”. Au cours du dernier pèlerinage son “homme-dossier” était Al-Fadhl Ibn `Abbâs Ibn `Abdul Muttalib.

Les Compagnons considéraient que le fait de se servir de “dossier” au Saint Prophète était un grand honneur. Le “dossier”du Prophète était appelé “Radif al-Nabî”. Les théologiens disent que le Prophète conférait cet honneur, la plupart du temps à Abû Tharr. Le Messager d’Allah montait non seulement sur les chameaux, mais souvent aussi, sur des animaux plus petits, tels que les ânes. Il avait l’habitude de mettre Abû Tharr derrière lui et de converser avec lui tout au long du trajet (Tabaqât Ibn Sa`d).

Châh Walyyullâh Delhavi, décrivant la période de troubles pendant l’événement de Harrah, écrit: «Abû Dâwûd a cité le récit suivant relaté par Abû Tharr: “Un jour, j’étais assis derrière le Prophète sur un âne. Lorsque nous avons quitté le quartier populaire de Médine, il m’a demandé quelle sera mon attitude lorsque la famine sévira à Médine et qu’il me sera difficilement supportable même de quitter mon lit pour aller jusqu’au masjid? J’ai répondu: “Allah et Son Messager le savent mieux que moi”. Il dit: “O Abû Tharr! N’essaie pas de mendier pendant ces temps difficiles”. Et de me demander encore: “Quelle sera ton attitude lorsque le prix d’un tombeau sera égal à celui d’un esclave en raison du très haut taux de mortalité?”. J’ai répondu: “Allah et Son Messager le savent mieux que moi”. Il a dit: “O Abû Tharr! Pratique la patience en ce moment-là”. Il m’a demandé encore: “O Abû Tharr! Quelle sera ton attitude lorsqu’il y aura à Médine un génocide tel que les pierres et le sable seront rouges de sang?”. J’ai répondu: “Allah et Son Messager le savent mieux que moi.” Il m’a commandé alors: “Tu dois rester chez toi”. Je lui ai demandé: “Ne dois-je pas porter l’épée en ce moment-là?”, il a répondu: “Tu seras alors considéré comme le complice des assassins”. J’ai demandé encore: “O Messager d’Allah! Que dois-je faire alors?”. Il a répondu: “Même si tu craignais que l’éclat du sabre aveugle tes yeux, tu devras te contenter de couvrir ton visage avec ton vêtement. Ne te bats pas et garde le silence”».

Enfin, on peut lire à la page 176, Vol. 5 de “Musnad Ahmad Ibn Hanbal” (Edition d’Egypte) que le Saint Prophète avait l’habitude de confier ses secrets à Abû Tharr et de dire qu’il avait une confiance totale en lui. Abû Tharr, quant à lui, montra qu’il était digne de cette confiance, et il sut effectivement, garder pour lui les confidences que le Prophète lui avait faites. Chaque fois qu’on lui demandait quelque chose sur une Tradition, il répondait: «A l’exception des secrets que le Saint Prophète m’avait confiés pour que je les garde pour moi, je vous dis tout, volontiers. Vous pouvez me demander tout ce que vous voulez».
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 7Les Enseignements du Prophète àAbû Tharr

Les exhortations que le Saint Prophète avait faites à Abû Tharr ne se comptent pas. Nous jetons ci-dessous la lumière sur quelques-unes d’entre elles.

Mohammad Hârûn Zangipûrî écrit, en citant les “Amâlî” de cheykh al-Tûcî, que le Prophète dit à Abû Tharr:

– «O Abû Tharr! Adore Allah comme si tu Le voyais ou qu’IL te voyait, et ce, même si tu ne le voyais pas.»

– «Sache que la première étape de l’adoration d’Allah est Sa Connaissance, c’est-à-dire comprendre qu’IL est le premier et qu’avant Lui il n’y avait rien. IL est Unique et sans partenaire. IL est Eternel et n’a pas de fin. IL est le Créateur de tout ce qui existe entre le Ciel et la Terre. IL est Pur et Omniscient. IL est dépouillé de tout défaut, et IL est le Créateur de toutes choses.»

– «Après avoir compris l’Unicité d’Allah, il est nécessaire de reconnaître ma Prophétie et de croire qu’Allah m’a envoyé comme annonciateur de bonnes nouvelles, avertisseur et phare lumineux de guidance afin de conduire les gens vers Allah

– «Après la reconnaissance de ma Prophétie, il est obligatoire et essentiel d’aimer les Ahl-ul-Bayt (les membres désignés de ma famille) qu’Allah a purifiés de toutes sortes de péchés.(16)

– «Prends un soin particulier de deux bienfaits que beaucoup de gens ne savent pas apprécier à leur véritable valeur: la bonne santé et le temps libre [qu’on doit exploiter pour le consacrer à l’adoration d’Allah]».

– «Exploite bien cinq choses avant l’échéance de cinq autres choses: 1- Ta jeunesse avant [l’échéance de] ta vieillesse; 2- Ta bonne santé avant que tu ne tombes malade; 3- Ta richesse avant que tu ne connaisses la pauvreté; 4- Tes loisirs [ton temps libre] avant que tu ne sois trop occupé; 5- Ta vie avant ta mort ».

– «O Abû Tharr! Prends garde de te nourrir de trop d’espoir, car tu appartiens seulement au jour d’aujourd’hui et non au lendemain. Si tu vis encore le lendemain, tu pourras encore faire, pendant ce jour, ce que tu as fait aujourd’hui et si tu ne connais pas le lendemain tu ne regretteras pas ce que tu auras fait aujourd’hui.»

– «O Abû Tharr, des gens se sont réveillés le matin sans avoir pu terminer la journée et combien de gens attendaient le lendemain sans avoir pu l’atteindre!»

– «O Abû Tharr, si tu observes bien la mort et son déroulement, tu détesteras l’espoir et sa vanité.»

– «O Abû Tharr! Conduis-toi dans la vie comme un voyageur ou un simple passager, et considère-toi comme un habitant des tombeaux

O Abû Tharr! Quand tu te réveilles le matin, ne pense pas à vivre jusqu’au soir et si tu vis le soir ne pense pas au lendemain. Profite de ta bonne santé avant de tomber malade, et de ta vie avant de mourir, car tu ne sauras jamais quel sera ton sort le lendemain.»

– «O Abû Tharr! Sois plus parcimonieux avec le temps de ta vie qu’avec ton argent et tes biens

– «O Abû Tharr! Allah réservera le regard le plus réprobateur à un `Alem (savant religieux) dont le savoir ne profite pas aux gens. D’autre part, quelqu’un qui cherche à acquérir le savoir pour attirer le regard des gens sur lui ne respirera jamais l’air du Paradis ».

– «O Abû Tharr! Si on te pose une question dont tu ne connais pas la réponse, dis: “Je ne sais pas”, pour que tu sois à l’abri des conséquences fâcheuses d’une mauvaise réponse. D’autre part n’émets pas une opinion sur un sujet que tu ignores, cela te sauvera des supplices infligés par Allah le Jour du Jugement.»

– «O Abû Tharr! Un jour des gens parmi les habitants du Paradis diront à un groupe d’habitants de l’Enfer: «Qu’est-ce qui vous a conduits en Enfer, alors que nous sommes entrés au Paradis grâce à votre enseignement et vos conseils?!». Le second groupe répondra: «Nous avions l’habitude de commander le bien sans le faire nous-mêmes

– «O Abû Tharr! Allah a trop de droits sur les serviteurs pour que ceux-ci puissent s’en acquitter, et Ses bienfaits sont trop nombreux pour qu’ils puissent les recenser. Mais le seul moyen pour les serviteurs de se montrer reconnaissants, c’est de se repentir matin et soir.»

– «O Abû Tharr! Dans l’écoulement du jour et de la nuit, tu ne sais jamais quelle est le moment de l’échéance (la mort), mais tes actes sont enregistrés et produiront leurs effets. La mort peut te surprendre à tout moment. Celui qui sème le bien s’achemine vers la récolte du bien et celui qui sème le mal s’achemine vers la récolte du regret. Chaque cultivateur aura le produit de ce qu’il a semé (…). Celui qui obtient un bienfait c’est Allah Qui le lui a donné et celui qui échappe à un malheur, c’est Allah Qui l’en a sauvé.»

– «O Abû Tharr! Ceux qui font preuve de leur crainte révérencielle vis-à-vis d’Allah sont des maîtres, les faqîh (jurisconsultes) sont des dirigeants. Les fréquenter est toujours un avantage. Le vrai croyant regarde son péché comme une roche qui risquerait de tomber sur lui, alors que le mécréant considère son péché comme une mouche qui passe devant son nez.»

– «O Abû Tharr! Si Allah – Le Très- Haut – veut le bien pour un serviteur, IL place ses péchés devant ses yeux, mais s’IL veut punir un serviteur, IL lui fait oublier ses péchés.»

– «O Abû Tharr! Ne regarde pas l’insignifiance du péché, mais mets plutôt devant tes yeux Celui à Qui tu as désobéi

– «O Abû Tharr! L’âme du croyant est plus agitée et mal à l’aise face au péché, que le moineau tombé dans un piège.»

– «O Abû Tharr! Ne te mêle pas des affaires dans lesquelles tu n’as rien à avoir et ne parle pas de ce qui ne te regarde pas. Contrôle ta langue de la même façon dont tu protèges ta nourriture.»

– «O Abû Tharr, Allah m’a fait considérer la prière comme la prunelle de mes yeux. IL m’a fait aimer la prière comme un affamé aime la nourriture et un assoiffé, l’eau, à cette différence près que lorsque l’affamé mange, il est rassasié et lorsque l’assoiffé boit, il est désaltéré, alors que moi, ma soif de prière n’est jamais apaisée

– «O Abû Tharr! Tant que tu te trouves en prière tu es en train de frapper à la porte du Roi Absolu. Or, quiconque ne se lasse pas de frapper à la porte du Roi, la porte finira par s’ouvrir devant lui

– «O Abû Tharr! Ne transforme pas ta maison en tombeau. La maison dans laquelle on ne prie pas est aussi obscure qu’une tombe. Et si tu désires aménager une lumière dans ton tombeau, prie dans ta maison, et la lumière ainsi procurée sera transférée vers ta tombe.»

– «O Abû Tharr! La prière est le pilier de la foi, et la charité rédime le péché. Mais contrôler ta langue est plus important que l’accomplissement de ces deux actes réunis.»

– «Quelqu’un qui a le coeur dur ne peut s’approcher d’Allah. Tu dois donc attendrir ton coeur. Les pleurs attendrissent le coeur. Quiconque peut donner libre cours à ses larmes, qu’il le fasse. Quiconque est incapable de pleurer, qu’il s’efforce de le faire.»

– «O Abû Tharr, rappelle-toi Allah dans l’état de “khumûl” (dans l’obscurité)».

(Je lui ai demandé: «O Messager d’Allah! Et qu’est-ce que le “khumûl”?» Il m’a répondu: “C’est se rappeler Allah en secret”.)

– «Allah a dit: “Mon serviteur est celui qui Me craint. Le Jour du Jugement, J’ôterai la crainte du coeur de quiconque Me craint dans ce monde. Il ne sera pas effrayé par la terreur de la Résurrection; bien au contraire, il aura la paix de l’esprit“».

«Est intelligent celui qui se regarde avec modestie et oeuvre en vue de l’Au-delà, et est impuissant et stupide celui qui suit ses désirs charnels et néglige l’Autre-Monde

– «Le monde et ses habitants sont condamnés. Seul ce qui aura été dépensé (fait) pour la cause d’Allah peut bénéficier aux gens de ce monde

– «Allah a révélé à mon frère le Prophète `Isâ (Jésus): «O `Isâ! N’aime pas ce monde car Je ne l’aime pas. O `Isâ! J’aime l’Au-delà, car il est le lieu du Retour. Tout un chacun y retournera pour rendre des comptes, et recevoir la récompense ou la punition de ses actes

– «Allah remplira de sagesse le coeur (l’esprit) de celui qui pratique l’austérité. Il conférera à sa langue le pouvoir de parler un langage judicieux. IL lui montrera les vices du monde et lui indiquera leurs remèdes. IL le sortira indemne de ce monde vers Dâr al-Salâm (La Demeure de la Paix = la Vie Éternelle)».

– «Allah ne m’a jamais commandé d’accumuler la richesse. Ce qu’IL m’a révélé, c’est: «Proclame la louange de ton Seigneur! Sois au nombre de ceux qui se prosternent! Adore ton Seigneur jusqu’à ce que la certitude te parvienne.» (17)

– «Je porte des vêtements rudes, je m’assois par terre et je monte sur un âne non sellé. Tu dois donc suivre mes traces, car celui qui se défait de ma Tradition, ne fait pas partie de ma Nation (religion).»

– «Bienheureux sont ceux qui se détachent de ce bas-monde, qui pointent leurs regards vers l’Autre Monde, qui font de la terre d’Allah leur lit, de son sable leur matelas, de son eau leur parfum, et qui adoptent le Livre d’Allah comme slogan, et Son invocation, comme rite, et qui enfin se désintéressent des artifices de ce monde.»

– «La récolte des efforts pour ce bas-monde est la richesse et la progéniture, et la récolte de la bonne action est la Vie Éternelle

– «Crains Allah sans prêter attention aux gens, lesquels finiront par t’apprécier

– «Rabaisse ta voix lors des cérémonies funèbres, du combat, et de la récitation du Coran

– «Sache que le remède de toute chose avariée est le sel,(18) mais si le sel devient lui-même pourri, il n’a pas de remède». (Cette Tradition est relative aux ulémas, et signifie que la religion sera corrompue lorsque les ulémas eux-mêmes auront dévié).

– «Demande des comptes à toi-même, avant que tu ne sois appelé à rendre des comptes. Cela t’aidera à mieux te préparer pour le Jour du Compte

– «Celui qui prie sans accomplir la bonne action est semblable à quelqu’un qui tire une flèche sans objectif

– «Allah fait état de Son admiration devant les Anges pour trois catégories de personnes:

1- Un homme qui se trouve dans un lieu désert et qui après avoir prononcé le “Athân” (l’appel à la prière) suivi de l’ “Iqâmah”(l’annonce du commencement immédiat de la prière), se met à prier. Allah dit alors aux Anges: «Regardez mon serviteur! Il prie et personne d’autre que Moi ne le voit». Sur ce, soixante-dix mille Anges descendent du Ciel pour prier derrière lui et continuent à implorer le pardon pour lui jusqu’au lendemain. Mais se contente de réciter l’Iqâmah sans l’avoir prononcé le Athân, seuls les deux Anges qui l’accompagnent habituellement prient avec lui

2- Un homme qui se relève pendant la nuit et se met à prier tout seul, puis il s’endort pendant qu’il est en prosternation. Allah dit alors aux Anges: «Regardez mon serviteur. Son âme est auprès de Moi et son corps est prosterné.

3- Un combattant qui lors d’une bataille reste dans son poste et continue à se battre jusqu’à ce qu’il soit tué, alors que ses compagnons d’armes ont déjà déserté.»

– «Celui qui invoque Allah là où les gens négligent de le faire a le même mérite que celui qui continue à se battre alors que ses compagnons ont déserté

– «Fréquenter un homme pieux est préférable à la solitude, mais la solitude vaut mieux qu’une mauvaise fréquentation. Dicter le bien est mieux que garder le silence, mais garder le silence vaut mieux que dicter le mal

– «Partage ton repas avec quelqu’un que tu aimes pour sa piété, et accepte de partager le repas de celui qui t’aime pour ta piété

– «Allah se trouve sur la langue de quiconque parle. Lorsqu’on parle on doit donc veiller à son langage par crainte d’Allah

– «Quand tu parles, évite de trop parler. Dis juste ce qu’il faut pour te faire comprendre

– «Il suffit de répéter tout ce qu’on entend pour qu’on devienne menteur

«Lorsqu’on ne sait pas contrôler sa langue, on mérite la prison

– «Allah aime que l’on respecte le savoir, les savants, les aînés des Musulmans, les adeptes du Saint Coran et le Gouvernant juste

– «O Abû Tharr! Ne veux-tu pas que je t’apprenne des choses grâce auxquelles Allah te rendra service?». “Si! O Messager d’Allah”, répondis-je. Il dit: «Garde et suis les Commandements d’Allah, IL te préservera et tu Le trouveras devant toi. Rappelle-toi Allah lorsque tu es dans l’aisance, IL se souviendra de toi lorsque tu te trouveras dans la difficulté. Si tu veux demander quelque chose, demande-le à Allah. Si tu as besoin de secours, fais appel à Allah. Car tout est prédéterminé (par Allah) jusqu’au Jour du Jugement, et même si toute l’humanité faisait tout pour te faire bénéficier de ce qui ne t’a pas été prédestiné, elle n’y parviendra pas, et si toute l’humanité faisait tout pour te porter un préjudice qu’Allah ne t’a pas prédestiné, elle ne le pourrait pas. Ainsi, donc, si tu pouvais oeuvrer pour la cause d’Allah en étant certain que tu en acceptes les conséquences, fais-le; autrement arme-toi de patience face à ce que tu n’aimes pas, cela vaudra beaucoup mieux. Et sache que la victoire vient avec la patience, le soulagement suit l’affliction, et le confort (l’aisance) la difficulté.»

– «Allah ne te jugera pas selon ton physique ou ta richesse, mais d’après tes intentions et tes actes.»

– «Les traits caractéristiques d’un croyant sont : un caractère paisible, la courtoisie et l’évocation d’Allah dans toutes les circonstances

– «Maudit soit celui qui dit des mensonges dans l’intention de faire rire

– «O Abû Tharr! Evite de médire, car la médisance est pire que l’adultère». Etonné, j’ai dit: “Comment cela? O Messager d’Allah!”. Il m’a répondu: «Car, lorsque celui qui commet l’adultère se repent, Allah accepte sa repentance, alors que le péché de médisance ne sera pardonné que lorsque la personne qui fait l’objet de médisance aura elle-même pardonné à celui qui a médit d’elle

– «O Abû Tharr! Quiconque abuse d’un croyant est pécheur et quiconque se bat contre lui est incroyant. Médire d’un croyant, équivaudrait à manger de sa chair, ce qui est un grand péché. Protéger la propriété d’un croyant, équivaudrait à protéger sa vie». J’ai demandé alors: “O Messager d’Allah! Qu’est-ce que la médisance?”. Il m’a répondu: «C’est de mentionner de ton frère musulman, des choses qu’il n’aimerait pas qu’on mentionne». J’ai dit: «Même si ce sont des choses vraies?». Il m’a répondu: «C’est cela en fait la médisance. Autrement, lorsqu’on raconte sur quelqu’un des choses qui ne sont pas vraies, c’est de la calomnie (et non pas de la médisance), laquelle est passible d’une peine à part.»

– «O Abû Tharr! Le “qattât” n’entrera pas au Paradis». Je lui ai demandé: «Qui est qattât?». Il m’a répondu: «Le médisant».

– «O Abû Tharr! Le médisant ne pourra pas échapper à la punition d’Allah le Jour du Jugement.»

-«Celui qui a un double langage et une double face ira en Enfer. »

– «Divulguer les secrets d’un ami, c’est le trahir.»

– «Celui qui meurt avant de se repentir pour s’être montré orgueilleux même une seule fois, ne sentira pas le parfum du Paradis

– «Quiconque possède deux chemises doit en utiliser une pour lui-même et donner l’autre à un frère qui en a besoin.»

– «Quiconque renonce à porter des vêtements coûteux, malgré sa fortune, pour l’amour d’Allah, Allah lui donnera des costumes au Paradis

«A la veille de l’avènement d’Al-Mahdi (P), il y aura des gens qui porteront des vêtements en laine aussi bien en été qu’en hiver pour faire étalage de leur richesse. Allah les maudira

Ce bas-monde est une prison pour le vrai croyant et un paradis pour l’incroyant

– «On doit avoir des intentions honnêtes dans toutes les circonstances, même lorsqu’on mange et on dort

Selon al-Hâfidh Abû Na`îm dans son livre “Hulyat al-Awliyâ’ “, Abû Tharr dit:

«Un jour je suis allé voir le Saint Prophète alors qu’il était assis dans le Masjid. À peine me suis-je assis respectueusement en face de lui, il m’a dit:

– “Tu n’as pas fait montre de respect envers la mosquée“.

– “Comment cela?”, lui demandai-je.

– “Avec deux rak`ah (unité) de prière. Oui, Abû Tharr! Chaque fois que tu entres dans un masjid, tu dois accomplir immédiatement deux rak`ah de prière”, m’a-t-il répondu.

J’accomplis tout de suite deux rak`ah de prière et je lui demandai:

– “Quel est le meilleur qualificatif de la prière?”.

– “La meilleure des piétés”, me répodit-il.

– “Quelle est la meilleure action?”, demandai-je encore.

– “Croire en Allah et combattre sur le Chemin d’Allah constituent la meilleure action”, me répondit-il.

– “O Messager! Qui sont les croyants dont la foi est considérée comme étant la plus parfaite?”, dis-je.

– “Ceux dont les actes et les comportements sont bons”, me répodit-il.

– “Quels sont les vrais Musulmans parmi les croyants?”, porsuis-je.

– “Ceux dont la langue et la main ne nuisent pas aux gens”, professa-il.

-“Qu’est-ce qu’il vaut mieux éviter?”, lui demandai-je.

– “S’abstenir et s’écarter des péchés”.

– “Et quelles sont les meilleures des prières?”.

– “Celles dans lesquelles un long qunût (une supplication) est récité”.

– “O Maître! Qu’est-ce que le jeûne?” demandai-je.

-“C’est un acte d’adoration obligatoire qui appelle une grande récompense”, affirma-t-il.

– “Quel est le meilleur jihâd?”.

– “Celui dans lequel la monture a les pattes coupées et le combattant qui la monte tombe au champ d’honneur“.

-“Quelle est la meilleure charité?”

– “Celle qui est prélevée sur un salaire gagné dans un travail dur”.

– “O Maître! Et quels sont les meilleurs des versets coraniques révélés par Allah?”.

– «Âyat al-Kursî»(19), trancha le Messager d’Allah.

Je demandai enfin:

-“O Maître! Donne-moi quelques conseils”.

Le Saint Prophète me dit alors:

“Je te conseille de:

*craindre Allah, car cette crainte est à la base de tous bons actes;

Réciter le Saint Coran, car il est la source de la lumière pour toi sur la terre et ta mention favorable dans le ciel;

Ne pas rire trop, car rire beaucoup fait mourir le coeur et fait perdre au visage sa brillance;

Garder le silence le plus souvent, cela t’évitera beaucoup d’ennuis;

Etre l’ami des déshérités et les fréquenter;

* Regarder toujours ceux qui sont moins favorisés que toi économiquement, et non ceux qui sont plus riches que toi;

* Bien traiter tes proches (parents), même s’ils ne se montrent pas très amicaux envers toi;

* Ne craindre aucune censure, si ton action est accomplie pour la cause d’Allah;

* Dire la vérité, si amère soit-elle”».

Etant donné que le Saint Prophète était doué de prescience, il prédit à Abû Tharr, à diverses reprises, les événements futurs et les malheurs qui allaient le frapper personnellement par la suite.

Ainsi, selon “Musnad Ahmad Ibn Hanbal”, un jour Abû Tharr, épuisé après de longues heures de prêche, se rendit au masjid et s’y endormit profondément. Le Prophète voulant lui exprimer sa sympathie pour ses efforts louables pour la Cause d’Allah, se dirigea lui aussi vers le masjid. Il le réveilla et lui dit:

O Abû Tharr! Que feras-tu si l’on venait à te chassera de ce masjid un jour?“. Abû Tharr répondit sans hésiter: “O Maître! Si cela venait à arriver un jour, je dégainerai mon épée et je trancherai la tête de celui qui essaiera de me faire quitter le masjid.” Le Prophète lui dit: «Non, Abû Tharr! Ne fais pas cela, mais arme-toi plutôt de patience dans de telles circonstances. Va là où on t’enverra et marche vers l’endroit où on te conduira”.

Selon al-`Allâmah al-Majlicî, un jour le Prophète dit à Abû Tharr: «O Abû Tharr! Tu vivras seul, tu mourras seul et tu seras ressuscité seul. Tu mourras seul dans l’exil. Quelques Irakiens te laveront, te mettront en linceul et t’enterreront» (Anwâr al-Qulûb).

Toujours selon al-`Allâmah al-Majlicî, un jour `Othmân et Abû Tharr étaient entrés en discutant dans la Mosquée du Prophète. Là ils virent le Messager d’Allah assis, penché sur un coussin. Ils se dirigèrent tous deux vers lui. Peu après, `Othmân quitta le lieu. Le Prophète dit alors à Abû Tharr:

«O Abû Tharr! De quoi parlais-tu avec `Othmân?». Abû Tharr répondit: «Nous discutions d’un verset du Saint Coran». Le Prophète dit: «O Abû Tharr! Un jour, pas très lointain, viendra où un différend sérieux surgira entre vous deux, et où chacun de vous deux, sera l’ennemi juré de l’autre. A cette époque-là l’un de vous sera l’oppresseur et l’autre l’opprimé. Abû Tharr! Tu ne devras jamais t’abstenir de dire la vérité, quelle que soit l’oppression de la tyrannie sur toi» (Hayât al-Qulûb).

Il est plus que probable que le verset auquel fait allusion Abû Tharr ci-dessus est celui qui concerne la Zakât. En effet, al-`Allâmah al-Subaytî faisant référence à ce sujet, écrit dans son livre qu’une discussion entre Abû Tharr et `Othmân avait eu lieu à propos de la Zakât, et elle fut tranchée par le Saint Prophète (Hayât al-Qulûb).

Les historiens et les “traditionnistes” (mohaddith) sont d’accord pour dire qu’Abû Tharr avait atteint le sommet de la piété. Il passa sa vie à prêcher, après avoir prêté serment, devant le Saint Prophète, de dire toujours la vérité à haute voix, de ne craindre aucun reproche tant qu’il s’agira de défendre les Commandements d’Allah. Ses sermons sont innombrables, en voici quelques-uns:

Selon al-`Allâmah al-Turayhî, Abû Tharr disait souvent dans ses prêches: «O gens! Même si votre dos devenait courbé et que vos membres cessaient de fonctionner à force de vous être livrés à des prières interminables et à d’autres actes d’adoration, vous ne pourrez pas espérer tirer des récompenses de ces prières tant que l’amour des Ahl-ul-Bayt n’habiterait pas vos coeurs. Vous devez donc avant tout susciter dans vos coeurs l’amour de la Famille de Mohammad» (“Majam` al-Bahraïn”, p. 356).

Al-`Allâmah al-Subaytî écrit qu’un jour Abû Tharr s’écria à haute voix à la porte de la Ka`bah: «O mes frères! Approchez-vous et écoutez-moi bien». Les gens s’attroupèrent autour de lui. Abû Tharr dit à leur adresse: « Chacun de vous fait des provisions pour son voyage et commence celui-ci une fois que ses provisions ont été faites. Ce serait très difficile pour quelqu’un de voyager sans provisions. O mes frères! Votre voyage vers le Jour de la Résurrection vous attend inévitablement. Il vous est donc nécessaire de préparer les provisions pour la route». Les gens dirent: «O frère! Il n’y a pas de doute que nous partirons en voyage vers la Résurrection, mais nous ne savons pas quelles provisions nous devrions apporter». Abû Tharr répondit: «La provision de ce voyage est “le Hajj” de la Ka`bah, le jeûne pendant les jours les plus chauds, l’accomplissement de deux rak’ah (unité) de prière en vue d’échapper à l’horreur du tombeau pendant l’obscurité de la nuit. O mes frères! Accomplissez de bons actes. Préservez votre langue de mauvaises paroles. Dépensez votre fortune dans la charité. Passez vos jours à vous préparer pour l’Au-delà et veillez à gagner votre vie légalement. Si vous gagnez deux dirhams, dépensez-en un pour vos prochains et donnez l’autre en charité pour vous assurer le bien-être dans l’Au-delà.

»Ecoutez-moi bien! Votre vie est divisée en deux étapes. L’une d’elles est déjà passée, l’autre est à venir. Faites la bonne action et délivrez-vous des péchés déjà commis pendant l’étape à venir. Ecoutez-moi encore! Si vous ne suivez pas ces conseils, vous serez certainement ruinés et dans l’Au-delà vous n’aurez que la damnation».

Un homme lui demanda: «Dis-nous pourquoi donc nous n’aimons pas aller à la mort?». Abû Tharr répondit: «Parce que vous avez détruit votre vie future à cause de votre attachement à ce monde éphémère. Vous savez que vous n’avez rien fait pour la Vie Future et que vous ne sauriez vous y attendre à des circonstances favorables. Donc, il est normal que vous n’aimeriez pas aller à un endroit qui vous soit hostile».

Puis on lui demanda: «De quelle façon serons-nous présentés devant Allah?». Abû Tharr répondit: «Ceux d’entre vous qui auront accompli de bons actes, iront vers Lui comme un voyageur qui retourne chez lui, tandis que les pécheurs y seront conduits comme des évadés ramenés à la prison».

On lui demanda encore: «Quelle sera notre condition devant Allah?». Abû Tharr répondit: «Vous pouvez en juger vous-mêmes. Jugez vos actes à la lumière du Livre d’Allah. Allah dit: «Les vertueux iront au Paradis, et les pécheurs en Enfer». On lui demanda: «Si c’est ainsi, comment Sa Miséricorde pourrait-Elle nous aider?». Abû Tharr dit: «Allah nous a déjà informés que Sa Miséricorde est pour les vertueux».

Un homme écrivit un jour à Abû Tharr: «Ecris-moi quelque chose sur la connaissance». Abû Tharr répondit: «La connaissance n’a pas de limites. Jusqu’à quel niveau veux-tu que je t’écrive? Mais je pourrais d’ores et déjà te dire ceci: Prends garde de ne pas faire de mal à tes amis». Son correspondant, lui écrivit encore: «Mais personne ne peut faire du mal à un ami!». Abû Tharr répondit: «Tu t’aimes toi-même plus que personne et personne n’est plus ami avec toi que toi-même. Pourtant, il arrive que tu commettes un péché contre Allah. Or, ce faisant tu fais certainement du mal à toi-même».

Un jour Abû Tharr, s’adressant à une foule, dit: «O gens! Allah vous a créés comme des êtres humains. Ne vous transformez pas en des animaux et des bêtes de proie en péchant contre Lui».

Al-`Allâmh al-Cheikh al-Mufîd écrit: «Un jour Abû Tharr dit dans un sermon: «Vous serez récompensés selon vos actes, et vous ne récolterez que ce que vous aurez semé, c’est-à-dire que votre récompense sera proportionnelle à vos actes. Si vous accomplissez de bons actes dans ce monde, vous aurez une bonne récompense dans l’autre Monde, et si vous commettez des péchés vous serez rétribués en conséquence. Votre langue est la clé du bien et du mal à la fois. Vous devez fermer votre coeur aussi hermétiquement que votre bourse, c’est-à-dire que vous devez préserver votre coeur de la même façon que vous conservez votre fortune, afin d’empêcher tout élément nuisible d’y pénétrer. Les sentiments qui habitent votre coeur doivent rester nobles et purs» (“Al-Amâlî” d’al-Cheikh al-Mufîd).

Al-`Allâmah al-Majlicî écrit: «Abû Tharr avait l’habitude de dire dans ces serments et discours: «O chercheurs de la Connaissance! Toute chose dans le monde ne peut qu’être dans l’un des deux cas suivants: soit son aspect positif vous est bénéfique, soit son aspect négatif vous est nuisible. Vous devez donc désirer la chose qui présente une perspective de bénéfice. O chercheurs de la Connaissance! Il est à craindre que votre famille et vos biens ne vous distraient de votre vie, car un jour vous devrez vous séparer de votre famille et de vos biens, et lorsque vous serez sur le point de quitter ce monde, vous serez pareils à un invité qui reste avec un groupe de gens toute la nuit et les quitte au petit matin. Ecoutez-moi bien! La distance entre la mort et la Résurrection est égale à la distance entre le rêve et le réveil.

»O chercheurs de la Connaissance! Envoyez vos bons actes à l’avance pour être prêts le Jour où vous serez emmenés devant Allah pour l’interrogatoire et le jugement. Ce Jour-là vous recevrez la récompense de vos bons actes et de toute bonne action que vous aurez accomplie» (“Hayât al-Qulûb”, Vol. 2).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 8Abû Tharr, rapporteur du Hadithdu Prophète (P)

La narration des Traditions (Hadith) est une discipline d’une importance primordiale. Il n’est pas donné à n’importe qui de relater des Hadith, et les Hadith rapportés par n’importe qui n’ont aucune valeur. La connaissance des narrateurs est la pierre de touche de la valeur des hadith rapportés. Abû Tharr est l’un de ces narrateurs authentiques dignes de foi et de confiance, et dont la narration ne saurait être mise en doute ni rejetée. Il avait passé la plupart de son temps en compagnie du Saint Prophète. C’est pourquoi il était en mesure de rapporter d’innombrables Hadith dont ci-après quelques-uns:

A propos du verset coranique: «O vous les croyants! Obéissez à Allah, à Son Messager et aux uli-l-amr minkum» (Sourate al-Nisâ’, 4:59), l’imam Fakhr-ul-Dîn al-Râzî a expliqué dans son “Tafsîr al-Kabîr” que le terme “Uli-l-Amr Minkum” désigne les Imams infaillibles des Ahl-ul-Bayt. Sayyed `Ali al-Hamadânî a noté dans son”Mawaddat-il-Qorbâ”que ce verset coranique concerne les Douze Imams infaillibles. Mais cette affirmation se trouve confirmé par Abû Tharr lui-même se référant au Saint Prophète. En effet, Abû Tharr raconte que lorsque ledit verset avait été révélé, il a demandé au Saint Prophète de désigner les “Uli-l-Amr” (Ceux qui détiennent l’autorité légale), et ce dernier (le Prophète) nomma les douze Imams. Après avoir spécifié leurs noms, il précisa que le premier d’entre eux est `Ali Ibn Abî Tâlib et le dernier l’Imam al-Mahdi (“Yanâbî` al-Mawaddah” de Cheikh Sulaymân al-Qandûzi al-Hanafî. Voir aussi Rawdhat al-Ahbâb).

Abû Is-hâq al-Tha`labî écrit dans son Commentaire: «Un jour alors qu’Ibn `Abbâs était en train de relater des Traditions du Saint Prophète, près du puits de Zamzam, un homme se présenta, le visage voilé. Ibn `Abbâs poursuivit la narration. Mais l’homme voilé se mit lui aussi à relater des Traditions. Ibn `Abbâs lui dit: «O Monsieur! Je te demande au Nom d’Allah de me dire ton vrai nom». L’homme dévoila son visage et dit: «O gens! Ceux d’entre vous qui me reconnaissent savent qui je suis. Quant à ceux qui ne me connaissent pas, qu’ils sachent que je suis Abû Tharr al-Ghifârî. J’ai entendu de mes propres oreilles – qu’elles deviennent sourdes si je me trompais – et j’ai vu de mes propres yeux – qu’ils soient atteints de cécité, si je mentais – le Prophète dire:

«`Ali est le dirigeant des vrais croyants et le bourreau des malfaiteurs. Quiconque le soutient sera victorieux et quiconque le trahira sera trahi».

Selon Abû Tharr al-Ghifârî le Prophète (P) a dit: «`Ali est la porte de mon savoir et un guide pour mes adeptes vers ce pour quoi j’ai été envoyé. L’aimer fait partie de la foi. Etre son ennemi, c’est être au nombre des hypocrites, et être son ami est un acte de piété» (voir “Arjah al-Matâlib”, p. 604, cité par al-Daylamî).

Selon un Hadith rapporté par Abû Tharr, le Prophète (P) a dit:

«Quiconque m’obéit aura obéi à Allah et quiconque me désobéi aura désobéi à Allah. Quiconque obéit à `Ali m’aura obéi, et quiconque lui désobéit m’aura désobéi»(20).

Abû Tharr dit: «Nous arrivions à reconnaître les Hypocrites à trois signes: 1- À leur dénégation d’Allah et de Son Prophète; 2- À leur omission de prier; 3- À leur rancune envers l’Imam `Ali» (“Arjah al-Matâlib”, p. 608, rapporté par Ibn Chazân)

Selon un Hadith rapporté par Abû Tharr al-Ghifârî, le Prophète a dit:

«`Ali est la porte de mon savoir. Il relatera après moi ce pour quoi j’ai été envoyé. L’aimer fait partie de la foi, le détester c’est être au nombre des Hypocrites, et le regarder est un acte d’adoration».

Ibn Abû al-Berr écrit dans “Al-Isti`âb” que de nombreux Compagnons avaient rapporté le Hadith suivant du Saint Prophète:

«O `Ali! Personne ne sera ton ami, si ce n’est un vrai croyant, et personne ne sera ton ennemi, à moins qu’il soit un Hypocrite»(21).

Abû Tharr rapporte d’Om Salama que le Saint Prophète disait:

«`Ali est avec la vérité et la vérité est avec `Ali. Ils ne se sépareront pas jusqu’à ce qu’ils arrivent au Bassin de Kawthar (le Paradis)» (“Arjah al-Matâlib”, p. 699, cité par Ibn Marduwayh).

Abû Tharr rapporte que le Prophète a dit:

«Mes adeptes ne seront pas bénis tant qu’ils se hâtent de rompre le jeûne, et qu’ils retardent leur repas de jeûne (souhour) jusqu’aux dernières minutes qui précèdent l’aube (le début de l’horaire prescrit du jeûne)»,

et:

«Mon bonheur est de voir l’or distribué en charité, lors même que sa quantité serait égale au Mont d’Ohod» (“Tafsîr Ibn Kathîr”, p. 61)

et:

«O `Ali! Allah nous a créés toi et moi du même arbre. Je suis la racine de cet arbre et tu en es les branches. Allah jettera de face, en Enfer, celui qui coupera ses branches».

«`Ali est le guide des Musulmans et l’Imam des Croyants. Il tuera les briseurs du serment d’allégeance (les gens de Jamal), les sécessionnistes (les Kharijites) et les renégats»(“Tafsîr Ibn Kathîr”, p. 61).

«`Ali est à moi ce que Hârûn fut à Mûsa (Moïse), à cette différence près qu’il n’y aura pas de Prophète après moi».

Cette dernière parole du Prophète a été rapportée par de nombreux Compagnons éminents dont `Omar Ibn al-Khattâb, Sa`d Ibn Abî Waqqâç, `Abdullâh Ibn Mas`ûd, `Abdullâh Ibn `Abbâs, Jâbir Ibn `Abdullâh, Abû Hurayyah, Abû Sa`d al-Khudarî, Jabir Ibn Samrah, Mâlik Ibn Hawîrath, Al-Barâ’, Ibn `Athib, Zayd Ibn al-Arqam, Anas Ibn Mâlik, Abû Ayyûb al-Ançârî, `Aqîl Ibn Abî Tâlib etc. (Voir “Arjah al-Matâlib”).

Al-`Allâmah `Abdul Mo’min al-Chablanjî al-Châfi`î écrit dans son livre “Nûr al-Abçâr” qu’Abû Tharr avait rapporté le Hadith suivant du Saint Prophète: «Le meilleur des actes de piété est d’aimer Allah et de ne rien faire contre Sa Volonté».

Selon Abû Tharr, le Saint prophète a dit:

– «Lorsque vous éprouvez de l’amitié pieuse envers quelqu’un, exprimez-la-lui».

– «Si quelqu’un se met en colère, il doit s’asseoir s’il était debout, et si sa colère persiste, il doit s’allonger» (“Nûr al-Abçâr”, p. 29).

– «Allah aime celui qui se montre patient face aux mauvais comportements d’un voisin» (“Nûr al-Abçâr”, p. 32)

Abû Tharr rapporte aussi: «Le Saint Prophète nous a commandé la piété et l’abstinence et nous a demandé de bien garder le dépôt qui nous est confié, de ne jamais mendier à personne, de ne pas causer la brouille dans une relation d’amour entre deux personnes, de faire le bien envers la personne qui nous aurait fait du mal et de craindre toujours Allah pour toute affaire publique ou secrète» (“Nûr al-Abçâr”, p. 33)

Selon Abû Tharr, le Saint prophète a dit:

«Allah a comparé mes Ahl-ul-Bayt à l’Arche de Noé. Quiconque de mes adeptes monte à bord de cette arche (s’attache aux Ahl-ul-Bayt) sera sauvé du Déluge, et quiconque la manque, se noiera (sera égaré). De même mes Ahl-ul-Bayt sont à mes adeptes ce que la porte de Hittab (repentance) fut aux Enfants d’Israël. En effet, Allah avait informé les Israëlites que quiconque entrait par cette porte échappera aux tortures de ce monde et de la Vie Future. De la même façon, quiconque parmi mes adeptes suivra la voie des Ahl-ul-Bayt et restera ferme sur cette voie, sera sauvé le Jour des Comptes» (“`Ayn al-Hayât”).

Selon `Ali Ibn Chahab al-Hamadânî, Abû Tharr rapporta que le Prophète lui avait dit:

«O Abû Tharr! `Ali sera celui qui séparera le Paradis de l’Enfer. O Abû Tharr! Même pas un Ange ne put atteindre à cet honneur de séparer le Paradis de l’Enfer..” Le Paradis a été réservé à ses partisans, et il a eu le privilège a de m’avoir pour frère, alors personne d’autre ne saurait avoir un frère comme moi

Selon Abû Tharr le Prophète a dit:

«Allah a renforcé l’Islam à travers `Ali. `Ali est de moi et je suis de `Ali. Le verset coranique: «Peuvent-ils être comparés à celui qui a reçu la guidance d’Allah, guidance attestée par un témoin…»(22) a été révélé à propos de `Ali. Je suis le détenteur de la Preuve dans ce verset et `Ali est mon témoin» (“Mawaddat al-Qorbâ”, p. 78).

Selon Abû Tharr, le Prophète a dit à Ali:

«O Ali! Quiconque m’obéit, aura obéi à Allah et quiconque t’obéit, m’aura obéi. De même, quiconque me désobéit aura désobéi à Allah, et quiconque te désobéit m’aura désobéi» (“Mawaddat al-Qurbâ”, p. 78 et “Yanâbî` al-Mawaddah” de Cheikh Sulaymân al-Qanduzî).

Abû Tharr raconta qu’un jour, alors qu’il se trouvait dans le cimetière d’al-Baqî` (Médine) avec le Saint Prophète, celui-ci dit: «Je jure par Allah Qui détient ma vie entre Ses Mains, qu’il y a parmi vous celui qui combattra pour l’interprétation correcte du Saint Coran de la même façon dont j’ai combattu les polythéistes à l’époque de la Révélation du Coran, même si, ceux qu’il combattra, prononcent l’Attestation de l’acceptation de l’Islam (al-chahâdatayn). Lorsque l’individu en question (`Ali Ibn Abî Tâlib) combattra ces gens (qui refusent son interprétation correcte du Saint Coran), certains désapprouveront son juste combat, critiqueront cet ami d’Allah (Ali), et s’opposeront à lui, de la même façon que le prophète Mûsâ (Moïse) fut opposé à Khidhr à propos de la destruction du bateau, de l’assassinat de l’enfant et de la construction du mur, bien que ces actes (la destruction du bateau, l’assassinat de l’enfant etc.) eussent été accomplis conformément à la Volonté et au Commandement d’Allah» (“Arjah al-Matâlib”, p. 31).

Selon Abû Tharr, cité par Mohammad Ibn Yûsuf al-Kanjî al-Châfi`î, le Prophète (P) a dit:

«La bannière de l’Imam Ali Ibn Abî Tâlib, le guide des Croyants (…) et mon héritier présomptif me parviendra au Bassin de Kawthar» (“Kifâyat al-Tâlib”).

Abû Tharr dit qu’il avait demandé au Saint Prophète: «Quel est le premier masjid construit sur la terre?» et que le Messager d’Allah lui a répondu: «Masjid al-Harâm (la Ka`bah)». Je lui avais demandé ensuite: «Et le suivant?». Il a répondu: «Le masjid de Bayt al-Maqdis (Jérusalem)». Et je lui ai demandé enfin: «Quelle était l’intervalle entre la construction de ces deux masjid?». Le Prophète répondit: «Quarante ans» (Tajrîd Bukhârî).

Abû Tharr, cité par l’imam al-Bukhârî, rapporte le Hadith suivant du Saint Prophète:

«Celui qui se rattache intentionnellement à quelqu’un d’autre que son propre père est au nombre des incroyants; et celui qui se vante d’appartenir à une race qui n’est pas la sienne doit élire domicile en Enfer» (Tajrîd Bûkârî).
 
 
 
 Chapitre 9Prise de Position concernant la Succession du Prophète (P)

Les historiens et les “traditionnistes”(23), aussi bien Sunnites que Chiites s’accordent pour dire que lorsque le Prophète s’était apprêté à effectuer le dernier pèlerinage, il annonça, partout à travers le territoire de l’Etat islamique, que tous les Compagnons devaient l’accompagner dans ce pèlerinage. Après cette annonce les Compagnons du Prophète commencèrent à affluer de toutes parts vers Médine. D’autre part, il fit savoir à tout le monde que ceux qui ne pouvaient pas venir à Médine devaient se rendre directement à la Mecque pour accomplir avec lui les rites du pèlerinage.

Le Prophète (P) quitta Médine le 25 Thil-Qi`dah de l’an 10 de l’Hégire (Ta’rîkh Ibn Al-Wardî). D’innombrables Compagnons, dont Salmân al-Farecî, al-Miqdâd, Abû Tharr et `Ammâr Ibn Yâcir, quittèrent Médine en sa compagnie.

Lorsqu’il arriva à la Mecque, il y accomplit les cérémonies du Pèlerinage. Tous les Ahl-ul-Bayt (les membres élus de sa famille) ainsi que ses femmes et ses Compagnons se joignirent à lui dans le Pèlerinage. Dans ce vaste rassemblement il tint à prononcer un sermon, pendant le Pèlerinage, dans lequel il énuméra les points saillants du bien-être de ses adeptes et expliqua les moyens par lesquels la Ummah avait pu obtenir le salut.

Après avoir terminé le Pèlerinage, il quitta la Mecque pour retourner à Médine, accompagné d’environ 125.000 (selon le traditionniste Dehlawî) ou 124.000 (selon Khâwand Châh) compagnons.(24)

Sur le chemin du retour et une fois arrivé avec ses compagnons à un endroit appelé Ghadîr Khum, Jibrâ’îl (l’Archange Gabriel) lui fit parvenir le Messager divin suivant:

«O Mon messager! Communique ce qui t’a été révélé par ton Seigneur, autrement, si tu ne le communiquais pas, tu n’auras pas communiqué Son Message (transmets Mon Message sans crainte), Allah te protégera de la méchanceté des gens». (Sourate al-Mâ’idah, 5:67)

Après cet ordre clair et formel, le Noble Prophète n’avait d’autre alternative que la transmission du Message d’Allah aux gens. Aussi, ordonna-t-il qu’on érige une chaire avec des bâts de chameau. Ensuite il demanda à Bilâl l’Africain:

«O Bilâl! Appelle les gens et dis à mes Compagnons que ceux d’entre eux qui sont déjà partis doivent revenir et que ceux d’entre eux qui sont restés en arrière doivent se hâter d’avancer (pour se joindre au rassemblement)».

Bilâl s’écria: «Hayya `Alâ Khayr al-`Amal» (Accours au meilleur acte). Les masses de compagnons se rassemblèrent autour de la chaire. Le Prophète monta sur la chaire et après avoir prononcé un très long et éloquent sermon il demanda à Ali de venir le rejoindre. Puis tenant les deux mains d’Ali dans ses mains, il les releva si haut que l’on pouvait voir clairement la blancheur de ses aisselles, et s’écria:

«Quiconque me considère comme étant son maître doit considérer Ali comme étant son maître. O Allah! Sois l’ami de celui qui sera l’ami d’Ali, et l’ennemi de celui qui sera l’ennemi d’Ali».

Dès que le Prophète (P) eut terminé son sermon et le couronnement d’Ali comme le maître des croyants, des voix d’approbation s’élevèrent de partout. Le Saint Prophète descendit de la chaire et ordonna à Ali d’aller sous la tente verte pour recevoir les félicitations des Compagnons. Ali s’exécuta et reçut les congratulations pour sa désignation on ne peut plus claire et solennelle pour la succession au Prophète. Il remercia à son tour les Compagnons pour leur félicitation. Il est noté dans “Ma`ârij al-Nubbuwwah” qu’outre les Compagnons, les femmes du Prophète aussi félicitèrent Ali pour son accession au titre de maître et de gardien de la Ummah (la Nation musulmane).

Selon “Ta’rîkh Ibn Khalqân”, le Prophète (P) avait dans son discours de Ghadîr Khum, jeté la lumière sur la prééminence et le statut particulier d’Ali en soulignant que le même lien qui liait Hârûn à Mûsâ, liait Ali à lui (le Prophète). Selon Mustadrak al-Hâkim, le prophète dit à cette occasion:

«Je laisse derrière moi, pour vous, deux choses précieuses, le Livre d’Allah et mes Ahl-ul-Bayt (les membres bénis de ma famille). Tant que vous vous y attacherez, vous ne serez pas égarés».

Ce même Hadith est mentionné dans “Khaçâ’iç al-Nisâ’î”. Selon Rawdhat al-Ahbâb, le Saint Prophète dit aussi dans ce sermon:

«O Allah! Sois l’ami de quiconque est l’ami d’Ali, et l’ennemi de quiconque est l’ennemi d’Ali; et fais tourner la vérité vers la direction dans laquelle Ali tourne son visage».

Il est dit dans:

– “Tafsîr Fat-h al-Bayân” de Siddîq Hasan,

 “Asbâb al-Nuzûl”,

 “Tafsîr al-Dorr al-Manthûr”, que le verset “Balligh” (O Messager! Com-munique…etc) susmentionné a été révélé exclusivement à propos d’Ali.

De même, on peut lire dans:

– “Charh al-Bukhârî”,

– “Tafsîr Gharâ’ib al-Qor’ân” d’al-Nichâpûrî,

– “Ta’rîkh Ibn al-Wâdhih”,

– “Kanz al-`Ummâl”, etc.

que le verset en question (Balligh) a été révélé pour souligner la haute position d’Ali.

Comme on peut le déduire du verset révélé au Saint Prophète à cette occasion, la désignation publique de l’Imam Ali comme maître de la Ummah devant l’ensemble des Compagnons, n’était pas vue d’un bon oeil par tout le monde,(25) puisque le verset appelle le Prophète à ne pas craindre la réaction des gens, la protection d’Allah lui étant assurée. Mais si, à ce moment-là, personne n’osa contester publiquement cette désignation faite par le Prophète sur ordre d’Allah devant des milliers de dignitaires de l’Islam, la contestation ne tarda pas à se manifester directement et indirectement à diverses occasions.

En effet, on peut lire dans “Ta’rîkh Abu-l-Fidâ” que le Saint prophète tomba malade après son retour de Ghadîr Khum. On était vers les derniers jours du mois de Çafar de l’An 11 de l’hégire. Selon “Michkât Charîf” la cause de cette maladie était le même poison qui lui avait été administré à Khaybar et qui manifestait ses effets épisodiquement. “Ta’rîkh Ibn al-Wardî” note que de son lit d’agonie, le Prophète donna l’ordre à tous les Compagnons d’aller rejoindre l’armée de Usâmah Ibn Zayd qu’il venait de nommer comme Commandant Général. A propos de cette affaire de l’armée de Usâmah, le Muhaddith (traditionniste) al-Dehlawî écrit dans “Al-Madârij” que le lendemain de son arrivée, et alors que sa maladie s’aggravait sérieusement, le Saint Prophète tendit à Usâmah le drapeau de la guerre et lui demanda de partir en campagne contre les incroyants pour défendre la cause d’Allah. Usâmah confia ce drapeau à Buraydah Ibn Khâzib à l’extérieur de la ville et le nomma porte-drapeau de l’armée. Usâmah partit de Médine et fit halte à Jaraf non loin de cette ville en attendant que l’armée se rassemble. Le Prophète (P)avait ordonné que tous les “Muhâjirîn” (les Emigrants Mecquois) et “Ançâr” (les Partisans Médinois), à l’exception d’Ali Ibn Abi Tâlib doivent se joindre à l’armée d’Usâmah et partir en campagne avec ce dernier. Mais certains Compagnons critiquèrent la nomination par le Saint Prophète, d’un esclave à la tête des hauts dignitaires qu’étaient “les Muhâjirîn et les Ançâr”. Peu à peu, leur grogne devint publique. Lorsque la nouvelle de cette grogne parvint aux oreilles du Saint Prophète, il sortit de sa maison très fâché, et il monta sur la chaire, d’où il s’adressa aux gens:

«O gens! Pourquoi tous ces bruits à propos de la nomination d’Usâmah au commandement de l’armée, exactement comme vous les (bruits) aviez faits, déjà, à l’époque de la Campagne de Mo’tah, lorsque le père de Usâmah avait été nommé commandement de l’armée! Par Allah, Usâmah mérite ce commandement tout comme son père avait mérité le commandement de son armée».

Selon “Al-Milal wa-l Nihal” d’al-Chahristânî et “Hujaj al-Karâmah” de Çiddîq Hassan, le Saint Prophète avait insisté pour que tous les Compagnons se préparent immédiatement pour participer à l’armée de Usâmah et dit: «Maudit soit celui qui s’oppose à l’armée de Usâmah!». Cependant, selon Madârij al-Nubuwwah, Abû Bakr et `Omar restèrent derrière, à Médine alors que Usâmah avait déjà mis en marche son armée. Mais alors que l’armée était sur le point de partir, la mère de Usâmah informa celui-ci que la maladie du Prophète s’aggravait. Aussi, lui conseilla-t-elle de revenir sur ses pas, ce qu’il finit par faire. Il est dit dans “Ta’rîkh al-Tabarî”: “Le Saint Prophète se sentant agonisant, il demanda qu’Ali vienne auprès de lui. `Ayechah, l’une de ses épouses lui suggéra d’appeler plutôt son père (Abû Bakr), et Hafçah son autre épouse, le sien (Omar). Entre-temps, ces Compagnons et d’autres se rendirent auprès de lui. Mais le Saint Prophète s’écria: «Partez! Je vous appellerais si jamais j’avais besoin de vous». Sur ce, tout le monde est reparti.»”

Selon Ibn Abbâs cité par Çahîh Muslim, lorsque le Saint prophète agonisait sur son lit de mort, `Omar Ibn al-Khattâb et d’autres Compagnons étaient présents. Le Saint Prophète demanda: «Apportez-moi du papier et de l’encre pour que je vous écrive quelque chose (comme testament) grâce auquel vous ne serez pas égarés après moi.». `Omar Ibn al-Khattâb s’opposa à la demande du Prophète et dit: «Le Prophète divague. Nous avons le Saint Coran, et ceci nous suffit largement». Sur ce, une dispute éclata entre les Compagnons présents. Les uns disaient: «Il est obligatoire d’obéir aux ordres du Prophète et de le laisser écrire ce qu’il veut écrire à notre intention». D’autres approuvèrent `Omar dans son objection. Lorsque la dispute s’envenima, le Saint Prophète outré, s’écria: «Allez-vous-en». Ibn `Abbâs dit à ce propos: «C’était une vraie tragédie et un désastre que le Prophète n’ait pas pu écrire ce qu’il voulait écrire, à cause de la dispute et des dissensions entre les gens présents auprès de lui».

`Abdullâh Ibn Abbâs, cité par Sa`îd Ibn Jubayr dans “Çahîh al-Bukhârî” dit à propos de cet incident: «Quelle journée calamiteuse était ce jeudi-là!». Et d’ajouter: «Lorsque ce jeudi l’état de santé du Saint Prophète s’aggrava sérieusement, il demanda qu’on lui apportât du papier et un stylo (de l’encre) pour écrire quelque chose grâce auquel les gens éviteraient de s’égarer après lui, les Compagnons présents se mirent à se disputer à ce propos. Le Messager d’Allah leur fit remarquer qu’il était inconvenable de se quereller devant le Prophète. D’aucuns, répondirent: «Le Prophète délire!». Le Prophète s’écria alors: «Allez-vous-en. J’ai raison quelle que soit la condition dans laquelle je me trouve, et tout ce que vous dites est faux. Laissez-moi seul. Allez-vous-en». Après quoi le Saint Prophète exprima ses trois volontés: 1- chasser tous les mécréants de la Péninsule Arabe; 2- entretenir les délégations venues de loin. Mais le narrateur ne mentionna pas la troisième volonté, ou l’oublia».

Sa`îd Ibn Jubayr rapporte, dans “Musnad Ahmad Ibn Hanbal” et “Çahîh Muslim” ce témoignage de `Abdullâh Ibn Abbâs: «Quelle journée que celle de Jeudi! (Il se mit à pleurer tellement en évoquant cette journée que ses larmes coulaient sur ses joues comme un fil de perles). Puis, il expliqua que le Jeudi en question était le jour où le Saint prophète avait demandé: «Apportez-moi de quoi écrire quelque chose grâce auquel vous ne vous égarerez jamais après moi». Mais hélas! Les gens dirent: «Il délire».

Chahâb al-Dîn al-Khafâjî écrit dans “Nasîm al-Riyâdh” que selon la même version de ce hadith, c’est `Omar Ibn al-Khattâb qui dit: «Le prophète délire».

Al-Chahristânî écrit pour sa part, dans son livre” al-Milal wa-l-Nihal”que la première dispute ou le premier différend qui avait éclaté entre les musulmans lors de la maladie du Prophète (P) est celui que Mohammad Ismâ`îl al-Bukhârî rapporta de `Abdullâh Ibn Abbâs dans son livre “Çahîh al-Bukhârî” et selon lequel, lorsque la maladie mortelle du Prophète s’aggrava, il (le Prophète) dit: «Apportez-moi de l’encre et du papier afin que je vous écrive un document (testament) de crainte que vous ne soyez égarés après moi». Entendant cela, `Omar dit: «Le Prophète parle ainsi, à cause de la gravité de sa maladie. Le livre d’Allah nous suffit». Lorsqu’une querelle s’ensuivit, le prophète dit: «Allez-vous-en et ne vous disputez pas devant moi». C’est là, la raison pour laquelle `Abdullâh Ibn Abbâs dira souvent: «Quelle calamité que cette dispute-là! Elle fut l’obstacle entre nous et l’écrit du Prophète, et empêcha celui-ci d’écrire».

Al-`Allâmah Chiblî al-No`mânî écrit: «Il y a le mot “Hajr”dans ce hadith et il signifie “Délire”. `Omar interpréta la demande du Saint Prophète comme un “délire” (“Al-Fârûq”, p. 61). Nathîr Ahmad Dehlavî commentant cet événement écrit: «Ceux qui convoitaient la Khilâfah (Califat, la succession) contrecarrèrent le dessein du Prophète en provoquant la dispute et justifièrent leur opposition à la volonté du Prophète (de désigner par écrit son successeur légal) en arguant que le Livre d’Allah leur suffisait (pour éviter l’égarement), et que le Prophète n’étant pas en possession de tous ses sens, il n’était pas nécessaire de lui apporter de l’encre et du papier pour écrire des choses inutiles»(26).

L’imam al-Ghazâlî écrit, concernant cette affaire lourde de conséquences pour tout l’avenir de la Ummah, tout au long de son histoire que, avant sa mort le Prophète d’Allah avait demandé à ses Compagnons de lui apporter de l’encre, du papier et un “stylo” afin qu’il puisse leur désigner, par écrit, celui qui méritera d’être leur Imam et Calife. Mais à ce moment-là, `Omar demanda aux personnes présentes d’ignorer la demande du Prophète, parce qu’il disait – selon lui – des choses insensées(27).

En bref, lorsqu’on refusa de donner au Prophète l’encre, le papier et le stylo, une dispute éclata entre les Compagnons. Abû Tharr, Salmân al-Farecî, al-Miqdâd et Ibn `Abbâs…etc qui étaient présents, s’opposèrent à ceux qui récusaient la volonté du Prophète de rédiger son testament. Les dames présentes à la maison, derrière le rideau, les blâmèrent, elles aussi, en leur disant: «Que vous arrive-t-il? Pourquoi n’écoutez-vous pas ce que le Saint Prophète vous demande? Pour l’amour d’Allah, apportez-lui ce qu’il demande». Ecoutant ce blâme, `Omar dit; «Taisez-vous! Vous êtes comme les femmes de Yûsuf (Josef). Vous pleurez quand le Prophète est malade, et vous lui tapez sur les nerfs lorsqu’il est bien portant». Lorsque le Prophète entendit ces propos de `Omar, il lui dit: «Ne les réprimande pas. Elles sont mieux que toi» (Al-Tabarânî).

Selon Rawdhat al-Ahbâb, le Prophète (P) lors de son agonie demanda à sa fille Fâtimah al-Zahrâ’ d’appeler ses fils, ce qu’elle fit tout de suite. Les deux petits-fils, après avoir présenté leurs respects à leur grand-père, s’assirent à ses côtés, et le voyant agonisant, ils se mirent à pleurer si douloureusement que l’assistance ne put s’empêcher de pleurer à son tour. Al-Hassan mit sa joue contre la joue du Prophète et al-Hussayn mit sa tête sur sa poitrine. Le prophète lui-même ne put retenir ses larmes devant cette scène pathétique. Puis il fit venir son cher “frère”, Ali. A son arrivée, Ali prit place devant la tête du Prophète. Lorsque celui-ci releva la tête, Ali se rapprocha et la posa sur son bras. Le Prophète dit: «Ali, j’ai emprunté une grosse somme à un certain Juif pour les équipements de l’armée de Usâmah. Rends-la-lui. O Ali! Tu seras le premier à venir auprès de moi au Bassin d’al-Kawthar (le Paradis), mais tu auras beaucoup d’ennuis et de troubles après moi. Fais-y face avec patience, et quand tu auras remarqué que les gens ont choisi de s’attacher au monde d’ici-bas, tu devras t’occuper de l’Au-delà»(28)

.

On peut lire également dans “Madârij al-Nubuwwah” que Fâtimah al-Zahrâ, était très choquée et affectée par la mort du Prophète et qu’elle pleurait et se lamentait douloureusement. Al-Muhaddith Dehlavî écrit dans son livre “Mâ Thabata bi-l-Sunnah” qu’elle vécut beaucoup d’événements tragiques après la mort de son père. Elle les décrivit dans un couplet qui se résume ainsi:

“Si les drames qu’elle avait vécus tombaient sur le jour, celui-ci se transformerait en nuit ténébreuse”.

D’après l’auteur de “Rawdhat al-Ahbâb”, Fâtimah al-Zahrâ’ n’était jamais vue souriante depuis le décès du Prophète (P).

Il est écrit dans “Tabaqât Ibn Sa`d” que la tête du Prophète reposait sur le genou d’Ali au moment de sa mort. Al-Hâkim écrit dans son “Mustadrak” qu’avant de rendre son dernier soupir, le Prophète confia des secrets à Ali et lui divulgua des mystères.

Selon `Abdullâh Ibn Abbâs, cité par `Abdul-Barr dans son “Isti`âb”:

«Ali avait quatre distinctions qu’aucun de nous ne possédait. Tout d’abord il était la première personne à gagner l’honneur de prier avec le Saint Prophète. En deuxième lieu, il était le seul porte-drapeau du Prophète dans toutes les batailles. En troisième lieu, lorsque dans les guerres saintes les gens s’enfuyaient, laissant le Prophète derrière eux, Ali restait imperturbable à ses côtés. Quatrièmement, Ali était celui qui a fait le bain funéraire (ghusl al-Mayyet) du Saint Prophète et qui descendit son corps dans le tombeau».

Selon les sources des adeptes d’Ahl-ul-Bayt, le Saint Prophète rendit l’âme le lundi 28 Çafar de l’an 11 Hégire(29). Sa mort donna lieu à des scènes de lamentations, de gémissements et de manifestation de douleur chez les membres de sa famille, ses proches et ses vénérables Compagnons. Abû Tharr, Salmân al-Farecî, al-Miqdâd et `Ammâr, ainsi que d’autres fidèles Compagnons pleuraient à chaudes larmes. L’histoire montre qu’Abû Tharr al-Ghifârî était durablement affecté par la disparition du Prophète. Mais il gardera une fidélité à toute preuve à la mémoire de son bien-aimé, à ses commandements, à ses enseignements et à sa volonté, fidélité qui lui coûtera très cher et le condamnera à l’exil et au bannissement, car, il n’oubliera à aucun moment de rappeler à l’ordre les gouvernants de l’Etat islamique, en invoquant les Traditions du Prophète dont il était le meilleur témoin. Manazir Ihsân al-Guilanî écrit à ce propos: «Dans la plupart des biographies d’Abû Tharr, bien qu’il y ait des indices de l’immensité de la douleur qu’il éprouva à la mort du Prophète, douleur sans laquelle un croyant ne saurait être considéré comme un vrai croyant, certains événements ou certaines scènes présentent un beau portrait de l’amour réciproque entre l’amoureux et le bien-aimé devant notre mémoire visuelle» (“Al-Ichtirâkî al-Zâhid”, p. 90).

Au moment du décès du Saint Prophète, Abû Bakr était chez lui à Sakh, distant d’un mile de Médine. `Omar se déploya pour empêcher la propagation de la nouvelle de la mort du Messager d’Allah, et lorsqu’Abû Bakr arriva, ils allèrent tous les deux à Saqîfat Banî Sâ`idah, distante de trois miles de Médine. Ils furent accompagnés d’Abû `Ubaydah Ibn Jarrah qui était laveur de profession. Les principaux Compagnons se rendirent eux aussi à Saqîfah pour se disputer à propos de la succession du Saint prophète, sans se soucier de son corps et de son enterrement. Ali qui resta aux côtés du corps du Saint Prophète s’en occupa. Il se chargea du lavage du corps, alors que Fadhl Ibn Abbâs maintenait sa basque relevée, al-Abbâs et Qathm tournaient le corps, et `Usâmah et Chaqrân versaient l’eau. Après que le corps fut lavé et mis en linceul, Abû Talhah creusa le tombeau. Ali dirigea la prière du mort, puis descendit dans le tombeau pour y poser le corps du Saint Prophète. Ensuite il recouvrit le tombeau avec de la terre en se lamentant. Abû Bakr, `Omar et d’autres Compagnons ne purent donc assister aux cérémonies funéraires, car après leur retour de Saqîfah, le Prophète (P) était déjà inhumé(30).

Le Saint Prophète mourut à l’âge de 63 ans. (“Abu-l-Fidâ”, Vol. 1, p. 152)
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 10Le Transfert de la Successiondu Saint Prophète

Après la mort du Prophète, ceux parmi les Compagnons qui n’étaient pas d’accord sur le sermon de Ghadîr Khum concernant la succession, et qui ne voulaient pas que `Ali fût le successeur du Messager d’Allah, prient se hâtèrent de se réunir à la Saqîfah de Bâni Sâ`idah pour régler, eux-mêmes, la question de la succession et choisir un successeur à leur convenance. Beaucoup d’historiens, d’analystes et de traditionnistes expliquent cette hâte avec laquelle les promoteurs de la réunion de Saqîfah voulaient régler la question de la succession du Prophète avant même qu’il ne fût enterré, comme étant leur volonté de prendre la Ummah de court et de la mettre devant le fait accompli. Le nombre de personnes réunies – y compris les Immigrants et les Partisans – à Saqîfah était d’environ 200. On convint dans cette réunion de fonder un gouvernement dont le chef fut choisi parmi les participants. Après la réunion et à leur retour à Médine le Saint Prophète était déjà inhumé. Les promoteurs de la réunion se mirent à demandèrent aux gens de prêter serment d’allégeance au Calife ainsi désigné afin de donner une apparence de démocratie et de légitimité au gouvernement. Ils obligèrent non seulement des honorables Compagnons, mais même les membres des Ahl-ul-Bayt, et d’une manière révoltante, à se soumettre à leur mascarade.

L’essentiel de cette histoire indigne se résume ainsi: on demanda à `Ali Ibn Abi Tâlib à prêter serment d’allégeance, de gré ou de force. Devant son refus, la police califale l’emmena à la Cour, une corde au cou(31). La maison de Fâtimah al-Zahrâ’ où il se trouvait lors de son arrestation, fut incendiée(32). La porte de la maison avait été forcée et tombée sur Fâtimah, lors de l’intervention policière, ce qui lui occasionna une fausse couche (elle était enceinte d’un enfant mâle) (Voir “al-Milal Wal-Nihal” d’al-Chahristânî).

Sur le même sujet, al-`Allâmah Mullah Mu`în Kâchifî écrit qu’à cause du choc qu’elle reçut lorsqu’on força la porte de sa maison, Fâtimah tomba malade et ne tarda pas à succomber à cette maladie(33).

De la même façon, tous ceux qui avaient refusé de prêter serment d’allégeance à Abû Bakr furent forcés sans ménagement et d’une main de fer, de reconnaître le califat d’Abû Bakr. Certains d’entre eux furent sauvagement battus, comme Salmân al-Fârecî que le Prophète avait inclus dans les membres d’Ahl-ul-Bayt en raison de sa piété exceptionnelle et de sa position particulière auprès de lui. Il reçut tellement de coups que son cou resta tordu pour le reste de sa vie.

Voici les noms de ceux des Compagnons qui se trouvaient à Médine et qui refusèrent de prêter serment d’allégeance à Abû Bakr:

– L’Imam `Ali

– Abû Tharr al-Ghifâri

– Salmân al-Fârecî

– `Ammâr Ibn Yâcir

– Al-Miqdâd Ibn al-Aswad

– Khâlid Ibn Sa`ïd

– Burayda Aslamî

– Ubay Ibn Ka`b

– Huthaymah Ibn Thâbit

– Suhayl Ibn Hanîf

– `Othmân Ibn Hanîf

– Abû Ayyûb al-Ançârî

– Huthayfah Ibn al-Yamân

– Sa`d Ibn `Obaydah

– Qays Ibn Sa`d

– `Abdullâh Ibn `Abbâs

– `Abbâs Ibn `Abdul-Muttalib

– `Abdul Haytham Ibn Tayhân

– Jâbir Ibn `Abdullâh

– `Abdullâh Ibn Thâmit

– `Ubayd Ibn Thâmit

– Abû Sa`ïd Khudarî

(Voir “Tabçarat al-`Awâm”, p. 24, et “`Ayn al-Hayât”, p. 5).

Il est dit dans la page 43 de “Tabçarat al-`Awâm” que quelques jours plus tard, Sa`d Ibn `Obaydah fut tué par une flèche pour avoir refusé de prêter serment d’allégeance.

En tout état de cause, cette politique sauvagement répressive contre des Compagnons éminents se poursuivit après la mort du Saint prophète. Certains historiens écrivent que la terre de Fadak, propriété légale des Ahl-ul-Bayt leur fut confisquée uniquement à cause de leur refus de prêter serment d’allégeance. Ils affirment, diverses preuves irréfutables à l’appui, que le Califat était un droit inaliénable de `Ali et il aurait dû lui revenir. `Ali lui-même explique et énumère les détails des arguments de son droit inaliénable au Califat, dans son très célèbre sermon “al-Chiqchiqiyyah” qui fait partie de son chef-d’oeuvre “Nahj al-Balâghah”. Il y dit clairement que le Califat était son droit confisqué, et il y explique, comme le fait Ibn al-Athîr dans “al-Nihâyah”, comment il avait essayé vainement de faire valoir ce droit.

Nous essayons ci-après d’extraire de “Târikh-é-Ahmadî” un résumé de cet événement tragique et lourd de conséquence, dont avaient tant souffert les descendants du Saint Prophète et ses plus fidèles Compagnons, seulement deux semaines, après la mort du Messager d’Allah, et de mettre en évidence le rôle joué par Abû Tharr dans cette conjoncture.

Selon “Ta’rîkh Ibn Jarîr”, `Omar était présent à Médine au moment de la mort du Saint Prophète, tandis qu’Abû Bakr se trouvait chez lui dans le village de Sakh. Lorsque le Prophète décéda `Omar dit: «D’après la présomption des Hypocrites le Prophète est mort, mais moi, je jure par Allah qu’il est vivant».

Selon “al-Milal Wal-Nihal” d’al-Chahristânî, `Omar menaça de tuer avec sa propre épée quiconque dit que le Prophète est mort. Ce récit est rapporté dans bien d’autres références telles que: “Ta’rîkh `Abul-Fidâ”, Vol. 1, p. 164; “Al-Tabaqât al-Kubrâ”, Vol. 2, p. 271; “Sunan Ibn Mâjah”, Vol !, p. 571, Hadith 1618; “Musnad Ahmad Ibn Hanbal”, Vol. 1.

Selon Rawdhat al-Ahbâb les gens commencèrent à avoir des doutes sur la mort du Prophète lorsqu’ils entendirent la menace de `Omar. Abû Bakr qui était chez lui à ce moment-là, se rendit à Médine dès que la nouvelle de la mort du Prophète lui fut parvenue. Lorsqu’il arriva à Masjid al-Nabî, il remarqua que les gens étaient dans la confusion. Selon “Ta’rîkh `Abdul-Fidâ”, en voyant les gens dans cet état, Abû Bakr se mit à réciter le verset suivant: «Mohammad n’est qu’un Prophète; des prophètes ont vécu avant lui. Reviendriez-vous sur vos pas s’il mourait, ou s’il était tué?» (sourate `Ale `Imrân, 3;144). Ayant entendu réciter ce verset, les gens eurent la conviction que le Saint Prophète était mort. Aussi accoururent-ils à Saqîfah Banî Sâ`idah.

Selon “Ta’rîkh Ibn Khaldûn”, lorsqu’Abû Bakr arriva à Saqîfah, il dit; «Nous sommes les Compagnons et les proches du Prophète. Aussi, sommes-nous à ce titre mieux placés que quiconque pour accéder au Califat».

Selon “Ta’rîkh al-Tabarî” d’Ibn Jarîr, `Omar dit alors à Abû Bakr: «Tends ta main pour que je te prête serment d’allégeance». Abû Bakr répondit: «Non! C’est à toi de tendre ta main car tu es à tous égards plus puissant que moi». Cet échange d’invitation au Califat entre les deux hommes dura un certain temps. A la fin `Omar tira la main d’Abû Bakr, y mit la sienne, lui promit loyauté et lui dit: «Tu pourras compter sur ma force, conjuguée avec la tienne».

Dans “Ta’rîkh al-Kâmel” d’Ibn al-Athîr, il est dit que `Omar et d’autres promirent loyauté à Abû Bakr, mais que tous les Ançar (les Partisans médinois) ou certains d’entre eux déclarèrent: «Nous ne prêterons de serment d’allégeance à personne d’autre que `Ali».

“Ta’rîkh Khamis”, note que lorsqu’Abû Bakr s’était soulagé des formalités de la prestation du serment d’allégeance, il quitta Saqîfah pour retourner au Masjid al-Nabî où il prit place sur la chaire, pour recevoir le serment d’allégeance de ceux qui ne l’avaient pas fait à Saqîfah. Cela dura jusqu’à la fin de la journée, et les gens manquèrent ainsi d’assister aux cérémonies de l’enterrement du Saint prophète. C’était le mardi soir.

Selon “Kanz al-`Ummâl” citant `Urwah, «Abû Bakr et `Omar n’étaient pas présents à l’enterrement du Saint Prophète. Ils se trouvaient dans le rassemblement des Ançâr (Saqîfah Banî Sâ`idah), et le prophète fut inhumé avant leur retour».

Selon “al-Nihâyah” d’Ibn al-Athîr al-Jazarî, “Majma` al-Bihâr” de Molla Tâhir Qutnî et “al-Milal Wa-l-Nihl” d’al-Chahristânî, `Omar dira plus tard à propos de la prestation de serment d’allégeance à Abû Bakr «C’était une erreur dont Allah nous a épargné les mauvais effets».

D’après “Ta’rîkh `Abul-Fidâ” un groupe de Hâchimites ainsi qu’Abû Tharr, Zubayr Ibn al-`Awwâm, al-Miqdâd Ibn `Amr, Salmân al-Fârecî, `Ammâr Ibn Yâcir, al-Barâ’ Ibn Athîb etc. qui étaient dans le camp de `Ali, s’abstinrent de prêter serment d’allégeance à Abû Bakr.

Selon “al-Istî`ab” de `Abdul-Barr, lorsqu’on demanda aux gens de promettre loyauté à Abû Bakr, `Ali ne le fit pas et resta à la maison.

“Murûj al-Thahab” d’al-Mas`ûdî, fait remarquer que le jour de Saqîfah où on prêta serment d’allégeance à Abû Bakr, `Ali dit à ce dernier: «Tu as détruit notre affaire, tu ne nous as pas consultés et tu n’as pas respecté notre droit». Abû Bakr lui répondit: «Ton grief est justifié, mais j’ai agi ainsi par crainte d’une révolte».

Selon “Rawdhat al-Ahbâb”, losqu’Abû Bakr finit de recevoir la prestation d’allégeance, il convoqua `Ali par l’intermédiaire de certains Muhâjirîn et Ançar. `Ali se présenta et lui demanda: «Pourquoi m’a-t-on convoqué?». `Omar dit: «Tu as été convoqué pour que tu prêtes serment d’allégeance à l’instar des autres». `Ali répondit: «J’invoque à votre égard le même argument que vous avez invoqué devant les Ançâr pour justifier votre prétention au Califat»(34). `Omar ignorant les remarques de `Ali, lui dit: «Nous ne te laisserons pas partir d’ici avant d’avoir prêté serment d’allégeance». `Ali rétorqua: «Réponds d’abord à mon observation, et par la suite tu pourras me demander de prêter serment d’allégeance». Abû `Obaydah al-Jarrâh intervint: «O Abul-Hassan (surnom de `Ali)! Tu es le seul à mériter le Califat et le gouvernement en raison de ta préséance dans l’Islam et de ta proche parenté avec le Prophète, mais étant donné que les Compagnons ont accepté Abû Bakr, il vaut mieux que tu te joignes à eux». `Ali répondit: «O Abû `Obaydah! Tu veux transférer ailleurs la grande bénédiction qu’Allah a placée chez la Famille du Prophète! Ecoute! Nous sommes le lieu de la descente de la Révélation, le siège de l’arrivée des Commandements et des Interdictions, la source de la vertu et du savoir, la mine de la sagesse et de l’endurance». Un autre Compagnon, Bachîr Ibn Sa`ïd tenta à son tour de faire infléchir `Ali: «O Abul-Hassan! Lorsque nous avons remarqué que tu es resté à la maison (du fait que tu n’as pas assisté à Saqîfah) nous avons présumé que tu avais renoncé au Califat». `Ali lui dit: «Tes amis estiment-ils qu’il était convenable de laisser le corps du Saint prophète sans lavage, sans mise en bière et sans inhumation, pour pouvoir venir disputer le Califat?».

Selon “Usud al-Ghâbah”, `Ali évoqua à ce moment-là ce que le Prophète lui avait dit un jour: «O `Ali! Tu es comme la Ka`bah vers laquelle tout le monde doit se diriger, alors qu’elle, elle ne va vers personne (c.-à-d. qu’elle reste à sa place). Ainsi, si les gens venaient vers toi pour te prêter serment d’allégeance, accepte leur démarche. Ne vas donc pas vers eux, mais attends jusqu’à ce qu’ils viennent vers toi».

Selon “Rawdhat al-Ahbâb”, Abû Bakr ayant remarqué que les arguments avancés par `Ali étaient indiscutables, solides et irréfutables, il lui dit aimablement: «O Abul-Hassan! J’avais présumé que tu ne me refuserais pas ton allégeance. Si j’avais su que tu allais refuser de me prêter serment d’allégeance, je n’aurais pas accepté le Califat. Maintenant, les gens m’ont prêté serment d’allégeance, tu devrais faire comme eux. Mais si tu hésites là-dessus, je ne te blâme pas». Sur ce, `Ali se leva et retourna à la maison.

Selon “al-`Iqd al-Farîd” de Chahâb al-Dîn Ibn `Abd Rabbih al-Andulsî, les Compagnons qui refusaient de prêter serment d’allégeance à Abû Bakr étaient: `Ali, Al-`Abbâs, Zubayr et Sa`d Ibn `Ubâdah. `Ali, al-`Abbâs et Zubayr restèrent dans la maison de Fâtimah jusqu’à ce que Abû Bakr envoyât `Omar pour les faire sortir, sous la menace de l’épée, s’il le fallait. `Omar se présenta à la porte de la maison de Fâtimah avec du feu pour l’incendier. Lorsque Fâtimah vit ce qui se passait, elle lui dit: «O fils de Khattâb! Es-tu venu pour mettre le feu dans ma maison?!». `Omar répondit: «Bien sûr, je suis venu dans cette intention, sauf si ceux qui s’y réfugient sortent en promettant leur allégeance à Abû Bakr». Ta’rîkh Abul-Fidâ rapporte cette même version des faits.

Selon “Ta’rîkh al-Tabarî” d’Ibn Jarîr, `Omar se présenta à la maison d’al-Murtadhâ (surnom de l’Imam `Ali) où se trouvaient Talhah, Al-Zubayr et quelques autres Emigrants à l’adresse desquels il s’écria: «Par Allah! Je vais brûler la maison, à moins que vous ne sortiez pour prêter serment d’allégeance».

Selon “Al-Imâmah wal-Siyâsah” d’Ibn Qutaybah Dînûrî, lorsqu’Abû Bakr constata l’absence du groupe des partisans de `Ali parmi les gens qui lui avaient prêté serment d’allégeance, il envoya `Omar pour les lui amener. Ces gens qui se trouvaient dans la maison de `Ali, refusèrent de sortir. `Omar fit apporter des fagots et s’écria: «Sortez, sinon par Allah, je brûlerais les gens qui s’abritent dans la maison en y mettant le feu». Ces gens lui firent remarquer: «Fâtimah, la fille du Prophète y est aussi». `Omar répondit: «Peu importe». En entendant cette menace sérieuse tout le monde sortit de la maison, sauf `Ali qui s’adressa aux gens envoyés par ABû Bakr: «O Emigrants! J’ai droit au Califat plus que personne à tous égards. D’ailleurs vous devez prêter serment d’allégeance à moi. Ecoutez-moi bien. Vous avez obtenu le Califat en brandissant contre les Partisans l’argument de votre lien de sang avec le Prophète, et maintenant vous essayez d’écartez ce Califat des Gens de la Maison du Prophète (Ahl-ul-Bayt). N’avez-vous pas invoqué l’appartenance du Prophète à votre tribu pour faire valoir votre priorité sur les Partisans (Ançâr)? Maintenant je retourne contre vous l’argument que vous avez brandi contre les Partisans, à savoir que nous les Ahl-ul-Bayt, sommes plus proches parents que vous à tous égards, et ce, aussi bien de son vivant qu’après sa mort. Soyez donc justes et aimables, si vous croyez en Allah et que vous Le craigniez. O Emigrants! Rappelez-vous Allah et ne transférez pas la direction du Message du Prophète de sa Maison vers les vôtres». Ensuite Fâtimah dit du seuil de sa porte: «O gens! En nous laissant le corps du Prophète, vous avez détourné en votre faveur l’affaire du Califat, ignorant notre droit».

Selon “Ta’rîkh Ibn Qutaybah”, `Omar dit à Abû Bakr après le refus de `Ali de prêter serment d’allégeance: «Pourquoi n’arrêtes-tu pas `Ali pour refus de prestation de serment d’allégeance?». Abû Bakr, envoya alors son esclave Qanfaz pour convoquer `Ali. Qanfaz dit à `Ali: «Le Calife du Prophète d’Allah te demande». `Ali répondit: «Les tiens ont trahi si vite le Prophète». Qanfaz retourna chez Abû Bakr et répéta devant lui ce qu’il avait entendu de la bouche de `Ali. Abû Bakr se mit alors à pleurer pendant un certain temps. `Omar demanda à Abû Bakr une seconde fois: «Ne laisse pas de répit à `Ali qui refuse de te prêter serment d’allégeance». Abû Bakr ordonna à Qanfaz de retourner chez `Ali et de lui dire: «Le Commandeur des Croyants t’appelle pour que tu lui prêtes serment d’allégeance». Qanfaz transmit le message d’Abû Bakr à `Ali, lequel lui dit: «Allah soit loué! Ton maître s’est attribué une parenté avec laquelle il n’a rien à avoir». Qanfaz répéta devant Abû Bakr les propos de `Ali, et Abû Bakr se mit à pleurer de nouveau. `Omar se leva alors, et se faisant accompagner de quelques hommes, il se dirigea vers la maison de Fâtimah et frappa à sa porte. Fâtimah, exaspérée, se mit à pleurer et à crier: «O mon père! O Prophète d’Allah! Quels troubles nous causent le fils de Khattâb (`Omar) et le fils de Quhâfah (Abû Bakr)». Lorsque les gens accompagnant `Omar entendirent les lamentations de Fâtimah, la plupart d’entre eux repartirent, les larmes aux yeux. Seuls quelques-uns d’entre eux restèrent derrière `Omar. `Ali sortit alors de la maison de Fâtimah et les accompagna chez Abû Bakr. Là, ce dernier lui demanda de prêter serment d’allégeance. `Ali lui dit: «Et si je ne le fais pas?!». Abû Bakr répondit: «Par Allah nous te tuerons». `Ali dit: «Allez-vous tuer celui qui est le serviteur d’Allah, frère du Messager d’Allah?». `Omar répondit: «Nous admettons que tu es un serviteur d’Allah, mais nous ne reconnaissons pas que tu sois aussi le frère du Prophète». Abû Bakr était resté silencieux pendant cet échange de propos. `Omar lui dit alors: «Pourquoi ne donnes-tu pas tes ordres et pourquoi restes-tu assis sans faire quelque chose?». Abû Bakr répondit: «Je ne forcerai pas `Ali à prêter serment d’allégeance tant que Fâtimah est vivante». Sur ce, `Ali se leva, et sortant de chez Abû Bakr, il se dirigea vers le tombeau du Prophète, à qui il adressa ses complaintes: «O frère! Les gens de la tribu m’ont insulté tellement, et ils allaient même me tuer…!».

Abû Tharr voyait toutes ces choses incroyables se dérouler sous ses yeux. Le sermon de Ghadîr Khum était ancré dans son esprit. Il imaginait mal que de tels écarts puissent survenir alors que le Prophète venait à peine d’être enterré. Ne supportant plus ce qui se passait, médusé, indigné, sa foi et son amour indéfectible pour la justice, le poussèrent à agir et à réagir. Il se dirigea donc à Masjid al-Nabî, l’esprit révolté, le sang en ébullition. Une fois arrivé à la Mosquée (Masjid al-Nabî) il y vit un rassemblement autour d’Abû Bakr et de `Omar. Il prit place sur un terrain élevé et fit le discours suivant: «O gens de Quraych! Que vous arrive-t-il? Êtes-vous inconscients! Vous avez totalement ignoré les proches parents du Saint Prophète! Par Allah, un groupe d’Arabes a apostasié et a suscité des doutes dans la Foi. Ecoutez-moi! Le Califat est le droit des Ahl-ul-Bayt. Cette violence et ces querelles sont injustifiées. Que vous arrive-t-il? Vous estimez capable celui qui est incapable, et incapable celui qui est capable. Par Allah, chacun de vous sait ce que le Prophète a déclaré à maintes reprises, à savoir: «Le Califat et la direction reviendront après ma disparition à `Ali, puis à al-Hassan, puis à al-Hussayn et après à ma progéniture infaillible». Vous avez ignoré la parole du Prophète et le Commandement d’Allah! Vous avez oublié votre engagement et votre promesse. Vous avez obéi aux impératifs de ce monde éphémère et vendu la Vie future qui est éternelle et dans laquelle le jeune ne vieillira pas, les bénédictions seront inépuisables, l’affliction et la tristesse n’auront pas d’existence, et à laquelle l’Ange de la mort n’aura pas d’accès. Oui, vous avez vendu cette inestimable chose pour presque rien. Vous avez fait ce que les peuples des Prophètes précédents avaient fait. Ils rompirent leur allégeance et abandonnèrent leur foi après la mort de leurs Prophètes respectifs. Ils résilièrent les conventions, modifièrent les Commandements et métamorphosèrent la foi. Vous vous êtes montrés semblables à eux. O gens de Quraych! Vous ne tarderez pas à subir les conséquences de vos agissements inconvenables et la punition de votre mauvaise action. Ce que vous avez lancé à travers votre conduite se retournera contre vous. Rappelez-vous! Ce qui vous arrivera, vous l’aurez mérité et sera juste, car Allah n’est pas injuste envers Ses serviteurs» (“Al-Ichtirâkî al-Zâhid”, p. 113).

Ce discours montre le courage d’Abû Tharr et confirme le trait principal de son caractère et de sa conduite, à savoir: dire la vérité sans craindre rien ni personne, et ce, quelles que soient les circonstances. En effet, Abû Tharr fit ce discours à un moment où personne n’osait prononcer un mot contre le Pouvoir. L’armée du Calife s’acharnait sur tous les Compagnons qui faisaient preuve d’une velléité d’opposition à l’arrangement de la Saqîfah. Quiconque refusait de prêter serment d’allégeance était décapité. Quiconque hésitait à le faire, était muselé. Un homme aussi courageux et aussi prestigieux que `Ali fut pourtant emmené, le cou attaché à une corde, et un Compagnon éminent aussi intouchable que Salmân al-Farecî fut tellement battu qu’il en gardera des séquelles jusqu’à la fin de sa vie.

Cheikh `Abbâs al-Qummî écrit que Fâtimah, la fille du Prophète, était morte des suites de sa maladie provoquée par la chute sur elle, de la porte de sa maison lorsque celle-ci fut attaquée par les hommes du Calife, venus chercher `Ali pour l’obliger à prêter serment d’allégeance. Selon la volonté et le testament de Fâtimah, `Ali n’informa pas ceux qui avaient troublé la vie de la fille du Prophète, de la mort de celle-ci(35). Lorsqu’il finit de laver le corps de son épouse (Fâtimah), il demanda à son fils al-Hassan d’aller appeler Abû Tharr pour l’aider à l’inhumer. (“Safinat al-Bihâr” de Cheikh `Abâs al-Qummî, Vol. 1, p. 483).

Al-Hâfidh Muhammad Ibn `Ali Ibn Chahr Âchûb (mort en 588 H) écrit que la prière funèbre sur Fâtimah fut accomplie par `Ali, al-Hassan et al-Hussayn. Selon une autre version, s’ajoutent à ces noms ceux de `Abbâs Ibn `Abdul-Muttalîb, al-Fadhl, Huthayfah, et Ibn Mas`ûd (“Manâqib ibn Chahr Âchûb”, Vol., p. 62, imprimé à Multan).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 11Les Racines du mal et du malaise

De part son tempérament, sa nature, son habitude et sur l’ordre du Prophète (P), Abû Tharr ne pouvait retenir sa langue ni rester tranquille dans son coin lorsque la vérité se trouvait bafouée. Depuis la mort du Saint Prophète, qui l’avait affecté énormément, sa principale occupation, en plus de son adoration d’Allah, était de rester auprès du tombeau de son bien-aimé disparu, et de faire les louanges des Ahl-ul-Bayt (Les membres bénis de la famille du Prophète). Pourtant, il apparaît d’après certains livres d’histoire que `Ali lui avait conseillé d’avoir une attitude plus modérée, vu les circonstances(36).

Les jours s’écoulèrent ainsi. En l’an 13 H. Abû Bakr décéda. Selon “Ta’rîkh al-Tabarânî” et “Mu`jam al-Kabîr”, Abû Bakr avait dit avec regret et remords avant sa mort: «Combien j’aurais aimé ne pas forcer la porte de la maison de Fâtimah, même si elle eût servi de base de combat, et combien j’aurais aimé ne pas accepter la tâche du Califat, mais en mettre la chaîne autour du cou de `Omar ou d’Abû `Ubaydah». Selon “Ta’rîkh Ibn al-Wardî”, Abû Bakr finit par exécuter ce souhait intime en nommant `Omar comme successeur. Et d’après “Al-Milal Wal-Nihal” d’al-Chahristânî, lorsqu’Abû Bakr nomma `Omar comme successeur au moment de sa mort, les gens s’écrièrent: «Tu as nommé un homme de mauvais caractère et au coeur dur comme gouvernant».

Selon “Ta’rîkh `Abul-Fidâ”, Abû Bakr mourut le 22 Jumâdi al-Thânî de l’an 13 H, entre le Maghrib (coucher du soleil) et le `Ichâ’ (la nuit), et le même jour la prestation du serment d’allégeance fut prise pour `Omar. Abû Tharr n’assista vraisemblablement ni à la prière du mort ni aux funérailles d’Abû Bakr, puisque aucun livre d’histoire ne mentionne sa présence.

Après la mort d’Abû Bakr, l’Etat islamique connut des conquêtes fulgurantes. Abû Tharr décida de quitter Médine pour la Syrie pour y passer le reste de sa vie. Selon “Musnad Ahmad”, il préféra partir pour la Syrie conformément à une recommandation du Saint Prophète, lequel lui avait dit: «Abû Tharr! Quitte Médine pour la Syrie lorsque la population de cette ville augmentera et s’étendra jusqu’au Mont Sala».

Aussi, Abû Tharr se conformant à ce testament du Prophète partit avec sa femme et sa fille pour la Syrie, après la mort d’Abû Bakr.(37)

Abû Tharr, resta toujours fidèle à lui-même quant à sa façon de dire la vérité sans détour et sans craindre la colère de ses interlocuteurs ni l’autorité d’un gouverneur. Lorsqu’il se trouvait en Syrie, `Omar y vint un jour pour une raison quelconque. Il y rencontra Abû Tharr qui n’hésita pas à lui rapporter, pour rappel, le Hadith suivant: «Je certifie que le Saint Prophète a dit: «Celui qui se fait le maître ou le gardien de quelqu’un, sera mit debout sur le pont de l’Enfer. S’il est vertueux, il sera sauvé, mais s’il est méchant, le pont craquera et il tombera dans l’Enfer».

L’amour profond et indéfectible d’Abû Tharr pour le Prophète se manifestait encore, de plus en plus, après son décès. Aussi, se mettait-il à pleurer douloureusement chaque fois qu’il se souvenait de son bien-aimé disparu.

Pendant le séjour d’Abû Tharr en Syrie les gens pressaient Bilâl (le muezzin attitré à l’époque du Prophète) de faire l’appel à la prière (Azân), mais il évitait d’accéder à leur demande en prétextant: «J’ai renoncé à faire l’Azân depuis la mort du Prophète. Je ne peux plus ni le faire ni le supporter». Toutefois, on finit par le persuader de reprendre cette tâche, non sans difficulté. Bilâl se mit donc debout et commença à réciter le Azân avec la même voix sonore et haute qui résonnait jadis à travers les rues de la ville de Médine à l’époque du Prophète. En entendant cette voix, Abû Tharr ne put empêcher ses larmes de couler à flots sur ses joues. Les souvenirs remontèrent dans sa tête et le transportèrent vers Médine où il revit le Prophète entouré de ses Compagnons. Il se rappela le passé, les yeux débordant de larmes» (“Al-Ichtirâkî al-Zâhid”).

Abû Tharr demeura pendant environ 10 ans à l’extérieur (en Syrie) et il retourna à Médine après avoir appris l’assassinat de `Omar dans cette ville.

`Abul-Fida écrit dans son “Histoire” qu’un nommé Abû Lu’lu’ avait attaqué `Omar le 24 Thil-Hajjah de l’an 23 H. Selon “Ta’rîkh al-Kâmil” d’Ibn al-Athîr, lorsque `Omar avait été blessé, on fit venir un médecin de la tribu de Banî Hârîthah pour le soigner. Le médecin lui fit avaler du vin de datte, lequel ressortit à travers la blessure. Puis on lui fit boire du lait, mais le lait aussi ressortit de la même façon. Le médecin lui dit alors pour le rassurer: «O Commandeur des croyants! Fais ce que tu veux».

Il est dit dans “Kanz al-`Ummâl” citant Abû Majliz que `Omar demanda aux gens: «Quelle personne voulez-vous qu’elle soit votre Calife après moi?». Quelqu’un s’écria: «Zubayr Ibn al-`Awwâm». `Omar dit: «Vous voulez porter au Califat un homme avare et discourtois!». Une autre personne dit: «Nous choisirons Talhah comme Calife». `Omar répondit: «Vous voulez comme Calife quelqu’un qui a hypothéqué avec un Juif, un terrain garanti par le Messager d’Allah!». Une troisième personne proposa: «Nous élirons `Ali au Califat». `Omar dit: «Par ma vie! Si vous le faites, il fera tout pour vous maintenir sur le droit chemin malgré vous!». Walîd Ibn `Uqbah intervint à son tour: «Je sais qui sera le Calife après toi». `Omar se leva et lui demanda: «Qui?». Walîd répondit: «`Othmân». Or, selon Huthayfah ibn al-Yaman, on avait demandé à `Omar, lorsqu’il était en parfaite santé qui serait le Calife après lui, il avait répondu: «`Othmân Ibn `Affân». Al-Walîd savait donc pertinemment que les jeux avaient été déjà faits, et la question de la succession déjà réglée. Tout le reste n’était qu’un test visant à préparer les gens à accepter un choix déjà arrêté.

Mullâ `Ali Qarî écrit dans “Charh Fiqh Akbar” que lorsque `Omar avait senti sa fin proche, il plaça la charge du Califat entre `Othmân, `Ali, Talhah, al-Zubayr, `Abdul-Rahmân Ibn `Awf et Sa`d Ibn Abî Waqqâç et ordonna que le Califat ne doive pas sortir du cadre de ces six personnes.

Selon “Ta’rîkh al-Kâmil”, après la désignation de ces six successeurs possibles, `Omar ordonna à un nommé Suhayb: «Conduis la prière en assemblée pendant trois jours, enferme ces six candidats pressentis pour le Califat dans une maison et surveille-les. Si cinq d’entre eux tombent d’accord sur un candidat et un s’y oppose, tue celui-ci. Si quatre d’entre eux s’accordent sur un candidat et deux s’y opposent, ceux-ci doivent être décapités. Et si trois d’entre eux tombent d’accord sur un candidat et que les trois autres s’y opposent, `Abdullâh Ibn `Omar doit être choisi comme arbitre et on doit donner raison, entre les deux groupes de trois candidats, à celui qui compte dans son sein `Abdul-Rahmân, alors que les trois membres de l’autre groupe doivent être exécutés».

Or, il suffit d’étudier la personnalité de chacun de ces candidats, sa moralité et ses tendances, ainsi que les rapports entre eux pour comprendre que les dispositions de ce testament ne pouvaient qu’aboutir à la désignation de `Othmân et à l’élimination de toute contestation ou objection.(38)

Selon “Ta’rîkh `Abul-Fidâ”, `Omar mourut le samedi, le 30 Thil-Hajjah. Selon “Charh Fiqh Akbar”, après la mort de `Omar et conformément à ses instructions une réunion du Conseil Consultatif se tint dans la maison d’une nommée Fâtimah, soeur de Ach`af Ibn Qays. D’après “Ta’rîkh al-A`tham” (p. 112), les membres du Conseil accordèrent à `Abdul-Rahmân Ibn `Awf le droit de choisir lui-même le Calife. `Abdul-Rahmân tint la main de `Ali et lui demanda trois fois: «Si nous te choisissons comme Gouvernant et Imam, acceptes-tu d’agir conformément au Livre d’Allah, aux Traditions du Prophète et à celles des Chaykhayn (Abû Bakr et `Omar)?». `Ali répondit: «Evidemment j’agirai conformément au Saint Coran et aux Traditions du Prophète, mais (au lieu des traditions d’Abû Bakr et `Omar) je décréterai les Commandements religieux selon ma connaissance». `Abdul-Rahmân posa alors la même question à `Othmân trois fois. `Othmân répondit tout de suite: «Oui, bien sûr, je le ferai». Sur ce, `Abdul-Rahmân lui prêta serment d’allégeance, et les autres le suivirent.

Selon “Ta’rîkh al-Kâmil” et “Ta’rîkh `Abul-Fidâ”, `Ali constatant qu’il était l’objet de telles manoeuvres, dit à propos de cette prestation de serment d’allégeance: «Aujourd’hui, ce n’est pas la première fois que vous avez obtenu la victoire par la conspiration. Eh bien! Il vaut mieux pour moi être patient. O `Abdul-Rahmân! Par Allah! Tu as obtenu serment d’allégeance pour `Othmân dans le but que le Califat passera à vous par la suite».(39) `Abdul-Rahmân répondit: «O `Ali! Ne t’en fais pas». Sur ce, `Ali sortit de la maison, résigné: «Ça devait être ainsi». Puis al-Miqdâd dit: «O `Abdul-Rahmân! Tu as laissé tomber `Ali, bien qu’il soit, par Allah, l’un de ceux qui sont avec la vérité et les plus judicieux».

D’après “Ta’rîkh al-Tabarî” et “Ta’rîkh al-Kâmil”, al-Miqdâd, dit aussi: «Je n’ai pas vu un traitement aussi malveillant réservé aux membres de la Famille du Prophète après sa mort. Je suis surpris de voir les Quraych abandonner un homme que je considère comme étant le meilleur savant pieux (`âlim rabbâni) et le plus juste juge. Par Allah, si j’avais des partisans et des soutiens…!». Ne le laissant pas terminer, `Abdul-Rahmân l’interrompit avec ces menaces déguisées: « O Miqdâd! Crains Allah. Tu pourrais avoir des ennuis».

Dans “Murûj al-Thahab” al-Mas`ûdî rapporte que `Ammâr Ibn Yâcer se leva, à cette occasion dans le Masjid al-Nabî et dit: «O les Quraych! Puisque vous avez éloigné le Califat des Gens de la Maison (Ahl-ul-Bayt) de votre Prophète pour le placer tantôt ici et tantôt là, nous devons nous attendre à ce qu’Allah vous l’arrache pour le remettre à quelqu’un d’autre, tout comme vous l’avez écarté de celui qui en est digne pour le conférer à quelqu’un qui ne le mérite pas». Puis, Miqdâd se leva, indigné: «Je n’ai jamais vu de tels tourments infligés aux Ahl-ul-Bayt après la mort du Prophète». `Abdul-Rahmân répondit: «O Miqdâd! Qu’est-ce que tu dis là?». Miqdâd rétorqua: «Pourquoi ne dois-je pas parler ainsi? Je prends le parti des Ahl-ul-Bayt du Prophète parce que la vérité est sûrement avec eux et avec eux seulement. O `Abdul-Rahmân! Je suis surpris par l’attitude des Quraych que tu essaies d’aider à prendre le pouvoir et qui ont conspiré pour éloigner la gloire du Saint Prophète des membres bénis de sa Famille, après sa mort! O `Abdul-Rahmân! Sache, par Allah que si j’avais des partisans et des amis, j’aurais combattu les Quraych tout comme je l’avais fait lors de la Bataille de Badr».

Selon “Ta’rîkh al-Tabarî”, `Ammâr Ibn Yâcer dit à cette même occasion: «O gens! Allah nous a honorés avec Sa Religion et nous a accordé la grandeur grâce au Saint Prophète. Pourquoi voulez-vous arracher le Califat aux Ahl-ul-Bayt de votre Prophète?!».

Selon “Rawdhat al-Ahbâb”, lorsque `Abdul-Rahmân Ibn `Awf prêta serment d’allégeance à `Othmân et que les personnes présentes le suivirent, `Ali dit peu après: «O gens! Je vous demande de me dire, sous serment, s’il y a une seule personne, à part moi, parmi les Compagnons du Prophète, à qui celui-ci ait dit à l’occasion de la proclamation de la “Fraternisation”et après l’avoir déclaré “son frère”: «Tu es mon frère aussi bien dans ce monde que dans l’Au-delà!» L’assistance répondit: «Non». `Ali demanda encore: «Y a-t-il quelqu’un d’entre vous, en dehors de moi, que le Prophète ait désigné pour expliquer la Sourate al-Barâ’ah (Chapitre 10 du Saint Coran) en déclarant que le devoir du Messager d’Allah ne peut être accompli que par lui-même (le Prophète) ou par l’un de ses Ahl-ul-Bayt?». Tout le monde répondit: «Non». Il poursuivit: «Vous savez tous que le Guide de l’humanité, et l’Intercesseur du jour du Jugement m’a désigné comme le Commandant de tous les Muhâjirîn et les Ançâr dans la plupart des batailles auxquelles il n’a pas participé personnellement, et qu’il leur a ordonné de m’obéir, sans jamais nommer un Commandant au-dessus de moi». Les gens dirent: «Oui, bien sûr, c’est vrai». `Ali reprit: «Vous savez que le Saint Prophète a fait valoir la prééminence de mon savoir en déclarant: «Je suis la Cité du Savoir et `Ali en est la Porte». Les gens répondirent: «Oui, nous le savons». `Ali poursuivit: «Les Compagnons se sont souvent enfuis dans le champ de bataille, laissant le Prophète au milieu des ennemis, alors que je ne l’ai jamais abandonné dans n’importe quelle situation dangereuse, et que je suis resté toujours à ses côtés, prêt à sacrifier ma vie pour le protéger». Tout le monde répondit: «Oui, c’est vrai». `Ali dit: «Vous savez que j’ai été le premier à embrasser l’Islam?». Les gens répondirent: «Oui, nous le savons». Puis `Ali demanda: «Lequel de nous tous est le plus proche parent du Prophète?». Tout le monde reconnut à l’unanimité: «Il n’y a pas de doute que ta proche parenté avec le Saint Prophète est établie et incontestable». Mais `Abdul-Rahmân Ibn `Awf intervint et dit à l’adresse de `Ali: «O `Abul-Hassan! Personne ne peut nier tes vertus et tes qualités que tu viens de décrire et énumérer. Mais maintenant que la plupart des gens ont prêté serment d’allégeance à `Othmân, j’espère que tu feras comme eux». `Ali répondit: «Par Allah! Tu sais très bien qui mérite le Califat. Mais il est triste que tu l’aies abandonné délibérément».(40)

L’historien Mohammad Ibn `Ali Ibn al-A`tham al-Kûfî écrit dans son livre (204 H.) que `Ali Ibn Abî Tâlib dit lors de la désignation de `Othmân pour le Califat: «O gens! Vous savez que nous sommes les Ahl-ul-Bayt du Prophète et le moyen de la protection de la Ummah contre toute calamité et toute détresse. Si vous ne nous remettez pas notre droit, il parviendra automatiquement à son axe, et si vous refusez de nous accorder ce qui nous revient légitimement, nous irons, sur les dos de nos chameaux, là où nous estimons bon d’aller, peu importe combien de temps cela prendra, et lorsque l’heure fixée de notre retour sonnera, nous reviendrons. Je jure par la Gloire d’Allah que si Mohammad n’avait pas ma parole sur ce sujet et s’il ne m’avait pas informé préalablement sur ce qui vient de se passer, je n’aurais jamais renoncé à mon droit ni n’aurais jamais permis à quiconque de m’en déposséder. J’aurais combattu avec un tel acharnement pour recouvrer mon droit, que je n’aurais pas hésité un instant à sacrifier ma vie pour atteindre mon but».

Selon “Ta’rîkh Abdul-Fidâ”, on procéda à la prestation du serment d’allégeance à `Othmân, le 3 Muharram de l’an 24 H.

Après son accession au Califat, `Othmân gouverna selon les principes de l’Etat islamique pendant un certain temps. Mais à la longue, il finit par dévier des principes de la justice islamique et emprunta une mauvaise voie, ce qui provoqua la révolte des Compagnons du Saint Prophète.

L’historien de l’Islam du 3e siècle de l’Hégire, Mohammad Ibn `Ali Ibn al-A`tham al-Kûfî, déjà cité, affirme que tout ce que les gens dirent à propos de `Othmân, et tous les mots, les actes qu’ils tolérèrent de lui sont rapportés des sources authentiques selon des versions nuancées mais aboutissant aux mêmes conclusions. Il a condensé ces différentes versions dans une seule synthèse ou conclusion selon laquelle tous les narrateurs s’accordent pour dire qu’après son accession au Califat `Othmân ne maintint les fonctionnaires nommés par `Omar, que pendant quelques jours..Il ne tarda pas à les destituer pour les remplacer par des Omayyades qui étaient ses cousins et ses proches parents. Ainsi, il nomma `Abdullâh Ibn `Amer Kurbuz gouverneur de Basrah, al-Walîd Ibn Atâbah Ibn Abî MU`t gouverneur de Kûfa et il maintint Mu`âwiyeh Ibn Abî Sufiyân en Syrie tout en élargissant considérablement le territoire sous sa juridiction. Il nomma également `Abdullâh Ibn Sa`d Ibn Abî Sarân en Egypte et `Omar Ibn al-`Âç en Palestine. Après la conquête de Khurâsân, Sijistân, Pars, Kermân, l’Egypte, la Syrie et les Iles de l’Irak, le Trésor du Calife s’enrichit de butins considérables. Avant l’arrivée de toutes ces richesses, `Othmân gouverna bien et avec le souci de justice. Mais par la suite, lorsque le Trésor public commença à déborder de nouvelles richesses, il changea ses habitudes et son administration, mit tout le territoire de l’Etat Islamique sous le contrôle des Omayyades et plaça toutes les villes entre les mains de ses proches, à qui il distribua trop généreusement des sommes considérables tirées du Trésor Public. Ainsi, il gratifia libéralement `Abdullâ Ibn Khâlid Ibn Asad Ibn al-`Âç Ibn Omayyah de la somme faramineuse de 100.000 dinars. Il alloua la même somme à al-Hakam Ibn al-`Âç et une autre somme de 100.000 dinars à son fils Hârith Ibn al-Hakam. Les gens furent mécontents de ces attributions et s’en plaignirent auprès de `Abdul-Rahmân Ibn `Awaf en lui disant: «Tu seras comptable des conséquences de ce gaspillage. Nous subissons ces pertes à cause de toi. Lorsque tu lui avais prêté serment d’allégeance et de loyauté, ce n’était pas pour qu’il s’adonne à ces pratiques injustes et à cette mauvaise action. Maintenant, il nous faut voir quelles sont les mesures à prendre». `Abdul-Rahmân dit: «Je ne suis pas au courant de ce que vous dites». Le lendemain `Ali rencontra `Abdul-Rahmân et lui demanda s’il approuvait ces agissements de `Othmân. `Abdul-Rahmân répondit: «Je ne sais pas. Si ces choses-là sont vraies, et que la conduite de `Othmân a pris ce tournant, dégaine ton épée et je ferai de même». Les gens rapportèrent à `Othmân ce que `Abdul-Rahmân avait dit à `Ali. `Othmân fut enragé de colère et dit: «`Abdul-Rahmân est un hypocrite, et entacher ses mains avec mon sang n’est pas une tâche difficile pour lui». `Abdul-Rahmân à son tour ayant appris ces propos du Calife se fâcha et s’indigna: «Je n’aurais jamais pu imaginer un instant que `Othmân puisse me qualifier d’hypocrite». Puis, il jura de ne plus lui adresser la parole jusqu’à la mort. Depuis lors, les actes de népotisme de `Othmân et les échanges de propos avec `Abdul-Rahmân parvinrent aux oreilles du public, lequel devint très critique vis-à-vis du Calife.

`Othmân pour sa part était parfaitement renseigné sur le mécontentement croissant des gens. Aussi, ordonna-t-il un jour aux Musulmans de se rassembler dans le Masjid. Lorsque tout le monde se rassembla, `Othmân monta sur la chaire, remercia Allah, récita les formules de bénédictions sur le Prophète et fit ce discours:

«O gens! Soyez reconnaissants envers Allah pour Ses bienfaits afin que les bénédictions et les richesses augmentent. Souvenez-vous de Lui tout le temps, évoquez Son Nom et respectez Ses Droits. Vous êtes des Musulmans et vous avez avec vous le Livre d’Allah dans lequel tout est marqué.

»Allah vous a ordonné d’obéir au gouvernant. Craignez donc Allah. Exécutez Ses ordres. Cessez vos contacts et vos liaisons avec l’opposition et les pécheurs.

»Vous devez savoir que remplacer le Messager d’Allah et administrer les affaires du Califat est une tâche très difficile. De plus, la question du Califat dépasse votre compréhension. Allah a conféré le gouvernement aux émirs afin qu’ils tranchent les litiges entre le faible et le fort et empêchent celui-ci d’opprimer celui-là.

»Il y a beaucoup d’entre vous qui ont vécu à l’époque du Saint Prophète, ont entendu ses paroles saintes et ont été témoins de son mode de vie. En outre, vous avez le Livre d’Allah entre vos mains. Vous devez avoir lu dans ce Livre tous les commandements, toutes les prohibitions et tous les actes légaux et illégaux. Allah vous y a fait sa remarque finale. IL a promis d’augmenter Ses bénédictions à ceux qui Le remercieront pour Ses bienfaits. Il y a une récompense pour les vertueux et une punition pour les méchants. Vous avez déjà entendu parler de la pompe, l’apparat, la gloire et le pouvoir des rois et des monarques, lesquels étaient plus forts que nous et avaient des armées bien plus grandes que la nôtre. Ils avaient de grandes villes et vivaient dans le confort et le luxe. Mais puisqu’ils ne se conformaient pas aux ordres d’Allah, préférant le monde d’ici-bas à la Vie future, ils devinrent la proie des disputes et des troubles et renoncèrent à présenter leurs remerciements à Allah pour Ses bénédictions. Aussi Allah les a-t-Il conduits vers la décadence, vous a-t-IL offert leurs villes, maisons, pâturages et vous a-t-IL donné toutes les bénédictions dont ils avaient joui. Ces bénédictions resteront avec vous si vous continuez à en remercier Allah, autrement, elles diminueront si vous vous livrez aux péchés, à la désobéissance, et vous finirez à l’ultime stade par périr.

»Allah m’a accordé le Califat (la succession) du Saint Prophète, et je suis capable maintenant de le mener à bien. J’ai pris en main mon poste et je suis en train de m’acquitter de ce devoir important et onéreux. Le Même Allah Qui m’a accordé le Califat me confère la capacité de me conformer à Sa Volonté. J’ai compris aussi le secret de cette parole: “Vous êtes tous des responsables et vous serez tous comptables des actes des gens”, et j’ai pris conscience du strict fait que celui qui a été porté au poste de commandement a été investi en même temps d’une lourde responsabilité. Le gardien du peuple sera appelé à fournir des explications sur chaque acte de ses administrés et des comptes pour chaque particule et chaque atome. On m’a informé que certains d’entre vous objectent à ma façon de dépenser l’argent et qu’ils disent qu’il aurait mieux valu que `Othmân dépensât cet argent au bénéfice des soldats et de leurs enfants. Oui, cela aurait été plus opportun, et plus acceptable pour Allah bien sûr. Je l’admets. Et désormais je le ferai. Je vais envoyer à chaque ville une personne digne de confiance pour distribuer aux soldats et à leurs enfants autant d’argent qu’on en a collecté, et mettre de côté ce qui reste pour servir au moment de besoin.

»Si Allah le veut, je paierai les droits des vieillards, des pauvres, des orphelins et des veuves. Je vous consulterai pendant mes moments disponibles sur des questions qui se poseraient et j’agirai conformément à vos conseils. Venez me voir de temps en temps pour discuter des problèmes et des convenances et pour m’expliquer ce qui vous semblerait bon d’expliquer. J’accomplirai le travail avec votre consentement et selon les exigences des circonstances. Je n’ai aucun gardien à ma porte pour vous contrôler. Toute personne peut venir à tout moment pour me dire tout ce qu’elle veut. Que la paix soit sur vous!».

En entendant ce discours de `Othmân, les Musulmans furent très satisfaits et rentrèrent chez eux en faisant ses éloges et en priant pour lui. `Othmân pour sa part, tint parole, suivit la voie de la justice, observa l’équité entre les soldats et les civils, traitant tout le monde avec bonté et s’occupant des pauvres et des orphelins. Cela dura un an.

`Othmân changea de politique et de méthode, et adopta des mesures contraires aux normes de la tradition et des vertus. Les Compagnons du Prophète, très choqués par ce changement d’attitude, se réunirent et prirent la décision d’aller voir le Calife pour lui présenter une liste d’agissements contraires à l’Islam, commis par son gouvernement depuis son accession au Califat. Ils avaient choisi de présenter leurs griefs plutôt par écrit qu’oralement, car ils craignaient d’une part d’oublier lors d’une présentation orale certains des sujets de leurs mécontentements, et d’autre part de ne pas oser les exposer franchement. Ils rédigèrent donc les trois principales pratiques irréligieuses apparues depuis l’investiture de `Othmân, et projetèrent d’aller ensemble chez le Calife pour lui remettre leur document.

Les gens qui avaient rédigé ce document rencontrèrent `Ammâr ibn Yâcer et l’informèrent de ce qu’ils avaient écrit. Ils lui demandèrent s’il pouvait se charger lui-même de remettre le document à `Othmân. `Ammâr Ibn Yâcer accéda à leur demande, prit la pétition et se rendit chez le Calife. Lorsque `Othmân, qui était sur le point de sortir, vit `Ammâr Ibn Yâcer à sa porte avec un document, il lui demanda: «O Abul-Yaqzan! Désires-tu me voir?». `Ammâr répondit: «Je ne viens pas te voir pour une affaire personnelle, mais les Compagnons du Prophète ont préparé collectivement une liste des actions contraires à la Loi islamique commises par toi et ils voudraient que tu clarifies ta position sur ce sujet».

`Othmân prit le document avec irritation, en lit quelques lignes et le jeta. `Ammâr lui dit: «Ne le jette pas, car ce papier a été écrit par les Compagnons du Saint Prophète. Tu devrais plutôt le lire attentivement et te conformer à son contenu. Je dis ceci dans ton intérêt». `Othmân dit: «O fils de Sumayyah! Tu mens». `Ammâr répondit: «Je suis sans aucun doute le fils de Sumayyah et de Yâcer».

Le Calife devint furieux. Il ordonna à ses serviteurs de battre `Ammâr, le grand Compagnon du Prophète. Il fut ainsi tellement battu qu’il perdit connaissance. Puis, `Othmân lui-même avança vers lui et lui administra plusieurs coups sur l’estomac et les testicules. `Ammâr perdit connaissance de nouveau. Ces coups provoquèrent une hernie chez lui. Lorsque les Banî Makhzûm, qui étaient des cousins et des proches parents de `Ammâr, apprirent ce qui lui avait éait arrivé, ils allèrent le chercher avec Hâchim Ibn Walîd Ibn Mughîrah, le ramenèrent à la maison et l’allongèrent sur le lit. Alors que `Ammâr était encore inconscient tous les gens jurèrent que s’il venait à mourir des suites de son passage à tabac, ils tueraient `Othmân. `Ammâr étant dans cet état d’inconscience, il manqua la prière de l’après-midi et celle du soir. Lorsqu’il reprit conscience pendant la nuit, il se releva, fit l’ablution rituelle et accomplit tout de suite les prières manquées.

Cet incident dont fut victime `Ammâr fait partie d’un ensemble de méfaits reprochés à `Othmân et à cause desquels les Compagnons refusaient de lui prêter serment d’allégeance.(41) Nous citons ci-après quelques exemples tirés de livres d’histoire dignes de foi, pour donner une idée des actions révoltantes perpétrées pendant le mandat de `Othmân, et montrer quel traitement injuste il réserva aussi bien au public qu’aux nobles Compagnons du Saint Prophète, et quelles pratiques déviationnistes furent instituées pendant son Califat.

Selon “Ta’rîkh al-Khulafâ'” d’al-Suyûtî, `Othmân était le premier en Islam à introduire le `Azân (l’appel à la prière) avant la Prière du Vendredi. Selon “al-Wasâ’il Fî Ma`rifat al-Awâ’il”, `Othmân était le premier à faire précéder la prière de `Id par le serment. Ni, à l’époque du Saint Prophète ni, pendant le mandat d’Abû Bakr et de `Omar cette pratique n’avait eu cours. Selon “Murûj al-Thahab” d’al-Mas`ûdî, lorsque `Othmân devint Calife, son oncle al-Hakam Ibn al-`Âç et le fils de celui-ci, Marwân Ibn al-Hakam ainsi que d’autres membres des Banî `Omayyah (qui avaient été bannis de Médine sur ordre du Saint Prophète) se réunirent autour de `Othmân et devinrent les hommes forts de son régime. En effet, Marwân n’était autre que le proscrit qui avait été expulsé de Médine par le Prophète, et frappé d’interdiction de retour et de séjour à Médine et ses environs. D’autre part, parmi les gouverneurs nommés par `Othmân, figurait son frère maternel, al-Walîd Ibn `Uqbah dont le Prophète avait dit qu’il irait en Enfer. Ce Walîd Ibn `Uqbah passait ses nuits à boire de l’alcool avec des amis, des musiciens et des prostituées. Un jour lorsqu’il fut réveillé par le muezzin(42) à l’aube, il se rendit au masjid en état d’ébriété, dirigea la prière du matin, en accomplissant quatre rak`ah (unités) de prière au lieu de deux requises, et dit aux gens qu’il était prêt à en faire encore plus, s’ils le désiraient! Les livres d’histoire disent aussi, que lorsqu’il se prosterna, il prolongea indûment la prosternation en disant: «Buvez et apportez-moi à boire». L’un de ceux dont il dirigeait la prière et qui se trouvait dans le premier rang, juste derrière lui, lui dit: «Tu ne nous étonnes pas, mais ce qui nous étonne, c’est celui qui t’a nommé imam de la prière».

Lorsque les nouvelles de la débauche de Walid et son alcoolisme parvinrent aux oreilles de tout le monde, un groupe de Musulmans incluant Abû Jundab et Abû Zaynab se rendirent dans le masjid pour le surprendre. Ils le trouvèrent inconscient. Ils essayèrent de le réveiller, mais constatant qu’il ne pouvait reprendre conscience, ils ôtèrent la chevalière de son doigt et partirent immédiatement à Médine pour informer `Othmân de la conduite d’al-Walid et de son alcoolisme manifeste. `Othmân demanda à Abû Jundab et Abû Zaynab comment ils apprirent qu’il avait bu du vin. Présentant la chevalière comme preuve, ils lui dirent: «Il a bu le même vin que nous avions l’habitude de boire pendant l’Epoque de l’Ignorance (pré-islamique). Au lieu d’écouter le reste de leur rapport, `Othmân les blâma et les poussa par leur poitrines en leur disant: «Allez-vous-en». Le groupe de Kûfites retourna sans tarder à Kûfa.

D’après “Ta’rîkh Abul-Fidâ”, `Othmân démit `Amr Ibn al-`Âç de son poste de gouverneur d’Egypte pour nommer à sa place, son frère de lait, Sa`d Ibn Abî Sarh, celui-là même dont l’assassinat avait été autorisé par le Prophète le jour de la conquête de la Mecque. Selon “Ta’rîkh al-Kâmil”, `Othmân accomplit le hajj (le Pèlerinage de la Mecque) avec les gens, en l’an 26 de l’Hégire. Marwân ibn al-Hakam cité dans “Musnad Abû Dawûd Tiâlîsî” raconte à ce propos: «J’ai vu `Othmân et `Ali pendant le Pèlerinage. `Othmân interdisait aux gens d’accomplir le rite de Mut`at al-Hajj (le fait d’accomplir en même temps le Hajj [le Pèlerinage majeur] et la `Umrah [le pèlerinage mineur]. En guise d’objection, `Ali récita alors le tahlîl (Lâ ilâha illallâh) de Hajj et de `Umrah ensemble en précisant: «Je suis là pour accomplir le Hajj et la `Umrah en même temps». `Othmân lui dit: «O `Ali! Tu fais ce que j’ai interdit aux gens de faire». `Ali lui répondit: «Personne ne me fera abandonner une Tradition du Prophète» (Ce hadith est cité dans “Çahîh al-Bûkhâri” également).
 
 
 
 Chapitre12Abû Tharr et `Othmân

Al-`Allâmah al-Subaytî, entre autres, écrit qu’Abû Tharr resta à Médine après la mort de `Omar. Il remarquait combien `Othmân avait un faible pour les Omayyades dont l’influence et le pouvoir grandirent considérablement sous son règne, réussissant même à transformer l’aspect de l’Etat islamique qui ressemblait de plus en plus à un royaume par les magnificences et les somptuosités qu’il affichait. Les élites vivaient dans le luxe et la pompe et menaient une existence très somptueuse. Les gens devinrent friands de gains matériels. Abû Tharr remarqua aussi que la majorité des Compagnons avaient complètement changé. Al-Zubayr, Talhah et `Abdul-Rahmân Ibn `Awf (qui s’étaient réconciliés avec le gouvernement) par exemple, acquirent des maisons et des terrains. Sa`d Ibn Abî Waqqâç avait des agates fixées dans son palace qu’il avait élevé très haut, et dont il élargit la cour dans laquelle il avait érigé une tourelle.

Abû Tharr qui avait connu de très près le mode de vie du Prophète et assimilé à côté de lui tous les principes de l’Islam et ses recommandations ne put supporter toute cette déviation de l’Etat islamique et de ses dirigeants. Il se souleva ouvertement pour condamner sans détour tout ce qui était islamiquement condamnable. Il n’était pas quelqu’un à accepter l’intimidation du Calife ou des hommes forts du pouvoir. Il se mit à appeler les gens à plus de retenue dans les dépenses et à plus d’austérité, n’hésitant pas à s’en prendre à `Othmân qu’il tenait pour premier responsable de ces écarts de l’Etat islamique.

Un jour il apprit que `Othmân venait d’attribuer à Marwân Ibn al-Hakam, le cinquième du tribut payé par l’Afrique à Marwân Ibn al-Hakam, 300.000 dirhams à al-Harath Ibn al-`Âç, 100.000 dirhams à Zayd Ibn Thâbit, une grande partie du butin de l’Afrique à son frère de lait, `Abdullâh Ibn Abî Sarah, et le terrain de Fadak – appartenant de jure à Fâtimah al-Zahrâ’, la fille du Prophète, à Marwân. Aussi se mit-il à réciter publiquement dans le masjid ce verset coranique:

«Annonce un châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent sans rien dépenser dans le chemin d’Allah» (Sourate al-Tawbah, 9:34)

Marwân apprit qu’Abû Tharr l’avait attaqué sans ménager `Othmân. Il se plaignit auprès de ce dernier, lequel ordonna à son esclave de convoquer Abû Tharr. Celui-ci se présenta au Calife. En le voyant `Othmân dit: «Abû Tharr! Cesse de dire ce que j’ai entendu, autrement il n’y aurait personne de plus inamical que moi envers toi». Abû Tharr répondit: «O Commandeur! Qu’as-tu entendu à propos de moi?». `Othmân dit: «Je viens d’apprendre que tu incites les gens contre moi». Abû Tharr demanda: «De quelle façon?». `Othmân répondit: «Tu récites le verset coranique, “Annonce un châtiment… etc.” dans le masjid». Abû Tharr dit: «O Commandeur! Est-ce que tu veux m’empêcher de réciter le Livre d’Allah et de dénoncer les méfaits de ceux qui ont abandonné les Commandements d’Allah! Par Allah, je ne saurais offenser Allah pour faire plaisir à `Othmân. Le mécontentement de `Othmân est meilleur pour moi que le mécontentement d’Allah».

En entendant Abû Tharr, `Othmân le regarda de travers, mais il ne put trouver un argument pour réfuter l’accusation de son interlocuteur. Aussi se contenta-t-il de ne rien dire et resta silencieux. Abû Tharr se leva et quitta le lieu, plus déterminé que jamais à continuer de critiquer ceux qui agissaient d’une façon contraire aux Commandements d’Allah.

Abû Tharr continua donc d’attaquer `Othmân plus fréquemment et chaque fois qu’il s’écartait des principes islamiques. Le Calife devint très mécontent de l’audace de cet illustre Compagnon intouchable et indomptable. Aussi, attendit-il l’occasion de le proscrire. Un jour l’occasion se présenta et `Othmân ne manqua pas de la saisir.

En effet, selon Ibn Wâdhih, l’auteur de “Ta’rîkh al-Ya`qûbî”, les gens informèrent le 3e Calife qu’Abû Tharr l’avait persiflé dans le masjid où il avait tenu ce discours:

«O gens! Ceux qui me connaissent me reconnaissent, et ceux qui ne me connaissent pas, qu’ils sachent que je suis Abû Tharr al-Ghifârî. Mon nom est Jundab Ibn Junâdah al-Rabadhî. Allah a exalté Adam, Nûh, la progéniture d’Ibrâhîm et les enfants de `Imrân et les plaça au-dessus de l’humanité. Le Prophète Mohammad est l’héritier du savoir d’Adam et de toutes les vertus qui ont distingué les Prophètes. Et l’Imam `Ali Ibn Abî Tâlib est le successeur du Prophète et l’héritier de son savoir.

»O gens déroutés! Si après la disparition du Prophète vous aviez donné la préférence à celui qu’Allah avait préféré, et placé dernier celui qu’Allah avait placé dernier, et que vous aviez laissé le gouvernement et la succession à leurs ayants droit, les Ahl-ul-Bayt, vous auriez obtenu d’innombrables bénédictions de par-dessus de vos têtes et d’en dessous de vos pieds, et aucun ami d’Allah n’aurait été pauvre ou indigent. Aucune partie des obligations divines n’aurait été négligée, ni aucune dispute entre deux individus n’aurait éclaté à propos d’un Commandement Divin pour la simple raison qu’ils auraient trouvé la juste explication de ce Commandement dans le Livre d’Allah et les Traditions du Prophète, tels qu’ils sont expliqués par les Gens de la Maison du Prophète (Ahl-ul-Bayt). Mais puisque vous avez fait délibérément ce que vous n’auriez pas dû faire, vous devez pâtir des conséquences de votre méfait, et bientôt ceux qui ont été injustes sauront à qui ils retourneront».

Il est noté dans le même livre d’histoire que `Othmân apprit également qu’on l’accusait publiquement d’avoir apporté des modifications à la Sunnah du Saint Prophète et aux traditions d’Abû Bakr et de `Omar, alors que sa nomination à la tête de l’Etat était fondée sur son engagement de suivre les traditions de ses deux prédécesseurs.

`Othmân, convaincu que les reproches publics que les Musulmans lui faisaient, concernant sa façon de gouverner, étaient dus à l’audace et aux discours de l’incorruptible Abû Tharr, proscrit ce dernier en Syrie, pour être sous le contrôle de Mu`âwiyeh, le gouverneur de cette province. Selon “Ta’rîkh `Abul-Fidâ”, la déportation eut lieu en l’an 30 de l’Hégire.

Selon les historiens, étant donné qu’Abû Tharr avait continué à critiquer les actes de violation des Lois islamiques, `Othmân avait tout d’abord pensé pouvoir limiter l’influence de l’illustre Compagnon du Prophète en lui imposant des restrictions sévères. Ainsi, il avait décrété l’interdiction à toute personne de parler à Abû Tharr, de s’approcher de lui ou de le fréquenter. Pour proclamer cet ordre de mise au ban de la société concernant Abû Tharr, des réunions publiques avaient été organisées à plusieurs reprises.

A ce sujet, al-`Allâmah al-Majlicî et al-`Allâmah al-Subaytî écrivent que le nommé al-Ahnaf Ibn Qays avait l’habitude de venir s’asseoir dans le masjid. Un jour, il fit la prière suivante: «O Seigneur! Remplace mon insociabilité par l’amour, et ma solitude par une compagnie, et présente-moi un compagnon d’un mérite inégalable». À peine eut-il fini de prononcer cette prière, il vit un homme assis dans le coin du masjid et occupé à l’adoration d’Allah. Il se leva, se dirigea vers lui et s’assit à côté de lui. Puis il lui dit: «Qui es-tu et quel est ton nom». L’homme répondit: «Jundab Ibn Junâdah». En l’entendant, il s’écria: «Allah est Grand! Allah est Grand!». Abû Tharr (Jundab) lui demanda: «Pourquoi récites-tu ce takbîr (Allah est Grand)». Al-Ahnaf répondit: «Lorsque je suis entré dans le masjid aujourd’hui, j’ai prié Allah de me présenter le meilleur compagnon. IL a donc exaucé ma demande très rapidement et m’a accordé l’honneur de te rencontrer». Abû Tharr dit alors: «Je dois glorifier Allah plus que toi, pour m’avoir jugé être un compagnon convenable. Ecoute-moi! Le Saint Prophète m’avait informé que toi et moi, nous serons portés vers un endroit très élevé et que nous y resterons jusqu’à ce que tout le monde ait terminé de rendre des Comptes». Et Abû Tharr d’ajouter: «O serviteur d’Allah! Eloigne-toi de moi, autrement tu auras des ennuis». Al-Ahnaf lui demanda: «Comment cela, mon ami?». Abû Tharr expliqua: «`Othmân Ibn `Affân a décrété que quiconque me rencontre, me parle ou s’assied avec moi, sera puni»(43).

En bref, `Othmân se dégoûta de la véracité et de la franchise d’Abû Tharr, lequel malgré les restrictions qui lui avaient été imposées continua à dénoncer les violations des Lois islamiques. N’ayant pas réussi à le réduire au silence, `Othmân décida de le bannir en Syrie.
 
 
 
 
 
 Chapitre 13Abû Tharr et Mu`âwiyeh

Les historiens affirment que `Othmân, excédé par le cri de la vérité d’Abû Tharr l’avait soumis à toutes sortes de répressions afin de le museler. La répression touchait également ceux qui osaient écouter, fréquenter et rencontrer Abû Tharr. Condamné à se taire, Abû Tharr ne pouvait toutefois garder le silence, chaque fois qu’il constatait qu’une Loi islamique ou une Tradition du Prophète était violée. N’ayant pas trouvé le moyen adéquat de réduire au silence un grand Compagnon qui ne faisait que dénoncer à haute voix, comme le Prophète le lui avait recommandé, les déviations et les contre-vérités, il se résolut à l’éloigner de la capitale de l’Islam, et à le proscrire en Syrie dont le gouverneur tout-puissant était Mu`âwiyeh. Il pensa que ce dernier serait en mesure de le paralyser.

Abû Tharr fut donc contraint de quitter sa terre et sa maison et de partir avec sa famille pour la Syrie. Cet exil confirma en fait la prédiction que le Saint prophète lui avait faite lors de l’une de leurs innombrables conversations. D’autre part en lui faisant cette prédication le Saint Prophète l’avait exhorté d’accepter avec patience et résignation son exil. C’est ce qu’il fit (“Al-Ghadîr” d’al-`Allâmah al-Amînî, Vol. 8, p. 302).

Abû Tharr qui avait déjà été dégoûté des écarts de `Othmân des principes du gouvernement islamique, fut abasourdi lorsqu’il vit la conduite de Mu`âwiyeh qui ruinait carrément les Commandements de l’Islam. Il ne pouvait pas imaginer que tout l’appareil administratif était hors- la-loi. Il finit par penser qu’à cause du style de vie de Mu`âwiyeh, l’Islam tel qu’il avait été présenté par le Saint Prophète, non seulement était dévié, mais sur le point d’être éteint. À la vue de tous ces dangers qui menaçaient l’intégrité de l’Islam, Abû Tharr fut profondément choqué, et sentit la colère et la révolte l’appeler à réagir. Sa sincérité et sa franchise le conduisirent à pousser le cri de la vérité, comme il l’avait fait le jour de sa conversion à l’Islam, dans le fief des polythéistes, sans se soucier de tous les dangers qu’il courait, et en risquant sa vie. De nature très courageuse, il n’hésita pas un instant à dire la vérité à haute voix. Ainsi, tout en sachant que Mu`âwiyeh gouvernait la Syrie comme un monarque, il s’appliqua à s’acquitter de son devoir islamique de commander le bien et d’interdire le mal en prévenant Mu`âwiyeh de ses actes contraires à l’Islam, et en lui faisant remarquer franchement que sa façon de vivre et de gouverner était aussi contraire à l’Islam que celle de `Othmân Ibn `Affân.

Selon al-`Allâmah al-Subaytî, le bannissement d’Abû Tharr en Syrie est la preuve que `Othmân voulait détourner l’attitude critique de son détracteur à son égard, vers Mu`âwiyeh.

Selon l’historien al-Balâtharî, al-`Allâmah al-Subaytî, al-`Allâmah al-Majlicî, al-`Allâmah al-Amînî, lorsqu’Abû Tharr arriva en Syrie, Mu`âwiyeh était en train de finir la construction de son palace “al-Khidhrah”. Des milliers d’ouvriers travaillaient d’arrache-pied pour édifier ce palace. Un jour, alors que Mu`âwiyeh admirait avec fierté son édifice luxueux, Abû Tharr s’approcha de lui et lui dit: «O Mu`âwiyeh! Si ce palace est construit avec l’argent du Trésor Public, c’est un abus de confiance, et s’il est édifié avec ton propre argent, c’est une prodigalité».

Mu`âwiyeh ne répondit pas à Abû Tharr, se contentant de lui tourner le dos. Abû Tharr s’en alla et se dirigea vers le masjid. Une fois arrivé à destination, il s’assit, des gens vinrent le voir et se plaignirent de n’avoir reçu aucune allocation de Mu`âwiyeh depuis un an. Abû Tharr se leva et fit ce discours: «Par Allah! Il y a ces jours-ci des innovations qui n’ont aucun fondement ni dans le Coran ni dans le Hadith. Par Allah, je vois que la vérité est détournée et le faux se renforce. Les gens véridiques sont dépréciés et les pécheurs préférés aux hommes vertueux.

«O aristocrates! O Mu`âwiyeh et ses gouverneurs! Soyez bons envers les pauvres. Que ceux qui amassent l’or et l’argent sans les dépenser dans le Chemin d’Allah sachent que leurs fonds, leurs côtés et leurs dos seront stigmatisés par le feu.

»O détenteurs de la richesse! Ne savez-vous pas que lorsqu’un homme meurt, il n’apportera rien avec lui. Seules trois choses lui seront utiles: la charité, la connaissance utile et un fils vertueux qui priera pour lui».

Les gens écoutèrent attentivement son discours. Les pauvres et les opprimés se rassemblèrent autour de lui et les gens riches commencèrent à avoir peur de lui. Lorsque Habîb Ibn Muslimah al-Fahrî vit la foule entourant Abû Tharr, il dit: «C’est une grande nuisance». Aussi accourut-il chez Mu`âwiyeh et lui dit: «O Mu`âwiyeh! Abû Tharr ne tardera pas à ruiner totalement l’administration syrienne. Si tu as besoin des Syriens, tu dois étouffer cette nuisance dans l’oeuf».

Mu`âwiyeh se mit à penser en lui-même: «Dois-je le traiter avec sévérité ou avec indulgence? Le feu sera attisé encore plus. Si j’emploie la sévérité! Ne devrais-je pas, plutôt, me plaindre de lui auprès de `Othmân? Mais `Othmân va dire peut-être que je ne suis même pas capable de corriger un seul de mes sujets. Donc, la seule chose qui reste à faire, c’est de l’éloigner de la Syrie».

Abû Tharr avait l’habitude de réciter sur un ton d’exhortation le verset coranique: «Annonce un châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent sans rien dépenser dans le Chemin d’Allah»(44), devenu son slogan favori depuis que la thésaurisation et l’accumulation de la richesse entre les mains des proches de `Othmân prirent la forme d’un trait marquant du gouvernement de ce dernier. Il récitait ce verset qui visait Mu`âwiyeh en personne dans les rues et les routes de la Syrie. Lorsqu’il le récitait, les pauvres et les nécessiteux se rassemblaient autour de lui, et se mettaient souvent à se plaindre de l’hédonisme des riches gouvernants, qui contrastait avec leur misère et leur pauvreté. Mu`âwiyeh s’informait régulièrement sur les discours d’Abû Tharr et leur teneur. Excédé par la persistance de son détracteur à dénoncer publiquement ses pratiques, il finit par lui imposer des restrictions sévères, le persécuter et lui rendre la vie difficile. Ces mesures oppressives n’ayant pas découragé Abû Tharr, Mu`âwiyeh le menaça de mort.

A cette menace de mort, Abû Tharr répliqua: «Les `Omayyades me menace de pauvreté et de mort. Qu’ils sachent que la pauvreté m’est préférable à la richesse et que j’aime mieux être sous la terre que sur la terre. Je ne saurais être intimidé ni par la menace de mort ni par la mort elle-même».

Al-`Allâmah al-Majlici, citant Cheikh al-Mufîd, écrit que les Syriens dirent à propos des célèbres discours d’Abû Tharr: «Lorsque `Othmân avait exilé Abû Tharr de Médine et l’avait envoyé en Syrie, ce dernier a élu résidence parmi nous, et il ne tarda pas à prononcer une série de discours qui nous ont beaucoup remués. Il avait l’habitude de commencer ses prêches par des louanges faites à Allah et au Prophète, pour dire ensuite:

«L’amour de la Famille du Prophète est obligatoire. Celui qui n’a pas d’amour pour elle ne pourra même pas sentir le parfum du Paradis. O gens! Ecoutez-moi! J’avais l’habitude d’honorer mes engagements avant d’embrasser l’Islam, pendant l’Epoque préislamique, avant la révélation du Coran et avant la nomination du Prophète. Je disais toujours la vérité, traitais mes voisins avec amabilité, considérais l’hospitalité comme un devoir, étais généreux avec les pauvres avec lesquels je partageais mes gains. Lorsque par la suite Allah a révélé Son Livre et nommé Son Prophète, je me suis enquis de cet avènement, et j’ai découvert que les mêmes usages et coutumes qui avaient été les nôtres, se trouvaient également dans les exhortations du Prophète. O gens! Il est dans l’intérêt des Musulmans de se doter de bonnes moeurs. Il est vrai que les Musulmans s’étaient conformés aux préceptes de l’Islam, mais cette attitude positive n’a duré que peu de temps. Car les tyrans n’ont pas tardé à se livrer à des agissements tellement condamnables que nous n’avions jamais connus avant. Ces gens ont détruit les Traditions du Prophète, introduit des innovations étrangères à l’Islam, contredit tous ceux qui disaient la vérité, rejoint les méchants et abandonné l’élite pieuse et méritante.

»O Allah! Arrache mon âme si Tu as pour moi quelque chose de mieux que ce qu’il y a dans ce monde, avant que je ne déforme Ta Religion ou que je ne modifie les Traditions de Ton Prophète.

»O gens! Attachez-vous à l’adoration d’Allah et renoncez aux péchés». Puis il a décrit les mérites d’Ahl-ul-Bayt, tels qu’il les avait entendus de la bouche du Prophète et il a appelé les Syriens à rester fidèles aux Membres Elus de la Famille du Prophète.

Les Syriens dirent qu’ils écoutaient attentivement les discours d’Abû Tharr et que la foule se rassemblait toujours autour de lui lorsqu’il prononçait ses sermons, et ce jusqu’à ce que Mu`âwiyeh alertât `Othmân de ce qui se passait. Ce dernier n’avait d’autre choix, par conséquent, que ramener Abû Tharr à Médine.

Selon les historiens et les “traditionnistes”(45), pour acheter le silence d’Abû Tharr, avant de décider de faire appel à `Othmân, Mu`âwiyeh lui avait envoyé par un émissaire spécial un sac de trois cents dinars or. En voyant tout cet argent, il dit à l’émissaire de Mu`âwiyeh: «Dis à Mu`âwiyeh que je n’ai pas besoin de son argent et retourne-lui le sac.»(46)

Pour comprendre l’attitude d’Abû Tharr envers le pouvoir, il faut toujours se rappeler qu’il était l’incarnation de la fidélité à la mémoire et aux Traditions du prophète. Le Messager d’Allah lui avait dispensé tellement d’enseignements et fait tellement de recommandations qu’il ne supportait pas de voir ces enseignements, ces traditions et ces recommandations foulés aux pieds après la mort du Prophète. De plus, par tempérament Abû Tharr ne pouvait jamais se résigner à se taire lorsqu’il voyait que la vérité était bafouée. Or, depuis le décès du Prophète il assistait à l’éloignement des Ahl-ul-Bayt de la scène politique et du pouvoir, et au mauvais traitement auquel ils étaient soumis, malgré toutes les recommandations du Prophète à leur propos et à propos de leurs mérites inégalables, et de la haute position qu’ils devaient occuper normalement. Il avait au début consenti à se taire tant que les principes généraux de l’Etat islamique n’étaient pas ouvertement et franchement violés. Mais avec l’avènement du Califat de `Othmân, lequel confia les rênes du pouvoir à des gens qui n’étaient pas très imprégnés de l’esprit de l’Islam, et qui se préoccupaient plus de s’emparer du pouvoir et d’amasser la richesse que de se soucier du respect des principes islamiques, il ne pouvait pas se taire plus longtemps. Il se mit tout d’abord à dénoncer avec candeur la thésaurisation, sachant parfaitement à quoi devait servir le Trésor Public, et ayant clairement compris l’objectif du Coran, et ayant pu observer minutieusement le mode de vie du Prophète et des Ahl-ul-Bayt. Lorsqu’il constata que la conduite de ceux qui dirigeaient l’Etat islamique contrastait avec celle du Prophète et des Ahl-ul-Bayt, il ne put plus garder son sang froid, retenir sa langue et empêcher la colère qui bouillonnait depuis longtemps dans son coeur, de s’exprimer par sa langue. Il voyait que les fortunes s’étaient multipliées plusieurs fois et au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer. Il remarquait que le népotisme et le favoritisme avaient atteint leurs extrêmes limites et que les richesses du Trésor Public étaient allouées aux proches, aux amis et aux partisans des gouvernants au lieu d’être distribuées, comme l’Islam le commandait, aux pauvres et aux gens qui les méritaient, sans aucune discrimination. Il s’était donc mis, conformément à l’engagement qu’il avait pris devant le Prophète, de dire et de défendre la vérité, à objecter à la conduite du pouvoir et à critiquer ceux qui étaient responsables de ces innovations contraires aux préceptes de l’Islam. C’est ce qui lui valut d’être déporté en Syrie. Mais là, il fut ahuri en voyant les innovations, la recherche de la pompe, du luxe et de la somptuosité, dépasser même le mode de vie de César et de Khusroe.

Là encore, son engagement devant le Prophète et son sens du devoir religieux le conduisirent à recommencer ses critiques du pouvoir, et à faire ses sermons. Comme à Médine, il commençait en Syrie aussi, ses prêches par la lecture du verset coranique qui dénonce la thésaurisation: «O Prophète! Annonce un châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent sans rien dépenser dans le chemin d’Allah; Le jour où ces métaux seront portés à incandescence dans le Feu de la Géhenne et qu’ils serviront à marquer leurs fronts, leurs flancs et leurs dos: “Voici ce que vous thésaurisiez; goûtez ce que vous thésaurisiez”». (Sourate al-Tawbah, 9:34)

Les historiens et les rapporteurs de Hadith relatent que lors de l’un de ses discours prononcé devant la foule en Syrie, Abû Tharr dit: «Par Allah! Je vois que la vérité est en train de disparaître, le faux en train de s’épanouir, les gens véridiques en train d’être contredits, et l’égoïsme en train de l’emporter sur la piété».(47)

Et Abû Tharr d’ajouter: «L’or et l’argent seront transformés en flammes qui entoureront ceux qui les gardent enfermés, jusqu’à ce qu’ils les dépensent dans le Chemin d’Allah». Soulignant ce point, il insista: «Des lames chauffées au feu de l’Enfer seront placées sur les poitrines de ceux qui collectent l’or et l’argent, jusqu’à ce qu’elles transpercent leur côtes et leurs omoplates».(48)

Selon l’écrivain égyptien `Abdul-Hamîd, lorsqu’Abû Tharr se rendit par la suite au masjid, les gens se rassemblèrent autour de lui. Il fit alors à leur adresse le discours suivant: «Dépensez ce qu’Allah vous a donné. Assurez-vous que la vie de ce monde ne vous déçoive. Consacrez une partie de vos biens, comme un droit, aux démunis. Car le Prophète a dit que “la soif de l’abondance vous a fait tomber dans l’oubli”.

«Le fils d’Adam dit: “Mes biens! Mes biens!” Mais votre bien est ce que vous avez déjà mangé, porté, ou ce que vous avez déjà donné en charité, c’est-à-dire ce qui est déjà porté à votre crédit. Allah a interdit de thésauriser la richesse. Le Prophète a dit: “Malheur, malheur à l’or et à l’argent”. Le butin est la propriété (le droit) de tous les Musulmans, mais Mu`âwiyeh le réserve pour ses serviteurs, ses gardes, sa pompe et sa parade. Il a oublié qu’il a droit à deux vêtements seulement du Trésor Public, l’un pour l’hiver, l’autre pour l’été, ainsi qu’à ses dépenses pour le Hajj (le Pèlerinage majeur) et la `Umrah (pèlerinage mineur), et pour sa subsistance et celle de sa famille, calculée sur le niveau de vie du Quraychite moyen. Le butin doit être distribué à tous les Musulmans pauvres. Mais hélas! Aujourd’hui le butin est dépensé pour l’acquisition de grands terrains et la construction de palaces dont la seule décoration coûte des milliers de dinars, alors que les Musulmans pauvres, les vrais ayants droit du butin sont totalement négligés».

Un homme murmura dans l’oreille d’Abû Tharr: «Fais attention! Qu’est-ce que tu dis à propos de Mu`âwiyeh? Ne le crains-tu pas?».

Abû Tharr lui répondit: «Mon ami (le Saint Prophète) m’avait conseillé de dire la vérité, même si elle est très amère, et de ne pas me soucier des reproches de ceux qui ont l’habitude de reprocher tant que je suis sur le droit chemin. Je prie Allah de me protéger contre la lâcheté, la mesquinerie et le châtiment». Et Abû Tharr d’ajouter: «Les gens préparent maintenant une diversité et une multitude de plats, pour chercher par la suite des médicaments qui les aideraient à digérer ce qu’ils mangent, alors que notre Prophète n’a mangé en aucun jour et jusqu’à sa mort deux plats en même temps. Lorsqu’il mangeait des dattes, il ne mangeait pas de pain. Les membres élus de la Famille du Saint Prophète n’ont jamais mangé à satiété, même pas de pain d’orge, pendant trois jours consécutifs, jusqu’à leur mort. Il arrivait parfois que dans la maison du Prophète on n’allumait pas de feu, on ne faisait ni pain ni d’autres plats cuisinés pendant tout un mois».

Un homme demanda: «Qui peut rester vivant sans manger?. Abû Tharr répondit: «Le Saint Prophète mangeait des dattes et buvait de l’eau. Il a dit que personne ne remplit un aussi mauvais récipient que le ventre. Quelques bouchées suffisent pour survivre. S’il faut manger absolument, faites en sorte qu’un tiers du ventre soit réservé à la nourriture, un tiers à l’eau et le troisième tiers à l’air. Le Prophète nous a conseillé de nous abstenir de manger à satiété, car cela conduirait à la paresse, abîme le corps et entraîne des maladies. Soyez modérés dans la consommation des aliments, cela vous éviterait la prodigalité, renforcerait votre corps et vous aiderait à mieux accomplir vos actes d’adoration. Le Prophète n’a jamais stocké ni accumulé de nourriture. Au contraire, il avait l’habitude d’offrir en charité tout ce qu’il obtenait de sorte qu’il ne reste rien pour lui excédant ce qu’il avait besoin de manger, et ce, sans parler du Trésor Public dans lequel il ne laissait rien et donnait tout, y compris sa part légale, dans le chemin d’Allah».

Les aristocrates et les nantis en appelèrent à Mu`âwiyeh et se plaignirent auprès de lui de la mauvaise publicité qu’Abû Tharr faisait contre eux. Mu`âwiyeh convoqua Abû Tharr, et prit la ferme résolution de mettre fin à cette menace qui avait ébranlé la fondation de son gouvernement et frustré ses espoirs.

Abû Tharr se présenta à la cour de Mu`âwiyeh, aussi maigre qu’il l’était toujours. Les signes de détermination et de fermeté étaient manifestes sur le visage rond et fauve de Mu`âwiyeh. Il se leva pour accueillir Abû Tharr et lui fit place à ses côtés, Puis il appela les domestiques pour servir la table. La nappe fut étalée et des plats délicieux qui mettaient l’eau à la bouche furent servis.

Mu`âwiyeh invita Abû Tharr à commencer: «Je t’en prie!» Abû Tharr déclina l’invitation et dit: «Je mange chaque semaine deux kilos d’orges. Telle est mon régime alimentaire depuis l’époque du Saint Prophète. Par Allah, je ne changerai pas ce régime jusqu’à ce que je LE rejoigne». Puis regardant Mu`âwiyeh, il lui dit: «Quant à toi, tu as changé ton alimentation. La nourriture qu’on te prépare maintenant n’est pas la même qu’on te préparait auparavant. Le pain qu’on te fait cuire est fait avec une farine fine, tu as plusieurs plats sur une même nappe, et tu porte une paire de vêtements le matin et une autre le soir. Tu n’étais pas ainsi du vivant du Prophète, où ta condition de vie n’était pas meilleure que celle d’un homme pauvre»(49).

Puis la discussion suivante s’engagea entre les deux hommes:

– Mu`âwiyeh: «Abû Tharr! Mes fonctionnaires se plaignent de toi. Ils disent que tu incites les pauvres contre eux».

– Abû Tharr: «Je les préviens contre la thésaurisation, c’est tout».»

– Mu`âwiyeh: «Pourquoi fais-tu cela?»

– Abû Tharr: «Parce qu’Allah a dit: “Annonce un châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent, sans rien dépenser dans le Chemin d’Allah“» (Sourate al-Tawbah, 9:34)

– Mu`âwiyeh: «O Abû Tharr! Je t’ordonne de cesser tes méfaits».

– Abû Tharr: « O Mu`âwiyeh! Par Allah, je ne cesserai pas de le faire, avant que la richesse soit distribuée parmi les pauvres».

Depuis lors, Abû Tharr fut persécuté et les ennuis s’abattaient sur lui de tous côtés. Les `Omayyades lui firent souffrir le martyre. Mais il resta inébranlable, n’accusant aucune faiblesse et continuant imperturbablement ses activités de prêche. Au contraire désormais ses attaques contre la déviation devinrent plus virulentes.

Commentant cet épisode de la vie d’Abû Tharr en Syrie, `Abdullâh al-Subaytî, `Abdul-Hamid al-Miçrî et Manazir Ihsân Gîlanî écrivent qu’il poursuivit l’accomplissement de son devoir de prêcher régulièrement pour avertir les nantis du Châtiment douloureux qui les attendrait à cause de leur thésaurisation. Mu`âwiyeh toujours de plus en plus préoccupé des retombées négatives et dangereuses des attaques d’Abû Tharr contre sa politique commença à préparer un plan perfide visant à amener son détracteur à cesser ses diatribes à l’endroit des détenteurs de la fortune.

Ainsi, selon Ibn Athîr, Mu`âwiyeh envoya par l’intermédiaire d’un émissaire spécial mille dinars à Abû Tharr, à la faveur de la nuit.

Abû Tharr prit l’argent et le distribua parmi les pauvres avant l’aube, n’en gardant pour lui même pas un seul sou. Après la prière de l’aube, Mu`âwiyeh appela l’émissaire qui avait remis les mille dinars or à Abû Tharr et lui ordonna de se rendre de nouveau chez ce dernier et de lui dire sur un faux ton d’inquiétude et d’anxiété: «O Abû Tharr! Sauve-moi de la punition qui m’attend de la part de Mu`âwiyeh, car je me suis trompé sur la destination des pièces d’or que je t’ai remises; elles n’étaient pas destinées à toi mais à quelqu’un d’autre. C’était une erreur de ma part».

Le messager de Mu`âwiyeh s’exécuta et répéta à Abû Tharr ce que son maître lui avait demandé de dire. Abû Tharr, imperturbable, lui dit: «O fils! Informe Mu`âwiyeh que l’argent qu’il m’avait envoyé a été distribué parmi les nécessiteux avant le lever du jour. Il ne me reste aucune pièce de cet argent en ce moment. S’il tient à le reprendre, il doit m’accorder un délai de trois jour pour me procurer la somme quelque part».

Lorsque Mu`âwiyeh apprit la réponse d’Abû Tharr, il dit: «Indubitablement, Abû Tharr fait lui-même ce qu’il demande aux autres de faire» (“Ta’rîkh al-Kâmel”, Vol. 3, p. 24; “Tafsîr Ibn Kathîr”, Partie 10, p. 54)

Après avoir relaté cet incident, `Abdullâh al-Subaytî écrit qu’Abû Tharr était une personnalité d’un caractère très fier. Les `Omayyades firent preuve de myopie, lorsqu’ils essayèrent d’acheter son silence. Selon `Abdul-Hamîd al-Miçrî, après cet incident, «Mu`âwiyeh comprit qu’Abû Tharr avait dit la vérité et qu’il avait distribué effectivement l’argent pendant la nuit. Il manqua donc le but poursuivi de cette manoeuvre. Aussi tenta-t-il de se montrer indulgent envers lui, mais sans que cela ait changé l’attitude d’Abû Tharr. Puis il employa la violence contre lui, mais également, en vain. Enfin il essaya de nouveau de l’acheter avec trois cents dinars, mais sans succès»(50).

Les historiens et les “traditionnistes” affirment que’Abû Tharr était encore en Syrie lorsque Mu`âwiyeh avait dépêché une armée, avec la permission de `Othmân, pour livrer une guerre navale (“Ta’rîKh `Abdul-Fidâ”). Après la fin de la guerre, Mu`âwiyeh convoqua Abû Darda, `Umar Ibn al-`Âç, `Ubâdah Ibn Samît et Umm Hithâm qui avaient été des Compagnons du Saint Prophète. Il leur dit: «Je suis fatigué d’admonester Abû Tharr qui ne m’écoute pas. Il me harasse. Vous avez été des Compagnons du Saint Prophète comme lui. Allez le voir et demandez-lui de cesser ses activités et de passer le restant de sa vie dans la paix et la tranquillité. J’en ai assez de lui, les riches du pays aussi».

Ces gens acceptèrent volontiers leur mission de bons offices. Ils se rendirent chez Abû Tharr et lui dirent: «Nous venons de la part de Mu`âwiyeh. Il nous a envoyés chez toi pour te prier de t’abstenir de prêcher et de mener une vie paisible».

Abû Tharr devint furieux en les écoutant, car il pensait que ces gens savaient pertinemment que ces prêches étaient absolument justifiés et que tout ce qu’il faisait était conforme à la Volonté d’Allah, mais malgré cela ils étaient venus intercéder en faveur de Mu`âwiyeh.

Il s’adressa donc tout d’abord à `Ubâdah Ibn Samit et lui dit: «O `Abul-Walîd `Ubadah! Il n’y a pas de doute que tu as la préséance sur moi à tous égards et la supériorité sur moi de toute façon. Tu es plus âgé que moi et étais Compagnon du Prophète pendant longtemps. Tu es un homme sensible, intelligent, bien versé dans les affaires religieuses et tu as une bonne personnalité. Mais je suis désolé de dire que, bien que tu saches tout, tu viens cependant me conseiller sur ordre de Mu`âwiyeh.

»O `Ubâdah! Penses-tu que je ne sais pas ce que je fais? Crois-tu que j’aie perdu le sens du raisonnement? N’est-tu pas au courant de ce qui se passe? ESt-ce que j’ai tort de faire ce que je fais? Mes exhortations ne sont-elles pas conformes aux intentions d’Allah et de Son Prophète? O `Ubadah! Il m’est très pénible de voir quelqu’un d’intelligent comme toi qui connais tout parfaitement, venir me donner de tels conseils. Ecoute-moi! Je déteste fort toute cette délégation, car elle compte parmi elle un homme bien informé comme toi».

Se tournant ensuite vers Abû Darda, il dit: «O Abû Darda! Tu as été honoré de peu d’amour pour le Prophète. Il était certain que si tu avais tardé un peu à reconnaître la Foi, tu aurais été privé de la compagnie du Saint Prophète, car il aurait été déjà décédé. Mais heureusement pour toi, tu as reconnu la Foi et été honoré par la compagnie du Prophète, et considéré comme un bon Compagnon. Cependant, tu n’as pas été en compagnie du Saint Prophète autant que moi, et tu ne peux donc pas comprendre ses objectifs aussi bien que moi. Ayant bien assimilé les objectifs du Prophète, j’agis selon le désir d’Allah et de Son Messager. Tu n’as donc pas le droit de me donner des conseils à cet égard».

Puis s’adressant à `Amr Ibn al-`Âç, il lui reprocha sur un ton dur: «O `Amr Ibn al-`Âç! Je te connais très bien. Qu’as-tu fait autre que ta participation aux batailles? Certes, tu as été honoré de la compagnie du Saint Prophète, mais tu n’as jamais eu la chance de vivre avec lui. Tu étais toujours loin du Prophète à cause des guerres. Tu ne peux donc ni comprendre ses réelles intentions ni te faire une opinion correcte sur le sens de mon action et de ma conduite. Je sais que tu es sous l’influence de Mu`âwiyeh maintenant, et que tu es venu m’admonester sans réfléchir».

Enfin, il se tourna vers Umm Hizâm et lui dit: «Que dois-je te dire? Tu es une femme. Il ne fait pas de doute que tu avais l’honneur de la compagnie du Prophète. Mais tu restes une femme et tu raisonnes comme telle».

Et Abû Tharr de conclure en s’adressant à toute la délégation: «Allez dire à Mu`âwiyeh d’aviver son esprit, d’agir selon mon conseil et de ne pas troquer sa religion contre la vie de ce monde».

Après l’avoir écouté, les membres de la délégation restèrent muets. Peu après, ils prirent congé d’Abû Tharr et retournèrent chez Mu`âwiyeh. Ils lui dirent qu’ils avaient transmis son message à Abû Tharr. Mu`âwiyeh leur demanda ce qu’ils avaient dit et ce qu’ils avaient reçu comme réponse. `Ubâdah Ibn Samit fit un rapport complet sur tout ce qui s’était passé, avant de conclure: «Je n’ai jamais été en compagnie de quelqu’un qui ait exprimé des reproches aussi vifs et avec autant de franchise»(51).

Pendant qu’Abû Tharr continuait ses prêches, la saison du Pèlerinage arriva. Il sollicita de `Othmân la permission de quitter la Syrie pour accomplir le Hajj et rester pendant quelques jours au Mausolée du Saint Prophète. `Othmân lui fit parvenir l’autorisation demandée, et Abû Tharr partit pour le Pèlerinage. Après avoir accompli les rites de Hajj, il alla à Médine où il resta près du tombeau du Saint Prophète quelques jours avant de retourner en Syrie (relaté par al-Balâtharî).

Après son retour du Hajj, Abû Tharr reprit ses activités de prêche. Alors qu’Abû Tharr continuait à exhorter les riches à dépenser leurs richesses dans le Chemin d’Allah, d’innombrables pétitions rédigées par les nantis affluaient chez Mu`âwiyeh, lui demandant de sceller la bouche d’Abû Tharr. Dans ces pétitions on se plaignait principalement du fait que les gens récitaient dans les rues le verset coranique avertissant les possédants d’être repassés avec leur or et argent chauffés, ce qui leur créait des difficultés lors de leur passage en Syrie. Mu`âwiyeh proclama alors l’interdiction générale d’être en compagnie d’Abû Tharr et de le fréquenter(52).

Lorsqu’Abû tharr apprit sa mise au ban de la société, il commença lui-même à demander aux gens de ne pas venir le voir et de ne pas s’asseoir avec lui, voulant ainsi éviter aux gens la punition sévère prévue à cet effet par le gouvernement. Mais pour pouvoir continuer à prêcher sans exposer son auditoire aux poursuites, il se dirigeait lui-même vers les endroits où des gens sont rassemblés et se mettait à prononcer ses discours.

Selon Ibn Khaldûn, lorsque, après la proclamation du boycottage d’Abû Tharr, un groupe de gens vinrent le voir, il leur demanda lui-même de s’éloigner de lui(53).

Quel courage! Quelle noblesse! Et quel sens du devoir! Alors qu’il ne tolérait pas que ceux qui lui rendaient visite encourent le risque d’être punis, il ne craignait pas qu’il fût puni lui-même, et continua à exprimer ses griefs avec pleine foi et beaucoup de ferveur. Lorsqu’il s’agissait d’oeuvrer sur le Chemin d’Allah, il ne se souciait point de ce qu’il pouvait gagner ou perdre.
 
 
 
 Chapitre 14Un second exil en Syrie

Abû Tharr était un homme véridique. Il avait l’habitude de réprimander les gens avec intrépidité pour les conduire vers les actes légaux. Mu`âwiyeh était un homme de ce monde. Abû Tharr lui avait demandé si souvent de faire le bien et de s’abstenir des mauvais actes que les gens commencèrent à avoir honte des dirigeants de Syrie. Un jour, Mu`âwiyeh dit à Abû Tharr: «Tu n’es pas assez vertueux pour m’enjoindre de faire la bonne action devant le public». Abû Tharr lui rétorqua sèchement: «Tais-toi! Honte à toi!».

En bref, lorsque Mu`âwiyeh constata qu’il ne pouvait ni réformer son mode de vie ni boucler la bouche d’Abû Tharr, il décida de le bannir de Syrie. Il prit la résolution de le déporter à Jabal `Âmil (au Liban). Al-Subaytî écrit que lorsqu’Abû Tharr arriva dans cette région, il se mit à appeler ses habitants à Ahl-ul-Bayt. Ils acceptèrent volontiers son appel. Etant donné que ladite région était très étendue, son appel ne resta pas confiné dans les limites de Jabal `Âmil, mais parvint aux régions avoisinantes.

Il est évident que Mu`âwiyeh avait banni Abû Tharr de la Syrie à Jabal `Âmil, uniquement parce qu’il avait pensé que ses activités de prêche y seraient paralysées et sans impact reél. Mais lorsqu’il apprit que ses prêches amenèrent les habitants de cette région à prendre conscience de la vérité(54), il le fit revenir en Syrie immédiatement.

Sans tarder, dès son retour en Syrie Abû Tharr recommença ses prêches. Il avait l’habitude de s’asseoir à Bâb Dimachq (la Porte de Damas), après la prière de l’aube, et lorsqu’il voyait une file de chameaux chargés de marchandises du gouvernement, il s’écriait à haute voix: «O gens! Cette file de chameaux qui arrive n’est pas chargée de marchandises, mais de feu. Maudits soient ceux qui ordonnent aux gens de faire le bien sans le faire eux-mêmes, et malheur à ceux qui interdisent aux autres de commettre des méfaits, alors qu’ils le font eux-mêmes»(55). Puis il se déplaçait vers la porte du Palace de Mu`âwiyeh pour faire la même chose. C’était devenu sa routine et il le faisait régulièrement. A la fin, Mu`âwiyeh le fit arrêter.

Lorsqu’Abû Tharr agissait ainsi, il avait toujours en vue une parole du Prophète (rapportée par al-Khatîb al-Baghdâdî et Ahmad Ibn Hanbal) adressée à une foule de Compagnons et dont voici le texte:

«O mes compagnons! Ecoutez-moi attentivement. Après moi les gouvernants (de la nation) seront des aristocrates, qui ne feront pas la différence entre la justice et l’injustice, le vrai et le faux. Quiconque essaiera de justifier le faux qu’ils suivront et de les soutenir dans leur injustice, n’aura rien à voir avec moi et ne me rejoindra pas au Bassin de Kawthar(56). Et quiconque s’abstiendra de justifier leur faux, et de les soutenir dans leur injustice, sera de moi et je serai de lui, et parviendra à moi au Bassin de kawthar»(57).

Or, quiconque suit la biographie d’Abû Tharr et étudie sa personnalité et son tempérament comprendra qu’il ne pouvait se soucier d’aucun pouvoir, d’aucun danger lorsqu’il voyait que la vérité était piétinée. Sa conduite face à la déviation du pouvoir était la réunion de deux facteurs: le respect scrupuleux qu’il avait pour les enseignements du Prophète, et sa nature, son tempérament tendant à la franchise et au franc-parler. Il n’y a pas un seul exemple enregistré dans les livres d’histoire authentiques, qui montre que, durant sa vie, Abû Tharr ait hésité une seule fois à dire la vérité.

Jalam Ibn Jandal al-Ghifârî, le gouverneur de Qinsarîn raconte:

«Une fois sous le Califat de `Othmân, j’étais allé chez Mu`âwiyeh, le gouverneur de la Syrie pour une affaire. Soudain, j’ai entendu quelqu’un crier à la porte du Palais : “La file de chameaux chargés de feu arrive vers vous. O Allah, maudis ceux qui ordonne le bien sans le faire. O Allah maudis ceux qui interdisent le mal tout en le commettant eux-mêmes”. J’ai vu alors le visage de Mu`âwiyeh devenir rouge de colère. Il m’a demandé si je reconnaissais l’homme qui criait ainsi. J’ai répondu par la négative. Mu`âwiyeh a dit alors: “C’est Jondab Ibn Janâdah al-Ghifârî (Abû Tharr). Il vient à la porte de notre palace chaque jour pour répéter les mêmes paroles que tu viens d’entendre”. Puis il ordonna qu’on le tuât. Subitement, j’ai vu Yaqudunah emmener Abû Tharr en le traînant. Il l’immobilisant devant Mu`âwiyeh. Celui-ci lui dit: “O ennemi d’Allah et de Son Prophète! Tu viens chaque jour ici pour répéter ces paroles. Je t’aurais certainement tué, si je pouvais tuer un Compagnon du Prophète sans la permission de `Othmân. Maintenant, je vais obtenir cette autorisation, en ce qui te concerne”. Je désirais voir Abû Tharr, parce qu’il était de notre tribu. Lorsque je l’ai regardé, j’ai vu qu’il était basané, maigre et long. Sa barbe n’était pas épaisse, et son dos était courbé par la vieillesse. Abû Tharr a répondu à Mu`âwiyeh: “Je ne suis pas l’ennemi d’Allah et de Son Prophète. C’est toi et ton père qui êtes les ennemis d’Allah et de Son Prophète. Vous avez manifesté l’Islam et dissimulé votre mécréance. Le Prophète de l’Islam t’a maudit deux fois et prié pour que tu ne sois jamais satisfait. J’ai entendu de la bouche du Prophète d’Allah que sa Ummah (nation musulmane) devrait rester sur ses gardes face aux méfaits de l’homme aux grands yeux et au gosier large qui n’est jamais rassasié, quand bien même il mange trop, et qui deviendra le dirigeant de sa nation». En entendant ce Hadith (parole du Prophète) Mu`âwiyeh a dit: «Je ne suis pas cet homme dont avait parlé le Messager d’Allah». Abû Tharr rétorqua: «O Mu`âwiyeh! Il est inutile de nier que tu es sûrement l’homme désigné, et écoute-moi! Le Prophète m’a informé personnellement que c’était toi qui es visé et toi seul. O Mu`âwiyeh! Un jour, alors que tu passais devant le Prophète, je l’ai entendu dire: «O Allah! Maudis-le et ne remplis son estomac qu’avec du sable. O Mu`âwiyeh! Je l’ai entendu dire aussi que le flanc de Mu`âwiyeh est dans le feu de l’Enfer”. En entendant cela, Mu`âwiyeh a ri honteusement et ordonna l’arrestation et l’incarcération d’Abû Tharr. Puis il écrivit à `Othmân tout sur cette affaire»(58).

Après avoir mis Abû Tharr en prison, Mu`âwiyeh se plaignit, dans sa lettre envoyée à `Othmân à cette occasion, de l’attitude de son détracteur et lui expliqua la nécessité de le renvoyer de la Syrie et de son retour à Médine. `Othmân répondit positivement à la demande de Mu`âwiyeh et rappela Abû Tharr à Médine.

Ci-après le texte de la lettre de Mu`âwiyeh selon la version de “Ta’rîkh al-A`tham al-Kûfî al-Châfi`î” (Voir le Chapitre “Majâlis al-Mu’minîn”, p.119).

«Après la présentation des respects dus, Mu`âwiyeh Ibn Çakhr déclare qu’Abû Tharr a incité les Syriens contre toi. Il enlève ton amour des coeurs des gens. Il évoque tout le temps Abû Bakr et `Omar et rappelle leur bonne conduite et leurs vertus. Il te mentionne négativement et dit que tes paroles et actes sont erronés et fautifs. Il est malavisé de le laisser en Syrie, en Égypte et en Irak, pays arabes dont les habitants sont des marchands de méchanceté; ils se joignent facilement aux personnes séditieuses et sont capables de créer des troubles. Je t’ai clarifié la situation. Pour le reste, ce que décide le Calife sera la meilleure décision. Que la paix soit sur toi».

Un chamelier partit à Médine pour remettre la lettre à `Othmân. Aussitôt qu’il la lut, ce dernier écrivit la réponse à Mu`âwiyeh:

«J’ai ta lettre dans la main. J’ai compris ce que tu avais écrit à propos d’Abû Tharr. Dès que tu reçois ma lettre, envoie Abû Tharr à Médine sur le dos d’un chameau impétueux avec un chamelier sévère, capable de faire courir la monture jour et nuit sans interruption afin qu’Abû Tharr soit si fatigué et qu’il ait un sommeil de plomb qui lui fera oublier de parler et de toi et de moi».

A la réception de la lettre de `Othmân, Mu`âwiyeh fit monter Abû Tharr sur un chameau méchant guidé par un chamelier cruel. Il ordonna à celui-ci de courir jour et nuit et de ne faire halte nulle part jusqu’à l’arrivée à Médine. Abû Tharr était un homme grand et maigre et il avait tellement vieilli à cette époque-là que ses cheveux et sa barbe étaient devenus blancs. En outre, il était très affaibli. Il n’y avait ni étoffe ni selle sur le dos du chameau. Le chamelier le traita sans merci durant le long du voyage. A cause de tous ces facteurs ses cuisses étaient grièvement blessées et il en souffrit beaucoup.

Les historiens s’accordent pour dire qu’Abû Tharr était renvoyé à Médine sans sa famille. Très probablement on ne l’autorisa pas à se faire accompagner par les siens. Il dût être amené directement de la prison et conduit directement à Médine.

Selon al-`Allâmah al-Subaytî et al-`Allâmah al-Majlici, lorsqu’Abû Tharr quittait la Syrie pour Médine, les Musulmans avaient appris la nouvelle de son départ et étaient venus lui demander où il allait. Abû Tharr leur répondit: «`Othmân m’a rappelé à Médine. Je pars d’ici selon son ordre. O Musulmans! `Othmân ayant été offensé par moi, m’avait déporté ici près de vous. Maintenant, je suis rappelé à Médine. Je sais que cette fois-ci, je suis convoqué pour subir des tortures. Mais il me faut y aller impérativement, que je le veuille ou non! Les relations entre `Othmân et moi resteront telles quelles. Vous ne devriez pas vous inquiéter et vous soucier pour cela».
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 15De Retour chez `Othmân

Lorsqu’Abû Tharr quitta la Syrie, les gens le raccompagnèrent jusqu’à un endroit appelé Dayr Maran, à l’extérieur de la ville de Damas, pour lui faire les adieux. Là il accomplit ses prières en assemblée, puis il prononça le discours suivant, d’après la version de “Qût al-Qulûb”:

«O gens! Je vous recommande des choses qui vous seront utiles (…). O gens! Louez Allah – Le Très-Haut – (…) J’atteste qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et que Mohammad est Son Serviteur et Son Messager (…). J’atteste que la Résurrection est vraie, le Paradis est vrai, l’Enfer est vrai et je reconnais ce qui est révélé par Allah. Soyez-en témoins (…). Que celui d’entre vous qui meurt avec ces attestations de foi soit assuré de la Miséricorde d’Allah et de Son Messager, tant qu’il n’aura pas soutenu les criminels, ni appuyé ou aidé les oppresseurs dans leurs actions.

»O gens! Il faut que votre colère et votre indignation face à la désobéissance à Allah fassent partie de votre prière et de votre jeûne. Ne cherchez pas à satisfaire vos gouvernements avec des choses qui provoquent la Colère d’Allah. S’ils innovent et introduisent dans la religion d’Allah des choses qui vous sont inconnues, écartez-vous d’eux et dénoncez leur déviation, même si vous risquiez pour cela la torture, la privation et le bannissement. Ce faisant vous vous assurez la satisfaction d’Allah. Allah est certainement le Très-Haut, Le Plus-Grand, Le Plus-Elevé. Il ne faut donc pas susciter la Colère d’Allah en essayant de contenter ses créatures. Qu’Allah vous pardonne et me pardonne. Maintenant je vous laisse à Allah et souhaite que la Paix et la Miséricorde d’Allah soient sur vous».

La foule répliqua: «O Abû Tharr! O Compagnon du Messager d’Allah! Qu’Allah vous protège et qu’IL vous accorde Ses Bénédictions! Ne veux-tu pas qu’on te ramène avec nous à la ville et qu’on te défende contre les ennemis?». Abû Tharr répondit: «Qu’Allah envoie Sa Miséricorde sur vous. Maintenant, vous devez retourner chez vous. Je supporte certainement les épreuves plus que vous. Ne soyez jamais angoissés ni inquiets, et ne laissez pas les différends éclater entre vous».

Les historiens notent que lorsqu’Abû Tharr arriva à Médine, exténué et épuisé, laissant derrière lui sa famille en Syrie, il fut tout de suite conduit chez le Calife `Othmân, où plusieurs personnes étaient présentes dans la cour. Dès que `Othmân le vit, il se mit à le vilipender sans avoir aucun égard à la haute position qu’il avait occupée auprès du Saint Prophète et la grande estime que celui-ci avait eue pour lui. Il ressort des commentaires des historiens que `Othmân était dans un tel état de colère qu’disait tout ce qui lui passait par la tête et tout ce qui venait à sa bouche. Il lui lança enfin: «C’est toi qui as commis des actes inconvenables». Abû Tharr répondit: «Je n’ai rien fait, si ce n’est de bons conseils que je t’ai donnés; et en conséquence de quoi tu m’as éloigné de toi. Puis, j’ai donné de bons conseils à Mu`âwiyeh aussi. Mais lui également, il n’a pas aimé mes conseils, il m’a banni». `Othmân toujours furieux: «Tu es un menteur et tu cherches la sédition. Tu aimes cela. Tu as ameuté les Syriens contre nous». Abû Tharr répondit: «O `Othmân! Il te suffit de suivre les traces et les traditions d’Abû Bakr et de `Omar pour que personne n’ait rien contre toi». `Othmân dit: «Qu’est-ce que cela peut bien te faire si je suis ou non leurs traces. Mort à ta mère!». Abû Tharr répliqua: «Par Allah! Tu ne peux pas m’accuser de quoi que ce soit, si ce n’est d’avoir ordonné aux gens de faire le bien et de s’abstenir de faire le mal». Sur ce, la colère de `Othmân fut exaspérée et il s’écria: «O courtisans! Dites-moi ce que je dois faire de ce vieillard menteur. Devrais-je le punir de flagellation, l’envoyer en prison, le tuer ou l’exiler. Il a créé des dissensions dans la société musulmane». `Ali qui était présent, intervint et dit: «O `Othmân! Je te conseille – comme le fit le croyant de la nation de Pharaon – de le laisser à lui-même. S’il était menteur, il aura ce qu’il mérite, et s’il disait la vérité, c’est toi qui souffrirait sûrement. Car Allah ne guide pas quiconque est menteur et extravagant». Cette intervention provoqua de vifs échanges de propos entre `Ali et `Othmân, échanges que je ne veux reproduire ici»(59).

Sur ce même sujet, Mohammad Ibn `Ali Ibn al-A`tham al-Kûfî, écrit:

«`Ali dit au Calife `Othmân: “Ne lui fais rien. S’il était un menteur, il pâtirait de ses mensonges, et s’il disait la vérité, tout ce qu’il dit se vérifiera”. `Othmân n’apprécia pas les remarques de `Ali, et lui dit sur un ton de colère: «Poussière dans ta bouche». `Ali lui rétorqua en lui retournant l’injure, tout en ajoutant: “O `Othmân! Qu’est-ce tu es en train de faire. Quelle injustice tu es en train de commettre! Il n’est pas convenable pour toi de dire de telles choses à propos d’Abû Tharr, l’ami du Prophète d’Allah, en te référant à des choses incertaines que Mu`âwiyeh t’a communiquées. N’es-tu pas au courant de la qualité d’opposant de Mu`âwiyeh, de son oppression, de sa sédition et de sa corruption?». `Othmân resta silencieux”»(60).

Toujours sur le même incident, Nûrullâh Chustarî rapporte: «Dès qu’Abû Tharr vit le Calife `Othmân en face de lui, il récita le verset coranique: “Redoutez le Jour où le Feu de Géhenne s’embrasera pour stigmatiser leurs fronts”, par lequel il voulait dire: “O `Othmân! Vous avez tort de ne pas donner aux pauvres les richesses que vous détenez, et de les allouer plutôt à vos proches parents, si jamais, vous en donnez. Le Jour viendra bientôt, où vos flancs et vos fronts seront marqués par le Feu de l’Enfer”(61)

Dans ce même contexte al-Tabari rapporte: «Un jour `Ali dit à `Othmân: “Tu as d’abord renoncé à suivre l’exemple de tes prédécesseurs, et te voilà maintenant concentrant tes bonnes attentions sur les Ommayyades et sur tes propres proches parents, oubliant complètement les pauvres, ce qui n’est nullement correct. Qui t’a donné le droit de distribuer illégalement la propriété des Musulmans?”. `Othmân rétorqua avec colère aux remarques de `Ali et lui dit: «Ceux qui nous ont précédés étaient injustes envers leurs proches parents. Et je ne veux pas commettre la même injustice. Je donne à mes proches pauvres tout ce que je peux». `Ali lui répondit: «Les gens à qui tu donnes des milliers de dinars du Trésor Public des Musulmans sont-ils les seuls ayants-droit? N’y a-t-il pas d’autres pauvres?»(62)

Des historiens tels que: Abul-Hassan `Ali Ibn al-Hussayn Ibn `Ali al-Mas`ûdi (mort en 346 H, Ahmad Ibn Abî Ya`qûb, Is-hâq Ibn Ja`far Ibn Wahhab Ibn Wâdheh al-Ya`qûbî (mort en 278 H), Mohammad Ibn Sa`d al-Awharî al-Baçrî, et al-Kâtib al-`Abbâsî al-Wâqidi (mort en 230 H) ont rapporté de la façon suivante la rencontre entre `Othmân et Abû Tharr lors du retour de ce dernier de la Syrie:

«Lorsqu’Abû Tharr fut emmené à la Cour de `Othmân, celui-ci lui dit: «Je suis informé que tu as raconté aux gens le Hadith du Prophète selon lequel lorsque le nombre des Omayyades mâles atteindra 30 complet, ils considéreront les villes d’Allah comme étant leur propre butin et les serviteurs d’Allah comme leurs propres serviteurs, et ils adopteront la religion d’Allah par supercherie». Abû Tharr répondit: «Oui, j’ai entendu le Saint Prophète dire cela». `Othmân demanda à l’audience, présente dans la Cour: «Avez-vous entendu le Prophète prononcer cette parole?». Les gens dirent: «Non». Puis, `Othmân appela `Ali et lui demanda: «O `Abul-Hassan! Peux-tu certifier ce Hadith?». `Ali répondit: «Oui». `Othmân dit: «Quelle est la preuve de l’authenticité de ce Hadith?». `Ali répliqua: «Le Saint Prophète avait affirmé qu’il n’y a pas un parleur sous le ciel et sur la terre qui soit plus véridique qu’Abû Tharr»(63).

Après cet incident, à peine quelques jours plus tard `Othmân envoya un message à Abû Tharr lui signifiant: «Par Allah, tu seras certainement banni de Médine»(64).

Selon al-`Allâmah al-Majlicî, après son retour de Syrie, Abû Tharr était tombé malade. Un jour, alors qu’il entrait dans la Cour de `Othmân, en s’appuyant sur son bâton, il vit les fonctionnaires du gouvernement avec 100.000 dirhams qu’ils avaient prélevés dans les différentes régions de l’Etat. Il s’adressa tout de suite à `Othmân et lui dit: «O `Othmân! A qui appartient cet argent?». Il répondit: «Aux Musulmans». Abû Tharr lui demanda alors: «Combien de temps va-il rester dans le Trésor Public avant de parvenir aux Musulmans?». Le Calife répondit: «Cet argent restera avec moi jusqu’à ce que je reçoive encore 100.000 dirhams, car on a apporté cette fortune pour moi personnellement. Donc j’attends l’arrivée d’autre argent afin que je le donne à qui je voudrais, et le dépense comme il me semblerait bon de le dépenser». Abû Tharr dit: «Qu’est-ce qui est plus: quatre dinars ou 100.000 dirhams?». `Othmân répondit: «100,000 dirhams bien entendu». Abû Tharr lui dit: «O `Othmân! Ne te rappelles-tu pas lorsque nous sommes allés, toi et moi, une fois, chez le Saint Prophète, tard dans la nuit, et que le voyant triste, nous lui avons demandé la raison de sa tristesse, il n’a même pas répondu à cause de la gravité de son angoisse a ce moment-là? Et que lorsque, le lendemain matin, le voyant heureux et souriant, nous lui avons demandé les raisons de sa tristesse de la veille et de son bonheur le lendemain, il nous a répondu: «Hier soir, après avoir distribué l’argent des Musulmans, il en restait encore quatre dinars avec moi. J’étais donc soucieux. Mais maintenant les ayant donnés à qui de droit, je me sens soulagé et heureux (de n’avoir pas gardé sur moi ce qui ne m’appartient pas)».
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 16`Othmân, le népotisme et les Tulaqâ’(65)

Nous avons jusqu’ici jeté la lumière brièvement sur les écarts de `Othmân par rapport à ses deux prédécesseurs et par rapports aux principes de l’Etat islamique, tels qu’ils avaient été enseignés et appliqués par le Saint Prophète. Nous avons noté comment, Abû Tharr voyant `Othmân s’évertuer à allouer l’argent des Musulmans à ses proches parents aux dépens des pauvres, fut conduit, à la fois par sa ferveur religieuse et par sa fidélité aux enseignements du Saint Prophète, à élever la voix contre la déviation et à dénoncer les pratiques du 3e Calife, qu’il jugeait contraires aux préceptes de la Religion. Nous avons vu aussi, que bien qu’Abû Tharr, en agissant ainsi, n’ait fait qu’appliquer l’un des fondements de l’Islam: «Commander le bien et interdire le mal», il fut persécuté et déporté en Syrie puis ramené à Médine d’une façon horrible. Si, malgré tous les avertissements qu’il reçut de `Othmân et de Mu`âwiyeh et de toute la répression qu’il en subit, il persista à dénoncer les pratiques de ce gouvernement, c’est parce qu’il était un homme de principe et très attaché au respect de la promesse qu’il avait faite au Prophète, de dire toujours la vérité sans craindre aucun pouvoir et sans se soucier de tout blâme d’où qu’il viendrait. Qu’il fût devant la plus haute autorité ou devant le commun des mortels, il n’hésitait pas à dire la vérité de la même façon. Dire la vérité, c’est cela qui comptait pour lui, et il la disait indifféremment dans la rue, le marché, le masjid ou la Cour.

Maintenant, nous allons détailler un peu plus la façon dont `Othmân avait ouvert le Trésor Public, propriété de tous les Musulmans, à ses proches et amis et quelles énormes fortunes ceux-ci purent, de cette façon, accumuler. Dans les pages suivantes nous verrons d’après les faits présentés, comment des Compagnons, fidèles aux Traditions et enseignements du Prophète tels que `Ali, Abû Tharr, Salmân al-Fârecî, al-Miqdâd et `Ammâr Ibn Yâcer pouvaient difficilement tolérer cette situation inacceptable. Car après tout, même écartés du pouvoir, eux aussi avaient des obligations envers l’Islam. De là, leur réaction contre les pratiques du gouvernement en place.

Ci-après quelques exemples des largesses de `Othmân envers ses proches, et de son népotisme. Mais avant de citer ces exemples, il est opportun d’expliquer comment l’idée de favoriser les Omayyades était venue à son esprit et comment il dépassa les limites dans ce favoritisme.

Ibn `Asâkir, un historien et commentateur (du 2e siècle de l’Hégire, probablement) écrit à ce propos: «Selon le récit d’Anas Ibn Mâlik, un jour Abû Sufiyân Ibn Harb, qui était devenu aveugle, vint voir `Othmân et après s’être assuré auprès de ses compagnons qu’il n’y avait personne d’autre avec le Calife, dit: “O `Othmân! Fais de cet Etat islamique un Etat pré-islamique (Jahilite)”».

Il n’est pas étonnant qu’Abû Sufiyân exprima ce désir pré-islamique, car on sait jusqu’au moment de la Conquête de la Mecque. il avait été à la tête des ennemis les plus farouches et les irréductibles du Prophète et de l’Islam. Il n’était devenu Musulman que contraint et forcé, une fois la Mecque conquise. Par ailleurs après cette conquête, tous ceux qui avaient combattu l’Islam jusqu’au dernier moment devaient en principe passer par les armes, mais le Saint Prophète les fit bénéficier d’une amnistie générale, pour vivre en paix au sein de l’Islam. C’est pourquoi on les appela les Amnistiés (Tulaqâ’). On les désigna aussi par le terme “al-Mu’allafah qulûbuhum” (les coeurs à rallier), car, le Prophète sachant que ces gens avaient accepté l’Islam, contraints et forcés, et que dans leurs coeurs, ils restaient obscurantiste (pré-islamiques, jâhilites) et hostiles à la Religion, leur donnait des allocations dans l’espoir de rallier leur coeur à l’Islam, ou tout au moins, de les neutraliser et de modérer leur haine enfouie de l’Islam.

`Othmân fut vraisemblablement favorable à la suggestion d’Abû Sufiyân. Aussi se mettait-il à appuyer pleinement les Omayyades, et les Tulaqâ’, ne leur refusant rien, leur permettant de s’enrichir considérablement, leur confiant les postes-clé de

l’Etat, tout en écartant et réprimant en même temps ceux qui devaient diriger légitimement et légalement la Nation musulmane. Ces derniers se tournèrent alors tout naturellement vers `Ali et sa progéniture. `Othmân toujours inspiré par la suggestion d’Abû Sufiyân leur réserva un traitement inqualifiable.

D’après de nombreux historiens et de récits historiques dignes de foi,(66) la veille de la mort d’Umm Kulthûm, son épouse, `Othmân fit ses noces avec une autre femme, tout simplement parce qu’elle était une parente du Prophète, sans se soucier de l’agonie de son épouse mourante.

Afin d’expliquer les raisons pour lesquelles les Musulmans devinrent de plus en plus opposés et hostiles à `Othmân, les historiens citent une série d’arguments.

Il y a tout d’abord le fait que le 3e Calife donna le terrain de Fadak – propriété de Fâtimah al-Zahrâ’ dont elle avait été dépossédée sous le Califat d’Abû Bakr – à Marwân Ibn al-Hakam, une personnalité maudite par le Prophète et détestée de ce fait par les Compagnons pieux. Fadak demeura la propriété de Marwân et de ses descendants jusqu’au Califat de `Omar Ibn `Abdul-`Azîz, celui-ci le rendra à ses propriétaires légitimes et originels, les descendants de Fâtimah, les Ahl-ul-Bayt.(67)

`Othmân ne se contenta pas d’attribuer Fadak à Marwân Ibn al-Hakam, son cousin et le mari de sa fille, Umm Abân, mais il lui offrit, de plus, une coquette fortune, soit le cinquième du butin prélevé en Afrique. A ce propos, `Abdul-Rahmân Ibn Hanbal al-Jama`î al-Kindî composa un poème sarcastique à l’adresse de `Othmân, dont voici un vers:

«O Calife! Tu as ramené Marwân, le Maudit, près de toi, en opposition à ceux qui t’ont précédé,

tu as fait de lui ton gendre, et tu lui as donné le cinquième des butins d’Afrique, faisant ainsi injustice aux pauvres» (“Al-Ma`ârif”, p. 84; “`Abul-Fidâ”, Vol. 1, p. 160).

Selon les historiens, Ibn Kathîr et al-Wâqidî, la valeur totale des butins alloués à Marwân atteignit deux “crores” vingt mille pièces or(68).

Selon al-Tabarî le montant de l’allocation était de deux “crores” cinq “lacs” vingt mille pièces d’or(69).

En outre, Marwân reçut aussi le cinquième des butins d’Egypte(70).

Quant à Ibn Abî Hadîd, il écrit à ce propos: «En mariant sa fille à Marwân, le Calife lui alloua 1 “lac”dirhams du Trésor Public. Zayd Ibn Arqam le trésorier, réagit à cette action en jetant la clé du Trésor devant `Othmân et en lui disant: «Marwân ne mérite même pas un seul millier de dirhams du Trésor» (“Charh Ibn Abil-Hadîd”, Vol. 1, p. 67).

Or, tous les historiens, les commentateurs, les “traditionnistes” et les narrateurs s’accordent pour affirmer qu’aussi bien Marwân que son père, al-Hakam, ainsi que leur progéniture avaient été maudits et détestés par le Prophète. `Â’ichah dit à ce propos que Marwân était le produit d’un sperme maudit par le Prophète. Le Messager d’Allah ne supportait pas qu’ils vivent sur terre. Allah les avait déclarés, tous les deux, ainsi que leurs ancêtres et leurs descendants, comme étant un arbre généalogique maudit, et le Saint Prophète avait banni al-Hakam de Médine. Abû Bakr et `Omar ne les ont pas autorisés à revenir. Malgré toutes ces très sérieuses charges islamiques qui pesaient contre eux, `Othmân les fit non seulement revenir à Médine, mais maria aussi, sa fille, Umm Aban, au fils de Hakam, Marwân.(71)

Lorsque Marwân Ibn al-Hakam revint à Médine sur l’invitation de `Othmân, il était vêtu de loques et quand il sortit de la Cour califale il portait des vêtements de soie recouverts d’un manteau. Le Calife lui avait donné trois “lac” dirhams(72) de l’argent des charités du Yémen(73).

“Al-Ma`ârif d’Ibn Qutaybah” (p. 83), “Al-`Iqd al-Farîd” (Vol. 2, p. 261), “Mohâdharât Râghib al-Içfahânî” (Vol. 2, p. 212) et “Mir’ât al-Jinân” d’al-Yâfe`î (Vol. 1, p. 85) confirment ce retour anormal de Marwân et écrivent: «Marwân était celui qui avait été banni par le Prophète d’Allah et à qui ni Abû Bakr ni `Omar n’avaient donné l’autorisation de retourner à Médine. Cependant, `Othmân le fit revenir et le gratifia d’un cadeau de 1 “lac” dinars.

Hârith Ibn al-Hakam, le frère de Marwân et le mari de `A’ichah, la fille de `Othmân, reçut quant à lui 3 “lacs” dirhams du Trésor des Musulmans grâce à la “générosité” de son beau-père. `Othmân lui donna en outre plusieurs chameaux qui avaient été offerts au Trésor à titre de charité (“Ansâb al-Achrâf” d’al-Balâtharî, Vol. 5, p. 52), et lui concéda également un marché “Mahzûn” qui avait été établi par le Prophète à Médine.(74) Et enfin, il perçut le dixième du revenu des marchés de Médine(75).

`Othmân alloua aussi un “lac” dirhams à Sa`îd Ibn al-`Âç Ibn Omayyah (Selon Abû Makhuaf et al-Wâqidî). Or le père de ce même Sa`îd, al-`Âç s’était rendu célèbre par les persécutions excessives qu’il avait fait subir au Saint Prophète. `Ali l’avait tué dans la bataille de Badr(76).

Quant à Sa`îd, il était celui qui avait dédaigneusement traité une fois, lors de l’observation de la lune, Hâchim Ibn `Utâbah de borgne. A cause de cette remarque de mépris, des Compagnons augustes du Prophète le battirent et brûlèrent sa maison. `Ali, Talhah, al-Zubayr et `Abdul-Rahmân Ibn A`wf s’opposèrent à la décision de `Othmân de lui allouer 1 “lac” dirhams mais le Calife négligea tout simplement leur objection (“Al-Achrâf” d’al-Balâtharî, Vol. 5, p. 28).

`Othmân obtint de `Abdullâh Ibn Mas`ûd, le trésorier de Kûfa, un prêt de cent mille dirhams pour son frère consanguin, al-Walîd Ibn `Oqbah Ibn Abî Mo`ît Ibn Abî `Omar Ibn Omayyah. A l’échéance, lorsqu’Ibn Mas`ûd demanda à ce dernier de restituer l’argent du Trésor Public, il écrivit à `Othmân pour se plaindre de la demande du remboursement faite par le trésorier. `Othmân écrivit alors à Ibn Mas`ûd: «Tu es mon trésorier. Je t’ordonne de ne pas demander à al-Walîd de restituer l’argent qu’il a emprunté au Trésor Public, ni de faire aucune objection à ce sujet».

`Abdullâh Ibn Mas`ûd, mécontent de l’attitude du Calife, se rendit au masjid de Kûfa, le vendredi, et divulgua publiquement cette affaire. Al-Walîd, mis ainsi au pilori, informa `Othmân de ce qu’avait fait le trésorier. `Othmân le démit de ses fonctions.(77)

Or, le père de ce même al-Walîd avait été l’ennemi mortel du Saint Prophète. Selon `A’ichah, le Saint Prophète disait: «J’en ai assez de deux de mes voisins: Abû Lahab et `Oqbah Ibn Abî Mu`ît. Tous les deux, outre leurs différents méfaits, laissent des amas de saleté et d’ordure au seuil de ma porte»(78).

Les commentateurs et les historiens affirment que `Oqbah était ce personnage maudit qui devint apostat après avoir embrassé l’Islam et que c’était à propos de lui que le verset coranique suivant avait été révélé: «Le Jour où l’injuste se mordra les mains en disant: “Malheur à moi! Si seulement j’avais suivi le chemin avec le Prophète”» (Sourate al-Furqân, 25:27). Dans ce verset “l’injuste” n’est autre que ce même `Oqbah le maudit, selon l’explication de:

“Tafsîr al-Tabarî”, Vol. 4, p. 6

“Tafsîr al-Baydhâwî”, Vol. 2, p. 161

“Tafsîr al-Qurtobî”, Vol. *, p. 25

“Tafsîr al-Zamakh-charî”, Vol. 3, p. 326

“Tafsîr Ibn Kathîr”, Vol. 3, p. 317

“Tafsîr al-Nîchâpûrî” dans la marge d’al-Tabarî, Vol. 14, p. 10

“Tafsîr al-Kabîr”d’al-Râzî, Vol. 6, p. 369

etc…

En bref, il y a une matière si riche et si fournie dans les livres d’histoire et de Tradition, sur les mauvaises moeurs et conduites d’al-Walîd et de son père, qu’on pourrait écrire de nombreux ouvrages à leur propos. En quelques mots, on peut qualifier Walîd d’homme obscène, adultère, débauché et alcoolique qui souilla la Religion. Ci-après quelques exemples illustrant la bassesse de ses moeurs et de ses agissements:

1- Comme nous l’avons déjà mentionné, Walîd étant en état d’ivresse, il accomplit un jour dans le masjid de Kûfa quatre rak`ah de prière du matin au lieu de deux;

2- Sur ordre de l’Imam `Ali, `Abdullâh Ibn Ja`far lui infligea la peine de quatre-vingts coups de fouet pour consommation d’alcool;

3- Lorsqu’al-Walîd Ibn al-`Âç lui succéda à la tête du gouvernement de Kûfa, il fit laver la chaire soigneusement en disant: «Enlevez-en la saleté de Walîd”(79).

Le 3e Calife gratifia un autre proche parent, l’Omayyade `Abdullâh Ibn Khâlid Ibn `Usayd Ibn Abî-l `Âç Ibn Omayyah de 300.000 dirhams et offert 1.000 dirhams à chacun des membres de sa tribu.(80)

Selon al-Ya`qûbî, lorsque `Othmân maria sa fille à `Abdullâh Ibn Khâlid Ibn `Usayd, il ordonna à `Abdullâh Ibn `Âmer de lui allouer du Trésor Public de Basrah la somme faramineuse de 600.000 dirhams(81).

Tout le monde sait combien Abû Sufiyân, le chef de file des Tulaqâ’ (les amnistiés) était détesté par les Compagnons du Prophète, à cause de son passé. Pourtant, `Othmân n’hésita pas à lui attribuer 200.000 dirhams du Trésor Public, et ce, le jour même où le 3e Calife fit un don de 100.000 dirhams à Marwân Ibn al-Hakam(82).

Le Calife `Othmân offrit le cinquième des butins d’Afrique à son frère de lait, `Abdullâh Ibn Sa`d Ibn Abî Sarh. Selon Abul-Fidâ, la valeur de ce cadeau était de 100.000 dinars (“Usud al-Ghâbah”, Vol. 7, p. 152). Quant à Ibn Abî al-Hadîd, il note qu’il le gratifia de tout le butin reçu de l’Afrique de l’ouest sans rien en donner à aucun autre Musulman (“Charh Nahj al-Balâghah”). Or, ce Sa`d Ibn Abî Sarh était celui qui avait embrassé l’Islam avant la conquête de la Mecque, émigré à Médine et devint apostat. Après son apostasie, le Prophète décréta qu’il devait être exécuté, même s’il se trouvait accroché aux rideaux de la Ka`bah. Mais `Othmân le cacha et intercéda auprès du Prophète pour lui pardonner(83).

Puis `Othmân alloua 200.000 dinars (en pièce d’or) à Talhah Ibn `Abdullâh (“Al-Balâtharî”, Vol. 5, p. 7), et lui donna en même temps plusieurs sacs d’or et d’argent.

Tels sont quelques exemples qui jettent un peu de lumière sur le népotisme du 3e Calife qui fit rouler les Omayyades sur l’or appartenant aux Musulmans.

Maintenant, il convient d’expliquer comment cette politique d’enrichissement à l’excès conduisit certains Compagnons à devenir des amoureux de la vie d’ici-bas après la disparition du Prophète, et comment ce bas-monde les vainquit. Mais nous voudrions tout d’abord montrer, comme l’ont fait, la plupart des historiens et des “traditionnistes”, que cette générosité démesurée envers les Omayyades était contraire à la Volonté d’Allah et de Son Prophète. En effet, Allah avait qualifié ces mêmes Omayyades d'”arabe maudit”, et le Prophète d’Allah les désigna comme étant les gens maudits de la Ummah. Les théologiens sont unanimes pour dire que les Omayyades avaient eu une rancune tenace envers le Prophète (P).

`Ali dit que chaque nation souffre d’une calamité ou d’une autre. La calamité de notre Ummah (nation) ce sont les Omayyades.(84) Mais, si personne ne conteste que selon le Prophète et sa progéniture, les Omayyades étaient une calamité pour la Ummah, on ne saurait oublier que `Othmân, au contraire, leur donna les moyens de sévir et de s’emparer de l’Etat islamique en leur ouvrant grande la porte du Trésor Public. Le 3e Calife justifia son attitude en déclarant souvent: «Le Trésor Public est le nôtre. Nous le dépensons comme nous l’entendons. Et nous n’accepterons aucune objection de personne».(85)

A présent, voyons comment des Compagnons proches parents du 3e Calife s’enrichirent considérablement et comment cet enrichissement illégal constitua un vrai gaspillage.

Ainsi, Zubayr Ibn al-`Awwâm était le gendre du Calife. Il laissa derrière lui après sa mort une fortune consistant en:

1- onze maisons à Médine

2- deux maisons à Basrah

3- une maison à Kûfa

4- une maison en Egypte

5- Il avait quatre femmes

Après la déduction du tiers de sa fortune, chacune de ses quatre femmes hérita le quart du reste. L’ensemble de sa fortune s’évaluait à cinquante neuf “crores”et huit “lacs”(86).

Ibn Sa`d al-Wâqidî (mort en 230 H.) écrit qu’al-Zubayr Ibn al-`Awwâm avait des terrains en Alexandrie, en Egypte et à Kûfa et plusieurs maisons à Basrah. Il avait reçu d’innombrables sacs de grains de Médine(87). Abul-Hassan `Ali Ibn al-Hussayn Ibn `Ali al-Mas`ûdî (mort en 346 H) affirme qu’outre tout ce qui précède, il avait laissé après sa mort un millier de chevaux, un millier d’esclaves hommes et un millier d’esclaves femmes, ainsi que plusieurs étendues et terrains(88).

Talhah ibn `Ubaydullâh al-Temîmî était aussi le gendre du 1e Calife. Il avait une maison à Kûfa au nom de Kanâs. Son revenu quotidien, tiré seulement des grains, était de 100 dinars. Il possédait plusieurs auberges entre Tahâmah et Tâ’if, ainsi qu’un beau palace à Médine. Sa propriété en Irak lui rapportait un revenu mensuel de 10.000 dinars. Mûsâ Ibn Talhah, note que ledit Talhah laissa derrière lui 20 millions deux cent mille (20.200.000) dirhams et 200.000 dinars en liquide. En outre, il laissa des terres agricoles et trois cents sacs en peau de boeuf remplis d’argent. Ibn al-jawzî affirme qu’il avait des sacs de peau de chameau très larges.(89)

`Abdul-Rahmân Ibn `Awf était le beau-frère de `Othmân et c’était lui qui sur ordre de `Omar avait favorisé la désignation de `Othmân au détriment de `Ali pour le Califat, comme nous l’avons vu dans un chapitre précédent. Il possédait à sa mort un millier de chameaux, 30.000 chèvres et une centaine de chevaux, ainsi qu’une telle quantité d’or qu’on dut le couper avec une hache pour le diviser. Il avait cinq femmes. Chacune d’elles eut 80.000 dinars. Il avait divorcé de l’une d’elles pendant sa maladie, en lui offrant 83.000 dinars. En outre, il laissa derrière lui 10.000 moutons dont la valeur était estimée à 84.000 dinars.(90)

D’aucuns n’ont pas manqué de faire un rapprochement et une relation de cause à effet, entre son astuce pour favoriser la nomination de `Othmân à la place de `Ali Ibn Abî Tâlib, et cette fortune colossale qu’il put accumuler grâce au 3e Calife qu’il avait porté au Califat lui-même.

Sa`d Ibn Abî Waqqâç laissa derrière lui 250.000 dirhams et une très grande maison qu’il avait fait construire à `Aqîq. C’était en fait un palace magnifique, très haut et très spacieux avec de belles tourelles érigées sur les étages supérieurs(91). Selon la traduction de `Abdul-Hamîd Jawdat al-Sahar, il avait fait incruster des agates dans son palace.

Ya`lâ Ibn Omayyah, le gouverneur du Yémen laissa comme héritage 500.00 dinars et beaucoup de prêts qu’il avait accordés aux gens, ainsi qu’un vaste terrain, et une propriété estimée à 100.000 dinars(92).

Zayd Ibn Thâbit était l’homme qui aida `Othmân par tous les moyens et de différentes façons. Il lui était totalement soumis. Il laissa derrière lui tellement d’or et d’argent qu’on dut utiliser la hache et le marteau pour les couper et les diviser. De plus il laissa d’autres biens dont la valeur était estimée à 100.000 dinars(93).

Telle était la politique de népotisme, de favoritisme et d’extrême largesse du 3e Calife envers ses proches et ses sympathisants. Evidemment, aucun des adeptes du Prophète ne pouvait accepter, sans rechigner, cette façon de distribuer la richesse des Musulmans parmi ses propres amis. C’est pour cette raison que les grands Compagnons tels que `Alî, Salmân al-Fârecî, Abû Tharr, al-Miqdâd et `Ammâr Ibn Yâcer protestèrent vivement contre son attitude qu’ils jugèrent contraire aux Traditions et aux enseignements du Prophète.

Peut-être d’aucuns seraient tentés de dire ou de croire, comme le disait le 3e Calife lui-même, que tout ce que `Othmân avait fait, c’était pour des parents pauvres qui méritaient aide et assistance, et qu’il n’avait rien fait pour son bien-être personnel. Mais une telle assertion ne résiste pas à l’examen des historiens à cet égard. Il apparaît clairement d’après l’étude de la biographie du 3e Calife qu’il n’avait rien à envier à ceux qu’il avait enrichis démesurément. En effet, `Othmân avait une denture en or. Il portait un manteau de fourrure soyeuse qui valait cent dinars. Le manteau de sa femme, Nâ’ilah valait cent dinars aussi(94). Il y avait un coffre-fort plein d’or et d’argent à Médine. `Othmân en fit sortir les ornements pour les réserver à sa famille. Cela souleva une levée de bouclier parmi les gens et les protestations fusèrent de toutes parts. `Othmân eut même une altercation avec `Ali à ce propos, mais il resta de marbre(95). Il se fit construire un palace à Médine; il fut renforcé par des pierres et une pinacle, et ses portes étaient en teck et platane. Il détenait une immense fortune. Il possédait de nombreuses sources à Médine. Les historiens affirment qu’il laissa derrière lui après son assassinat 300 millions et cinq cent mille (300.500.000) dirhams et cinq million (5.000.000) dinars. Parmi tous les biens qu’il laissa, ceux de la Vallée de Qurâ et de Hunayn seulement valaient 100.000 dinars. En outre, il laissa beaucoup de chameaux et de chevaux derrière lui. Selon Ibn Sa`d la valeur de son patrimoine dans la Vallée de Qurâ et Khaybar était de 200.000 dinars(96), et selon Jorji Zaydân, de 1.000.000 dinars(97). De plus, il laissa mille esclaves(98), ainsi que mille chameaux à Rabadhah(99).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 17Les causes profondes de l’amertume d’Abû Tharr

Il est établi qu’Abû tharr avait connu le Saint Prophète et ses Ahl-ul-Bayt de très près et qu’il était resté intimement lié à eux. Il avait pu ainsi voir très clairement chaque aspect de leur vie et apprendre beaucoup de choses à travers cette Noble Famille dans laquelle était descendue la Révélation et dont la conduite et les comportements étaient la traduction exacte et l’incarnation parfaite des préceptes de l’Islam. Il avait vu de ses propres yeux plus d’une fois le Saint Prophète rester à la mosquée le ventre creux et ses enfants affamés à la maison (100).

Abû Tharr avait vu également l’Imam `Ali travailler dur pour gagner sa vie, enveloppé de vêtements rudes et grossiers. Il l’avait entendu exhorter sa servante africaine, “Fidh-dhah”:

«O Fidh-dhah! Nous les Ahl-ul-Bayt, n’avons pas été créés pour le monde de gains matériels, mais pour nous consacrer à l’adoration d’Allah et la propagation de Son Message, l’Islam. Il est de notre devoir de rehausser la morale de l’homme, d’allumer la lumière de l’Unicité d’Allah dans les coeurs des gens et de préparer le chemin de leur bien-être».

Abû Tharr avait également vu `Ali manger du pain d’orge sec, porter les sacs de farine sur son dos aux maisons des pauvres, des veuves, et des orphelins. Il l’avait entendu souvent dire: «O monde d’ici-bas! Va séduire quelqu’un d’autre que moi. J’ai divorcé avec toi». Il avait vu maintes fois les descendants du Prophète Mohammad (les Ahl-ul-Bayt) manger et partager leurs repas avec leurs serviteurs autour d’une même nappe. Il avait toujours présent à l’esprit l’état d’angoisse dans lequel s’était trouvé un jour le Prophète parce qu’il devait garder pendant une nuit quatre dinars du Trésor Public qu’il n’avait pas pu distribuer à leurs destinataires pendant la journée. Les mots suivants que le Saint Prophète lui avait adressés un jour résonnaient toujours dans ses oreilles et lui semblaient comme un enseignement anachronique par rapport à ce qu’il voyait maintenant sous le Califat de `Othmân. «O Abû Tharr! Même si je possédais une quantité d’or équivalente au Mont d’Ohod, je ne voudrais pas en garder un petit morceau sur moi».

Comment dès lors l’ami fidèle et le confident dévoué du Prophète pouvait-il se taire en voyant l’Islam se métamorphoser et les enseignements de ses gardiens foulés aux pieds?! Dès la disparition du Messager d’Allah tout ou presque avait changé. L’injustice et la tyrannie allaient rampantes. L’allégeance aux Califes s’obtenait de force, la maison des Ahl-ul-Bayt brûlée et on avait osé même forcer la porte de la maison de sa fille Fâtimah al-Zahrâ’, La maîtresse des femmes du Paradis, et la faire tomber sur elle pour tenter d’arracher la prestation du serment d’allégeance à l’Imam `Ali(101).

`Ali était emmené, la corde autour du cou pour l’obliger à prêter serment d’allégeance et des grands Compagnons avaient été conduits à s’enfermer dans leurs maisons pour ne pas se compromettre devant Allah en obéissant à un pouvoir qui ne respecta pas la volonté du Messager d’Allah. Abû Tharr n’était ni par tempérament ni par formation religieuse quelqu’un qui acceptait l’injustice et le piétinement de la vérité sans réagir.

Pourtant, comme le Prophète (P) le lui avait recommandé, il s’était efforcé pendant un certain temps de s’armer de patience. Mais sa patience, sa ferveur religieuse, sa fidélité aux enseignements et Traditions du Prophète ne pouvaient s’éterniser, alors que la pompe royale des gouvernants, qui s’était substituée au mode de vie modéré et modeste du Saint Prophète, atteignit le sommet, que le favoritisme et le népotisme tribaux remplacèrent l’honnêteté et la piété islamiques, que les fonds du Trésor Public destinés aux pauvres et nécessiteux remplirent les poches des amis du pouvoir et firent des millionnaires parmi les proches parents du Calife, que le capitalisme gagna rapidement du terrain, faisant des pauvres, des indigents, des orphelins, et des veuves, des laissés-pour-compte.

Au début, Abû Tharr essaya de blâmer le Calife `Othmân, de le ramener à la raison et lui prodigua des conseils autant que faire se pouvait, mais `Othmân ne prêta aucune attention à ses conseils. Abû Tharr, qui ne pouvait manquer à son engagement devant le Prophète de rester le gardien vigilant de l’application des principes de l’Islam, décida de monter sur la scène publique et de dénoncer ouvertement les accrocs à la Loi commis par `Othmân, ainsi que la thésaurisation qui commencèrent à prendre une forme inquiétante que le Saint Coran condamne sans détour.

Comme Abû Tharr ne pouvait plus rester les bras croisés devant le pillage du Trésor Public par les proches parents de `Othmân, alors que des orphelins et des veuves mouraient de faim, il accéléra le rythme de ses prêches se déplaçant souvent pour alerter le plus grand nombre de Musulmans sur la gravité des violations des principes de l’Islam et les conséquences dangereuses de ces violations. Cela lui valut comme nous l’avons vu partiellement d’être tantôt exilé tantôt banni.

Il est tout à fait évident que la distribution de la richesse aux pauvres et nécessiteux est essentielle, mais il est aussi important de savoir sur quelle base cette richesse doit être répartie parmi les pauvres et d’autres catégories des Musulmans qui la méritent. Or, on sait que le Prophète avait distribué la richesse d’une façon égalitaire. Par exemple, pour les butins de guerre, il y prélevait 20% comme part d’Allah et de Son Prophète et les 80% restant étaient distribués entre les combattants à pied d’égalité. Personne n’avait le droit d’en avoir plus qu’un autre(102). Par ailleurs, les livres de Traditions nous apprennent que les tributs étaient distribués parmi les Musulmans le jour même de leur perception. La personne mariée en recevait le double de la part du célibataire.(103)

La même procédure était suivie par l’Imam `Ali, lorsqu’il accéda au Califat. Al-Hâfidh al-Bayhaqî relate qu’un jour l’Imam `Ali avait reçu de l’argent et autres articles d’Ispahan. Il les divisa en sept parts égales. Lorsqu’il remarqua qu’il restait un pain non distribué, il le divisa aussi en sept morceaux égaux dont il ajouta un à chaque part. Puis il tira au sort pour désigner parmi tous ceux qui y avaient droit sept personnes à qui les sept lots serait alloués(104). Un jour deux femmes étaient venues le voir. L’une d’entre elles était une femme libre, l’autre esclave. Il donna à chacune d’elle un peu de blé et quarante dirhams. La femme esclave repartit alors l’autre dit à l’Imam `Ali: «Tu m’as donné autant qu’elle! Pourtant c’est une femme esclave et non arabe alors que je suis une femme libre et arabe». L’Imam `Ali lui répondit: «J’ai eu beau cherché dans le Saint Coran, mais je n’y ai trouvé aucune raison de te considérer comme étant supérieure à elle».

Mohammad Radhî Zangipûrî écrit que sous le Califat de `Ali où le gouvernement suivait à la lettre le mode d’administration de l’époque du Prophète et distribuait la richesse sur une base d’égalité, la haute classe parmi les Compagnons fut mécontente de cette politique d’égalité. `Ali remarquant ce mécontentement, dit à l’adresse de cette classe: «Voulez-vous que je sollicite votre aide et appui en échange de l’injustice que je devrais faire à ceux pour lesquels je suis devenu gouvernant? Vous me demanderiez là de retenir leur dû pour vous en donner plus, en échange de votre appui. Par Allah! Tant que les contes de nuits continuent d’être racontés, et tant que les étoiles continuent leur mouvement, je ne ferai pas une chose pareille. Même s’il s’agissait de ma fortune personnelle, je l’aurais divisée à parts égales parmi les gens et pas autrement. Alors comment pourrais-je ne pas observer l’égalité lorsqu’il s’agit de la propriété d’Allah?! Sachez que donner de l’argent sans compter et être généreux sans respecter le droit est une forme de gaspillage et d’extravagance qui rehausse, certes, le donneur dans ce bas-monde, mais qui le rabaissent, en revanche, dans l’Au-delà»(105).

`Ali conscient, que la distribution de la richesse des Musulmans, d’une façon égalitaire, parmi les pauvres, les nécessiteux et toutes autres catégories d’ayants-droit est un principe islamique inviolable, déclara dès qu’il accéda au Califat: «Vous êtes les serviteurs d’Allah et la richesse appartient à Allah. Elle sera distribuée d’une façon égalitaire parmi vous sans aucune distinction ni discrimination»(106).
 
 Chapitre 18Le brûlage des copies du Coran

Après son retour de son exil en Syrie, Abû Tharr continuait ses prêches et sa dénonciation de la thésaurisation à laquelle s’adonnaient les proches de `Othmân aux dépens des pauvres, des veuves et des orphelins qui se trouvaient de ce fait privés de ce qui devait leur appartenir. Un jour, Abû Tharr apprit que le Calife `Othmân avait ramassé des copies du Saint Coran des quatre coins du territoire de l’Etat islamique et les avait fait brûler. Cet incident le mit hors de lui. Il devint, ainsi, le thème central de ses discours. Cet incident eut lieu, selon l’historien `Abul-Fidâ en l’an 30 de l’Hégire(107).

Relatant cet événement, l’historien al-Ya`qûbî (mort en 278 H.) écrit que `Othmân avait compilé le Saint Coran de sorte que les grandes sourates et les petites sourates soient séparées en deux parties distinctes. Puis, il fit ramasser les autres copies du Coran disséminées dans les différentes régions de l’Etat islamique, les fit laver avec de l’eau chaude et du vinaigre, et y mit le feu. Il en résulta qu’il ne resta aucune copie du Coran, sauf celle appartenant à Ibn Mas`ûd, lequel la gardait avec lui à Kûfa. Lorsque le gouverneur de Kûfa, `Abdullâh Ibn `Âmer demanda à Ibn Mas`ûd de lui remettre sa copie, il refusa. `Othmân apprit la nouvelle de ce refus et écrivit à son gouverneur de Kûfa d’arrêter Ibn Mas`ûd et de l’amener à Médine. Quand Ibn Mas`ûd arriva à Médine et entra dans le masjid, `Othmân était en train de prononcer un discours. Voyant Ibn Mas`ûd il dit: «Un animal répugnant et désagréable vient d’arriver». Ibn Mas`ûd répliqua au Calife sur le même ton. `Othmân ordonna alors qu’Ibn Mas`ûd soit battu. Son ordre fut exécuté immédiatement et Ibn Mas`ûd fut tellement frappé et traîné à terre que deux de ses côtes furent brisées.

Selon la traduction persane de “Ta’rîkh al-A`tham al-Kûfî” (imprimé à Bombay, p. 147, ligne 8), `Othmân déchira les copies du Coran avant de les brûler. L’auteur de “Successors of Mohammad” (W.Irving, imprimé à Londres en 1850, A. J-C) dit la même chose. Selon “Najât al-Mu’minîn” de Mulla Mohsin al-Kichmîrî, `Othmân fit briser les côtes d’Ibn Mas`ûd, lui arracha sa copie du Coran et le brûla. On lit dans “Rawdhat al-Ahbâb” (Vol. 2, p. 229, imprimé à Lucknow), `Othmân ordonna: «Ma copie du Coran doit être mise en circulation sur mon territoire, et les autres copies doivent être brûlées». Et conformément à cet ordre, toutes les autres copies furent brûlées. Selon de nombreuses sources dignes de foi,(108) `Othmân envoya un message à Hafçah, la femme du Saint Prophète, pour lui demander de lui envoyer les Textes du Coran en sa possession afin qu’il les recopiât, et lui promit de les lui rendre tout de suite après. Hafçah s’exécuta. `Othmân désigna Zayd Ibn Thâbit, `Abdullâh Ibn Zubayr, Sa`îd Ibn al-`Âç et `Abdul-Rahmân Ibn Hârith, tous des Quraychites, pour qu’ils recopient ces Textes selon le parler (la lecture) des Quraych au cas où il y aurait différentes lectures possibles dans certains versets, étant donné que le Coran avait été révélé dans leur langue. Ils accomplirent leur mission conformément aux instructions de `Othmân. Après quoi, celui-ci renvoya, comme promis, les Textes à Hafçah avec la nouvelle copie. Maintenant seule la copie de `Othmân est en cours alors que toutes les autres furent. D’après “Fat-h al-Bârî” d’Ibn Hajar al-`Asqalânî ( Vol. 4, p. 226), `Othmân réexpédia à Hafçah sa copie, mais Marwân la lui arracha de force et la brûla. Diverses références crédibles(109) confirment que `Othmân avait brûlé toutes les copies du Coran, excepté la sienne, et qu’il fit battre Ibn Mas`ûd tellement qu’il eut une hernie, avant de le mettre en prison où il mourra. Et enfin, “Al-Tuhfah al-Ithnâ-`Achariyyah” de `Abdul-Azîz rapporte que Ubayy Ibn Ka`b remit sa copie du Coran à `Othmân pour éviter d’être battu. Cette copie aussi fut brûlée.

En tout état de cause, d’innombrables ouvrages affirment que `Othmân fit brûler les différentes copies du Texte Divine, copies qui avaient été compilées sous le Califat d’Abû Bakr. Lorsque Omm al-Mou’minîn (La mère des Croyants), `A’ichah apprit la nouvelle de cet événement, elle piqua une crise de colère et s’écria: «O Musulmans! Tuez cet homme qui a brûlé le Coran. Il vient de commettre une grave injustice» (“Anwâr al-Qulûb” de Mohammad Bâqir Majlicî, p. 313). Très mécontente de cette action de `Othmân, elle répétait à toutes occasions: «Tuez ce Juif, Na`thal. Qu’Allah le tue. Il est devenu apostat» (“Rawdhat al-Ahbâb”, Vol. 3, p. 12). Ibn al-Athîr al-Jazarî écrit dans son livre “Tath-kirat Khawâç al-Ummah”, pp. 38, 40, 41) que lorsque `A’ichah disait à qui voulait l’entendre: «Tuez ce Na`thal. Qu’Allah le tue», elle visait le Calife `Othmân. Et Ibn al-Athîr explique que si elle appelait `Othmân, Na`thal, c’est par comparaison avec un Juif d’Egypte qui s’appelait Na`thal et dont la barbe ressemblait à celle de `Othmân. Il explique d’autre part, que selon Shaykh, Na`thal signifie idiot (“Al-Nihâyah” d’Ibn al-Athîr).

Selon l’historien Ibn Taqtaqî, `Othmân fut assassiné en conséquence de l’incitation de `A’ichah, “Tuez ce Na`thal”. Le jour même où la maison de `Othmân fut encerclée, `A’ichah partit pour la Mecque (“Ta’rîkh al-Fakhrî”, p. 62, imprimé en Egypte).

Différents historiens affirment que `Ali fut terriblement choqué par le brûlage des copies du Saint Coran, au point qu’il sentit la nécessité de se concerter avec Abû Tharr sur cet événement. Selon al-`Allâmah al-Majlicî, `Ali demanda à cette occasion à `Abdul-Malik, le fils d’Abû Tharr de faire venir son père. Lorsqu’Abû Tharr se présenta et qu’ils échangèrent leurs vues à ce sujet, `Ali exprimant sa profonde désapprobation du brûlage du Coran, dit: «Il a été mis en pièces et passé au fer. Il est possible qu’Allah se vengera de lui (`Othmân) avec le fer». Abû Tharr fit cette réflexion: «O `Ali! J’ai entendu le Prophète dire que les rois tyrans tueraient les membres de sa Famille». `Ali lui demanda: «O Abû Tharr! Es-tu en train d’attirer mon attention sur le fait que je serai assassiné?». Abû Tharr répondit: «Il n’y a pas de doute que cela arrivera et que tu seras le premier membre des Ahl-ul-Bayt du Prophète à être assassiné».
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 19Abû Tharr, l’incorruptible, condamné à la déportarion

Les historiens écrivent qu’Abû Tharr faisait ses prêches sur des sujets spécifiques, dans le masjid, les marchés, les rues et partout où l’occasion se prêta à cette tâche. Il ne craignait pas d’être assassiné, car le Saint Prophète lui avait prédit que personne ne pourrait le tuer, ni le détourner de sa foi. Il ne se souciait non plus d’aucun reproche, car il avait promis au Prophète de faire ce qu’il était en train de faire. Il était sûr et certain que tout ce qu’il faisait était conforme à la volonté d’Allah et à celle de Son prophète. C’est pourquoi, il occupait tout son temps à s’acquitter de son devoir avec beaucoup de courage et de ferveur.

Alors qu’Abû Tharr intensifiait de plus en plus ses prêches, `Othmân réfléchissait au meilleur moyen de le réduire au silence. Aussi consulta-t-il Marwân, un jour, et lui demandal comment on pourrait amener Abû Tharr à cesser ses critiques contre la conduite califale et contre la thésaurisation. Marwân lui dit: «Il n’y a qu’une astuce qui pourrait nous conduire à cet objectif: il faut le soudoyer par l’argent. Il se peut qu’il l’accepte et qu’il se taise par conséquent». `Othmân écouta le conseil de Marwân et resta silencieux. La raison de son silence était qu’il savait très bien qu’Abû Tharr n’avait pas l’appétit de l’argent. Mais Marwân sûr de lui insista et finit par obtenir la permission d’exécuter son projet. Il appela deux hommes, leur confia deux cents dinars et leur dit; «Apportez cet argent, à la faveur de la nuit, à Abû Tharr et dites-lui que `Othmân lui transmet ses meilleurs souhaits et lui envoie cette somme pour satisfaire ses besoins».

Les deux hommes allèrent à la recherche d’Abû Tharr dans l’obscurité de la nuit. Ils le trouvèrent à la mosquée en train de prier, malgré l’heure tardive(110). Abû Tharr demanda aux deux visiteurs ce qu’ils faisaient là et ce qu’ils lui voulaient. Les émissaires de `Othmân lui montrèrent les deux cents dinars et lui dirent: «Le Calife `Othmân te présente ses respects et te demande d’accepter cet argent pour subvenir à tes besoins».

Abû Tharr leur demanda: «A-t-il offert la même somme à d’autres musulmans?». Ils répondirent: «Non, à personne d’autres. C’est la générosité du Calife envers toi uniquement. Nous te prions donc de l’accepter». Abû Tharr dit: «Je suis un Musulman parmi d’autres. Si le Calife n’a rien donné à aucun autre Musulman, je ne peux l’accepter. D’ailleurs, je n’en ai pas besoin, alors que d’autres Musulmans pauvres ont été ignorés. Retournez donc chez le Calife et rendez-lui l’argent. Dites-lui qu’un peu de blé me suffit. Je gagne ma vie. Qu’est-ce que je peux faire avec ces dinars»(111).

En fait, Marwân s’était fait une idée complètement fausse d’Abû Tharr. Il avait cru, qu’Abû Tharr, était comme bien d’autres, sensible à la richesse et au luxe de ce monde. Il ne pouvait pas imaginer que ce fidèle Compagnon du Prophète ne s’intéressait qu’à la fidélité aux principes islamiques et aux traditions du Saint Prophète.

Si l’on juge Abû Tharr à travers cet incident et son refus de l’argent offert par `Othmân, on remarque qu’il ne fait que suivre fidèlement la ligne de conduite du Saint Prophète et de l’Imam `Ali qui concentraient leur attention beaucoup plus sur la masse des Musulmans que sur eux-mêmes. Ils ne voulaient pas rouler sur l’or tant qu’il y avait un pauvre. Ils n’acceptaient pas qu’il y ait la moindre différence de traitement entre les gens et eux-mêmes. L’illustration de ce souci d’égalité de traitement entre le gouvernant islamique et les autres Musulmans se trouve dans le récit suivant relaté par Ahnaf Ibn Qays.

Dans son livre intitulé “Naçr al-Durar”, Mançûr Ibn Hussayn Abî (décédé en 422 H.), écrit: «Ahnaf Ibn Qays a raconté: «Un jour, je suis allé chez Mu`âwiyeh. Il a mis devant moi de nombreux mets. Alors que j’étais étonné de voir une telle variété de plats sous mes yeux, il m’offrit encore un autre plat spécial que je n’ai pas pu reconnaître. Je lui ai demandé quel était ce plat. Il m’a répondu que c’était des intestins de canard rembourés de cervelles, rôtis à l’huile de pistache et assaisonnés avec des épices. En l’écoutant je me suis mis à pleurer. Mu`âwiyeh m’a demandé pourquoi mes larmes coulaient, je lui ai dit: «Une fois j’ai été chez `Ali. L’heure de la rupture du jeûne s’approchait. `Ali m’a demandé de rester. Entre-temps on a apporté un sac bien fermé. Je lui ai demandé ce qu’il contenait, il m’a répondu que c’était de la farine d’orge grillée. Je lui ai demandé si la raison de la fermeture du sac est la crainte de voleurs ou les difficultés économiques. Il m’a répondu ni l’un ni l’autre et qu’il avait pris cette précaution pour éviter que ses fils ne mélangent avec la farine, du beurre ou de l’huile d’olive. Je lui ai demandé encore, s’il était interdit d’utiliser le beurre ou l’huile d’olive. Il m’a répondu que non, mais qu’il était nécessaire que les dirigeants de la Ummah se maintiennent dans le même niveau de vie que celui des masses de pauvres, afin que le manque de moyens de ces pauvres ne conduise ceux-ci à la rébellion. Mu`âwiyeh m’a dit, alors: “Tu viens d’évoquer les souvenirs d’une personne dont les vertus sont indéniables.”

En tout état de cause, les deux émissaires de `Othmân retournèrent chez lui bredouilles et lui racontèrent ce qui s’était passé. `Othmân dit à Marwân: «Je savais qu’Abû Tharr n’accepterait pas l’argent».

Abû Tharr poursuivait ses prêches et ses dénonciations publiques de tout ce qui n’était pas islamique et `Othmân, toujours soucieux et inquiet des conséquences de ces diatribes, continuait à chercher le moyen approprié de faire taire ce Compagnon pieux, qui après tout ne faisait que rappeler les principes de l’Islam et souligner la nécessité de ne pas s’en écarter. Il essaya tous les moyens possibles mais sans parvenir à mettre fin aux prêches d’Abû Tharr. Finalement il fit une proclamation publique: «Personne ne doit se trouver à côté d’Abû Tharr ni lui parler». (Al-Mas`ûdî)

Cet ordre du Calife devait être respecté inconditionnellement. Dès que la proclamation fut lancée, les gens s’abstinrent d’avoir des contacts avec Abû Tharr et cessèrent de lui adresser la parole. Ils s’éloignaient dès qu’ils le voyaient venir ou passer de crainte qu’on ne les dénonce au Calife. Personne ne l’écoutait ni le rencontrait. Mais le courage d’Abû Tharr était sans limite. Il se moquait royalement de toutes ces mesures, étant convaincu que tout ce qu’il faisait était conforme à la Volonté d’Allah.

Selon al-Subaytî, malgré la sévère proclamation de `Othmân, Abû Tharr ne changea en rien ses prêches habituels, et les Omayyades de Médine, qui étaient les partisans de `Othmân, en eurent assez de lui et se plaignirent auprès du Calife de l’attitude d’Abû Tharr et lui dirent qu’il devait chercher un moyen pour s’en débarrasser. `Othmân décida alors de sévir contre Abû Tharr et ordonna qu’on l’amène à sa Cour. Abû Tharr fut arrêté et présenté devant `Othmân, lequel lui dit: «O Abû Tharr! Je t’ai prévenu à plusieurs reprises et de différentes façons, mais tu n’as pas écouté mon conseil. Qu’est-ce qu’il t’arrive?” Abû Tharr répondit sèchement.” Que la damnation soit sur toi, O `Othmân! Ta conduite est-elle similaire à celle du Saint Prophète ou à celle d’Abû Bakr Ibn Quhâfah et de `Omar Ibn al-Khattâb? Tu nous traites comme le font les tyrans“». `Othmân dit: «Je ne veux rien savoir. Quitte ma ville».

– Abû Tharr: Moi aussi, je ne veux pas rester près de toi. Eh bien, dis-moi où je dois aller?

– `Othmân: Va où tu veux, mais va-t-en d’ici.

– Abû Tharr: Puis-je aller en Syrie?

– `Othmân: Non, je t’avais renvoyé de là-bas. Tu as monté les Syriens contre moi. Comment puis-je t’y envoyer encore de nouveau?

– Abû Tharr: Dans ce cas, puis-je aller en Irak?

– `Othmân: Non, tu cherches à aller là où les gens critiquent leurs gouvernants.

– Abû Tharr: Puis-je aller en Egypte?

– `Othmân: Non.

– Abû Tharr: Dois-je aller à Kûfa?

– `Othmân: Non.

– Abû Tharr: Où dois-je donc aller? Peut-être à la Mecque?

– `Othmân: Non.

– Abû Tharr: `Othmân! Tu m’empêches d’aller à la Maison d’Allah! Qu’est-ce que cela peut te faire si je vais là-bas pour y adorer Allah jusqu’à ma mort?

– `Othmân: Non! Par Allah, jamais!

– Abû Tharr: Alors, tu dois me dire où je dois m’en aller. Dois-je disparaître dans la forêt?

– `Othmân: Non.

– Abû Tharr: Alors dois-je retourner à mon époque pré-islamique et élire résidence à Najd? Indique-moi au moins un endroit où je pourrais aller.

– `Othmân: O Abû Tharr! Tu dois m’indiquer l’endroit que tu aimes le plus.

– Abû Tharr: Médine ou la Mecque ou (selon al-Jâhidh) Qods (Jérusalem).

– `Othmân: Tu ne dois y aller à aucun prix. Maintenant, dis-moi quel est l’endroit que tu détestes le plus.

– Abû Tharr: Rabdhah.

– `Othmân; Bien, je t’ordonne d’aller à Rabdhah.

En entendant cet ordre, Abû Tharr dit: «Allah est Grand! Le Saint prophète a vraiment dit que tout cela arriverait».

– `Othmân: Qu’avait dit le Prophète?

– Abû Tharr: Il avait dit que je serais banni de Médine, empêché d’aller à la Mecque et forcé d’élire résidence dans le pire endroit de Rabdhah où je mourrais et serais enterré par des Irakiens se dirigeant vers Hijâz.

Après avoir entendu ces propos, `Othmân dit, selon al-A`tham al-Kûfî, à Abû Tharr: «Lève-toi et va à Rabdhah. Restes-y et ne le quitte jamais». D’après “Al-Dam`ah al-Sakîbah” (Vol. 1, p. 194), il fut, à cette occasion, torturé et grièvement blessé. Puis, le Calife ordonna à Marwân de l’envoyer à Rabdhah sur le dos nu d’un chameau sans selle, et de proclamer l’interdiction totale, pour quiconque, d’aller le voir.(112)

Il est indéniable que cet exil équivalait à un assassinat. Ceux qui sont bannis de cette façon de leur pays préfèrent sûrement la mort à cette déportation. Même le Prophète Yûsuf pleurait chaque fois qu’il se souvenait de son pays natal alors qu’il était assis sur le trône royal d’Egypte. Le Prophète Mohammad (P) qui avait été forcé d’émigrer à Médine, ses yeux se remplissaient de larmes chaque fois qu’il se rappelait la Mecque ou voyait un habitant de sa ville. Quant à Abû Tharr, son exil paraissait être définitif. Il était banni vers un village du désert pour y mourir. Il devait quitter sa maison, ses amis et surtout la tombe du Saint Prophète à laquelle il était tellement attaché. Mais Abû Tharr savait que personne ne pouvait lui venir en aide pour empêcher cet exil forcé, voulu par l’établissement Califal de `Othmân dont la politique de déportation était une pratique courante et incontournable. En effet, selon l’historien al-Tabarî, `Othmân s’ingéniait à mettre au ban de la société, quiconque lui déplaisait, et il disait que cet isolement est plus sévère que toute autre punition(113).

Les ordres furent donnés pour qu’Abû Tharr fût banni et que personne ne fût autorisé à le raccompagner, lui parler, lui rendre visite ou lui faire des adieux.(114)

Ces ordres découragèrent beaucoup de gens à sortir de chez eux pour saluer le départ de ce célèbre et fidèle Compagnon du Saint Prophète.

Seuls, l’Imam `Ali, al-Hassan, al-Hussayn, `Aqîl, `Ammar, `Abdullâh Ibn Ja`far, `Abdullâh Ibn `Abbâs et al-Miqdâd Ibn al-Aswad bravèrent l’ordre du boycottage et se rendirent chez Abû Tharr lors de son départ pour l’exil.

Bien que les Compagnons du Saint Prophète ne pussent exprimer leurs sentiments à propos de l’ordre du Calife de bannir Abû Tharr, il n’en demeure pas moins vrai qu’ils furent très perturbés par cet ordre et cet exil. Ce mécontentement n’était pas seulement le fait des Compagnons présents à Médine, mais tous les Compagnons qui se trouvaient ailleurs et qui, ayant entendu la nouvelle de ce bannissement étaient pris de malaise. Anise Ibn Mas`ûd(115) qui était à Kûfa, ainsi que les gens de sa tribu devinrent très agités.

En bref, alors que Marwân, agissant sur ordre de `Othmân, avait amené un chameau sans selle et était sur le point d’envoyer Abû Tharr vers son exil, `Ali, al-Hassan, al-Hussayn, `Aqîl, `Ammar, `Abdullâh Ibn Ja`far, Miqdâd ibn al-Aswad et `Abdullâh Ibn `Abbâs se présentèrent et dirent: «O Marwân, le maudit! Arrête. Ne le monte pas encore sur le chameau. Nous devons lui dire au revoir d’abord».

`Ali parla le premier: «O Abû Tharr! Ne t’inquiète pas. Des gens en ont assez de toi à cause de leur soif des biens de ce monde, et toi, tu ne t’es pas soucié de leur mécontentement à cause de ta foi. Il en est résulté qu’ils ont décidé de te déporter. Abû Tharr! Un homme pieux est toujours confronté à des épreuves, mais rappelle-toi qu’Allah prépare des moyens de délivrance merveilleux pour les gens pieux. Rien ne peut te consoler, si ce n’est la “vérité”. La “vérité” sera ton compagnon dans ta solitude. Je sais que la seule chose qui peut te perturber, t’inquiéter, et t’alarmer, c’est la non-vérité, et celle-ci ne peut s’approcher de toi».

Ensuite, l’Imam `Ali demanda à ses fils de faire leurs adieux à Abû Tharr. L’Imam al-Hassan dit alors: «O cher oncle Abû Tharr! Qu’Allah t’entoure de Sa Miséricorde. Nous voyons ce qu’on est en train de te faire. Nos coeurs sont serrés, Ne t’en fais pas. Allah est ton Guide et tu dois te tourner vers Lui. O oncle! Sois patient face à cette calamité jusqu’à ce que tu rejoignes mon grand-père qui sera heureux de te revoir».

Puis ce fut le tour d l’Imam al-Hussayn de s’exprimer:

«O mon oncle! Tu n’as pas à te soucier de quoi que ce soit, puisqu’Allah a Pouvoir sur toute chose. Il peut éloigner de toi tout ennui. Sa Gloire est sans pareille. O oncle! Les gens t’ont rendu la vie difficile et misérable. Evidemment tu ne t’en soucies pas. Tôt ou tard on quitte ce monde. Je prie Allah de t’accorder Son Soutien et de t’armer de patience. O oncle! Rien ne vaut l’endurance. Aie confiance en Allah. Il est Celui qui dispose de ton destin».

`Ammar, très en colère, prit ensuite la parole: «Qu’Allah ne sympathise pas avec celui qui t’a causé ce malheur et qu’IL prive de repos celui qui t’a mis dans le malaise. O Abû Tharr! Par Allah, si tu avais souhaité le monde de ceux qui adorent ce monde, ils ne t’auraient pas expulsé, et si tu avais approuvé leur conduite, ils auraient sympathisé avec toi. Quand tu restes ferme dans ta foi, les assoiffés de ce monde s’inquiètent. Toi, tu ne t’inquiètes, pas sachant qu’Allah est avec toi. Ce sont les amoureux de ce bas-monde qui subissent la plus grande perte».

Puis d’autres prononcèrent leurs discours d’adieu.

Après avoir écouté tous ces témoignages de sympathie et d’amitié, Abû Tharr éclata en sanglot et dit: «O Membres bénis de la Famille d’Ahl-ul-Bayt! Lorsque je vous vois, je me rappelle le Saint Prophète et la bénédiction m’entoure. Vous seuls, étiez la source de consolation et de réconfort pour moi à Médine. Chaque fois que je vous vois, je retrouve la joie du coeur et la tranquillité de l’esprit. De même que je représentais un fardeau pour `Othmân à Hijâz, de même je suis devenu le fardeau de Mu`âwiyeh en Syrie. Donc `Othmân n’aime pas m’envoyer à Basrah ou en Egypte, car son frère de lait, `Abdullâh Ibn Sarah est le gouverneur d’Egypte, et le fils de sa tante maternelle, `Abdullâh Ibn `Âmer est le gouverneur de Basrah. Et le voilà qui m’envoie à un endroit dans le désert où je n’ai comme soutien qu’Allah. Par Allah, je sais qu’Allah Seul est mon secours, et pour Lui, je ne me soucie d’aucun désert

Après avoir prononcé ce discours, Abû Tharr qui était devenu vieux et faible, leva les mains vers le ciel et dit: «O Allah! Sois Témoin que je suis l’ami des Ahl-ul-Bayt et que je le serai toujours – par amour de Toi et de la Vie future – et que même si on me coupait en pièces pour que je renonce à leur amour, je ne le ferais pas».

`Ali prit la parole et dit: «O Abû Tharr! Qu’Allah te couvre de Sa Miséricorde. Nous savons très bien que la raison de tes déplacements forcés d’un pays à l’autre, est ton amour pour nous, les Membres de la Famille du Saint Prophète».(116)

A leur retour à Médine, ces personnages illustres, dont la plupart avaient compté parmi l’entourage immédiat du Saint Prophète, durent faire face au mécontentement de `Othmân.

Al-A`thâm al-Kûfî écrit à ce propos: «Abû Tharr se mit en route vers Rabdhah. `Ali et les autres Compagnons retournèrent à Médine. Le Calife convoqua `Ali et lui demanda pourquoi il était sorti de Médine, avec un groupe de Compagnons pour dire adieu à Abû Tharr, en violation des ordres du Calife. `Ali lui demanda s’il était tenu de se conformer aux ordres du Calife, quand bien même ces ordres entraient en conflit avec la nécessité d’obéir aux Ordres d’Allah et à la Vérité! Puis, il jura par Allah qu’il ne le ferai jamais»(117).
 
 
 
 
 
 
 
 Chapitre 20Un sort pathétique

Abû Tharr se retrouva à Rabdhah dans une solitude totale et dans l’isolement absolu. Dans ce coin du désert, personne ne se souciait de lui et personne ne s’enquérait de la condition dans laquelle il vivait. Il était livré à lui-même. Tout pouvait lui arriver et personne ne se trouvait à proximité pour venir à son secours. Il n’y avait rien ni personne pour le réconforter, le soulager, le consoler. S’il y avait eu au moins sa famille avec lui, la solitude aurait pesé, certainement, moins lourd. Mais voilà, de déportation en exil, il était contraint de laisser sa famille derrière lui. Les ordres du Calife en avaient décidé ainsi. Lorsqu’il avait été amené de Syrie à Médine, on n’avait pas laissé partir les siens avec lui. Et puis, à Médine aussi on ne voulait pas de lui et avant de pouvoir faire venir sa famille, il fut banni pour toujours dans ce lieu reculé du désert.

`Abdul-Hamîd Jawdat al-Sahar écrit que lorsque Mu`âwiyeh apprit la nouvelle de la déportation d’Abû Tharr, il envoya sa femme à Rabdhah. En quittant sa maison, elle portait pour tout bagage un seul sac. Mu`âwiyeh, en la voyant avec son sac dit aux gens d’un air moqueur: «Regardez les biens du prêcheur de l’austérité!». La femme d’Abû Tharr répliqua: «Ce sac ne contient que quelques pièces de monnaie. Il n’y a ni dirhams ni dinars. Et ces pièces suffisent à peine à couvrir nos dépenses». Lorsqu’elle arriva enfin à Rabdhah, elle constata qu’Abû Tharr y avait déjà construit une “mosquée”.

Divers historiens ont mentionné la construction d’une “mosquée” à Rabdhah par Abû Tharr. On peut se référer à cet égard aux livres d’al-Tabarî, d’Ibn al- Athîr et d’Ibn Khaldûn. Al-Tabarî écrit qu’Abû Tharr avait tracé une ligne de mosquée et il accomplissait ses prières à cet endroit, tout comme de nos jours, les gens dégagent un terrain dans la forêt et appelle cet endroit mosquée. Ce n’était pas vraiment une mosquée, et il lui aurait été impossible de construire une mosquée comme on en fait aujourd’hui. Selon `Abdul-Hamîd Jawdat al-Sahar, pendant la saison de Hajj, lorsque les gens passaient par Rabdhah, ils priaient dans la mosquée d’Abû Tharr. Cela montre que Rabdhah était vraiment un lieu sans habitants. Autrement, s’il y avait eu une population, on aurait mentionné dans quelques livres d’histoire que des gens accomplissaient leurs prières dans ladite mosquée, tout comme ils mentionnent le fait que les pèlerins de passage y priaient.

Al-`Allâmah al-Subaytî écrit qu’Abû Tharr était dans une condition d’isolement telle à Rabdhah qu’il vivait totalement coupé du monde et, sauf à des rares occasions où un voyageur passait par son coin, il ne pouvait espérer rencontrer personne. Dans le désert plat où il était assigné, il ne trouvait même pas un abri pour s’y réfugier. Il vivait sous un arbre qui se trouvait là. Il n’avait pas un coin spécifique pour préparer son repas. Des herbes vénéneuses poussaient partout autour de lui qui finirent par causer sa mort et celle de sa femme» (“Abû Tharr al-Ghifârî”, p. 165, imprimé à Najaf, 1364 H.).

Al-Subaytî attribue la raison du bannissement d’Abû Tharr à un tel endroit, uniquement au souci de `Othmân de mettre fin à ses prêches et pour que personne ne puisse plus entendre ses discours et ses paroles qui charmaient les gens. Tout ce qu’il disait respirait la vérité, ce qui ébranlait la fondation du gouvernement.

En un mot, Abû Tharr vivait avec sa famille à Rabdhah dans une gêne extrême. Sans âme qui vive, sans amis ni voisins, dans un désert inhospitalier, il ne trouvait rien qui puisse égayer son coeur. Mais heureusement, il restait toujours des gens honnêtes et sincères qui avaient beaucoup d’estime pour lui, et qui, malgré l’état de disgrâce dans lequel il se trouvait, venaient de temps en temps lui rendre visite.

Selon l’historien al-Wâqidî, Abul-Aswad al-Duaylî a raconté:

«J’avais une envie irrésistible de rendre visite à Abû Tharr pour lui demander la raison de son exil. Je suis allé donc le voir à Rabdhah et je lui ai demandé s’il avait quitté Médine de son propre gré ou s’il en avait été expulsé de force. Il m’a donné comme réponse:

“Frère! Quand j’avais été déporté en Syrie, j’avais pensé que j’allais à un territoire important des Musulmans. Et une fois sur place, j’étais content d’être là-bas. Mais on m’a vite retiré le permis de séjour dans ce pays et on m’a renvoyé à Médine. Lorsque je suis arrivé à cette ville, je me suis consolé avec l’idée qu’après tout j’étais dans la ville vers laquelle j’avais émigré et dans laquelle j’avais eu l’honneur d’être le Compagnon du Saint Prophète. Mais hélas, là encore, ma satisfaction fut de courte durée, puisqu’on n’a pas tardé à m’en expulser et me bannir dans cet endroit où tu me vois (….) O Abul-Aswad! Ecoute ce que je vais te raconter: Un jour, du vivant du Messager d’Allah, je dormais dans la Mosquée du Prophète. Par hasard, le Messager D’Allah y est entré. Il m’a réveillé en disant: “O Abû Tharr! Pourquoi dors-tu dans ce masjid?”. “J’ai eu sommeil, et je me suis endormi” ai-je répondu. “Dis-moi! Que feras-tu lorsqu’on t’expulsera de cette mosquée?” m’a demandé le Saint Prophète. “J’irai alors en Syrie, car il y a dans ce pays des signes de l’Islam, et de plus c’est un lieu de Jihâd”, ai-je répondu. “Et que feras-tu lorsqu’on t’expulsera de cet endroit aussi?” m’a-t-il demandé encore. “Je dégainerai mon épée et je couperai la Tête de celui qui voudra m’en expulser” ai-je dit. “Je te donne un meilleur conseil. Laisse faire, lorsqu’on viendra t’expulser, accepte ce qu’on te demande de faire et ne résiste pas”, m’a recommandé le Prophète.

»O Abul-Aswad! Je me suis conformé donc au conseil du Saint Prophète et j’ai fait ce qu’on m’a demandé de faire. Je continue d’obéir à ce qu’on me demande. Par Allah, Allah se vengera de `Othmân pour ce qu’il m’a infligé, et il sera établi dans la Cour d’Allah qu’il a commis le pire des péchés dans son attitude envers moi”.(118)

«Pendant le séjour d’Abû Tharr à Rabdhah, l’un de ses visiteurs lui demanda:

– «O Abû Tharr! N’as-tu aucune richesse?»

– «Ma richesse ce sont mes actes»,répodit Abû Tharr.

– «Je parle de richesse matérielle, et je te demande si tu ne possèdes aucune richesse de ce genre?», insista le visiteur.

-«Je n’ai jamais passé une journée ni une nuit avec un trésor ou une richesse matérielle sur moi, affirma Abû Tharr. Car, ajouta-t-il, j’ai entendu le Saint Prophète dire: “Le trésor de l’homme, c’est sa tombe, c’est-à-dire que la richesse de ce monde n’est rien, et que seule compte sa conduite, laquelle doit être correcte, car elle sera utile partout et spécialement dans la tombe. La richesse de ce monde reste dans ce monde (personne ne peut l’emporter avec soi), alors que la bonne conduite te sert dans l’autre Monde”»(119).

Al-`Allâmah al-Majlici, citant al-Cheikh al-Mufîd qui cite à son tour Abû Amamah al-Bahilî(120), écrit qu’après son arrivée à Rabdhah, Abû Tharr avait écrit son expérience tragique à Huthayfah Ibn al-Yamân(121), le Compagnon du Prophète qui se trouvait probablement à Kûfa. Dans cette lettre il lui donnait quelques conseils et décrivait les ennuis et les difficultés qu’il avait rencontrés. Ci-après le contenu de sa lettre:

Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux

Cher Huthayfah,

Je t’écris pour te demander de craindre Allah tellement que cette crainte fasse couler tes larmes à flot. O frère! Renonce à ce monde pour l’amour d’Allah. Veille toute la nuit en adorant Allah, et fait travailler dur ton corps et ton âme sur le Chemin d’Allah. Ce sont là des pratiques utiles. O frère! Il est nécessaire, pour un homme qui sait que quiconque déplaît à Allah aura l’Enfer pour demeure éternelle , de se détacher des conforts de ce monde, de veiller toute la nuit pour Allah et d’endurer les difficultés sur Son Chemin. O frère! Il est essentiel, pour un homme qui sait que l’obtention de la satisfaction d’Allah est la voie qui conduit au Paradis, d’essayer constamment de Le satisfaire en vue d’atteindre la délivrance et la félicité. O frère! On ne doit pas se soucier de la séparation de sa famille, si c’est pour le plaisir d’Allah. Seul le plaisir d’Allah assure le Paradis. Si Allah est content de nous, toutes nos affaires seront sanctionnées par le succès et la Vie Future nous sera un agrément. Si Allah est mécontent de nous, il sera difficile pour nous de nous attendre à une fin heureuse. O Mon Frère! Celui qui désire être en compagnie des Prophètes et des Saints au Paradis doit façonner sa vie comme je l’ai fait et se conduire comme je viens de le mentionner ci-dessus. O Huthayfah! Tu es l’un de ceux pour qui j’éprouve un plaisir de faire part de mes peines et de mes souffrances. En fait, c’est une consolation pour moi que de te raconter ce qui m’est arrivé et ce qui m’arrivera.

O Huthayfah! J’ai vu de mes propres yeux la tyrannie des tyrans et j’ai entendu de mes propres oreilles leurs paroles offensantes. J’étais, par conséquent, obligé d’exprimer mon opinion à propos de telles paroles indignes et de dire aux tyrans qu’ils avaient absolument tort de faire ce qu’ils avaient fait. Il s’en est suivi que ces gens injustes m’ont privé de tous mes droits fondamentaux. Ils m’ont expulsé d’une ville à l’autre, m’ont conduit d’un endroit à l’autre, et m’ont séparé de mes frères et de mes proches parents. O Huthayfah! Ils ont bouleversé mon existence, et le pire de tout, ils m’ont privé même du plaisir de visiter le mausolée du Saint Prophète.

O Huthayfah! Je déballe devant toi mes souffrances, mais je crains que le fait de parler de mes malheurs ne prenne la forme d’une plainte contre Allah. Huthayfah! J’admets que toute décision que mon Seigneur et mon Créateur prenne me concernant, est juste. Je me plie devant Son Commandement. Que ma vie soit sacrifiée sur Son Chemin. Je désir Son Plaisir. Je t’écris tout cela afin que tu pries Allah pour moi et pour tous les Musulmans dévoués.

Abû Tharr
 
 

On ne sait pas comment Abû Tharr avait envoyé cette lettre à Huthayfah Ibn al-Yamân. Mais lorsque celui-ci lut la lettre ses yeux débordèrent de larmes. Il se rappela les prédictions du Saint Prophète concernant Abû Tharr. Ce qui l’émut le plus, c’était l’exil et la solitude de ce Compagnon illustre du Messager d’Allah. Angoissé par la condition d’Abû Tharr après la lecture de la lettre, il prit tout de suite un crayon et se mit à rédiger la réponse:Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux

J’ai reçu ta lettre et vient de connaître ta situation. Tu m’as effrayé au sujet du Jour du Jugement et tu m’as persuadé de la nécessité de faire certaines choses pour améliorer ma conduite pour en vue de me préparer au retour vers Allah.

O Frère! Tu étais toujours un bon conseiller pour moi et pour tous les Musulmans, et très sympathique et bon envers tout le monde. Tu te souciais toujours du bien-être de chacun de nous. Tu montrais toujours la voie de la vertu aux gens et tu leur interdisais tout le temps de s’adonner au mal. Evidemment, la Guidance est le droit exclusif d’Allah. Il délivre qui IL veut et cette délivrance dépend de Sa Satisfaction. Je prie Allah d’accorder Sa Clémence et Ses Bénédictions à moi-même, à Ses serviteurs élus, ainsi qu’à tous les Musulmans.

Je viens d’apprendre par ta lettre, les choses surprenantes qui t’ont frappé, à savoir ton bannissement de ta ville, ton abandon dans un pays étranger, sans amis ni appuis, et ton expulsion de ta maison.

Abû Tharr! Les nouvelles de tes souffrances ont déchiré mon coeur en petits morceaux, et les tourments que tu vis actuellement sont très affligeants. Mais je suis désolé de t’informer que je ne pourrais rien faire pour toi d’ici. Combien je souhaite racheter les calamités qui te frappent avec tout ce que je possède. Par Allah, si c’était possible, je sacrifierais tout ce que j’ai pour toi. O Abû Tharr! Hélas! Tu as des ennuis et je ne peux rien faire. Par Allah! S’il était pssible pour moi de partager tes souffrances, je n’aurais pas hésité un instant de le faire. Que c’est pénible pour moi de ne pas pouvoir te rencontrer.

Il est difficile de te rejoindre. Si ces gens cruels acceptaient de me faire partager ton sort, je serais heureux de prendre sur moi tes difficultés. Mais hélas! Rien de cela n’est possible.

O Abû Tharr! Ne t’en fais pas. Allah est ton Soutien. IL voit tout ce qui t’arrive. Frère! Il est nécessaire pour chacun de nous, toi et moi, d’invoquer Allah et de L’implorer de nous récompenser et de nous sauver de la punition éternelle. O frère! Le temps où nous serons rappelés, toi et moi, par Allah vers Lui n’est pas loin.

O frère! Ne t’inquiète pas des calamités qui se sont abattues sur toi. Prie Allah pour qu’IL t’accorde Sa récompense.

O frère! Je considère que la mort est bien meilleure que la vie d’ici-bas. Maintenant, il est temps pour nous de quitter ce monde de transition, car les troubles vont se succéder.(122) Ces troubles iront en s’aggravant et finiront par éliminer les gens vertueux de ce monde. Lors de ces troubles, les épées resteront dégainées et la mort sera partout présente autour des gens. Quiconque lèvera la tête, pendant ces troubles, sera certainement décapité. Aucune des tribus des villes et du désert de l’Arabie ne sera à l’abri. A cette époque-là les gens les plus cruels auront la main haute sur les gens les plus révérés, et les gens les plus pieux seront rabaissés. Qu’Allah nous sauve des calamités de cette époque-là.

O Abû Tharr! Je prie Allah pour toi tout le temps. Qu’Allah nous couvre de Sa Miséricorde et qu’IL nous protège de l’arrogance dans l’adoration. IL détient entre Ses Mains notre destin. Nous attendons toujours Sa Générosité.Que la Paix soit sur toi

Huthayfah (123)

Les historiens rapportent qu’au moment où Abû Tharr passait ses jours avec sa famille, à Rabdhah, son fils Tharr tomba subitement malade. Il n’y avait, bien entendu, aucun médecin dans cet endroit désertique et on ne pouvait s’attendre à un traitement autre que celui d’Allah. Mais sa maladie s’aggrava jour après jour, et la mort s’approchait chaque instant un peu plus. Sa mère en détresse, leva la tête de son fils, posée sur la sable et la déposa sur son genou. Il rendit, ainsi, le dernier soupir. Elle et ses filles se mirent à pleurer. Abû Tharr était profondément touché, mais sa confiance illimitée en Allah le consola. Il put, ainsi, se contrôler sans verser de larmes. Comme on était en plein désert, il n’y avait pas de service funéraire. L’histoire ne nous apprend pas comment Abû Tharr inhuma son fils, mais on sait par une source authentique, ce qu’il fit après l’enterrement et comment il exprima ses sentiments. Al-Muhaddith Ya`qûb Kulaynî écrit à ce sujet: «Lorsque le fils d’Abû Tharr, Tharr, mourut, son père posa sa main sur sa tombe et dit: «O mon fils! Qu’Allah t’entoure de Sa Miséricorde. Tu étais un fils digne de moi. Tu es mort alors que j’étais heureux avec toi. Tu dois savoir que, par Allah, je n’ai souffert d’aucune perte avec ta mort, et que je n’ai besoin de personne en dehors d’Allah. O fils! S’il n’y avait pas d’horreurs après la mort, j’aurais été heureux en te déposant dans la tombe. Mais le fait que je pleure ta mort aujourd’hui, t’aura épargné, du moins, la douleur de pleurer la mienne demain. Par Allah, je n’ai pas pleuré sur ta mort, mais ce sont tes souffrances qui m’ont fait pleurer. J’aurais tellement aimé savoir ce qu’on t’aura demandé (pendant l’interrogatoire qui suit la mort) et ce que tu y auras répondu! O Allah! Je lui pardonne les droits que j’avais sur lui. O Mon Nourricier! Je T’implore de lui pardonner Tes droits sur lui, car, Tu pardonnes plus facilement que moi» (“Uçûl al-Kâfî”).

Cheikh `Abbâs al-Qummî écrit dans son livre “Safînat al-Najât” (Vol. 1, p. 483) que les mêmes mots qu’avait prononcés Abû Tharr sur la tombe de son fils Tharr, ont été lus par l’Imam al-Çâdiq sur la tombe de son fils Ismâ`îl.

Abû Tharr n’avait pas encore oublié la mort de son fils, lorsque, sa femme aussi mourut. Selon al-`Allâmah `Abdul-Hamîd, Abû Tharr et les membres de sa famille vivaient dans dans un dénouement tel et dans des conditions si difficiles qu’ils n’avaient pratiquement rien à manger, si ce n’était de temps en temps un petit morceau de viande de chameau égorgé pour les fonctionnaires(124). Ils mangeaient généralement des herbes ou autres choses semblables, ces jours-là. Une fois, la femme d’Abû Tharr mangea des herbes vénéneuses qui lui causèrent une maladie des suites de laquelle elle mourut(125). Abû Tharr lui aussi se sentit mal après avoir mangé ces herbes.

Après la mort de sa femme, Abû Tharr devait vivre dans une solitude encore plus perceptible. Il lui restait seulement une fille vivant avec lui dans cet immense désert silencieux et plat. Lorsque des gens campant non loin de Rabdhah avaient appris la maladie d’Abû Tharr, certains d’entre eux vinrent le voir. Selon la fille d’Abû Tharr, ils lui dirent: «O Abû Tharr! De quoi souffres-tu et de quoi te plains-tu?». Abû Tharr répondit: «Je me plains de mes péchés». Ils demandèrent: «Ne désires-tu pas quelque chose?». Il répondit: «Si, je désire avoir la Miséricorde d’Allah». Ils demandèrent encore: «Si tu le désires, nous pouvons appeler un médecin». Il dit: «Allah est le Médecin Absolu. Aussi bien la maladie que son remède font partie de Son Pouvoir. Je n’ai donc pas besoin de médecin»(126). Il était certain de sa mort.

Al-Majlicî, citant Sayyid Ibn Tâwûus, rapportant le récit suivant de Mu`âwiyeh Ibn Tha`labah: «Lorsque l’état de santé d’Abû Tharr s’était détérioré à Rabdhah et que nous avons appris cette nouvelle, nous avons quitté Médine pour nous enquérir de sa condition. Nous lui avons demandé de faire son testament. Il a répondu que quelque soit son testament, il l’avait déjà fait devant le Commandeur des Croyants.

«Nous lui avons demandé: «Qu’entends-tu par “Commandeur des Croyants”, le Calife `Othmân?». «Jamais! J’entends par “Commandeur des Croyants” quelqu’un qui est le légitime Commander des Croyants. O Ibn Tha`labah! Ecoute-moi! Abû Turâb (surnom de l’Imam Ali ibn Abî Tâlib) `Ali est la fleur de la terre. Il est le savant divin de la Ummah. Ecoute! Tu verras des choses abominables après sa mort». Je lui ai dit: «O Abû Tharr! Nous constatons que tu te fais l’ami de ceux que le Prophète avait aimés».

Peut-être conviendrait-il maintenant de parler un peu de Rabdhah, le coin de désert, dans lequel Abû Tharr fut confiné avec l’interdiction d’aller au-delà des limites de cet endroit.

Les historiens s’accordent pour dire que Rabdhah est située à une distance de trois mille de Médine, et près de Thât al-Araq, sur la route de Hijâz, et qu’elle n’était, à cette époque-là, rien d’autre qu’une étendue désolée. Cheikh Mohammad `Abdû écrit dans la note en bas de la page 17 du Vol. 2 de “Nahj al-Balâghah” que Rabdhah est un endroit près de Médine, où se trouve la tombe d’Abû Tharr. Ibn Abil-Hadîd note que la déportation d’Abû Tharr à Rabdhah était l’une des causes de la révolte des Musulmans contre `Othmân.

Il ne fait pas de doute qu’Abû Tharr avait atteint le plus haut degré de la sincérité et de la fidélité aux engagements pris. Il avait dans la mémoire, jusqu’au dernier moment de sa vie, la promesse, qu’il avait faite au Saint Prophète, de dire la vérité sans se soucier d’aucun reproche.

Châh Waliyyollâh Dehlavî écrit que le Saint Prophète avait l’habitude de prendre aux gens le serment d’allégeance de différentes sortes, c’est-à-dire qu’il leur demandait de promettre de participer au Jihâd, de renoncer à l’innovation, d’établir les Lois islamiques, de dire la vérité etc. (“Chifâ’ al-`Alîl”).

Le serment qu’il avait pris d’Abû Tharr était de dire la vérité. Abû Tharr agira, conformément à cet engagement, après avoir pris pleinement conscience de toutes ses implications. Comment, par ailleurs, aurait-il pu faire autrement, alors qu’il avait acquis la conviction absolue que tout ce qu’il faisait était totalement conforme à la Volonté d’Allah et aux intentions du Saint Prophète(127). Ce faisant, il ne craignit jamais ni la terreur du gouvernement ni les ennuis qu’il risquait. Il endura toutes sortes d’oppression et supporta toutes les exations, mais ne renonça jamais à dire la vérité, jusqu’à ce qu’il fût banni deux fois. Son dernier exil fut d’une sévérité incomparable. Il fut assigné à résidence dans un désert aride, ayant pour tout refuge et foyer un arbre sous lequel il passait ses journées et ses nuits. Le sol était son lit et les feuilles de l’arbre son toit. Mais avec son courage indéfectible et sa détermination sans limite, Abû Tharr sut supporter toutes les difficultés de la satisfaction par amour pour d’Allah. Sa femme et son fils étant décédés sous ses yeux et dans ce lieu inhospitalier, il attendait, résigné, que son tour arrivât pour les rejoindre et quitter ce monde où il souffrait le martyre. En attendant, il assistait, impuissant, à la solitude de sa jeune fille, perdue dans un désert hostile, affligée par la disparition de sa mère et de son frère et angoissée par la condition de son père vieillissant.

Les derniers jours de la vie d’Abû Tharr s’approchèrent. Il les passait en prières, alors que les signes de la mort marquaient ses traits, Sa fille le contemplait, désarmée et angoissée. Son père mourait et elle ne pouvait rien faire pour le sauver ou tout au moins le soulager. Il était dur pour une fille à qui, il ne restait dans le monde qu’un seul être envers lequel elle éprouvait un immense amour, de croiser les bras et d’attendre sa mort.

Nous reproduisons ci-après le récit de la mort d’Abû Tharr tel qu’il fut raconté par sa fille(128)

, et tel qu’il est rapporté par al-`Allâmah al-Majlicî:

«Nous passions les jours avec des souffrances indicibles dans le désert. Il nous est arrivé, un jour, de n’avoir rien à manger. Nous avions beau chercher autour de nous, nous n’avons rien trouvé. Mon père, bien que très malade et souffrant m’a dit: «Ma fille! Pourquoi es-tu si angoissée aujourd’hui?». J’ai répondu: «Papa! J’ai très faim, et la faiblesse s’est emparée de toi aussi à cause de la faim extrême. J’ai fait tout ce que je pouvais pour obtenir quelque chose à manger, mais je n’ai rien trouvé qui puisse me faire honneur devant toi». Abû Tharr m’a rassurée: «Ne t’en fais pas! Allah est le Grand Pourvoyeur de nos besoins». J’ai dit: «Papa! Ce que tu dis est vrai, mais il n’y a rien en vue pour la satisfaction de nos besoins pressants». Il m’a demandé: «O Ma fille! Tiens-moi par l’épaule et allons vers telle et telle autre directions. Peut-être y trouverons-nous quelque chose». Je l’ai pris par la main et nous nous sommes mis à marcher dans la direction qu’il m’avait indiquée. Chemin faisant, il m’a demandé de le faire s’asseoir sur le sable brûlant. Il a amassé un peu de sable en guise d’oreiller, y posa la tête et s’allongea par terre.

«Dès qu’il s’est allongé à même le sol, ses yeux ont commencé à tourner et les signes de l’agonie se sont manifestés. En le voyant dans cet état, je me suis mise à crier d’une voix enrouée. Mon père s’est efforcé alors de se contrôler et m’a dit: «Pourquoi cries-tu ainsi, ma fille?». J’ai demandé: «Mais que puis-je faire d’autre, père? L’immense désert silencieux nous entoure et je ne vois aucun homme dans cette étendue. Je n’ai pas de linceul pour t’envelopper et il n’y a pas de fossoyeur ici. Que ferai-je si tu rends ton dernier soupir dans cet endroit désolé?».

«Il a pleuré en me voyant ainsi sans ressources et m’a dit: «Ne sois pas inquiète. Mon ami (= Le Saint Prophète) pour l’amour duquel et de sa Famille j’ai enduré toutes ces difficultés m’avait informé d’avance sur ce qui va m’arriver. Ecoute! O ma chère fille! Il avait dit devant un groupe de ses Compagnons, à l’occasion de la Bataille de Tabûk que l’un d’eux mourrait dans le désert et qu’un groupe de Croyants y iraient pour s’occuper de ses funérailles et de son enterrement. Maintenant, aucun d’entre eux(129) n’est encore vivant, excepté moi. Ils sont tous morts dans des lieux peuplés. Je suis donc le seul survivant du groupe et je me trouve de plus dans un désert plat en train d’agoniser. Ma charmante fille! Lorsque je serai mort, couvre-moi avec un voile et assieds-toi sur la route menant vers l’Irak. Un groupe de croyants passeront par cette route. Informe-les qu’Abû Tharr, le Compagnon du Prophète est mort et demande-leur de s’occuper de mon enterrement».

«Alors qu’il me parlait ainsi, l’ange de la mort lui est apparu. Lorsque mon père le vit, son visage s’est empourpré et il dit: «O ange de la mort! Où étais-tu jusqu’à maintenant? Je t’attendais. O mon ami! Tu es venu à un moment où j’ai un grand besoin de toi. O ange de la mort! Que celui qui n’est pas heureux de te voir ne connaisse jamais la délivrance. Pour l’amour d’Allah! Prends-moi vite vers Allah le Plus Miséricordieux pour que je sois délivré des souffrances de ce monde».

«Il s’est adressé ensuite à Allah: “O mon Nourricier! Je jure par Ton Etre – et Tu sais que je dis la vérité – que je n’ai jamais abhorré la mort et que j’ai toujours désiré Te rencontrer”.

«Puis la sueur de la mort apparut alors sur le front de mon père, et en me regardant, il tourna le dos à ce monde pour toujours. Nous sommes à Allah et nous retournons à Lui».(130)

«Lorsque mon père est mort, j’ai couru en criant vers la route menant vers l’Irak. Et alors que j’étais assise là en attendant l’arrivée du groupe, comme me l’avait prédit mon père, je fus subitement frappé d’une angoisse: “comment j’avais pu laisser le corps de mon père tout seul”. Je courus donc vers le corps. Mais là, je pensai qu’il fallait que je retourne vers la route de l’Irak pour ne pas manquer le passage du groupe de croyants dont m’avait parlé mon père. J’effectuais ce va-et-vient plusieurs fois. Puis, soudain je vit venir des gens montés sur des chameaux. Lorsqu’ils s’approchèrent, je courus vers eux, les yeux débordant de larmes, et je leur dit: «O Compagnons du Prophète! Un Compagnon du Prophète vient de mourir». Ils me demandèrent qui il était. Je répondis: «Abû Tharr al-Ghifârî». Dès qu’ils entendirent ce nom, ils descendirent des chameaux et m’accompagnèrent en pleurant. Lorsqu’ils arrivèrent au niveau du corps, ils se lamentèrent et semblèrent très affligés par sa mort. Ils s’occupèrent tout de suite de ses funérailles».

L’historien, A`tham al-Kûfî affirme que ce groupe de Compagnons qui se dirigeaient vers l’Irak comprenaient notamment Ahnaf Ibn Qays Tamîm, Ça`ça`ah Ibn Sawhan al-`Abdî, Khârijah Ibn Satat al-Tamîmî, `Abdullâh Ibn Musaylamah al-Tamîmî, Hilâl Ibn Mâlik Nazle, Jarîr Ibn `Abdullâh al-Bajalî, Mâlik Ibn al-Achtar Ibn Hârith etc. Ils lavèrent et enveloppèrent le corps. Et après l’enterrement, Mâlik Ibn al-Achtar, se mettant à côté de la tombe d’Abû Tharr, prononça un discours dans lequel il évoqua les ennuis et les supplices de cet auguste Compagnon. Ainsi, après avoir fait les louanges du Tout-Puissant Allah, il dit:

«O Allah! Abû Tharr était un Compagnon de Ton Messager et un adepte de tes Livres et de tes Prophètes. Il a combattu très courageusement sur Ton Chemin, et est resté très ferme dans son attachement à Tes Lois. Il n’a jamais changé ni déformé aucun de Tes Commandements.

«O Seigneur! Ayant remarqué qu’il y avait des transgressions du Livre et de la Tradition (du Saint Prophète), il avait élevé la voix pour attirer l’attention des responsables de la Ummah sur la nécessité de corriger leur pratique. Il s’en est suivi qu’ils l’ont torturé, conduit d’un exil à l’autre, humilié, expulsé de la ville de Ton cher Prophète et soumis aux pires supplices. A la fin, il a rendu l’âme dans la solitude et dans un désert vide.

«O Allah! Accorde à Abû Tharr une large part des bénédictions que tu as promises aux croyants et venge-Toi de celui qui l’a banni de Médine, en lui infligeant sans atténuation la punition qu’il mérite».(131)

Mâlik al-Achtar pria pour l’âme d’Abû Tharr dans son discours, et tous ceux qui étaient présents répondirent: «Ammîn” (Qu’il soit ainsi).

Lorsqu’ils terminèrent les cérémonies funéraires, la nuit était tombée. Ils passèrent leur nuit sur place et ne repartirent que le lendemain matin.(132)

Après le départ de ce groupe de Compagnons, la fille d’Abû Tharr resta à Rabdhah conformément à la volonté du défunt. Quelques jours plus tard, le Calife `Othmân la rappela et l’envoya chez elle(133).

Pendant qu’elle était encore à Rabdhah, la fille d’Abû Tharr fit un rêve, une nuit, dans lequel elle vit son père assis et récitant le Saint Coran. Elle lui dit: «Papa! Que t’est-il arrivé et dans quelle mesure as-tu pu bénéficir de la Miséricorde d’Allah? Il lui répondit: «O ma fille! Allah m’a accordé une faveur illimitée, m’a offert tous les conforts et m’a assuré tout ce dont je pourrais avoir besoin. Je suis comblé de Sa Générosité. Il est de ton devoir de t’occuper tout d’abord et avant tout, de l’adoration d’Allah, comme d’habitude, et de ne te laisser habiter par aucun sentiment de fierté ou d’arrogance».

Les historiens sont unanimes pour dire qu’Abû Tharr mourut le 8 Thulhajjah de l’an 32 H. à Rabdhah, à l’âge de 85 ans.
 
 
 
 
 
 Chapitre 21Les péripéties du soulèvement des mécontents contre `Othmân

Après avoir subi continuellement toutes sortes d’oppression, souffert constamment de diverses tortures et persécutions et connu successivement plusieurs exils, et déportations, Abû Tharr quitta ce monde éphémère à Rabdhah, son dernier lieu de bannissement, mais le récit de son amour pour Allah et pour le Prophète reste encore gravé dans les mémoires et le restera sans doute toujours. Ses discours et ses prêches qui reflètent sa véracité, sa droiture, sa sincérité et sa piété émeuvent encore les coeurs des croyants. Abû Tharr reste vivant à travers sa personnalité exemplaire et sa conduite courageuse et il demeurera immortel par les principes qu’il défendait si chèrement.

Personne ne conteste qu’il mourut sur le Chemin d’Allah. Il souffrit le martyre et supporta l’insupportable uniquement pour défendre la vérité, établir et propager les principes authentiques de l’Islam dans l’Etat islamique. Mais il est regrettable que ceux qui lui avaient causé tant de souffrances n’eussent pas eu de remords après sa mort. En témoigne le récit ci-après, rapporté par l’historien du 3e siècle de l’Hégire, `Ali Ibn al-A`tham al-Kûfî:

«Lorsque les nouvelles de la mort d’Abû Tharr parvinrent à `Othmân, `Ammâr Ibn Yâcer qui était près de lui dit: «Qu’Allah entoure de Sa Miséricorde Abû Tharr. O Allah! Atteste que nous prions de tout notre coeur et de toute notre âme pour qu’il soit couvert de Miséricorde. O Allah! Pardonne-lui».

»Dès que `Othmân entendit ces mots de condoléances, il perdit son sang froid et dit: «Idiot! Tu connaîtras le même sort. Ecoute-moi. Je n’ai pas honte de l’exil d’Abû Tharr et de sa mort dans le désert». `Ammâr répliqua: «Par Allah! Je ne finirai pas de la sorte».

»La réaction de `Othmân à cette réplique fut d’ordonner immédiatement à ses courtisans: «Mettez-le à la porte, expulsez-le de Médine et envoyez-le au même endroit où a été envoyé Abû Tharr. Faites en sorte qu’il y mène la même vie qu’Abû Tharr et ne le laissez pas revenir à Médine tant que je resterai vivant».

»`Ammâr rétorqua:«Par Allah! Je préfère être près des loups et des chiens que de toi» et il s’en alla chez lui.

»Lorsque les Banî Makhzûm – la tribu de `Ammâr apprirent la nouvelle de la décision du Calife de bannir `Ammâr à Rabdhah, ils furent enragés de colère, et se dirent que `Othmân avait dépassé les limites de la décence. Ils se réunirent en conseil au terme duquel ils décidèrent qu’il vaille mieux essayer de parvenir à un compromis avant de s’engager dans une épreuve de force. Ils allèrent voir, dans ce but, `Ali, lequel leur demanda: «Pourquoi êtes-vous venus tous me voir à cette heure-ci?». Ils répondirent: «Nous avons un problème. Ce Calife a décidé de déporter `Ammâr de Médine à Rabdhah. Aie la bonté d’aller le voir pour le persuader, avec des mots gentils, de laisser `Ammâr tranquille et de ne pas le bannir, afin d’éviter que des troubles n’éclatent qui seront difficilement domptables».

»L’Imam `Ali les écouta, les conseilla et leur demanda d’éviter toute action hâtive. Il leur promit: «Je vais voir le Calife et j’essaierai de résoudre le problème. Je suis sûr qu’il sera résolu pacifiquement. Je suis pleinement conscient de la situation. Je le ferai s’aligner sur votre point de vue».

»`Ali se rendit, comme promis, chez `Othmân et lui dit: «O `Othmân! Tu te montres trop hâtif dans certaines affaires et tu ignores les suggestions des amis et des conseillers. Tout d’abord tu as expulsé Abû Tharr de Médine. C’était un Musulman vertueux, un Compagnon notable du Saint Prophète et le meilleur des Immigrants. Tu l’as déporté à Rabdhah où le pauvre est mort dans la solitude. Ce faisant tu as attiré encore plus l’hostilité des Musulmans envers toi. Maintenant, j’apprends que tu as décidé de bannir `Ammâr aussi, de Médine. Ce n’est pas bien. Crains Allah et renonce à la décision de son bannissement. Pour l’amour d’Allah! Abstiens-toi de chercher des ennuis aux Compagnons du Prophète et laisse-les vivre en paix». `Othmân se fâcha en entendant `Ali parler ainsi et lui dit avec colère: «Tu devrais être le premier à être banni de Médine, car c’est toi qui causes la ruine d’Abû Tharr et d’autres».

»Réagissant à ces propos indécents, `Ali répondit: «O `Othmân! Comment oses-tu avoir de telles idées sur moi? Tu ne seras pas capable de mettre à exécution ta menace, même si tu le désires sérieusement, et si tu ne me crois pas, essaie, tu verras ce qui se passera et tu sauras à qui tu as à faire. Et puis tu dis que c’est moi la cause de la ruine de `Ammâr et d’autres! Par Allah! Tous ces désordres sont de ton fait. Je ne les vois commettre aucune faute. Tu fais des choses qui sont contraires à la Religion et à la décence. Les gens ne peuvent plus les tolérer et ils sont en train de se mettre contre toi. Tu ne dois plus accepter ces choses-là. Tu te sens offensé par tout le monde et tu réagis en conséquence, créant des ennuis à tout le monde. Cette attitude est très éloignée de celle de tes prédécesseurs».

Puis `Ali se releva et partit.

»Lorsque les Bani Makhzûm revinrent voir `Ali pour savoir ce que le Calife avait dit à propos de leur affaire, il leur conseilla: «Dites à `Ammâr de rester enfermé chez lui et de ne pas sortir. Allah le sauvera des mauvaises intentions». `Othmân fut informé du conseil de `Ali aux Banî Makhzûm et il renonça à bannir `Ammâr. Zayd Ibn Thâbit dit à `Othmân: «Si le Calife le désire, nous pouvons aller voir `Ali pour un échange de vues afin de dissiper le malentendu entre vous et rétablir les relations normales». Le Calife répondit: «Vous avez la liberté de le faire».

»Zayd Ibn Thâbit se rendit chez `Ali avec al-Mughîrah Ibn Ahnas al-Thaqafî. Les deux hommes prirent place, après avoir salué `Ali. Zayd Ibn Thâbit engagea la conversation en commençant par lui adresser des compliments: «Personne dans le monde n’occupe, auprès du Prophète, la même position que toi que ce soit par le degré de parenté et de proximité ou par le statut et l’honneur dont tu jouis. Personne ne peut non plus t’égaler dans ton soutien à l’Islam ni dans ton ancienneté au sein de cette Religion. Tu es la fontaine de la vertu et la source de la générosité».

»Après cette introduction élogieuse, Zayd Ibn Thâbit parla de la véritable raison de sa venue: “O `Ali Ibn Abî Tâlib! Nous étions chez le Calife `Othmân et il s’est plaint de toi et dit que parfois tu objectes à ses décisions et interfères dans des affaires qui relèvent de sa seule compétence. C’est pourquoi nous avons estimé qu’il serait sage de t’expliquer les choses afin d’effacer les contrariétés et les déplaisirs mutuels entre vous, ce qui satisfera tous les Musulmans”.

»`Ali dit: “Par Allah! Tant que cela a été possible je n’ai objecté à rien ni ne me suis mêlé de rien. Mais maintenant, la situation a pris une telle tournure qu’il n’est plus possible de fermer les yeux ni de garder le silence. J’ai dit la vérité à `Othmân à propos de `Ammâr, et c’est dans son intérêt, pour sa tranquillité et son bien-être. C’était de mon devoir de le faire, et je l’ai fait. C’est à lui de faire maintenant ce qu’il veut”.

»Al-Mughîrah Ibn Ahnas prit alors la parole: “O `Ali! Tu dois accepter ce que le Calife dit ou fait, peu importe que tu sois d’accord ou non dans ton for intérieur. Tu dois considérer l’obéissance à ses ordres comme une nécessité impérieuse, car lui, il a le contrôle sur toi, et toi, tu n’as pas de pouvoir sur lui. Il nous a envoyés uniquement pour être témoins de ce que tu dis afin que ce qu’il dise à propos de toi soit désormais justifié”.

»En entendant ces menaces à peine voilées, de Mughîrah `Ali se mit en colère et dit: “Par Allah, celui que vous soutenez ne sera jamais honoré et celui que vous mettez en marche ne connaîtra pas le repos. Allez-vous-en”.

»Al-Mughîrah fut sidéré par ce que `Ali venait de leur dire et il ne put prononcer un seul mot. Mais Zayd Ibn Thâbit intervint pour réparer la gaffe de son compagnon: “O `Ali! Al-Mughîrah dit des bêtises. Ce qu’il a dit, il l’a sorti de lui-même. Par Allah nous ne sommes pas venus ici pour porter témoignage, et il n’est nullement dans notre intention de te critiquer ni d’objecter à ce que tu dis. Nous voulions seulement ouvrir la voie à une bonne volonté mutuelle et à la réconciliation. Tel était le seul but de notre venue ici. Nous te prions d’y penser”. `Ali exprima sa satisfaction et Zayd Ibn Thâbit repartit.»

Nous avons vu plus haut comment `Ali avait protesté contre l’attitude de `Othmân. En fait, les excès de `Othmân commencèrent à inquiéter l’ensemble des Compagnons du Prophète. Déjà ils étaient écoeurés par toutes les souffrances qu’il avait causées à Abû Tharr. Le calvaire de celui-ci avait suscité un grand malaise chez les Musulmans de toutes classes, et les gens se mirent à critiquer `Othmân individuellement et collectivement.

C’est dans ce contexte qu’al-Zubayr Ibn al-`Awwâm, l’un des Compagnons du Prophète était allé voir `Othmân pour lui faire une série de reproches sous forme d’interrogation:

-«`Omar n’a-t-il pas pris ta parole de ne pas imposer aux gens les enfants d’Abî Mu`ît?

-Pourquoi as-tu donc nommé al-Walîd Ibn `Uqbah gouverneur de Kûfa?

-Pourquoi as-tu nommé Mu`âwiyeh, gouverneur de Syrie?

-Pourquoi as-tu réprimandé les Compagnons du Saint Prophète alors que tu n’es en aucune manière supérieur à eux?

-Pourquoi as-tu dis que la récitation du Saint Coran faite par Ibn Mass`ûd était mauvaise, alors qu’il l’avait apprise du Prophète? Et pourquoi tu l’avais fait battre jusqu’à l’évanouissement?

-Pourquoi as-tu donné un coup de pied à `Ammâr Ibn Yâcer et pourquoi l’as-tu fait battre tellement qu’il a eu une hernie?

-Pourquoi as-tu exilé Abû Tharr et l’as-tu jeté dans un désert sans arbres. Le pauvre est mort dans un état de solitude et de désespoir.

-O `Othmân! Ne savais-tu pas que le Prophète d’Allah le considérait comme son grand ami et disait qu’il n’y a entre le ciel et la terre personne qui soit plus sincère qu’Abû Tharr? Ne savais-tu pas que le Saint Prophète ne supportait pas d’être séparé de lui et que chaque fois qu’il était loin de lui, il sortait pour le rechercher?

-Pourquoi as-tu expulsé Mâlik al-Achtar et ses compagnons de Kûfa, et pourquoi les as-tu séparés de leurs familles?»

Ayant écouté les réponses à toutes ces questions al-Zubayr Ibn al-`Awwâm conclut: «O `Othmân! Tes agissements ne sont pas justifiés. Tu n’as pas pensé contre qui tu as pris de telles sanctions. Les faits que tu leur reproches ne justifient pas que tu doives soumettre les Compagnons les plus révérés du Saint Prophète à de telles tortures. Si tu me suis, je peux souligner pour toi les mesures prises par toi qui contreviennent aux fondements mêmes de la Foi. J’insiste que tu doives craindre Allah et ne pas chercher ta satisfaction personnelle aux dépens de l’Etat islamique dont tu es le chef; autrement, le jour où tu subiras les conséquences de tes agissements dans ce monde même, ne serait pas loin. Et cette punition sera en plus de la punition que tu auras dans l’Autre-Monde».

Après la mort tragique d’Abû Tharr, lorsque les dignitaires d’Egypte étaient venus à Médine pour réclamer des réponses à leurs griefs et doléances, ils se dirigèrent vers le Masjid du Saint Prophète où ils virent un rassemblement de Muhâjirîn et de Ançârs. Après les échanges des salutations, les Musulmans rassemblés dans la Mosquée demandèrent aux Egyptiens: «Pourquoi êtes-vous venus d’Egypte jusqu’ici?». Ces derniers leur expliquèrent la raison de leur voyage et dirent que le gouverneur qui avait été nommé en Egypte était totalement incompétent et mesquin.

Les Egyptiens arrivèrent en tout cas à la porte de `Othmân et sollicitèrent une audience. `Othmân accepta de les recevoir. Après avoir présenté leurs respects au Calife, ils dirent:

«O `Othmân! Nous avons été persécutés par ton Gouverneur. Ses agissements sont navrants, pénibles et attristants. O Calife! Allah t’a accordé une richesse abondante. Sois reconnaissant envers Lui, surveille plus étroitement tes fonctionnaires et aie pour but la réalisation du bien-être des masses. Nous ne sommes pas venus nous plaindre uniquement de ton Gouverneur, mais nous pensons aussi que des démarches prises par toi sont extrêmement graves».

`Othmân dit: «Dites-moi de quoi il s’agit?», Ils dirent: «Tu as fait revenir al-Hakam Ibn al-`Âç à Médine bien que le Prophète l’eût expulsé de cette ville vers Tâ’if pour de bon, et que Abû Bakr et `Omar ne se fussent pas permis d’annuler sous leur règne respectif une décision prise par le Messager d’Allah. Tu as déchiré le Saint Coran en petits morceaux, tu l’as brûlé et tu l’as réduit en cendres. Tu as donné le contrôle de l’eau de pluie à tes proches parents alors que cette eau était censée servir à l’usage des masses, lesquelles s’en sont trouvées privées. Tu as banni quelques Compagnons du Saint Prophète de Médine. Tu veux que les gens te suivent sans regarder si ce que tu fais est conforme à la Loi islamique ou non.

«O `Othmân! Ecoute! Nous te disons ouvertement que nous te suivrons sincèrement si tu marches sur le droit chemin, mais si tu persistes dans ce que tu fais maintenant, nous serons obligés de retirer notre serment d’allégeance, ce qui nous ruinera tous, toi et nous.

«O `Othmân! Allah connaît la condition de chacun. Chaque Musulman doit Le craindre. Ecoute! Les relations entre le Gouvernant et les gouvernés sont très délicates. Le Gouvernant doit craindre Allah et s’abstenir de tout ce qui est contraire aux Commandements d’Allah, et les gouvernés ne doivent pas, dans ce cas, lui désobéir. L’homme aura à rendre compte même de ses petits actes insignifiants devant Allah. Nous avons dit ce que nous voulions dire. Maintenant, il t’appartient de faire ce que tu veux».

Après avoir entendu ces doléances et reproches, `Othmân inclina la tête et resta silencieux pendant un certain temps, puis il dit: «Pour le moment, je ne veux pas donner des explications à propos de vos objections, parce qu’elles sont trop nombreuses. Mais je peux quand même dire, tout simplement, à propos d’al-Hakam Ibn al-`Âç que le Prophète d’Allah avait été fâché contre lui à cause de certains de ses agissements indécents et inconvenables, il l’avait par conséquent expulsé de la ville. Maintenant étant devenu Calife, je l’ai fait revenir à cause de nos liens de parenté. Dites-moi si les gens de Médine ont le moindre grief contre lui, je lui demanderai de s’en expliquer».

Les historiens rapportent que lorsque les gens dressèrent un torrent d’objections sur les différents aspects de son gouvernement, il décida de se pencher sur ces questions et il écrivit des lettres à tous les gouverneurs de l’Etat islamique leur enjoignant de demander aux gens de leur province respective de venir à Médine pour se plaindre directement auprès du Calife des agissements des gouverneurs. Dès que ces lettres étaient parvenues à leurs destinataires, des gens affluèrent de toutes les régions du territoire de l’Etat islamique.

Les premiers arrivants étaient les gens de Kûfa, de Basrah et d’Egypte. De Kûfa, Mâlik al-Achtar al-Nakhâ`î arriva à la tête d’une délégation d’une centaine de personnes. D’Egypte, quatre cents personnes dont Abû `Umar Ibn Badil, Wahhâb Ibn Waraqa al-Khuzâ`î, Kanânah Ibn Chîr al-Hammî et Sa`îd Ibn Harmân al-Murâdî arrivèrent à Médine. De Basrah la délégation venue à la Capitale de l’Etat islamique comptait deux cent cinquante personnes dont al-Hakam Ibn Heil.

Après l’arrivée de ces délégations à Médine, ceux, parmi les Muhâjirîn et les Ançâr, qui étaient écoeurés par l’attitude de `Othmân et très affligés par ses agissements, se joignirent à elles. Et tous les Musulmans ainsi rassemblés décidèrent, par consentement mutuel, d’agir de concert et d’accepter de suivre `Othmân s’il tenait compte de leur griefs et objections et qu’il donnait des réponses satisfaisantes à leurs questions, ou de le destituer et de le faire remplacer par un Calife compétent et noble, s’il se contentait, comme d’habitude, de réponses vagues et évasives.

Lorsque l’informateur du Calife lui rapporta la nouvelle de cette résolution adoptée par le rassemblement de cette masse de Musulmans, il admit qu’il avait commis une grosse bévue en appelant ces gens à Médine. Après mûre réflexion sur la question, il parvint à la conclusion qu’il ne doive pas les recevoir. Cette décision était une grande erreur. Mais il la prit et se cacha dans sa maison dont il ferma les portes de l’intérieur.

À l’arrivée des délégués à la porte du palais de `Othmân, celui-ci engagea le dialogue avec eux depuis le toit de la maison. Il leur demanda:

-“Laquelle de mes actions vous paraît-elle injuste? Soyez rassurés que j’accepterai toutes vos demandes et que j’agirai comme vous me le demandez. Ne vous inquiétez pas, je ne vous laisse en aucun cas chagrinés”.

Les délégués s’écrièrent:

-“Tu nous as interdit l’eau de pluie et tu l’as donnée à tes proches parents”.

Le Calife répondit:

-“Ne vous en faites pas. Ecoutez-moi attentivement. Si je vous ai coupé l’eau, c’est parce que je l’avais réservée pour les chameaux offerts en charité. Mais si vous tenez à ce que j’en laisse le libre accès à tout le monde je n’ai pas d’objection”.

Les gens dirent:

-“Tu as déchiré d’innombrables copies de Coran et tu les as brûlées. Ceci est contraire à la Loi islamique”.

Le Calife répondit:

-“Comme il y avait plusieurs versions du Coran, j’en ai compilé une et j’ai détruit les autres».

Les gens objectèrent:

-«Pourquoi ne les as-tu pas enterrées au lieu d’y mettre le feu?”

Puis ils demandèrent encore:

-“Pourquoi n’as-tu pas accompagné le Saint Prophète dans la Bataille de Badr et pourquoi n’y as-tu pas participé?”

`Othmân répondit:

-“A cette époque-là, mon épouse était souffrante et j’ai été occupé à la soigner”.

Ils poursuivirent:

-“Et pourquoi n’as-tu pas participé à Bay`at al-Ridhwân (prestation de serment d’allégeance au Prophète, faite à Ridhwân)?”

-«J’étais parti à cette époque”, répondit-il.

-“Pourquoi as-tu fui le champ de bataille, abandonnant le Prophète seul, lors de la Bataille d’Ohod?”, lui demanda-t-on.

-“J’ai fui, c’est vrai. Mais ce péché a été pardonné. On ne peut donc plus me le reprocher maintenant.”, répondit-il.

Ils dirent:

-“Tu as banni beaucoup de Compagnons du Prophète, lesquels ont souffert le martyre en exil. Certains d’entre eux étaient très vénérables et de très haut rang. Tu les as expulsés de leurs maisons et tu as confié leur sort à des jeunes gens inexpérimentés, vils, qui s’autorisent l’effusion de sang et l’appropriation de richesses interdites. O `Othmân! Parmi ces gens exilés il y avait un Compagnon que le Prophète aimait beaucoup et à propos duquel il avait dit qu’Allah l’aime et qu’IL a ordonné à Son Prophète de l’aimer. Tu sais que chaque fois qu’Abû Tharr s’absentait, le Prophète avait l’habitude d’aller le chercher. Malgré cela, tu l’as envoyé dans un désert aride où il est mort de faim et de soif. Quelle explication peux-tu donner à cette mauvaise action?”

`Othmân répondit:

-“J’ai banni ces personnages de leur ville lorsqu’ils ont commencé à inciter les gens contre moi. Je craignais qu’ils ne suscitent dissensions et discordes. Si vous croyez que j’ai commis un péché, laissez à Allah le soin de me juger. Maintenant, concernant les autres qui sont encore en exil, je vous dis que vous pouvez envoyer quelqu’un pour les faire revenir, si vous le désirez. Je n’ai pas d’objections”.

Ils dirent:

-«L’injustice que tu as faite à `Ammâr est impardonnable. Pourquoi l’avais-tu fait battre à tel point qu’il a eu une hernie et qu’il est encore souffrant?»

Le Calife répondit:

-“Il m’a critiqué et il a mis à nu publiquement mes défauts”.

Ils dirent:

-“Pourquoi as-tu fait enrichir tes proches parents avec l’argent du Trésor Public? Les pauvres meurent de faim alors que tes proches vivent dans l’opulence.”

`Othmân répondit:

-“`Omar Ibn al-Khattâb faisait la même chose. Il avait donné beaucoup à quelqu’un qui ne vivait pas dans le besoin”.

Ils objectèrent:

-“Mais il ne pratiquait pas le népotisme au même degré que toi. Tu as vidé le Trésor Public pour tes proches, alors que cet argent revenait à nos familles seulement. Salmân al-Faricî, al-Miqdâd, `Ammâr, Abû Tharr etc. étaient-ils des gens si incompétents pour être privés d’allocation? Tu as dilapidé l’argent des Musulmans et gaspillé leurs richesses”.

`Othmân répondit:

-“Si vous le pensez vraiment, calculez les montants dont je suis redevable, je les paierai petit à petit et je les déposerai dans le Trésor Public».

Puis le Calife se montra de plus en plus aimable et humble envers les contestataires rassemblés devant sa maison. Sur le moment ces derniers désarmés devant son attitude très conciliante et sa promesse d’accéder à toutes leurs demandes et de faire tout ce qu’ils désiraient, se dispersèrent. Mais, apparemment la méfiance resta de mise entre les deux parties. `Othmân craignait qu’ils ne reviennent pour attaquer son palais. Aussi, convoqua-t-il `Abdullâh Ibn `Omar pour concertation. Celui-ci lui conseilla de faire appel à `Ali pour lui demander de calmer les contestataires. Il était sûr qu’ils suivraient les recommandations de `Ali.

Le Calife appela `Ali par un émissaire spécial. Il lui expliqua tout et le pria de calmer les contestataires. `Ali promit d’intervenir et alla voir effectivement les opposants de `Othmân. Il leur dit: «Il vaut mieux garder le sang-froid». Eux, ils ne lui cachèrent pas leur colère et lui dirent: «Nous te tenons en haute estime, mais nous ne pouvons tolérer plus longtemps les outrages et les excès de `Othmân». Selon A`tham al-Kûfi, `Ali se montra ferme et persuasif en insistant: «Ne vous inquiétez pas. Le compromis est mieux que l’affrontement». Puis `Ali se rendit chez `Othmân en compagnie des chefs des contestataires. Après une longue discussion et d’âpres échanges, les parties en présence parvinrent à un compromis, et `Othmân écrivit le texte de l’accord dont ci-après la version rapportée par al-A`tham al-Kûfi:Au Nom d’Allah, Le Clément, Le Miséricordieux.

“Ce document est écrit par `Othmân à l’intention des gens de Basrah, Kûfa, et d’Egypte qui ont objecté à mes actions. Je m’engage à me conformer désormais au Livre d’Allah et à la Sunnah du Prophète, à ne pas ignorer la volonté du peuple et à éviter de leur chercher querelle. Je ferai revenir les gens bannis de leur ville et je restituerai aux gens leurs droits confisqués. Je déposerai `Abdullâh Ibn Sa`d Ibn Abî Sarah de son poste de gouverneur d’Egypte et je nommerai à sa place un homme que les Egyptiens aimeraient”.

Les Egyptiens dirent: «Nous voulons que Mohammad Ibn Abî Bakr Ibn Abî Quhâfah soit nommé gouverneur d’Egypte». `Othmân acquiesça: «Oui, ce sera fait». En bref, `Ali était le garant de toutes les clauses de l’accord, et les témoignages d’al-Zubayr Ibn al-`Awwâm, Talhah Ibn `Abdullâh Ibn `Omar, Zayd Ibn Thâbit, Sohayl Ibn Hanîf et Abû Ayyûb Ibn Zayd furent enregistrés, et leurs sceaux apposés sur le document. La dernière phrase du document était: «Ce document a été rédigé au mois de Thî-qa`dah, 35 H.». Cela étant fait tout le monde partit.

Les historiens affirment que lorsque `Othmân remit aux Egyptiens le document écrit, ils quittèrent Médine pour l’Egypte très contents et satisfaits. Ils étaient accompagnés de Mohammad Ibn Abî Bakr (le fils du 1e Calife). Alors qu’ils poursuivaient leur voyage de retour étape par étape, et après avoir traversé trois étapes ou couvert une distance de trois nuits, selon Ibn Qutaybah et d’al-A`tham al-Kûfî, ils aperçurent un homme monté sur un chameau qui courait rapidement en direction de l’Egypte. Mohammad Ibn Abî Bakr lui ordonna de s’arrêter. Ibn Abî Bakr lui demanda: «D’où viens-tu et où vas-tu?». Le voyageur pressé dit: «Je viens de Médine et je vais en Egypte». On lui demanda pourquoi il allait en Egypte? Il répondit que c’était pour une affaire personnelle. On commença à se douter de quelque chose. On lui demanda s’il était porteur d’une lettre, mais il nia. Mohammad Ibn Abî Bakr ordonna qu’on le fouille, mais la fouille ne donna rien. Il ordonna alors qu’on cherchât dans son outre. Lorsqu’on la vida, on y trouva une lettre. On l’ouvrit et on découvrit que c’était une lettre écrite par `Othmân et sur laquelle était apposé le sceau du Calife, et qu’elle était adressée au Gouverneur d’Egypte, `Abdullâh Ibn Sa`d Ibn Abî Sarah:

«Au Nom d’Allah, Le Clément, Le Miséricordieux.

Je, le serviteur d’Allah, `Othmân t’ordonne (à toi, `Abdullâh Ibn Sarah) que dès que `Othmân Ibn Badil al-Khuzâ`î arrive chez toi, tu doive le décapiter, et couper les membres de `Alqamah Ibn Adîs, de Kanânah Ibn Bachîr et d’al-`Uraycî, de sorte qu’ils meurent en se tortillant et en roulant dans leur sang. Puis tu dois suspendre leurs corps sur des arbres dans un carrefour. Ignore les ordres écrits par moi que Mohammad Ibn Abî Bakr te remettra, et si possible tue-le sous un prétexte quelconque. Reste dans ton poste avec confiance. Ne crains rien et règne sur l’Egypte».

Mohammad Ibn Abî Bakr et les autres dignitaires d’Egypte furent sidérés par le contenu de cette lettre, et dirent: «Quel accord sérieux nous avons conclu! Quel serment sincère et quelle parole honnêtes! Que se serait-il passé si nous étions arrivés en Egypte après l’arrivée de cet esclave?».

En bref, ils remercièrent Allah pour avoir échappé au danger. Aussi, retournèrent-ils à Médine précipitamment. Là, ils rassemblèrent tous les Compagnons du Prophète et lirent à haute voix devant eux la lettre traîtresse de `Othmân Ibn `Affân.

Après avoir appris le contenu de cette lettre et découvert la vérité sur cette affaire, aucun Médinois n’avait plus de sympathie pour le Calife. Une révolte générale éclata et les gens se mirent à fustiger `Othmân ouvertement. Les gens devinrent survoltés et tout le monde se sentit dégoûté du gouvernement de `Othmân. Selon al-Fakhrî, ceux qui avaient entendu et gardé en mémoire l’appel de `A’ichah: “Tuez ce Juif de `Othmân” et (selon al-A`tham al-Kûfî) ceux qui avaient été extrêmement affligés par la torture de leurs aînés s’apprêtèrent au combat.

Ainsi, les Banî Salîm étaient enragés par le traitement horrible qu’avait subi Ibn Mas`ûd, les Banî Makhzûm étaient survoltés par le sort tragique réservé à `Ammâr Ibn Yâcer, et les Banî Ghifâr étaient rendus furieux par tous les tourments qu’avait subis Abû Tharr al-Ghifârî avant sa mort dramatique. En d’autres termes, ces tribus se révoltèrent à cause du comportement de `Othmân vis-à-vis de leurs chefs et elles étaient tellement exaspérées qu’elles ne songeaient qu’à une chose: tuer `Othmân.

Dans ces circonstances, toutes les tribus, ainsi que les Egyptiens se résolurent à voir `Ali tout d’abord, car il avait été leur garant et avait signé le document de l’accord avec `Othmân, à ce titre. Ils se rendirent donc chez `Ali et lui présentèrent la lettre interceptée du Calife. En lisant la lettre, `Ali fut extrêmement choqué. Il dit tout simplement: «Je suis très surpris! Qu’a fait `Othmân?». Puis il se dirigea vers `Othmân et déposa la lettre devant lui: «Lis-la». Alors que `Othmân lisait la lettre, `Ali lui dit: «Je suis incapable de savoir ce qu’il faut faire avec toi. Tu as tout gâché. J’avais amené ces gens à la raison sur tes ordres. Et te voilà qui fais ce qui est indigne d’un Musulman. Tu ne peux pas imaginer les efforts que j’ai dû déployer pour amadouer l’hostilité de ces gens envers toi. Tu sais qu’ils avaient entamé leur voyage de retour chez eux, pleinement satisfaits et très heureux, parce qu’ils avaient confiance en moi. O `Othmân! J’ai cru que l’affaire avait été réglée une fois pour toutes. J’ai cru que l’inimitié avait disparu pour jamais et que les Musulmans avaient enfin mis un terme à cette dispute. Mais hélas! Tu viens de rallumer un feu à peine éteint. O `Othmân! Qu’est-ce que cette lettre? Qui en est l’auteur? Quelle conduite?! Que pensera le monde de cet acte indigne?! Que dira-t-on de cette fraude et de ce mauvais dessein?!».

`Othmân répondit: «O Abul-Hassan! Par Allah, je n’ai pas écrit cette lettre, ni n’ai donné à personne l’ordre de l’écrire, ni n’ai demandé à mon esclave d’aller en Egypte. J’ignore tout de cette affaire». `Ali demanda: «Ce chameau est bien le tien, n’est-ce pas?». «Si» répondit `Othmân. «Ce sceau au bas de la lettre est bien le tien, n’est-ce pas?» demanda encore `Ali. «Si» répondit `Othmân. Puis `Ali dit: «L’écriture ressemble à celle de ton scribe, le sceau est le tien, l’esclave est le tien, le chameau est le tien! Et pourtant tu dis que tu n’en sais rien!». Le Calife répondit: «Il est possible que la lettre ait été écrite et expédiée sans que je n’en sois informé».

Après cette conversation, `Ali repartit.

Finalement, `Othmân essaya d’expliquer, à la Mosquée centrale, cette affaire et tenta de montrer qu’il n’y était pour rien. Les gens lui dirent: «Bon. Supposons que tu n’aies pas écrit cette lettre, mais il est établi qu’elle a été écrite avec la main de ton scribe, Marwân. Le sceau est le tien, le chameau est ton chameau, l’esclave est ton esclave. Nous te demandons donc de retourner à ton palais et de nous livrer Marwân». Le Calife répondit: «Non, jamais».

Sur ce, des troubles éclatèrent. Et selon al-A`tham al-Kûfî, des combats s’engagèrent qui transformèrent le masjid en arène, et dans la mêlée, `Othmân perdit conscience, et fut transporté à sa maison.

La situation ayant abouti à cette impasse et à ce point de non-retour, ceux qui avaient été désignés par la lettre de `Othmân pour être tués en Egypte décidèrent d’exécuter l’ordre de Om al-Mu’minîn, `A’ichah, la fille d’Abû Bakr qui avait lancé à plusieurs reprises: «Tuez le Juif, `Othmân! Il est devenu apostat.». Ils encerclèrent, dans ce but, la maison du Calife. Selon al-Fakhrî, dès que la maison de `Othmân fut assiégée par les rebelles, `A’ichah quitta Médine pour la Mecque, et, sous le commandement de son frère, Mohammad Ibn Abî Bakr, `Othmân fut tué par les révoltés.

Selon “Ta’rîkh Abul-Fidâ”, `Othmân fut tué le 18 Thilhajjah 35 H. Son Califat dura environs 13 ans. Son corps resta pendant trois jours non enterré, car ses ennemis empêchaient son enterrement. Selon Ibn Jarîr al-Tabarî, le corps de `Othmân restait pendant deux jours sans que personne ne puisse l’ensevelir. L’historien al-A`tham al-Kûfî écrit que le cadavre de `Othmân ne put être inhumé durant trois jours et resta sans garde jusqu’à ce que les chiens en eussent emporté une jambe. Après quoi, Hubayr Ibn Mut`im, Taujîn Ibn Mut`im et Hakîm Ibn Hithâm allèrent chez `Ali et lui dirent: «Arrange-toi s’il te plaît pour que le corps soit enterré d’une faon ou d’une autre». Aussi, `Ali obtint-il des révoltés qu’ils laissent enterrer le corps de `Othmân. Mais les gens refusèrent, toutefois, qu’il fût enseveli dans le cimetière des Musulmans. Finalement, il fut enterré à Hach Kawkab le cimetière des Juifs.

Puis le même historien écrit que cet événement eut lieu le 17 Thilhajjah, 35 H., le vendredi après la prière de `Açr. `Othmân était alors âgé de 82 ans. Lorsque les nouvelles de son assassinat parvinrent à `Â’ichah, à la Mecque, et qu’elle apprit, de plus, que `Othmân était tué par des Compagnons du Saint Prophète, elle fut transportée de joie et dit: « Allah lui a donné la rétribution de ses actes. Je remercie Allah Qui l’a puni d’une façon appropriée»(134).

En bref, `Othmân fut tué trois ans à peine après la mort affligeante d’Abû Tharr. Or, on ne peut s’empêcher de penser à Abû Tharr, lorsqu’on médite sur l’assassinat non moins tragique de `Othmân, car le 3e Calife mourut des conséquences des actes dont Abû Tharr lui avait demandé, à bon escient, de s’abstenir. S’il avait écouté Abû Tharr, n’aurait-il pas évité à ce dernier l’épreuve terrible qu’il avait subie, et à lui-même la fin horrible qu’il eut.

1. Voir: “Çahîh al-Bukhârî”, Chapitre: Islam et Abû Tharr, p. 47, édition égyptienne, 1312 de l’Hégire.

2. Le Tayammum consiste schématiquement à essuyer les mains et le front avec de la terre.

3. “Musnad Ahmad Ibn Hanbal”.

4. “Çahîh al-Bukhârî”.

5. “Fat-h al-Bârî”, vol. III, p. 387.

6. Voir: “Madârij al-Nubuwwah”, p. 302

7. “Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol. 4, p. 10.

8. Musnad Ahmad Ibn Hanbal et “Hayât-ul-Qulûb” d’al-`Allâmah al-Majlicî.

9. “Mustradrak al-Hâkim”, p. 342; “Al-Içâbah” d’Ibn Hajar al-`Asqalânî”, Vol. 2, p. 622; “Fihrast al-Tûcî”, p. 70.

10. “Târikh al-A’immah”, p. 251.

11. “Hayât al-Qulûb”, Vol. 2 , p. 455; “Mustatraf”, Vol. 1, p. 166; “Rabî` al-Abrâr”, chap. 23 manuscrit; “Manba’ al-Çâdiqîn”.

12. “Sîrat al-Nabî-Nabî”, Vol. 1, p. 112.

13. “Tarîkh Abul-Fidâ”, Vol. 1, p. 127.

14. “Hayât al-Qulûb”, Vol. 2.

15. Cette bataille fut appelée Thât al-Ruqa` (la Bataille de morceaux de vêtements), parce que le chemin était pierreux et accidenté, ce qui causa des déchirures aux pieds des combattants, les obligeant à les panser avec des morceaux de vêtements (Zâd al-Ma`âd).

16. Allusion au Verset coranique sur la purification des Ahl-ul-Bayt, (Sourate al-Ahzâb, 33:33).

17. Verset coranique: Sourate al-Hijr, 15: 98 – 99.

18. Le sel est un élément très utile qu’Allah a créé. On peut en tirer d’innombrables effets bénéfiques. Selon la Tradition islamique, l’homme peut éviter beaucoup de maladie s’il goûte le sel régulièrement avant et après chaque repas.

19. Sourate al-Baqarah (La Vache), 2:255-257.

20. “Arjah al-Matâlib”, p. 606, rapporté par al-Hâkim.

21. “Arjah al-Matâlib”, p. 609, rapporté par al-Daylamî.

22. Sourate Hûd, 11:17.

23. Rapporteurs des Traditions (Hadith) du Prophète.

24. Voir: “Izâlat al-Khifâ”, Vol. 1, p. 514 et “Rawdhat al-Çafâ”, Vol.2, p. 215.

25. Pour des raisons tribales, claniques et politiques dont on parlera plus loin.

26. “Ummahât al-Ummah”, p.92.

27. “Sirr-ul-`Âlamîn, Charh Muslim Novi”, Vol. 2.

28. “Madârij al-Nubuwwah”, Vol., et “Ta’rîkh Baghdâd”, Vol. 11.

29. Voir “Mawaddat al-Qurabâ”, p. 49, imprimé à Bombay en l’an1310 H.

30. “Kanz al-`Ummâl”, Vol. 3, p. 140; “Arjah al-Matâlib”, p. 670; “Fat-h al-Bârî”, Vol. 6, p. 4.

31. Voir “Rawdhat al-Ahbâb”.

32. “Ta’rîkh al-Tabarî”, “Ta’rîkh al-Imâmah wa-l-Siyâsah”, “Mir’ât al-`Uqûl”.

33. “Ma`ârij al-Nubuwwah”, Rukn 4, Chap. 3, p. 42).

34. Les Compagnons du Prophète, présents à Saqîfah appartenaient à deux groupes principaux: Les Muhâjirîn (les Emigrants mecquois) et les Ançâr (les Partisans médinois). Les Ançâr voulaient que le successeur du Prophète soit l’un d’entre eux, et les Emigrants demandaient la même chose, chacun des deux groupes avançant ses propres arguments pour affirmer son droit au Califat. Les Emigrants invoquèrent leur lien de sang avec le Prophète (l’appartenance à la tribu de Quraych) pour imposer leur point de vue. Or, l’Imam `Ali était beaucoup plus proche du Prophète qu’Abû Bakr, car il était son cousin germain, et tous les deux (le Prophète et `Ali) faisaient partie de la même branche ou du même clan (les Hâchimites).

35. Parce qu’elle avait estimé sans doute qu’ils étaient indignes d’assister à ses funérailles, après tous les mauvais traitements qu’ils lui avaient réservés, ainsi qu’à son mari.

36. “Nâsîkh al-Tawârîkh”, Vol. 2, p. 803.

37. Voir “Izâlat al-Khifâ'” de Châh Waliyyollâh Dehlavî, Vol. 1, p. 282).

38. Voir “Bahth Hawl al-Wilâyah”de Mohammad Baqer al-Sadr, publié en français sous le titre “Le Chiisme, Prolongement naturel de la Ligne du Prophète”. Ed. Bibliothèque Ahl-ul-Bayt, Paris, 1983, traduit par Abbas Ahmad al-Bostani.

39. `Othmân et `Abdul-Rahmân étaient du même clan.

40. Les discussions sur l’élection de `Othmân sont aussi rapportées dans “al-Iqd al-Farîd”, Vol. p.75, imprimé en Egypte et dans “Charh Maqâçid al-Taftazânî”, p. 296.

41. “Ta’rîkh al-A`tham al-Kûfî”, pp. 128 – 130.

42. “Hayât al-Qulûb”d’al-`Allâmah al-Majlicî, Vol. “et “Abû Tharr al-Ghifârî”d’al-`Allâmah al-Subaytî. 4. Celui qui récite à haute voix l’appel à la prière.

43. “Hayât al-Qulûb”d’al-`Allâmah al-Majlicî, Vol. “et “Abû Tharr al-Ghifârî”d’al-`Allâmah al-Subaytî.

44. – ‘

45. “Traditionnistes”: ceux qui rapportent les traditions du Prophète.

46. Voir “Al-Ichtirâkî al-Zâhid”, Ta’rîkh al-Balâtharî”, et “al-Ghadîr”, Vol. 8, p. 293.

47. “Al-Balâtharî”, Vol. 5, p. 56.

48. “Çahîh al-Bukhârî”, Kitâb al-Zakât.

49. “Çahîh Muslim”, “Sunan al-Nisâ’î”, “Sunan al-Bayhaqî”.

50. “Abû Tharr al-Ghifârî” de `Abdul-Hamîd al-Miçrî, p. 133.

51. Voir: “Musnad Ibn Hanbal”; “Masânid Abû Tharr”.

52. “Tabaqât Ibn Sa`d”, p. 176.

53. “Ta’rîkh al-Balâharî”, Vol. 5, p. 65.

54. Al-`Allâmah al-Sabaytî écrit qu’Abû Tharr fit des gens de Jabal `Âmil des adeptes dévoués des Ahl-ul-Bayt par ses prêches et qu’il y posa la fondation de deux masjids, l’un à Sirfand, situé près de la rive du fleuve, entre Çûr et Çaydâ, et le second à Mec, situé à Hawlah. (“Abû Tharr al-Ghifârî”d’al-Sabaytî, p. 139).

55. “Ta’rîkh al-Ya`qûbî”, Vol., p. 148 et “Al-Ghadîr”, Vol. 8, p. 299.

56. Au Paradis.

57. “Ta’rîkh al-Khatîb al-Baghdâdî”, Vols. 2 et 5; “Musnad Ahmad Ibn Hanbal”, Vol. 1.

58. “Hayât al-Qulûb”, Vol. 2, p. 1043; “Al-Ghadîr”, Vol. , p. 299, cité par “Ta’rîkh al-Ya`qûbî”.

59. “Tabaqât” d’Ibn Sa`d al-Wâqidî, mort en 230 H., Vol. 4, p. 168.

60. “Ta’rîkh al-A`tham al-Kûfî” et “Majâlis al-Mu’minîn”.

61. “Majâlis al-Mu’minîn”, p. 94.

62. “Ta’rîkh al-Tabarî”, Vol. 4, p. 534 et “Al-`Aqd al-Farîd”, Vol. 2, p. 272.

63. “Murûj al-Thahab” d’al-Mas`ûdî, Vol. 1, p. 438 ; “Ta’rîkh al-Ya`qûbî”, Vol. 2, p. 148.

64. Id.Ibid.

65. Ceux qui (tel Abû Sufiyân) avaient combattu l’Islam jusqu’au dernier moment et qui devaient en principe passer par les armes, mais que le Saint Prophète fit bénéficier d’une amnistie générale, pour qu’il puissent vivre en paix au sein de l’Islam. C’est pourquoi on les appela les Amnistiés (Tulaqâ’). On les désigna aussi par le terme “al-Mu’allafah qulûbuhum” (les coeurs à rallier), car, le Prophète sachant que ces gens avaient accepté l’Islam, contraints et forcés,après la Conquête de la Mecque, et que dans leurs coeurs, ils restaient obscurantiste (pré-islamiques, jâhilites) et hostiles à la Religion, leur donnait des allocations dans l’espoir de rallier leur coeur à l’Islam, ou tout au moins, de les neutraliser et de modérer leur haine enfouie de la nouvelle Foi (l’Islam).

66. “Tâj al-`Urûs”, Vol. 4, p. 220;

“Tâbaqât Ibn Sa`d”, Vol. 8, p.31;

“Musnad Ahmad”, Vol. 3, p. 126;

“Mustadrak al-Hâkim”, Vol. 4, p. 47;

“Sunan al-Kubrâ d’al-Bayhaqî”, Vol. 4, p. 53;

“Al-Nihâyah”d’Ibn Kathîr, Vol. 3, p. 286 imprimé en Egypte;

“Lisân al-`Arab”, Vol. 11, p. 889;

“Al-Içâbah”, Vol.4, p. 489.

67. “Al-Ma`ârif”d’Ibn Qutaybah, p. 84;

“Ta’rîkh Abul-Fidâ”, Vol. 1, p. 168;

“Sunan al-Kubrâ”d’al-Bayhaqî, Vol. 6, p. 301;

“Al-`Aqd al-Farîd”, Vol. “, p. 261.

68. Ta’rîkh Ibn Kathîr, Vol. 7, p.125.

69. Ta’rîkh al-Tabarî, Vol 5, p.50.

70. “Ansâb al-Achrâf” de Balâtharî, Vol. 5, p. 52 et “Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol. 3, p. 44, imprimé à Londres.

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72. 300 000 dirhams.

73. Voir “Ta’rîkh al-Ya`qûbî”, Vol. 2, p. 41.

74. “Al-Ma`ârif”, p. 84; “Al-Iqd al-Farîd”, Vol “, p. 261; “Charh Ibn Abî al-Hadîd”, Vol. 1, p. 67; “Mahâdharât Râghib al-Içfahânî”, Vol. 2, p.212.

75. “Al-Sîrah al-Halabiyyah”, Vol. 2.

76. “Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol. 1, p. 185; “Usud al-Ghâbah”, Vol. 3, p. 301.

77. “Ansâb al-Achrâf”d’al-Balâtharî, Vol. 5, p. 30; “Al–`Iqd al-Farîd”, Vol. 2, p. 272.

78. “Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol. 1, p. 186.

79. “Al-Ghadîr” d’al-`Allâmah al-Amînî, Vol. 1, p. 274.

80. “Al-`Eqd al-Farîd”, Vol. 2, p. 261; “Al-Ma`ârif d’Ibn Qutaybah”, p. 84. Selon la version d’Ibn Abî-l Hadîd (“Charh Nahj al-Balâghah”, Vol. 1, p. 66) la somme offerte est de 400.000 dirhams et non 300.000.

81. “Ta’rîkh Ibn Wâdhih al-Ya`qûbî”, Vol. 2, p. 45.

82. “Charh Nahj al- Balâghah” d’Ibn Abî Hadîd, Vol. 1, p. 67.

83. Voir: “Sunan Abû Dâwûd”, et “Mustadrak al-Hâkim”.

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85. “î -î” – ” -î”

86. “Sahîh al-Bukhârî, Kitâb al-Jihâd, “Bâb Barakat al-Ghifârî Fî Mâlihi”, Vol. 5, pp. 17 et 21. Voir aussi, “Chatharât al-Thahab”, Vol. 1, p. 43; “Ta’rîkh Ibn Kathîr”, Vol. 7, p. 249, et “Ta’rîkh al-Khamîs”, Vol. 2, p. 311.

87. “Tabaqât Ibn Sa`d al-Wâqidî”, Vol. 3, p. 77, imprimé à Londres.

88. “Murûj al-Thahab”, p. 434.

89. “Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol. 3, p. 158; “Ansâb al-Achrâf”d’al-Balâtharî, Vol. 5, p. 7; “Murûj al-Thahab”, Vol. 1, p. 434; “Al-Iqd al-Farîd”, Vol. 2, p. 279 “Al-Riyâdh al-Nadherah”, Vol. 2, p. 258; “Duwal-ul-Islam”d’al-Thahabî, Vol.1, p. 18 et “Al-Khulâçah”d’al-Khazrajî, p. 152.

90. “Tabaqât ibn Sa`d”, Vol. 3, p. 96; “Murûj al-Thahab”, Vol. 1. p. 434; “Ta’rîkh al-Ya`qûbî”, Vol. 2, p. 149; “Al-Çafwah”d’Ibn al-Jawzî”, vol.1, p. 138; “Al-Riyâdh al-Nadherah”, Vol. 2, p. 291; “Al-Issti`âb”de `Abdul-Barr Makkî, Vol. 2, p. 404; “Al-Tuhfah al-Ithnâ `Achariyyah”d’al-Muhaddith Dehlavi.

91. “Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol.3, p. 105; “Murûj al-Thahab”, Vol. 1, p. 434.

92. “Murûj al-Thahab”, Vol. 1, p. 432.

93. “Murûj al-Thahab” d’al-Mas`ûdî.

94. “Tabaqât ibn Sa`d”, Vol. 3, p. 40; “Al-Ansâb”d’al-Balâtharî, Vol. 3, p. 4; “Al-Istî`âb”, Vol. 4, p. 476.

95. “Al-Ansâb” d’al-Balâtharî, Vol 3, p. 4.

96. “Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol. 3, p. 53; “Al-Mas`ûdî”, Vol. 1, p. 433.

97. “Tamaddune Islam”, Vol. 1, p. 22, imprimé en Egypte.

98. “Duwal-ul-Islâm” d’al-Thahabî, Vol. 1, p. 12.

99. “Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol. 3, p.53.

100. “`Alâ’im al-Nubuwwah” d’al-Mâwardî, p. 146, imprimé en Egypte.

101. “Al-Milal wal-Nihal”, Vol. 1, p. 25, imprimé à Bombey.

102. Al-Bayhaqî.

103. “Sunan Abî Dawûd”, Vol. 1, p. 25; “Musnad Ahmad Ibn Hanbal”, Vol. 2, p. 29; “Sunan al-Bayhaqî”, Vol. 6, p. 346.

104. “Sunan al-Bayhaqî”, Vol. 6, p. 348.

105. “Islam Ka Ma`âchi Nizam”, édition en Urdu, p.154.

106. “Nâsikh al-Tawârîkh”, Vol. 2, p.11.

107. “Ta’rîkh `Abul-Fidâ”, Vol. 2, p. 100, imprimé à Amritsar, en 1902.

108. “‘î -‘” – î “î -î” “- î” “î ûî”

109. “‘î -î” “-î” “- -“

110. Peut-être était-il encore dans la mosquée, parce qu’il vivait seul à cette époque, `Othmân l’ayant forcé de retourner en Syrie tout seul, y laissant sa famille derrière lui.

111. “Abû Tharr al-Ghifârî”, p. 126; “Hayât al-Qulûb”, Vol. 2, p. 1039.

112. “Murûj al-Thahab”d’al-Mas`ûdî, Vol. 1, p. 438;

“Ta’rîkh al-Ya`qûbî”, Vol. 2, p. 148;

“Tabaqât Ibn Sa`d”, Vol. 4, p. 168;

“Hayât al-Qulûb”, Vol. 2, p. 1033;

“Majâlis al-Mu’minîn”, p. 94;

“Ta’rîkh al-A`tham al-Kûfî”, p. 131;

“Kitâb al-Sufiyâniyyah”d’Abû `Othmân al-Jâhidh.

113. “Ta’rîkh al-Tabarî”, Vol. 4, p. 527.

114. “Al-Saqîfah”d’Ahmad Ibn `Abdul `Azîz al-Jawharî; “Murûj al-Thahab”,vol.1,p.438;”Charh Ibn Abil-Hadîd”.

115. Selon al-`Allâmah al-Subaytî, les Compagnons du Prophète montrèrent leur indignation devant la déportation d’Abû Tharr à Rabdhah. D’après “Mustadrak al-Hâkim”, lorsque Darda entendit la nouvelle de ce bannissement, il s’écria: «Innâ lillâhi wa Innâ ilayhi Râji`ûn”(Nous sommes à Allah et nous retournerons à Lui) et le répéta à plusieurs reprises. Lorsque `Abdullâh Ibn Mas`ûd apprit la nouvelle, à Kûfa, il fut bouleversé et s’adressant à un rassemblement dans le masjid de cette ville, il s’écria: «O gens! Avez-vous entendu ce verset coranique: “C’est vous-mêmes qui tuez les vôtres, et expulsez de leurs maisons une partie d’entre vous…“(Sourate al-Baqarah, 2:85), exprimant de cette façon son opposition à la décision de `Othmân. Al-Walîd, le Gouverneur de Kûfa rapporta les propos d’Ibn Mas`ûd au Calife `Othmân. Celui-ci lui écrivit un message lui ordonnant d’envoyer Ibn Mas`ûd à sa Cour à Medine. Lorsque `Abdullâh Ibn Mas`ûd arriva à cette ville, `Othmân était en train de faire un discours. En le voyant, `Othmân ordonna à son esclave, Aswad de le battre. Il saisit Ibn Mas`ûd, le traîna hors du masjid, le jeta à terre, lui flanqua une rossée de coups, l’assigna à résidence et lui coupa sa pension pour la vie» (“Abû Tharr al-Ghifârî”, p. 146; “Musnad Ahmad Ibn Hanbal”, Vol. 5, p. 197).

116. Abû Tharr savait que l’amour des Ahl-ul-Bayt est un fondement de l’Islam. Selon al-Jazâ’irî, l’Imam Ja`far al-Çâdiq a rapporté les propos suivants du Saint Prophète: «Toute chose a sa fondation, et celle de l’Islam est notre amour, nous les Ahl-ul-Bayt». (“Anwâr No`mâniyyah”).

117. “Ta’rîkh A`tham Kûfî”, p. 131, imprimé à Delhi.

118. Voir:

“Charh Ibn Abil-Hadîd”, Vol. 1, p. 241;

“Murûj al-Thahab”d’al-Mas`ûdî, Vol. 1, p. 238;

“Ta’rîkh al-Ya`qûbî”, Vol.2, p. 148;

“Mustadrak al-Hâkim”, Vol. 3, p. 343;

“Hulyat Abû Na`îm”, Vol. 1, p. 162;

“Musnad Ahmad”, Vol. 5, p. 156;

“Sunan Abî Dawûd”, Vol. 2, p. 282;

“Fat-h al-Bârî”, Vol. 3, p. 213;

“`Umdat al-Qâri Charh Çahîh al-Bukhârî”, Vol. 4, p. 291.

119. “Hayât al-Qulûb”, Vol. 2, p. 1046.

120. C’est le surnom de Sa`dî Ibn `Ajlân. Il est plus connu par son surnom. Bahilah est le nom de sa tribu. Il a rapporté de nombreuses traditions. Il vécut à Homs (Syrie) et y mourut à l’âge de 91 ans. D’aucuns affirment qu’il était le dernier Compagnon du Saint Prophète à mourir en Syrie. Mais en réalité le dernier Compagnon mort en Syrie était `Abdullâh Ibn Bachâr (Voir “Izâlat al-Khifâ”, Vol. 1, p. 285).

121. C’était un Compagnon respectable. Le vrai nom de son père, Yamân, était `Asal ou Umail, tombé en martyr lors de la Bataille de Ohod. Le Saint Prophète avait divulgué les noms des hypocrites à Huthayfah en lui demandant de garder le secret pour lui. `Omar Ibn al-Khattâb lui demanda à plusieurs reprises de lui confier ces noms. Huthayfah était aussi le gouverneur de Madâ’in sous le Califat de `Omar. (Voir “Izâlat al-Khifâ”, Vol. 1, p. 282). Selon al-Tabarci, les Hypocrites avait préparé un plan pour tuer le Prophète d’Allah dans la vallée de `Uqbah, mais leur plan fut mis en échec par `Ammâr Ibn Yâcer etc. Après l’échec de cette tentative d’attentat, le Saint Prophète divulgua à Huthayfah les noms des Hypocrites dissimulés parmi les Musulmans.

Selon le dire d’Abû Tharr, dans la liste des Hypocrites, divulguée à Huthayfah, figuraient les noms des `Achrah Mubach-chirah (= les Dix Compagnons bénis du Prophète, qui sont devenus célèbres par ce titre après le décès du Prophète) Voir la note en marge de “Ihtijâj al-Tabarî”, p. 29.

La tentative d’attentat de `Oqbah eut lieu lors du retour des Musulmans de la Bataille de Tabûk. `Ali ne se trouvait pas alors avec le Saint Prophète. Huthayfah tenait la corde attachée au nez du chameau du Prophète et `Ammar Ibn Yâcer conduisait l’animal. Lorsque celui-ci s’engagea dans un tournant dangereux, quelques hypocrites tentèrent de tuer le Prophète en effrayant le chameau. Mais le Saint Prophète fut sauvé grâce à la clairvoyance de `Ammar et de Huthayfah.

Huthayfah élit résidence à Kûfa après la mort du Saint Prophète. Il mourut quarante jours après sa prestation de serment d’allégeance à `Ali. Il était d’ailleurs un sympathisant sincère de celui-ci. (“Majâlis al-Mu’minîn”de Nûrullâh Chustarî).

122. Peut-être fait-il allusion aux règnes des Omayyades et des `Abbassides.

123. “Chifâ’ al-Çudûr”, Chap. Abû Tharr al-Ghifârî, p.105; “Al-Fuçûl, de Murtadhâ”`Alam al-Hudâ.

124. “Al-Tabarî”, Vol. 5, p. 67.

125. “Hayât al-Qulûb”, Vol. 2, p. 1049.

126. “Hayât al-Qulûb”, op. cit.

127. “Futûhât Makkiyyah” d’Ibn `Arabî, Chpt. 269.

128. Beaucoup d’historiens attribuent le récit de la mort d’Abû Tharr à son épouse, Omm Tharr, et non à sa fille, ce qui laisse croire que Omm d’Abû Tharr n’avait pas été morte avant son mari. Mais cette version des faits semble être erronée et du probablement à une méprise. En effet al-Majlicî a relaté la mort d’Abû Tharr, à Rabdhah, selon le récit de sa fille. Al-Tabarî écrit que la fille d’Abû Tharr fut envoyée à Médine après la mort de son père. Et aucun historien digne de foi n’a mentionné l’arrivée de la femme d’Abû Tharr à Médine.

129. Des Compagnons à qui le Saint Prophète avait fait cette prédiction.

130. Il est établi par différents récits qu’Abû Tharr n’éprouva aucune peine face à la mort, et c’est tout à fait normal dans ce cas, puisque le tourment de la mort est ressenti seulement par quelqu’un dont l’action et la conduite sont répréhensibles, ou qui a commis un méfait dans sa vie, dont le souvenir obstrue le passage de l’âme. Par exemple, lorsque `Â’ichah souffrait pendant son agonie et respirait difficilement les gens lui demandèrent: «O Mère des Croyants! Que se passe-t-il? Pourquoi cette détresse?», et elle répondit: «La Bataille d’al-Jamal me choque». (“Rawdhat al-Akhiyâr”, citant Rabî` al-Arâr).

131. `Othmân fut tué d’une manière atroce. L’histoire nous apprend que son corps jonchait dans un tas de fumier pendant trois jours et que les chiens mangèrent une de ses jambes. (“Ta’rîkh al-A`tham al-Kûfî”).

132. “Ta’rîkh al-Kâmil”, Vol. 4; “Izâlat al-Khifâ”, Vol. 1; “Ta’rîkh al-Tabarî”, Vol.4.

133. “Ta’rîkh al-Tabarî”, Vol. 4, p. 527.

134. “Ta’rîkh al-A`tham al-Kûfî”; “Ta’rîkh al-Imâmah Wal Siyâsah”, Vol. 1; “Ta’rîkh al-Fakhrî”; “Ta’rîkh `Abul-Fidâ; “Ta’rîkh al-Tabarî”, etc.

Militer pour l’abolition de l’esclavage. Entretien avec Marcus Rediker

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Marcus Rediker est professeur distingué d’histoire atlantique à l’Université de Pittsburgh. Ses livres ont gagné de nombreux prix et ont été traduits en quinze langues.

Tous ses livres ont été publiés en français : Pirates de tous les pays : l’âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726), trad. Fred Alpi (Libertalia, 2008 ; 2e édition, 2011) ; L’Hydre aux mille têtes : L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, trad. Hélène Quiniou (Amsterdam, 2008) ; Les Forçats de la mer : Histoire populaire des marins du XVIIIe siècle, trad. Fred Alpi (Libertalia, 2010) ; À Bord du Négrier : Une Histoire atlantique de la Traite, trad. Aurélien Blanchard (Seuil, 2013) ; Les Révoltés de l’Amistad : une Odyssée Atlantique (1839-1842), trad. Aurélien Blanchard (Seuil, 2015) ; Les Hors-la-loi de l’Atlantique : Pirates, mutins et flibustiers, trad. Aurélien Blanchard (Seuil, 2017). 

Rediker est également le producteur du film documentaire primé Ghosts of Amistad : In the Footsteps of the Rebels (réalisation : Tony Buba), sur la mémoire populaire de la rébellion de La Amistad de 1839, aujourd’hui en Sierra Leone. Il travaille actuellement comme conservateur invité à la JMW Turner Gallery à la Tate Britain.

***

Sophie Coudray — Qu’est-ce qui vous a conduit à consacrer un ouvrage à Benjamin Lay en particulier, ce personnage oublié et plutôt surprenant ? Pouvez-vous dire quelques mots de cet homme étonnant du dix-huitième siècle, qui était un « végétarien ultraradical, ayant une conscience de classe, du genre, de la race, de l’environnement » (p. 149 note 1) et qui ressemble beaucoup aux militants d’aujourd’hui — dans le fait d’avoir recours au boycott et de prôner une politique radicale de la consommation par exemple ?

Marcus Rediker – J’ai découvert Benjamin Lay il y a plus de vingt ans, alors que je travaillais avec Peter Linebaugh à la rédaction d’un livre intitulé L’Hydre aux mille têtes : L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire (Éditions Amsterdam, 2008).

Nous avons étudié une série de révoltes autour de l’Atlantique au cours des années 1730 et nous cherchions à savoir si cette vague de résistance avait fait progresser la pensée abolitionniste. Lay a publié son livre anti-esclavagiste, All Slave-keepers that Keep the Innocent in Bondage, Apostates (« Apostats, tous les propriétaires d’esclaves qui tiennent en servitude les innocents »), en 1738. Il avait conscience de la vague croissante de révoltes, qui est devenue une partie de son argumentaire pour l’abolition immédiate de l’esclavage.

Plus j’en apprenais sur Lay, plus j’étais fasciné. J’avais là un abolitionniste très important et presque totalement inconnu, un homme qui a adopté une attitude militante contre l’esclavage deux générations avant qu’un mouvement anti-esclavagiste ne se développe. Et il était bien plus qu’un abolitionniste. Il vivait en dehors de l’économie capitaliste naissante, il était végétarien, il a été un pionnier des droits des animaux. En tant que première personne à refuser de consommer toute marchandise produite par le travail des esclaves, il a inventé le boycott : une politique moderne de la consommation. Il faisait toutes ces choses radicales il y a 250 ans.

Je me suis dit : « cet homme mérite un livre qui lui soit entièrement consacré ». Il y a deux décennies, j’ai pensé que le monde avait finalement commencé à rattraper Benjamin Lay et qu’il pouvait être une sorte de modèle pour les radicaux contemporains. J’ai commencé à rédiger le livre en 2013 et publié l’édition anglaise en 2017.

S.C. — Vous parlez des « Lumières populaires » (Enlightment from below) (p. 148) pour décrire Benjamin Lay. De quelle façon son parcours singulier a-t-il façonné sa pensée et son engagement ? Comment est-il devenu un fervent abolitionniste ?

M.R. — Lay est arrivé à ses « lumières » au travers de trois expériences. D’abord, il était quaker, membre d’un groupe religieux radical qui a ses origines dans la Révolution anglaise, quand le Roi et le Parlement se sont battus, que la censure a disparu et que de nombreux protestants radicaux ont surgi : Levellers, Diggers, Ranters, Seekers et Quakers. Nombre d’entre eux étaient des « antinomiens », qui croyaient qu’ils avaient une connexion directe avec Dieu et qu’ils étaient par conséquent au-dessus des lois des hommes. Ils rejetaient l’autorité du Roi, de l’État et de l’Église et se réservaient toute prise de décision. L’antinomisme était une force tout à fait subversive.

Bien qu’il soit né en 1682, 22 ans après la fin de la Révolution anglaise, Lay a opéré un retour à cette période antérieure de radicalisme religieux. Lay s’est immergé dans les écrits des Quakers révolutionnaires et croyait fermement que tout le monde était égal aux yeux de Dieu. Cela faisait partie de son éducation et était au cœur de ses convictions radicales.

La deuxième voie qui a mené Lay aux Lumières a été celle empruntée en mer. Il a travaillé comme marin en haute mer pendant plus de dix ans, voyagé autour du monde et est devenu cosmopolite. Il a vu l’esclavage dans différents endroits de la planète et a senti que cette connaissance lui permettait d’expliquer pourquoi il devait être aboli. Dans le même temps, il a développé un profond attachement à l’éthique de la solidarité des marins. Les marins remettent leur vie entre les mains de leurs compagnons d’équipage chaque jour et développent une puissante conscience collective. Lay a poussé cette idée plus loin, pensant que l’on devrait se montrer solidaire de toute personne se trouvant en situation de travail pénible, particulièrement envers les Africains réduits en esclavage. C’est devenu le deuxième point crucial du développement de son abolitionnisme.

La troisième voie s’est ouverte quand il a navigué, en 1718, vers la Barbade, où lui et sa femme Sarah Lay ont tenu un petit magasin sur le front de mer. La Barbade était la principale société esclavagiste au monde à cette époque. Lay était absolument horrifié par ce qu’il y a rencontré. Il a vu des personnes asservies mourir de faim, il les a vues mutilées alors qu’ils travaillaient à la production du sucre, il a vu la classe dirigeante de la Barbade les torturer et les exécuter. Il a été profondément perturbé par l’omniprésence de cette violence et de cette inhumanité.

Lay a inventé sa propre vision des Lumières en associant le passé révolutionnaire du Quakerisme en Angleterre, les traditions du cosmopolitisme et de la solidarité parmi les marins en hautes mers et l’expérience des luttes populaires contre l’esclavage à la Barbade. Lay était véritablement un radical de l’Atlantique.

S.C. — Quelle était la formation ou l’arrière-plan intellectuels de cet autodidacte ?

M.R. — Lay avait un minimum d’éducation, mais pour l’essentiel, c’était un autodidacte — très fier du savoir acquis pour lequel il a travaillé si dur. Il connaissait parfaitement la Bible (dans la version dite du roi Jacques, the King James Bible). Il avait de bonnes connaissances en philosophie, en histoire, en théologie et en littérature. Il vivait dans une grotte dans laquelle il avait aménagé une bibliothèque de plus de 200 volumes, ce qui était considérable pour l’époque, particulièrement pour un travailleur ordinaire. Il avait absorbé les écrits quakers de l’époque de la Révolution anglaise. L’une des grandes trouvailles de mes recherches a été un livre de sermons de William Dell, un théologien radical éminent des années 1640 et 1650, que Lay avait eu en sa possession. Les commentaires que Lay a laissé dans ses marges créent un dialogue entre un radical du dix-septième siècle et un autre du dix-huitième.

Sa lecture de la philosophie grecque ancienne et romaine était particulièrement importante. Il s’intéressait à Diogène et à ses compagnons philosophes cyniques, dont il a tiré de nombreuses leçons : dire la vérité au pouvoir, vivre une vie en accord avec la nature, renoncer à toute richesse terrestre, incarner ses idées et les mettre en scène en public. Il est très important de noter que Lay se considérait lui-même comme un philosophe, une personne critique de sa propre société et avec des idées fortes sur la manière de construire un monde meilleur pour tous les peuples.

S.C. — Comment Benjamin Lay a-t-il lié la lutte contre l’esclavage à une critique radicale de l’enrichissement personnel et plus largement, à une critique de l’économie mondiale et du « pouvoir de la classe dirigeante » — par exemple, vous écrivez que « Benjamin exigeait que toute personne impliquée dans l’esclavage d’une quelconque manière soit privée à la fois de pouvoir religieux et politique » (p. 85) ? L’activisme de Lay était-il entièrement dirigé vers ses compagnons quakers ou était-il plus large ?

M.R. — Lay était convaincu que l’accumulation de richesse était en train de détruire à la fois le Quakerisme et la société dans son ensemble. Il tenait ceux qu’il désignait comme « cupides », « avares », « avides », pour responsables des problèmes du monde, particulièrement l’esclavage. Il s’est concentré sur les Quakers qui possédaient des esclaves parce qu’ils étaient à portée de main et qu’ils ne vivaient pas selon la « règle d’or » biblique : traite les autres comme tu voudrais être traité. Au moment où Lay a prononcé sa critique, les riches propriétaires d’esclaves quakers dirigeaient non seulement la Société des Amis, mais aussi le gouvernement entier de la colonie quaker de Pennsylvanie. La cupidité de quelques-uns, quakers et non-quakers, menait à l’exploitation et à la misère d’un très grand nombre. Il proférait une critique sévère du pouvoir civil et religieux de la classe dirigeante.

Lay établissait un lien entre sa critique de l’esclavage et le marché mondial en anticipant une idée que Karl Marx allait développer 125 ans plus tard : comment la forme de la marchandise échangée sur le marché dissimule les conditions violentes dans lesquelles les travailleurs l’ont produite. Ayant vécu à la Barbade, Lay savait que « le sucre était produit avec du sang », comme le diraient les abolitionnistes. Mais le consommateur qui plongeait un morceau de sucre dans une tasse de thé ne savait pas comment les vies des esclaves africains étaient brutalisées par la production du sucre.

Lay cherchait à indiquer clairement ce lien avec le marché. Il s’est ainsi retiré lui-même du marché capitaliste, fabriquant ses propres vêtements et cultivant sa propre nourriture de manière à ne pas être complice, à travers la consommation, de l’exploitation de quiconque. Il refusait de consommer des marchandises produites par des esclaves, telles que le sucre, le tabac ou le thé. Le boycott du sucre allait devenir, plus tard, l’une des principales stratégies du mouvement anti-esclavagiste transatlantique.

On peut conclure sur ce point en disant que Lay a inventé l’idée qui sous-tend aujourd’hui le mouvement mondial contre le travail clandestin. Quand un consommateur achète un produit, disons en France ou aux États-Unis, il ou elle doit penser aux travailleurs qui le produisent, au Vietnam ou en Indonésie. Lay a exprimé et exigé une conscience de l’exploitation et de l’oppression à l’échelle planétaire.

S.C – Quels types de rapports Lay entretenait-il avec la communauté Quaker et avec le Quakerisme en général — ou du moins avec ce que le Quakerisme était devenu au dix-huitième siècle ?

M.R. — Lay entretenait des rapports épineux avec des communautés quakers spécifiques ainsi qu’avec le Quakerisme en général — marqués par des conflits chroniques. Lay disait toujours la vérité au pouvoir. Lorsqu’il pensait que quelque chose était mal, il le faisait savoir à tout le monde. Il détestait ceux qu’il considérait comme de « faux prophètes », à savoir des Quakers qui prenaient la parole devant des assemblées et qui n’étaient pas divinement inspirés. Il n’aimait pas ceux qui possédaient des esclaves, comme nous l’avons vu. Il n’aimait pas ceux qui plaçaient les biens terrestres avant la spiritualité collective. Quand il formulait ces critiques en public, nombre de Quakers étaient contrariés. Eux, qui valorisaient la paix et l’entente, n’aimaient pas la discorde et le tumulte que Lay semblait constamment générer. Lay fut ainsi « désavoué » par quatre assemblées quakers : à Londres et Colchester en Angleterre et à Philadelphie et Abington en Pennsylvanie.

Lay a toujours trouvé ces batailles légitimes, car il pensait que ce qu’il combattait était en train de détruire sa religion bien aimée. Il était sans compromis dans son combat pour sauver l’âme du Quakerisme.

Je suis honoré de pouvoir dire que depuis que mon livre a été publié en 2017, les quatre assemblées quakers qui avaient excommunié Lay au dix-huitième siècle l’ont maintenant réintégré, affirmant qu’il avait raison et que ses opposants avaient eu tort. Après de sérieuses reconsidérations et débats internes, ces congrégations se sont déclarées en accord avec Lay et son esprit radical. Je dois dire que je trouve ces actions réconfortantes. Lay a maintenant été rendu au Quakerisme et fait actuellement l’objet de beaucoup d’études et de valorisation. Une grave injustice historique a été corrigée.

S.C. — Le terme « parti » apparaît de temps en temps dans les écrits de Lay. A-t-il amorcé une organisation collective contre l’esclavage ou était-il, comme cela semble être le cas, un homme plutôt solitaire ?

M.R. — Lay avait deux façons contradictoires de parler de son activisme anti-esclavagiste. Il se présentait par moments comme un prophète solitaire, comme Isaïe, Ézéchiel ou Jérémie dans l’Ancien Testament. Si les gens ne le suivaient pas, insistait-il, ils seraient damnés. Lay a même copié certains procédés des prophètes. Jérémie, par exemple, vivait dans une grotte, tout comme Lay. L’engagement de tous les prophètes pour une nouvelle manière de vivre, plus vertueuse, était total.

Mais à d’autres moments, Lay ne se présentait pas comme un individu prêchant dans le désert, mais plutôt comme membre d’un collectif insurgé de Quakers qui s’entendaient pour dire que l’esclavage devait être aboli. Ses ennemis l’accusaient de chercher à construire un « parti » ou une faction pour promouvoir la cause abolitionniste. Lay a apporté lui-même la preuve qu’il conspirait avec d’autres Quakers pour faire circuler des documents contre l’esclavage (son propre livre et les écrits du compagnon Quaker Ralph Sandiford) et pour générer une opposition publique aux Quakers qui possédaient des esclaves. Lay a même entraîné les autres militants à éviter la censure et à s’exprimer franchement ! Lay faisait partie d’un mouvement modeste, mais croissant, au sein des Quakers. Il en était même le leader.

S.C. — Dans votre livre, vous abordez le « théâtre de guérilla » que pratiquait Benjamin Lay pour défier la communauté Quaker. Pouvez-vous revenir sur son mode opératoire spectaculaire ? Ce type d’action théâtralisée était-il courant à cette époque ?

M.R. — Le « théâtre de guérilla » était une sorte de théâtre de rue subversif pratiqué par des groupes radicaux dans les années 1960 et 1970, dans le cadre des protestations contre la guerre du Vietnam. Mais ce genre de théâtre politique est, évidemment, bien plus ancien que cela. Des Quakers antinomiens comme James Nayer et John Perrot ont donné de somptueuses représentations théâtrales pendant et après la Révolution anglaise. Lay a été influencé par leurs actions. Mais il s’est aussi appuyé sur une tradition plus ancienne encore, issue des philosophes cyniques de la Grèce ancienne mentionnés précédemment. Diogène, par exemple, vivait dans un fût de vin à l’abandon et rejetait la propriété, la hiérarchie et les conventions sociales. Il tenait une lampe le jour pour théâtraliser sa recherche de l’honnête homme.

Lay s’est appuyé sur ces traditions pour jouer ses scènes de théâtre de guérilla l’une après l’autre. En septembre 1738, il a rempli une vessie animale avec du jus de raisin d’Amérique rouge vif, puis l’a glissé dans le compartiment secret d’un livre. Il a revêtu un uniforme militaire et s’est muni d’une épée, s’est enveloppé dans un manteau, a caché le livre et est parti de chez lui à Abington, en Pennsylvanie, pour Burlington dans le New Jersey, où l’Assemblée annuelle des Quakers de Philadelphie se tenait, un regroupement des Quakers les plus puissants de la colonie. À l’assemblée, Lay annonça d’une voix tonitruante que la possession d’esclaves était le plus grave péché au monde. Il rejeta son manteau pour révéler son uniforme militaire. L’assemblée a retenu son souffle. Il leva le livre au-dessus de sa tête, dégaina son épée et déclara : « Dieu se vengera de ceux qui oppriment leurs semblables ». Il passa son épée au travers du livre. La vessie explosa dans un flot de sang, éclaboussant les propriétaires d’esclaves assis à proximité. Un groupe d’hommes quakers a saisi Benjamin — il n’a pas résisté — et l’a jeté dehors, dans la rue. Le soldat de Dieu avait délivré une terrifiante prophétie : la possession d’esclaves allait détruire la foi Quaker.

S.C. — Benjamin Lay était très en avance sur son temps sur bien des sujets. Quelle a été la réception de son livre All Slave-Keepers that Keep the Innocent in Bondage, Apostates, publié par son ami Benjamin Franklin en 1738 ? Qu’en est-il de sa postérité ? Est-il devenu une référence par la suite pour les abolitionnistes ? Quelles graines a-t-il semées dans la communauté Quaker ?

M.R. — Le livre de Lay a eu un impact au sein de la communauté Quaker et, plus largement, parmi les abolitionnistes, mais je crois que son théâtre de guérilla a eu un impact plus important encore. Tout le monde parlait de ses actions radicales et subversives. Lay a été, à un moment donné, la personne la plus célèbre de toute la Pennsylvanie. Quand le mouvement abolitionniste a pris son essor dans les années 1780, les gens accrochaient une gravure de Lay dans leur maison pour marquer leur soutien à la cause qui a été au cœur de son existence. Plus tard, des abolitionnistes parmi lesquels Thomas Clarkson, Lydia Maria Childs et Benjamin Lundy, ont ramené Lay à la vie en créant une généalogie de leur propre mouvement.

L’agitation prolongée, théâtrale de Lay a triomphé. Les Quakers ont décidé en 1758 que le commerce d’esclaves était incompatible avec leur foi. Lay, qui avait soixante-seize ans et vivait la dernière année de sa vie, a contribué à gagner une bataille épique, par ses écrits, ses protestations constantes et sa vie exemplaire. Bien qu’il ait fallu dix-huit ans de plus pour que les Quakers abolissent complètement l’esclavage dans leur milieu, Lay a vu que la décision prise en 1758 était le début de la fin et que l’abolition totale était à venir. En entendant les nouvelles de ce décret quaker, il dit à un ami : « Je peux maintenant mourir en paix ».

Entretien réalisé et traduit de l’anglais par Sophie Coudray.

Notes

1  NDT : Les indications de pagination correspondent à l’édition originale : The Fearless Benjamin Lay. The Quaker Dwarf Who Became the First Revolutionary Abolitionist (Verso, 2017).

Voir le livre de Benjamin Lay en ligne : http://medicolegal.tripod.com/apostates1737.htm

Michael Löwy, le christianisme de la libération contre l’idolâtrerie du marché

http://alainindependant.canalblog.com/archives/2014/11/27/31035713.html

La théologie de la libération, c’est tout d’abord un ensemble d’écrits produit depuis 1971 par des figures comme Gustavo Gutierrez (Pérou), Rubem Alves, Hugo Assmann, Carlos Mesters, Leonardo et Clodovis Boff (Brésil), Jon Sobrino, Ignacio Ellacuria (El Salvador), Segundo Galilea, Ronaldo Munoz (Chili), Pablo Richard (Chili, Costa Rica), José Miguel Bonino, Juan Carlos Scannone (Argentine), Enrique Dussel (Argentine, Mexique), Juan-Luis Segundo (Uruguay)  –  pour ne nommer que certains des plus connus.

Mais ce corpus de textes est l’expression d’un vaste mouvement social, qui est apparu au début des années 1960 – bien avant les nouveaux ouvrages de théologie. Ce mouvement comprenait des secteurs significatifs de l’Eglise – prêtres, ordres religieux, évêques- des mouvements religieux laïcs – Action catholique, Jeunesse universitaire chrétienne, Jeunes ouvriers chrétiens – des commissions pastorales à base populaire -pastorale ouvrière, pastorale de la terre, pastorale urbaine – et les communautés ecclésiastiques de base. Sans la pratique de ce mouvement social – qu’on pourrait appeler christianisme de la libération – on ne peut pas comprendre des phénomènes sociaux et historiques aussi importants dans l’Amérique Latine des 30 dernières années que la montée de la révolution en Amérique centrale – Nicaragua,  El Salvador – ou l’émergence d’un nouveau mouvement ouvrier et paysan au Brésil (le Parti des Travailleurs,  le Mouvement des Paysans Sans Terre,  etc).  (Cf. Löwy,  1998).

La découverte du marxisme par les chrétiens progressistes et par la théologie de la libération ne fut pas un processus purement intellectuel ou universitaire. Son point de départ fut un fait social incontournable, une réalité massive et brutale en Amérique latine : la pauvreté. Nombre de croyants choisirent le marxisme parce qu’il semblait offrir l’explication la plus systématique, cohérente et globale des causes de cette pauvreté, et parce qu’il etait la seule proposition qui fût suffisamment radicale pour l’abolir. Pour lutter efficacement contre la pauvreté, il faut en comprendre les causes. Comme l’a dit le cardinal brésilien dom Helder Câmara: “Aussi longtemps que je demandais aux gens d’aider les pauvres, on m’appelait un saint. Mais lorsque j’ai posé la question: pourquoi y a-t-il tant de pauvreté ? on m’a traité de communiste …”

Il n’est pas facile de présenter une vue d’ensemble de la position de la théologie de la libération relative au marxisme. D’une part, on y trouve une très grande diversité d’attitudes – allant de l’utilisation prudente de quelques éléments à la synthèse intégrale (par exemple, dans le courant  “Chrétiens pour le Socialisme”)  -, de l’autre, un certain changement s’est opéré entre la position des années 1968-1980, plus radicale, et celle d’aujourd’hui, plus réservée, suite aux critiques de Rome mais aussi aux développements en Europe de l’Est depuis 1989.. Mais on peut, à partir des ouvrage des théologiens les plus représentatifs et de certains documents épiscopaux, identifier quelques points de repère communs. (Cf. Enrique Dussel 1982,  Guy Petitdemange 1985)

Certains théologiens latino-américains (influencés par Althusser) se réfèrent au marxisme simplement comme une (ou la) science sociale, que l’on utilise, de façon strictement instrumentale, pour mieux connaître la réalité latino-américaine. Une telle définition est à la fois trop large et trop étroite. Trop large, car le marxisme n’est pas la seule science sociale. Trop étroite, car le marxisme n’est pas seulement une science: il prend appui sur une option pratique qui vise non seulement à connaître, mais aussi à transformer le monde.

En réalité, l’intérêt – beaucoup d’auteurs parlent de “ fascination ” – que les théologiens de la libération manifestent pour le marxisme est plus large et plus profond que ne le ferait croire l’emprunt de quelques concepts à des fins scientifiques. Il concerne également les valeurs du marxisme, ses options éthico-politiques et son anticipation d’une utopie future. Il se trouve que c’est Gustavo Gutiérrez qui nous offre les vues les plus pénétrantes, soulignant que le marxisme ne se contente pas de proposer une analyse scientifique, mais aussi une aspiration utopique du changement social. Il critique la vision scientiste d’un Althusser, qui “empêche de voir l’unité profonde de l’oeuvre de Marx et, par conséquent, de comprendre comme il faut sa capacité d’inspirer une praxis révolutionnaire radicale et permanente ”  (Gutierrez,  1972, p244) [1]

Quelles sont les sources marxistes dont s’inspirent  les théologiens de la libération? Leur connaissance des écrits de Marx est très variable. Enrique Dussel est sans doute celui qui a poussé le plus loin l’étude de l’oeuvre de Marx,  sur laquelle il a publié une série d’ouvrages d’une érudition etd’uneoriginalitéimpressionante  (Dussel,  1985,  1988,  1990). Mais l’on trouve aussi des références directes à Marx chez Gutierrez,  les frères Boff,  Hugo Assmann et plusieurs autres.

Par contre,  ils  manifestent peu d’intérêt pour le marxisme des manuels soviétiques de “Diamat”, ni pour le celui des partis communistes latinoaméricains. C’est plutôt le “ marxisme occidental ” – parfois appelé “ néo-marxisme ” dans leurs documents – qui les attire. Ernst Bloch est l’auteur marxiste le plus cité dansThéologie de la libération – Perspectives, le grand ouvrage inaugural de Gustavo Gutiérrez (l971). On y trouve aussi des références à Althusser,  Marcuse,  Lukàcs, Gramsci, Henri Lefèbvre,  Lucien Goldmann et Emest Mandel.  [2]

Mais ces références européennes sont moins importantes que les repères latino-américains: le penseur péruvien José Carlos Mariàtegui, source d’une marxisme original, d’inspiration indo-américaine; la révolution cubaine, tournant crucial dans l’histoire de l’Amérique latine; et enfin, la théorie de la dépendance, critique du capitalisme dépendant, avancée par Fernando Henrique Cardoso, André Gunder Frank, Theotonio dos Santos et Anibal Quijano (tous mentionnés à plusieurs reprises dans le livre de Gutiérrez). [3]

Les théologiens de la libération – et les “chrétiens de la libération” au sens large – ne se limitent pas à utiliser les sources marxistes existantes.  Ils vont aussi innover et reformuler, à la lumière de leur culture religieuse, mais aussi de leur expérience sociale, certains thèmes fondamentaux du marxisme. Dans ce sens, on peut les considérer comme des “néo-marxistes”, c’est à dire des innovateurs qui donnent à la pensée marxiste une inflexion nouvelle, des perspectives inédites, ou des apports originaux.

Un exemple frappant c’est leur utilisation, à côté des termes “classiques”  de travailleurs ou prolétaires, du concept de pauvre.

Le souci des pauvres est une tradition millénaire de l’Église,remontant jusqu’aux sources évangéliques du christianisme. Les théologiens latino-américains se situent dans la continuité de cettetradition qui leur sert constamment de référence et d’inspiration.Mais ils sont en rupture profonde avec le passé sur un point capital: pour eux, lespauvres ne sont plus essentiellement des objets de charité, mais lessujets de leur propre libération. L’aide ou l’assistance paternaliste cèdent la place à une attitude de solidarité avec la lutte despauvres pour leur auto-émancipation. C’est ici que s’opère la jonction avec le principe véritablement fondamental du marxisme, à savoir “l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes”. Ce changement est peut-être la nouveauté politique la plus importante et la plus riche de conséquences apportée par les théologiens de la libération par rapport à la doctrine sociale de l’Eglise. Il aura aussi les plus grandes conséquences dans le domaine de la praxis sociale.

Certains marxistes critiqueront sans doute cette façon de substituer une catégorie vague, émotionnelle et imprécise (“les pauvres”) au concept  “matérialiste”  de prolétariat. En réalité, ce terme correspond à la situation latino-américaine où l’on trouve, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, une masse énorme de pauvres – chômeurs, semi-chômeurs, saisonniers, vendeurs ambulants, marginaux, prostituées, etc. – tous exclu(e)s du système de production  “formel”. Les syndicalistes chrétiens marxistes du Salvador ont inventé un terme, qui associe toutes les composantes de la population opprimée et exploitée: le pobretariado ou “pauvrétariat”. Il  faut souligner que la majorité de ces pauvres  – comme d’ailleurs la majorité des membres des communautés écclésiales de base – sont des femmes.

Un autre aspect distinctif du marxisme de la Théologie de la Libération c’est la critique morale du capitalisme. Le christianisme de la libération, dont l’inspiration est tout  d’abord religieuse et éthique, manifeste un anticapitalismc beaucoup plus radical, intransigeant et catégorique – parce que chargé de répulsion morale – que ne le font les partis communistes du continent  – issus du moule stalinien – qui croient encore aux vertus progressistes de la bourgeoisie industrielle et au rôle historique “ antiféodal ” du développement industriel (capitaliste). Un exemple suffit pour illustrer ce paradoxe. Le parti communiste brésilien expliquait dans les résolutions de son Vle congrès (1967) que “ la socialisation des moyens de production ne correspond pas au niveau actuel de la contradiction entre forces  productives et rapports de production ” – en d’autres terme le capitalisme industriel doit d’abord développer l’économie et moderniser le pays avant même qu’il puisse être question  de socialisme. Or, les évêques et supérieurs réligieux de la région Centre-Ouest du Brésil publièrent en 1973 un document intitulé Le Cri de l’Église dont la conclusion est la suivante:

“Il faut vaincre le capitalisme: c’est le plus grand mal, le péché accumulé, la racine pourrie, l’arbre qui produit tous les fruits que nous connaissons si bien: la pauvreté, la faim, la maladie, la mort.   Pour cela, il faut que la propriété privée des moyens de production (usines, terre, commerce, banques) soit dépassée.” (Obispos Latinoamericanos,  1978, p. 71).

Comme l’on voit par ce document – et par beaucoup d’autres issus du courant chrétien-libérateur -, la solidarité avec les pauvres conduit à la condamnation du capitalisme et celle-ci à l’aspiration socialiste.

Les chrétiens socialistes, grâce à la radicalité éthique de leur anti-capitalisme, se sont souvent montrés plus sensibles aux catastrophes sociales provoquées par la “modernité réellement existante” en Amérique Latine et par la logique du “dévéloppement du sous-dévéloppement” (pour  reprendre l’expression bien connue d’André Gunder Frank), que beaucoup de marxistes emprisonnés dans les mailles d’une logique “dévéloppementiste” purement économique. Par exemple, l’ethnologue marxiste “orthodoxe” Otavio Guilherme Velho a sevérement critiqué l’Eglise progréssiste brésilienne pour avoir “considéré le capitalisme comme un mal absolu”,  et pour s’être opposé à la transformation capitaliste de l’agriculture,  porteuse de progrès, au nom de traditions et d’idéologies pré-capitalistes de la paysannerie (Otavio Guilherme Velho, 1982, pp. 125-126).

Depuis la fin des années 70, un autre thème va jouer un role croissant dans la reflexion marxiste de certains penseurs chrétiens: l’affinité éléctive entre le combat biblique contre les idoles et la critique marxiste du fétichisme de la marchandise. L’articulation des deux dans la théologie  de la libération a été largement facilitée  par le fait que Marx lui-meme utilisait souvent des images et concepts bibliques dans sa critique du capitalisme.

Baal, le Veau d’Or, Mammon, Moloch  sont quelques unes de ces “métaphores théologiques”dont Marx fait généreusement usage dans Le Capital et dans d’autres écrits économiques, pour dénoncer, dans un language directement inspiré par les prophètes vetero-testamentaires, l’esprit  du capitalisme comme idolâtrie de l’argent, de la marchandise,  du profit,  du marché ou du capital lui-meme. La Bourse est souvent désignée comme “Temple de Baal” ou de “Mammon”. Le concept le plus important de la critique marxienne du capitalisme est lui aussi une “métaphore théologique”, qui se refère à l’idolâtrie: le fétichisme.

Ces moments “théologico-métaphoriques” – et d’autres semblables – de la critique marxienne du capitalisme, sont connus de plusieurs théologiens de la libération qui n’hésitent pas à s’en référer dans leurs écrits. On trouve une analyse détaillée de ces “métaphores” dans le livre d’Enrique Dussel de 1993, une étude philosophique approffondie de la théorie marxienne du fétichisme du point de vue du christianisme de la libération.

La critique du système de domination économique et sociale existant en A.Latine comme forme d’ idolâtrie  sera esquissée, pour la prémière fois, dans un recueil de textes du  Departamento Ecumenico de Investigacones  (D.E.I.) de San José de Costa Rica,  publié sous le titre La lutte des dieux. Les idoles de l’oppression et la recherche du Dieu li bérateur, qui a rencontré un écho  considérable: paru en 1980, il sera traduit en sept langues. Le point de vue commun aux cinq auteurs – H.Assmann, F.Hinkelammert, J.Pixley, P.Richard et J.Sobrino – est exposé dans une introduction. Il s’agit d’une rupture decisive avec la tradition conservatrice et rétrograde de l’Eglise, qui présentait, depuis des siècles, l'”athéisme” – dont le marxisme était la forme moderne – comme l’archi-ennemi du christianisme:

“La question centrale aujourd’hui en Amérique Latine n’est pas la question de l’athéisme, le problème ontologique de l’existence ou non de Dieu (…).La question centrale est l’idolâtrie, l’adoration des fausses divinités du système de domination. (…) Chaque système de domination se caractérise précisement par ceci,  qu’il crée des dieux et des idoles qui sanctifient l’oppression et l’hostilité à la vie. (…) La recherche du vrai Dieu dans ce combat des dieux nous conduit à une vision des choses dirigée contre l’idolâtrie,  rejettant les fausses divinités,  les fétiches qui tuent et leurs armes religieuses de la mort. La foi dans le Dieu libérateur, celui qui révèle son visage et son secret dans la lutte des pauvres contre l’oppression, s’accomplit nécéssairement dans la négation des fausses divinités… La foi se tourne contre l’idolâtrie” (La lucha de los dioses, 1980, p. 9).

Cette problématique sera l’objet d’une analyse approfondie et novatrice dans le remarquable livre commun de Hugo Assmann et Franz Hinkelammert, L’idolatrie du marché. Essai sur l’économie et la théologie(1989). Cette importante contribution est la première, dans l’histoire de la théologie de la libération, qui est explicitement dédiée au combat contre le système capitaliste défini comme idolâtrie. La doctrine sociale des Eglises n’avait exercé, le plus souvent,  qu’une critique éthique à l’économie “libérale” (i.e. capitaliste); or, il faudrait aussi, souligne Hugo Assmann, une critique proprement théologique, qui dévoile le capitalisme comme fausse religion. En quoi consiste l’essence de idolâtrie du marché?  Selon Hugo Assmann, c’est dans la théologie implucite du paradigme économique lui-même, et dans la pratique dévotionelle fétichiste  quotidienne que se manifeste la “religion économique” capitaliste. Les concepts explicitement religieux qu’on trouve dans la litterature du “christianisme de marché” – par exemple,  dans les discours de Ronald Reagan,  dans les écrits des courants religieux néo-conservateurs,  ou dans les oeuvres des “théologiens de l’entreprise” comme Michael Novack – n’ont qu’une fonction complémentaire. La théologie du marché,  depuis Malthus jusqu’au dernier document de la Banque Mondiale, est une théologie férocement sacrificielle: elle exige des pauvres qu’ils offrent leur vie sur l’autel des idoles économiques.

Franz  Hinkelammert, pour sa part, analyse la nouvelle théologie de l’Empire Américain des années 70 et 80,  fortement imprégnée de fondamentalisme religieux. Son dieu n’est autre chose que “la personnification transcendentalisée des lois du marché”, et son culte substitue la compassion par le sacrifice.  La divinisation du marché crée un dieu de l’argent,  dont la devise sacrée est inscrite sur chaque billet de dollar: In God we Trust  (H.Assmann,  F.Hinkelammert,  1989,  pp. 105, 254, 321).

Les recherches du DEI de Costa Rica ont influencé les chrétiens socialement engagés et ont inspiré une nouvelle génération de théologiens de la libération. Par exemple, le jeune théologien brésilien (d’origine coréenne) Jung Mo Sung,  qui développe,  dans son livre   L’idolatrie du capital et la mort des pauvres (1989),  une pénétrante critique ethico-religieuse du système capitaliste international,  dont  les institutions – comme le FMI ou la Banque Mondiale – condamnent,  par la logique implacable de la dette externe, des millions de pauvres du Tiers Monde à sacrifier leur vie sur l’autel du dieu “marché mondial”. Bien entendu,  comme le souligne Sung dans son dernier livre,  Théologie et Economie (1994), il ne s’agit pas, comme dans l’idolatrie ancienne,  d’un autel visible,  mais d’un système qui exige des sacrifices humains au nom de contraintes “objectives”,  “scientifiques”,  profanes,  apparemment non-religieuse.

Qu’y a-t’il donc de commun et de différent entre la critique marxiste et celle du christianisme de la libération contre l’idolâtrie du marché? A mon avis,  l’on ne peut ni trouver de l’athéisme dans le christianisme (comme le pensait Ernst Bloch),  ni une théologie implicite chez Marx,  comme le suggère le brillant théologien et marxologue Enrique Dussel (Enrique Dussel,  1993,  p.153). Les métaphores théologiques – comme le concept de “fétichisme” – sont  utilisées par Marx comme des outils pour une analyse scientifique,  tandis que dans le christianisme de la libération elles ont une signification proprement religieuse. Ce que les deux ont en commun c’est l’éthos moral,  la révolte prophétique, l’indignation humaniste contre l’idolâtrie du marché et – ce qui est encore plus important – la solidarité avec ses victimes.

La critique du culte fétichiste de la marchandise  était pour Marx une critique de l’aliénation capitaliste, du point de vue du prolétariat et des classes exploitées – mais aussi révolutionnaires. Pour la théologie de la libération,  il s’agit du combat entre le vrai Dieu de la Vie et les faux idoles de la mort. Mais les deux prennent position pour le travail vivant contre la réification, pour la vie des pauvres et des opprimés contre la puissance aliénée des choses mortes. Et surtout, marxistes non-croyants  et chrétiens engagés parient sur l’auto-émancipation sociale des exploités.


[1] Il est vrai que Gutiérrez, depuis 1984, et suite aux critiques du Vatican, paraît s’être replié sur des positions moins exposées, réduisant la relation au marxisme à une rencontre entre la théologie et les sciences sociales. (cf. Gutierrez,  1985).

[2] Dans l’ouvrage remarquable qu’il a consacré au christianisme révolutionnaire en Amérique latine, Samuel Silva Gotay énumère les auteurs marxistes suivants parmi les références de la théologie de la libération: Goldmann, Garaudy, Schaff, Kolakowski, Lukàcs, Gramsci, Lombardo-Radice, Luporini, Sanchez Vasquez, Mandel, Fanon et la Monthly Review. ( Samuel Silva Gotay, 1985)

[3] Sur l’emploi de la théorie de dépendance par les théologiens de la libération, cf. Luigi Bordini,  1987, chap. 6, et Samuel Silva Gotay,  1985, p. 192-197

BIBLIOGRAPHIE

H.Assmann,  F.Hinkelammert (1989), A Idolatria do Mercado. Ensaio sobre Economia e Teologia, Vozes, S. Paulo.

Ernst Bloch (1978),  L’athéisme dans le christianisme , Gallimard,  Paris.

Luigi Bordini, (1985) 0 marxismo e a teologia da libertaçâo, Editora Dois Pontos, Rio de Janeiro.

E. Dussel  (1982), “Encuentro de cristianos y marxistas en América Latina”, Cristianismo y sociedad, Santo Domingo, n° 74.

Enrique Dussel (1985),  La produccion téorica de Marx.  Un comentario a los Grundrisse,  Siglo XXI,  Mexico.

Enrique Dussel (1988), Hacia un Marx definitivo. Un  comentario de los Manuscritos del 61-63, Siglo XXI, Mexico

Enrique Dussel (1990), El ultimo Marx (1863-1882) y la liberacion latinoamericana  (1990), Siglo XXI, Mexico.

Enrique Dussel  (1993),  Las metaforas teologicas de Marx, Verbo Divino, Estella.

La lucha de los dioses. Los idolos de la opresion y la busqueda del Dios liberador (1980)DEI; S. Jose de Costa Rica.  

Guy Petitdemange (1985), “Théologie(s) de libération et marxisme(s)”, in “ Pourquoi la théologie de la libération ”, supplément au numéro 307 des Cahiers de l’actualité religieuse et sociale, Paris.

Gustavo Gutiérrez (1985) , “ Théologie et sciences sociales ”, in Théologies de la libération, documents et debats, Editions du Cerf,  Paris .

Samuel Silva Gotay (1985) ,  0 pensamento cristâo revolucionario na América Latina e no Caribe, 1969-73, Ediçôes Paulinas,  S. Paulo.

Los obispos Latinoamericanos entre Medellin y Puebla(1978), UCA (Universidad Centroamericana, San Salvador.

Jung Mo Sung (1989) A idolatria do capital e a morte dos pobres, Edições Paulinas,  S.Paulo.

Jung Mo Sung (1995), Teologia e Economia,  Vozes,  Petropolis.

Otavio Guilherme Velho (1982), Sociedade e Agricultura, Editora Zahar, Rio.

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Le Marxisme dans la théologie de la libération aujourd’hui – Luis Martínez Andrade

Presses Universitaires de France,  Revue « Actuel Marx », 2018/2 n° 64 | pages 60 à 73

Article disponible en ligne à l’adresse :

https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2018-2-page-60.htm

et gratuitement en pdf ici :

https://www.academia.edu/40892015/Le_marxisme_dans_la_th%C3%A9ologie_de_la_lib%C3%A9ration_aujourd_hui

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de rappeler les principauxtraits de la théologie de la libération en tant qu’expression spirituelle etreligieuse de ce que Michael Löwy a qualifié de « christianisme de libération1 ». Courant intellectuel et discours critique sur la foi, la théologie dela libération est également l’expression d’un large mouvement social et religieux anticapitaliste et anticolonial. Ainsi, la théologie de la libération est« un ensemble d’écrits » à tonalité subversive qui se caractérise notammentpar le choix prioritaire de défendre les pauvres, la critique de l’idolâtrie dumarché, de la notion du progrès et du péché structurel, et la dénonciationprophétique des injustices. De sorte que, comme le soulignait le sociologueFrançois Houtart, cette théologie « n’est pas seulement une éthique sociale,mais bien une théologie au sens plein du mot, c’est-à-dire également unechristologie, une ecclésiologie, une théologie pastorale2 ».                        

Pour comprendre l’apparition de la théologie de la libération dans laseconde moitié du xxe siècle en Amérique latine, il faut non seulementconsidérer l’importance de Vatican II (1962-1965) mais aussi prêter attention aux changements socio-culturels qui eurent lieu durant la décennie1950 au Brésil. Ces changements sont le fruit de l’activisme de militantschrétiens brésiliens de plusieurs organisations telles que la Jeunesse étudiante catholique (JEC), la Jeunesse universitaire catholique (JUC) et laJeunesse ouvrière catholique (JOC). Ces militants ont suivi un processus de radicalisation non seulement religieux mais aussi politique: leurconception de la foi, auparavant traditionaliste et individualiste, deviendradans la décennie 1960 résolument anticapitaliste. Ce n’est pas un hasardsi le théologien péruvien Gustavo Gutiérrez a dû interrompre la rédactionde son ouvrage intitulé Teología de la liberación3 pour se rendre au Brésil en1969 afin de discuter et d’interviewer des militants de la JUC4. Il est doncclair que l’émergence de la théologie de la libération fut le résultat d’unprocessus de politisation qui a fait face, et continue encore aujourd’hui de faire face, à la modernité capitaliste et à la « colonialité du pouvoir5 ».À cet égard, Michael Löwy soutient:                                          

Le christianisme de la libération d’Amérique latine, en réalité, n’est pas simplement un prolongement de l’anticapitalisme traditionnel de l’Église, ni de sa variante française, catholique et de gauche. Il est essentiellement la créationd’une nouvelle culture religieuse, exprimant les conditionspropres à l’Amérique latine: capitalisme dépendant, pauvreté massive, violence institutionnalisée, religiosité populaire6.

L’ESPRIT DE L’EMPIRE

Il est évident que le contexte latino-américain a profondément changédepuis les années 1960 et 1970. Pour comprendre les nouveaux défis – et le changement discursif – de la théologie de la libération, il nous faut doncconserver à l’esprit les transformations politiques, culturelles et sociales del’Amérique latine. D’après les théologiens Néstor Míguez, Joerg Rieger etJung Mo Sung, nous assistons à l’ère de l’Empire global qui s’exprime tant dans les mécanismes politiques et économiques que dans les conditions de subjectivité et d’auto-conception culturelle. À leurs yeux, il existe une spiritualité de la consommation géopolitiquement déterminée par les puissancesnord-occidentales qui contribue au fétichisme de la marchandise. On peutdire que l’esprit de l’Empire se déploie dans la subjectivité sur trois versants.Le premier est le sujet automate et la religion du marché. Il s’agit dela désillusion postmoderne où l’ego tend à disparaître. En s’appuyant surl’exégèse faite par Fredric Jameson à propos de la logique culturelle ducapitalisme, selon laquelle la disparition du sujet individuel est à l’ordredu jour7, ces théologiens attirent l’attention sur l’influence du processusde colonisation sur la subjectivité et le désir. La référence à la théoriedu fétichisme de Marx s’avère alors incontournable, car elle rend bel etbien compte de la dynamique du capitalisme où le fétiche (marchandise)devient l’objet du désir. En conséquence, « la religion du libre-marchéqui identifie le divin avec le succès et avec la maximalisation de la valeurrenforce ces types de liens et de subjectivité, où même Dieu devient partintégrante du marché8 ».                                               

Le deuxième élément est relatif au désir mimétique et à la religionsacrificielle. En effet, la subjectivité est devenue une fonction du marché.En ce sens, Néstor Míguez, Joerg Rieger et Jung Mo Sung s’attardent surla notion de désir mimétique proposée et développée par René Girard afinde montrer que le désir n’est pas naturel mais bien construit, manipuléet nuancé par la logique fétichisée du marché. Selon Girard, « le désir estessentiellement mimétique, il se calque sur un désir modèle; il élit le mêmeobjet que ce modèle9 ». D’où l’idée, déjà avancée à la fin de la décennie1980 par Hugo Assmann et par Franz Hinkelammert10, du capitalismecomme religion du plaisir où le protagoniste de la société hédoniste estbien évidemment le sujet narcissique. C’est précisément lorsque les inégalités sociales se sont gravement accrues que s’est affirmée l’idée postmoderne de l’anything goes. Quoi qu’il en soit, ce désir mimétique n’est plusréprimé par le sacrifice de boucs émissaires (pauper ante festum); bien aucontraire, la logique sacrificielle à l’âge de l’Empire immole non seulementdes peuples ou cultures mais aussi la nature.Troisième et dernier élément, la stratégie du choc et la religion del’omnipotence. Il ne fait aucun doute que dans les années 1970, le néolibéralisme fut imposé, à coups de revolvers, en Amérique latine. À ce sujet,des théologiens, en s’appuyant sur les recherches de Naomi Klein, affirment que les méthodes des chocs (psychologiques, sociaux, économiquesou écologiques) vont de pair avec des justifications idéologiques. En cesens les recettes économiques du projet néolibéral proposées par l’École deChicago, telles que la disparition progressive du secteur public au profit duprivé, la promotion de l’économie de marché, et la diminution du budgetsocial, furent fortement soutenues à travers un discours quasi-religieux.Comme l’avait déjà observé Franz Hinkelammert, le cadre catégoriel dela pensée néolibérale est utopique (au sens précis d’une utopie abstraite),ce qui donc entraîne ce postulat: l’équilibre parfait, la main invisible, laconcurrence parfaite ne sont que des concepts transcendantaux. SelonHinkelammert, toutes les sociétés produisent des illusions transcendantales, lesquelles jouent le rôle de boussoles ou même de paradis perdus.Certes, les concepts transcendantaux sont incontournables pour mieuxcomprendre la réalité et l’action mais, en même temps, ils sont impossiblesà concrétiser dans l’histoire; autrement dit, ces concepts transcendantauxsont théoriquement indispensables mais ils ne sont pas factuels11. Lorsquel’illusion transcendantale s’établit comme « Vérité sacrée », défendue etprônée à travers des entéléchies irréfutables, et devient le fétiche par excellence, la logique sacrificielle se déclenche.                      

Face à la montée du néolibéralisme, ces théologiens essaient de dévoilerles structures tant économico politiques que culturelles et religieuses del’Empire. On sera libre de ne pas partager leur avis, mais leur exégèse àpropos du nouvel esprit de l’Empire s’avère d’une richesse inouïe car ellerend compte de la façon dont les illusions transcendantales participent au discours de la mondialisation.

Suite et notes sur les liens.

Dostoievski – Le Grand Inquisiteur

Ce texte est un grand moment de l’anarchisme chrétien. Il oppose Jésus, revenant en Espagne, à un grand inquisiteur. Jésus oppose les grand principes monothéistes à la religion efficace de l’inquisiteur, qui entend régner sur des masses dociles.

Traduction de Victor Derély parue dans la Revue contemporaine, 1886. Et disponible en ligne sur http://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Dostoievski%20-%20Le%20Grand%20Inquisiteur.htm

Ces pages sont empruntées au dernier roman de Dostoïevski, Les Frères Karamasoff, dont elles constituent l’épisode le plus saisissant. L’un des personnages du roman, le littérateur Ivan Karamasoff raconte à son frère Aliocha, qui lui fait des objections, le sujet d’une sorte de poème théologique : Le Christ en Espagne.

Il a désiré se montrer, ne fût-ce qu’un instant, au peuple, à cette multitude malheureuse, souffrante, plongée dans l’infection du péché, mais qui L’aime d’un amour enfantin. L’action se passe en Espagne, à Séville, à l’époque la plus terrible de l’Inquisition, lorsque chaque jour on faisait, pour la plus grande gloire de Dieu :

Des autodafés magnifiques

De ces sacripants d’hérétiques.

Oh, sans doute, ce n’est point la venue qu’il opérera, selon sa promesse, à la fin des temps, dans toute sa gloire céleste, et qui sera soudaine « comme l’éclair qui brille depuis l’Orient jusqu’à l’Occident ». Non, Il a voulu, ne fût-ce qu’un instant, visiter ses enfants, et Il a choisi justement le lieu où flambaient les bûchers des hérétiques. Mû par son infinie pitié, Il vient encore une fois parmi les hommes, sous cette même forme humaine qu’il a revêtue durant trente-trois années quinze siècles auparavant. Il descend dans les « rues brûlantes » d’une ville méridionale où, la veille précisément, dans un « autodafé magnifique », en présence du roi, des grands, des chevaliers, des cardinaux et des plus charmantes dames de la cour, devant toute la population de Séville, le cardinal grand inquisiteur a brûlé en une seule fois près d’une centaine d’hérétiques ad majorem gloriam Dei. Il apparaît modestement. Il ne cherche point à attirer l’attention, et voilà que — chose étrange — tous Le reconnaissent. Ce pourrait être une des plus belles pages du poème, si je parvenais à bien expliquer le pourquoi de cette reconnaissance. Le peuple entraîné vers Lui par une force invincible L’entoure, se presse sur son passage, se met à sa suite. Silencieusement, il traverse les rangs de la foule avec un doux sourire qui exprime une infinie compassion. Un soleil d’amour embrase son cœur, ses yeux lancent des rayons de Lumière, de Science et de Force qui, en tombant sur les hommes, éveillent chez ceux-ci une réciprocité d’amour. Il leur tend les bras. Il les bénit ; de son contact, du contact même de ses vêtements se dégage une vertu curative. Parmi les personnes présentes se trouve un vieillard, aveugle depuis son enfance. « Seigneur », s’écrie-t-il, « guéris-moi, et je Te verrai ! » Il tombe comme une écaille de ses yeux et l’aveugle Le voit. Le peuple pleure et baise la terre sur laquelle Il marche. Les enfants jettent des fleurs devant Lui, ils chantent et lui crient : « Hosannah ! » « C’est Lui, c’est Lui-même ! » répète tout le monde, « ce doit être Lui, ce ne peut être que Lui. » Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville au moment même où un petit cercueil blanc est porté dans le temple, au milieu des lamentations : dans cette bière ouverte repose une enfant de dix-sept ans, la fille d’un des notables de la ville. Le petit cadavre est couché sur des fleurs. « Il ressuscitera ton enfant », crie-t-on dans la foule à la mère en pleurs. L’ecclésiastique venu à la rencontre du cercueil regarde d’un air étonné et fronce le sourcil. Mais soudain la mère éplorée de la défunte fait entendre sa voix : « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » s’écrie-t-elle, en se prosternant à ses pieds. Le cortège s’arrête, on dépose le cercueil sur le parvis, devant Lui. Il le considère avec une expression de pitié et une fois encore ses lèvres prononcent doucement : « Tâlipha Koumi — lève-toi, jeune fille ! » La morte se soulève dans le cercueil, s’assied, sourit ; ses yeux s’ouvrent et elle promène autour d’elle un regard étonné. Elle tient dans les mains le bouquet de roses blanches avec lequel on l’a ensevelie. Le peuple est saisi de stupeur, on n’entend que des cris, des sanglots. Et voilà que dans ce moment même passe tout à coup sur la place, près de la cathédrale, le grand inquisiteur en personne. C’est un vieillard presque nonagénaire, à la taille haute et droite, au visage d’une maigreur ascétique ; ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, mais l’âge n’en a pas encore éteint la flamme. Oh ! il ne porte plus maintenant le superbe costume de cardinal qu’il offrait hier à l’admiration du peuple, pendant qu’on brûlait les ennemis de l’église romaine, — non, dans l’instant présent il n ;a sur lui que sa vieille et grossière soutane de moine. Ses sombres collaborateurs et les estafiers du Saint-Office le suivent à distance respectueuse. Il s’arrête en face de la foule et observe de loin. Il a tout vu, il a vu qu’on déposait le cercueil aux pieds de l’Étranger, il a vu la résurrection de la jeune fille, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils blancs et son regard brille d’un éclat sinistre. Il tend le doigt et ordonne aux estafiers de Le saisir. Sa puissance est telle, il a si bien habitué le peuple à lui obéir en tremblant, qu’aussitôt la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci mettent la main sur Lui et L’emmènent. La multitude, comme un seul homme, se courbe jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur qui la bénit, silencieusement et continue son chemin. Les estafiers conduisent le Captif à la prison de la Sainte-Inquisition où ils L’enferment dans une étroite et obscure cellule. La journée se passe ; arrive la nuit, une nuit de Séville, sombre, chaude, étouffante. L’odeur des lauriers et des citronniers remplit l’atmosphère. Au milieu des ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre tout à coup, livrant passage au grand inquisiteur lui-même. Une lampe à la main, le vieillard s’avance lentement. Il est seul, la porte se referme aussitôt sur lui. Il s’arrête à l’entrée et longtemps, pendant une ou deux minutes, il contemple le visage du Prisonnier. À la fin il s’approche doucement, pose la lampe sur la table et Lui parle :

— C’est Toi ? Toi ?

Mais, sans attendre la réponse, il se hâte de poursuivre :

— Ne réponds pas, tais-Toi. D’ailleurs, que pourrais-Tu dire ? Je sais trop bien ce que Tu dirais. Mais Tu n’as pas le droit d’ajouter quoi que ce soit à ce qui a été dit déjà par Toi auparavant. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? Car Tu es venu nous déranger, et Tu ne l’ignores pas. Mais sais-Tu ce qui arrivera demain ? Je ne sais qui Tu es et ne veux pas savoir si Tu es Lui ou seulement son image, mais, quoi qu’il en soit, demain je Te condamnerai et Te ferai périr dans les flammes, comme le plus pervers des hérétiques ; et ce même peuple qui aujourd’hui a baisé Tes pieds, demain, sur un signe de moi, s’empressera d’apporter des fagots à Ton bûcher, — sais-Tu cela ? Oui, Tu le sais peut-être, ajoute-t-il d’un air pensif, en tenant toujours ses yeux attachés sur le visage de son prisonnier.

— Je ne comprends pas du tout ce que c’est que cela, Ivan, observa en souriant Aliocha qui jusqu’alors avait écouté sans rien dire : — est-ce une fantaisie, ou une erreur du vieillard, quelque impossible quiproquo ?

Ivan se mit à rire.

— Accepte la dernière hypothèse, si le réalisme contemporain t’a gâté à un tel point que tu ne puisses rien supporter de fantastique : tu veux que ce soit un quiproquo, va pour un quiproquo. D’ailleurs, c’est bien naturel, poursuivit-il avec un nouveau rire, — le vieillard est nonagénaire et son idée a pu le rendre fou depuis longtemps. Il se peut que le prisonnier l’ait frappé par son extérieur. Enfin ce peut n’être qu’un pur délire, le rêve d’un vieillard de quatre-vingt-dix ans qui touche à sa dernière heure, et dont l’imagination est encore échauffée par le spectacle de la veille : l’autodafé de cent hérétiques. Mais, fantaisie ou quiproquo, qu’est-ce que cela nous fait ? Il n’y a ici qu’une chose importante, c’est que le vieillard parle et révèle à haute voix ce qu’il a tu pendant quatre-vingt-dix ans.

— Et le captif reste silencieux ? Il se borne à le regarder sans dire un seul mot ?

— Mais, dans tous les cas, Il doit se taire, reprit gaiement le narrateur. — Le vieillard même lui fait observer qu’il n’a pas le droit d’ajouter une syllabe à ce qui a déjà été dit. Si tu veux, c’est là le trait le plus fondamental du catholicisme romain, à mon avis, du moins : « Tout, dit-il, a été transmis par Toi au pape ; tout, par conséquent, appartient maintenant au pape, donc nous n’avons que faire de Ta présence, ne viens pas nous déranger ». C’est dans ce sens que parlent et écrivent les jésuites. Moi-même j’ai lu cela dans leurs théologiens. « As-Tu le droit de nous annoncer un seul des secrets du monde d’où Tu es venu ? » — Lui demande mon vieillard, et il fait lui-même la réponse : — « Non, Tu n’en as pas le droit, puisque agir ainsi, ce serait ajouter à ce qui a été déjà dit auparavant et ôter aux hommes cette liberté dont Tu soutenais si ardemment la cause quand Tu étais sur la terre. Tout ce que Tu révélerais de nouveau porterait atteinte à la liberté de la foi chez les hommes, car cette révélation leur apparaîtrait comme un miracle, et autrefois, il y a quinze siècles, rien ne T’était plus cher que la liberté de leur foi. N’est-ce pas Toi qui alors disais si souvent : « Je veux vous rendre libres » ? Mais voilà que maintenant Tu as vu ces hommes « libres », ajoute brusquement le vieillard avec un sourire méditatif. — Oui, cette affaire nous a coûté cher, continue-t-il en le regardant sévèrement, — mais enfin nous l’avons achevée, en Ton nom. Pendant quinze siècles cette liberté nous a donné bien du mal, mais à présent, c’est fini, bien fini. Tu ne le crois pas ? Tu jettes sur moi un doux regard et Tu ne me fais même pas l’honneur de T’indigner ? Mais sache que jamais ces gens ne se sont crus plus complètement libres qu’aujourd’hui, et pourtant eux-mêmes nous ont apporté leur liberté et l’ont déposée humblement à nos pieds. Mais c’est nous qui avons fait cela ; était-ce cela, était-ce une pareille liberté que Tu voulais ? »

— Voilà encore une chose que je ne comprends pas, interrompit Aliocha, — il fait de l’ironie, il plaisante ?

— Pas du tout. Il considère précisément comme un mérite pour lui et pour les siens d’avoir enfin supprimé la liberté, en vue de rendre les hommes heureux. « Car maintenant pour la première fois (il parle, bien entendu, de l’époque où s’est établie l’inquisition) il est devenu possible de songer un peu au bonheur des hommes. L’être humain a été créé rebelle ; est-ce que des rebelles peuvent être heureux ? On T’avait prévenu, Lui dit-il. ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué, mais Tu ne les as pas écoutés. Tu as repoussé le seul moyen par lequel on pût rendre les hommes heureux ; mais, par bonheur, en T’en allant, Tu nous as légué la besogne. Tu as promis, Tu as donné Ta parole, Tu nous as conféré le droit de lier et de délier, et, sans doute Tu ne peux plus maintenant penser à nous retirer ce droit. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? »

— Et que signifient ces mots : « Ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué » ? demanda Aliocha.

— Tu vas le voir, la suite du discours l’explique :

« L’esprit terrible et intelligent, l’esprit de la négation et du néant, continue le vieillard, — le grand esprit T’a parlé dans le désert et les livres nous racontent qu’il T’a « tenté ». Est-ce vrai ? Et pouvait-on dire quelque chose de plus vrai que ce qu’il T’a annoncé dans les trois questions ou, pour employer le langage de l’Écriture, dans les trois « tentations » que Tu as repoussées ? Si jamais il s’est accompli sur la terre un miracle authentique, foudroyant, c’est ce jour-là, le jour des trois tentations. Le fait seul que ces trois questions ont été posées est par lui-même un miracle. Admettons par simple hypothèse que ces trois questions du terrible esprit aient complètement disparu des livres, et qu’il faille les inventer, les imaginer de nouveau pour les y replacer ; supposons que dans ce but on réunisse tous les sages de la terre — hommes d’État, princes de l’Église, savants, philosophes, poètes, et qu’on leur dise : imaginez, composez trois questions qui non-seulement correspondent à la grandeur de l’événement, mais, de plus, expriment en trois mots, en trois phrases humaines, toute l’histoire future du monde et de l’humanité, — penses-Tu que ce congrès de toutes les intelligences de la terre pourrait inventer quoi que ce soit d’aussi fort et d’aussi profond que les trois questions qui T’ont été posées alors dans le désert par le puissant et intelligent esprit ? Rien que d’après ces trois merveilleuses questions, on peut déjà comprendre que ce n’est pas à un esprit humain, contingent, que Tu as eu affaire, mais à l’esprit éternel, absolu. Car dans ces trois questions est, pour ainsi dire, condensée et prédite toute l’histoire ultérieure de l’humanité ; ce sont comme les trois formes dans lesquelles se concrètent toutes les insolubles contradictions historiques de la nature humaine sur toute la terre. Alors cela ne pouvait pas être encore aussi évident, parce que l’avenir était inconnu, mais maintenant que quinze siècles se sont écoulés, nous voyons que tout a été si bien deviné et prévu dans ces trois questions, qu’on ne peut rien y ajouter, rien en retrancher.

Décide donc Toi-même qui avait raison : Toi ou celui qui T’a interrogé alors ? Rappelle-Toi la première question ; en voici le sens, sinon le texte : « Tu veux aller dans le monde et y aller les mains vides, promettant une liberté que dans leur bêtise et leur perversité innées ils ne peuvent même pas comprendre, dont ils ont une peur affreuse, — car pour l’homme et pour la société humaine il n’y a jamais rien eu de plus insupportable que la liberté ! Mais vois-Tu ces pierres dans ce désert aride et nu ? Change-les en pains, et l’humanité courra derrière Toi, comme un troupeau, reconnaissante et soumise, quoique tremblant toujours que Tu ne retires Ta main et que Tes pains ne lui soient ôtés. » Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et Tu as repoussé cette proposition, car que deviendrait la liberté, as-Tu pensé, si l’obéissance était achetée par des pains ? Tu as répondu que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-Tu qu’au nom de ce même pain terrestre l’esprit de la terre se dressera contre Toi, qu’il Te livrera bataille, qu’il Te vaincra, et que tous le suivront en s’écriant : « Qui est semblable à cette bête ? Elle nous a donné le feu du ciel ! » Sais-Tu que des siècles passeront et que l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crime et, par conséquent, pas de péché, qu’il n’y a que des affamés ? « Nourris-les et alors demande-leur des vertus ! » Voilà ce que la science et la sagesse humaine écriront sur le drapeau qu’elles lèveront contre Toi et par lequel Ton temple sera renversé. À la place de cet édifice il s’en fondera un autre, une nouvelle tour de Babel qui, sans doute, ne sera pas plus achevée que ne l’a été la première, mais Tu aurais pu en prévenir l’édification et épargner aux hommes mille ans de souffrances, — car ils viendront à nous après avoir, pendant mille ans, peiné à construire leur tour ! Alors de nouveau ils nous chercheront sous terre, dans les catacombes où nous nous cacherons (car nous serons encore persécutés et martyrisés), ils nous trouveront et crieront vers nous : « Nourrissez-nous, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné ». Et alors nous achèverons leur tour, car celui-là l’achèvera qui les nourrira, et nous seuls les nourrirons, en Ton nom : nous leur dirons faussement que c’est en Ton nom. Oh, jamais, jamais ils ne se nourriront sans nous ! Aucune science ne leur donnera du pain, aussi longtemps qu’ils resteront libres, mais, en fin de compte, ils déposeront leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous, pourvu que vous nous donniez à manger ». Eux-mêmes finiront par comprendre que la liberté est incompatible avec le pain terrestre en abondance suffisante pour chacun, parce que jamais, jamais ils ne sauront faire le partage entre eux ! Ils se convaincront aussi qu’ils ne pourront jamais être libres, attendu qu’ils sont faibles, vicieux, nuls et mutins. Tu leur as promis le pain du ciel, mais, je le répète, peut-il entrer en comparaison avec celui de la terre, aux yeux de la race humaine qui est faible, qui est éternellement vicieuse et ignoble ? Et si, au nom du pain céleste, Tu attires à Toi des prosélytes par milliers et par dizaines de milliers, que deviendront ces millions, ces dizaines de millions, qui ne seront pas capables de mépriser le pain de la terre pour celui du ciel ? Ou bien n’aimes-Tu que les grands et les forts qui se comptent par dizaines de mille ; et les autres, nombreux comme les sables de la mer, ces êtres faibles mais qui T’aiment, les regardes-Tu seulement comme des matériaux pour les grands et les forts ? Non, à nous les faibles aussi sont chers. Ils sont vicieux et insubordonnés, mais à la fin ils ne laisseront pas de devenir obéissants. Ils nous admireront et nous regarderont comme des dieux parce que, en nous mettant à leur tête, nous aurons consenti à supporter le poids de la liberté et à régner sur eux, — tant, à la fin, ils auront peur d’être libres ! Mais nous dirons que nous sommes Tes disciples et que nous régnons en Ton nom. Nous les tromperons encore, car nous ne Te laisserons pas approcher de nous. Dans cette imposture consistera notre souffrance à nous autres, attendu que nous devrons mentir. Voilà ce que signifiait la première question dans le désert, et voilà ce que Tu as repoussé au nom de la liberté que Tu mettais au-dessus de tout. Et pourtant dans cette question était renfermé le grand secret de ce monde. En acceptant les « pains », Tu aurais répondu à l’éternelle et unanime préoccupation de l’humanité : — « devant qui s’incliner ? »

Il n’y a pas de souci plus constant et plus douloureux pour l’homme laissé libre, que de chercher au plus tôt un objet de vénération. Mais l’homme veut s’incliner devant ce qui est incontestable, devant ce qui réunit tous les humains dans un commun respect, car l’effort de ces lamentables créatures consiste à chercher non l’objet d’un culte particulier à moi ou à un autre, mais un être en qui tous croient, devant qui tous s’inclinent également. Ce besoin de l’universalité dans l’adoration est le principal tourment de l’homme individuel aussi bien que de l’humanité tout entière depuis le commencement des siècles. C’est pour réaliser cette adoration universelle qu’ils se sont exterminés par le glaive. Ils ont créé des dieux et ils se sont dit les uns aux autres : « Abandonnez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, et lorsque les dieux auront disparu de la terre, ce sera la même chose : l’humanité se prosternera devant des idoles. Tu savais, Tu ne pouvais ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, mais Tu as repoussé le drapeau qu’on Te mettait dans la main et qui seul T’aurait assuré sans conteste l’hommage de tous les hommes, — le drapeau du pain terrestre ; Tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste. Regarde ce que Tu as fait ensuite. Et encore toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas, Te dis-je, de souci plus douloureux pour l’homme que de trouver à qui déléguer au plus tôt ce don de la liberté avec lequel vient au monde cette malheureuse créature. Mais celui-là seulement s’empare de la liberté des hommes, qui tranquillise leur conscience. Le pain Te fournissait un drapeau incontestable. Devant celui qui lui donnera le pain, l’homme s’inclinera, parce qu’il n’y a rien de plus indiscutable que le pain ; mais si en même temps quelqu’un, en dehors de Toi, s’empare de la conscience humaine, — oh, alors l’homme abandonnera même Ton pain pour suivre celui qui séduira sa conscience. En cela Tu avais raison. Car le secret de l’existence humaine ne consiste pas seulement à vivre, mais à avoir un motif de vivre. Si l’homme ne se représente pas fortement pourquoi il doit vivre, il ne consentira pas à vivre et se détruira plutôt que de rester sur la terre, lors même qu’il aurait autour de lui la plus grande quantité de pains. Tu as compris cela, mais quel parti as-Tu tiré de cette vérité ? Au lieu de confisquer la liberté des hommes, Tu l’as rendue plus large encore ! Ou bien as-Tu oublié que l’homme préfère la tranquillité, la mort même, au libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Rien ne séduit plus l’homme que la liberté de sa conscience ; rien aussi ne le tourmente davantage. Et voilà qu’au lieu de principes fermes, destinés à calmer la conscience humaine une fois pour toutes, Tu as pris tout ce qu’il y a d’extraordinaire, de conjectural, d’indéterminé, tout ce qui dépasse les forces des hommes, et, ce faisant, Tu as agi comme si Tu ne les aimais pas, Toi qui es venu donner Ta vie pour eux ! Au lieu de confisquer la liberté humaine, Tu l’as élargie et Tu as introduit pour toujours de nouveaux éléments de souffrance dans le domaine moral de l’homme. Tu désirais que celui-ci T’aimât d’un libre amour, qu’il Te suivît librement, séduit, subjugué par Toi. Au lieu de la dure loi ancienne, il devait d’un cœur libre décider désormais lui-même ce qui est bon et ce qui est mauvais, n’ayant devant lui pour se guider que Ton image, mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par repousser et par contester même Ton image et Ta vérité, s’il était chargé d’un fardeau aussi terrible que la liberté du choix ? Ils s’écrieront à la fin que la vérité n’est pas en Toi, car il était impossible de les laisser dans l’embarras et dans la perplexité plus que Tu ne l’as fait, en leur léguant tant de soucis et de problèmes insolubles… Ainsi Tu as Toi-même préparé la ruine de Ton empire et Tu ne dois en accuser personne. Et pourtant était-ce cela qu’on T’avait proposé ? Il y a sur la terre trois forces qui seules peuvent soumettre à jamais la conscience de ces faibles insurgés, et cela pour leur bien, — ce sont : le miracle, le mystère et l’autorité. Tu les as écartées toutes trois. Le terrible et malin esprit T’a placé sur le faîte du temple et T’a dit : « Veux-Tu savoir si Tu es le Fils de Dieu, jette-Toi en bas, car il est dit de Lui que les anges le prendront avant qu’il ne touche la terre, et qu’il ne Lui arrivera aucun mal. Tu sauras alors si Tu es le Fils de Dieu et Tu prouveras quelle est Ta foi dans Ton Père. » Après avoir entendu ces paroles, Tu as repoussé la proposition et Tu ne t’est pas jeté en bas du temple. Oh, sans doute, Tu as agi en cette circonstance avec la sublime fierté d’un dieu, mais les hommes, cette race d’impuissants révoltés, sont-ce des dieux ? Tu as compris alors qu’au moindre pas, au premier mouvement fait pour Te jeter en bas du temple, Tu tenterais Dieu aussitôt, Tu perdrais Ta foi en lui, et Tu Te briserais sur le sol que Tu étais venu sauver, ce qui remplirait de joie l’esprit tentateur. Mais, je le répète, y a-t-il beaucoup d’êtres comme Toi ? Et as-Tu pu admettre un seul instant que les hommes seraient capables de résister à une pareille tentation ? La nature humaine a-t-elle été créée telle qu’elle puisse repousser le miracle et se contenter de la libre décision du cœur dans ces terribles moments de la vie où les questions les plus fondamentales et les plus poignantes se posent devant l’âme ? Oh ! Tu savais que Ton héroïque détermination serait conservée dans les livres, qu’elle parviendrait au plus lointain des âges et aux dernières limites de la terre, et Tu espérais qu’en T’imitant, l’homme aussi resterait avec Dieu sans avoir besoin du miracle. Mais Tu ignorais que, sitôt que l’homme repousse le miracle, il repousse du même coup Dieu, car il cherche moins Dieu que le miracle. Et comme l’homme n’est pas de force à se passer de miracles, il en produit une foule de nouveaux qui sont son œuvre, il s’incline devant les prodiges des magiciens, devant les enchantements des sorcières, fût-il cent fois révolté, hérétique et athée. Tu n’es pas descendu de la croix quand on Te criait par dérision : « Descends de la croix, et nous croirons que c’est Toi ». Tu n’es pas descendu, toujours parce que Tu ne voulais pas asservir l’homme par le miracle, parce qu’il Te fallait une foi libre et non arrachée au moyen du merveilleux. Tu désirais un amour libre et non les transports serviles d’un esclave devant la puissance qui l’a terrifié une fois pour toutes. Mais ici encore Tu T’es fait une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, quoiqu’ils aient été créés rebelles. Regarde et juge, voilà que quinze siècles se sont écoulés, jette les yeux sur eux : qui as-Tu élevé jusqu’à Toi ? Je le jure, l’homme a été créé plus faible et plus bas que Tu ne le pensais ! Peut-il, peut-il accomplir ce que Tu as accompli ? Ayant pour lui tant d’estime, Tu as agi comme si Tu avais cessé de compatir à ses misères, car Tu as trop exigé de lui, — Toi pourtant qui l’as aimé plus que Toi-même ! L’estimant moins, Tu aurais moins exigé de lui et Tu lui aurais ainsi donné une plus grande marque d’amour, car son fardeau eût été plus léger. Il est faible et lâche. Qu’importe que maintenant il s’insurge partout contre notre autorité et s’enorgueillisse de sa révolte ? C’est l’orgueil d’un enfant et d’un écolier. Ce sont de petits enfants qui se soulèvent contre leur pion et le mettent à la porte de la classe. Mais la mutinerie de ces gamins aura un terme, elle leur coûtera cher. Ils renverseront les temples et ensanglanteront le sol. Mais ces enfants imbéciles finiront par comprendre que tout en étant des révoltés, ils sont des révoltés impuissants, incapables de supporter leur propre révolte. Versant de sottes larmes, ils sentiront enfin que celui qui les a créés rebelles a voulu sans doute se moquer d’eux. Ils diront cela dans leur désespoir et cette parole sera un blasphème qui les rendra encore plus malheureux, car la nature humaine ne supporte pas le blasphème et, au bout du compte, elle-même le châtie toujours. Ainsi l’inquiétude, la perplexité et le malheur, — voilà le partage actuel des hommes après que Tu as tant souffert pour leur liberté ! Ton grand prophète, dans sa vision allégorique, dit qu’il a vu tous ceux qui avaient part à la première résurrection et que, pour chaque génération, ils étaient douze mille. Mais s’il y en avait tant, c’étaient, pour ainsi dire, des dieux et non des hommes. Ils ont porté Ta croix, ils ont vécu des dizaines d’années dans un désert aride et nu, se nourrissant de sauterelles et de racines, — et, certes, Tu peux avec orgueil montrer ces enfants de la liberté, du libre amour, qui ont volontairement, magnifiquement fait abnégation d’eux-mêmes en Ton nom. Rappelle-Toi pourtant qu’ils n’étaient que quelques milliers et que c’étaient presque des dieux, mais le reste ? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles humains, s’ils n’ont pas pu supporter la même chose que les forts ? Est-ce la faute de l’âme faible si elle n’est pas capable de renfermer des dons si terribles ? Et se peut-il que réellement Tu ne sois venu que pour les élus ? S’il en est ainsi, il y a là un mystère et nous ne pouvons le comprendre. Mais si c’est un mystère, nous aussi avions le droit de prêcher le mystère, d’enseigner aux hommes que l’important n’est ni l’amour, ni la libre décision de leurs cœurs, mais le mystère, auquel ils doivent se soumettre aveuglément, même à l’encontre de leur conscience. C’est aussi ce que nous avons fait. Nous avons corrigé Ton œuvre et l’avons fondée sur le miracle, le mystère,et l’autorité. Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau conduits comme un troupeau et de se voir enfin arracher du cœur le présent fatal qui leur avait causé tant de souffrances. Parle, avons-nous eu raison d’enseigner et d’agir de la sorte ? Se peut-il que nous n’aimions pas l’humanité, nous qui avons eu de sa faiblesse une conscience si émue, nous qui avons affectueusement allégé son fardeau, nous qui, par égard pour sa fragile nature, l’avons même autorisée à pécher, pourvu qu’elle nous en demandât la permission ? Et pourquoi gardes-Tu le silence, pourquoi Te bornes-Tu à fixer sur moi le regard pénétrant de Tes doux yeux ? Fâche-Toi, je ne veux pas de Ton amour, parce que moi-même je ne T’aime pas. Et pourquoi me cacherais-je de Toi ? Ne sais-je pas à qui je parle ? Ce que j’ai à Te dire T’est déjà connu, je lis cela dans Tes yeux. Et je Te cacherais notre secret ? Peut-être veux-Tu précisément l’entendre de ma bouche, eh bien, écoute : Nous ne sommes pas avec Toi, mais avec lui, voilà notre secret ! Il y a longtemps déjà, il y a huit siècles que nous ne sommes plus avec Toi mais avec lui. Depuis juste huit siècles, nous avons reçu de lui ce que Tu avais repoussé avec indignation, ce dernier don qu’il T’a offert, en Te montrant tous les royaumes terrestres : nous avons reçu de lui Rome et le glaive de César et nous nous sommes déclarés les seuls maîtres de la terre, quoique jusque présent nous n’ayons pas encore pu achever entièrement notre œuvre. Mais à qui la faute ? Oh, cette affaire n’en est qu’au début, mais elle est commencée. Son achèvement se fera encore longtemps attendre et la terre souffrira encore longtemps, mais nous atteindrons notre but, nous serons Césars, et alors nous penserons au bonheur universel des hommes.

Et pourtant, Toi aussi, Tu aurais pu alors prendre le glaive de César. Pourquoi as-Tu refusé ce dernier don ? En acceptant le troisième conseil du puissant esprit, Tu aurais fourni à l’homme tout ce qu’il cherche sur la terre, savoir : devant qui s’incliner, à qui remettre sa conscience et enfin comment s’unir pour ne former tous ensemble qu’une même fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et dernier tourment des hommes. Toujours l’humanité dans son ensemble a tendu à l’unité mondiale. Il y a eu plusieurs grands peuples, dont l’histoire a été glorieuse, mais ces peuples ont été d’autant plus malheureux qu’ils se sont élevés plus haut, car ils sentaient plus fortement que les autres le besoin de l’union universelle des hommes. Les grands conquérants, les Timour et les Gengis-Khan ont parcouru la terre comme un ouragan dévastateur, mais eux aussi, sans en avoir conscience, exprimaient cette même tendance du genre humain vers l’unité. En prenant le monde et la pourpre de César, Tu aurais fondé l’empire universel et donné la paix à toute l’humanité. Car à qui appartient-il de régner sur les hommes, sinon à ceux qui sont maîtres de leur conscience, et dans les mains de qui se trouvent leurs pains ? Nous avons aussi pris le glaive de César ; ce faisant, sans doute, nous T’avons repoussé et nous sommes allés à lui. Oh ! il se passera encore des siècles de libertinage intellectuel, de science et d’anthropophagie, car après avoir commencé par élever leur tour de Babel sans nous, ils finiront par l’anthropophagie. Mais alors aussi la bête s’approchera de nous en rampant, léchera nos pieds et les arrosera de larmes sanglantes. Et nous nous assiérons sur la bête, et nous élèverons en l’air une coupe, et sur cette coupe sera écrit : « Mystère ! » Mais aussi alors, alors seulement commencera pour les hommes le règne de la paix et du bonheur. Tu T’enorgueillis de Tes élus, mais Tu n’as qu’une élite, tandis que nous donnerons le repos à tous. Et que dis-je ? Même parmi cette élite, parmi ces forts qui auraient pu devenir des élus, combien se sont à la fin fatigués de T’attendre, combien ont porté et porteront encore sur un autre terrain les forces de leur esprit et la chaleur de leur cœur, combien finiront par lever contre Toi-même leur libre drapeau ! Mais c’est Toi-même qui as arboré ce drapeau. Avec nous, tous seront heureux, ils cesseront de se révolter et de s’exterminer les uns les autres, comme ils le font partout avec Ta liberté. Oh, nous leur persuaderons qu’ils ne seront libres que du jour où ils auront déposé leur liberté entre nos mains. Eh bien, en parlant ainsi, mentirons-nous ou dirons-nous la vérité ? Eux-mêmes se convaincront de la vérité de nos paroles, car ils se rappelleront à quelles terreurs d’esclaves, à quelles perplexités Ta liberté las a conduits. L’indépendance, la libre pensée et la science les égareront dans de telles ténèbres, les placeront devant de tels prodiges, devant des énigmes si insolubles, que, parmi eux, plusieurs, les indociles et les farouches, mettront eux-mêmes fin à leurs jours, d’autres, indociles mais faibles, s’égorgeront mutuellement, et le reste, le troupeau des lâches et des malheureux se traînera à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez son secret, et nous revenons à vous, sauvez-nous de nous-mêmes ». Sans doute, lorsqu’ils recevront de nous des pains, ils verront clairement que ces pains obtenus par leur effort, nous les leur prenons pour les leur partager, sans aucun miracle ; ils verront que nous n’avons pas changé des pierres en pains ; mais ce qui, en vérité, leur fera plus de plaisir que le pain même, ce sera de le recevoir de nous ! Car ils se souviendront fort bien qu’autrefois, sans nous, le pain qu’ils s’étaient procuré se changeait dans leurs mains en pierre, et ils remarqueront que depuis leur retour à nous ces pierres dans leurs mains redeviennent des pains. Ils apprécieront une fois pour toutes l’importance de la soumission ! Et tant que les hommes n’auront pas compris cela, ils seront malheureux. Qui, dis-moi, a le plus contribué à cette inintelligence ? Qui a divisé le troupeau et l’a dispersé dans des chemins inconnus ? Mais le troupeau se reformera, il rentrera dans l’obéissance et ce sera pour toujours. Alors nous donnerons aux hommes un bonheur tranquille et humble, le bonheur qui convient à de faibles créatures. Oh ! nous leur persuaderons aussi de ne pas s’enorgueillir, car Tu les as élevés et par là Tu leur as enseigné l’orgueil ; nous leur prouverons qu’ils sont faibles, qu’ils ne sont que de chétifs enfants, mais que le bonheur des enfants est plus doux que tout autre. Ils deviendront timides, ils tiendront leurs yeux fixés sur nous et, dans la frayeur, se serreront contre nous, comme des poussins s’abritent sous l’aile de leur mère. Ils éprouveront devant nous de l’étonnement, de la terreur, et penseront, non sans fierté, que nous sommes bien forts et bien intelligents pour avoir pu dompter tant de millions de rebelles invétérés. L’appréhension de notre colère les fera trembler, leurs esprits seront craintifs, leurs yeux pleureront aisément, comme ceux des enfants et des femmes ; mais avec quelle facilité, sur un signe de nous, ils passeront à la gaieté, au rire, à la joie sereine et enfantine ! Oui, nous les forcerons à travailler, mais, dans leurs heures de loisir, nous leur organiserons une vie comme un jeu d’enfants, avec des chansons, des danses, des chœurs innocents. Oh ! nous leur permettrons même le péché, ils sont faibles et débiles ; ils nous aimeront, comme des enfants, parce que nous leur permettrons de pécher. Nous leur dirons que tout péché, commis avec notre permission, sera racheté, et nous leur permettrons de pécher parce que nous les aimons ; quant au châtiment de ces péchés, eh bien, nous le prendrons sur nous. Et ils nous adoreront comme des bienfaiteurs, parce que nous aurons pris devant Dieu la responsabilité de leurs fautes. Et ils n’auront rien de caché pour nous. Suivant qu’ils seront plus ou moins obéissants, nous leur permettrons ou leur défendrons de vivre avec leurs femmes et leurs maîtresses, d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir, — et ils se feront une joie de nous obéir. Les plus pénibles secrets de leur conscience, — tout, tout, ils viendront nous l’apporter, et nous déciderons tout, et ils accepteront notre décision avec allégresse, parce qu’elle les délivrera des cruels soucis qu’engendre aujourd’hui pour eux la nécessité de se décider librement et par soi-même. Et tous seront heureux, tous ces millions d’êtres, sauf une centaine de mille qui les dirigera. Nous, en effet, nous, les dépositaires du secret, serons seuls malheureux. Les heureux enfants se compteront par milliers de millions et il y aura cent mille martyrs qui auront pris sur eux la malédiction de la connaissance du bien et du mal. Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en Ton nom, et par delà la tombe ils ne trouveront que la mort. Mais nous conserverons le secret, et, pour leur bonheur même, nous les leurrerons d’une récompense éternelle dans le ciel. Car, à supposer même qu’il y ait quelque chose dans l’autre monde, certes ce n’est pas pour des êtres comme eux. On dit, on prophétise que Tu viendras, que Tu vaincras de nouveau, que Tu arriveras entouré de Tes élus, de Tes fiers héros, mais nous dirons qu’ils n’ont sauvé qu’eux-mêmes, tandis que nous avons sauvé tout le monde. On dit que la fornicatrice assise sur la bête et tenant dans ses mains le mystère sera déshonorée, que les faibles se révolteront de nouveau, déchireront sa pourpre et mettront à nu son corps impur. Mais alors je me lèverai et je Te montrerai les milliers de millions d’heureux enfants qui n’ont pas connu le péché. Et nous qui, pour leur bonheur, aurons assumé leurs fautes, nous nous lèverons devant Toi et nous dirons : « Juge-nous, si Tu le peux et si Tu l’oses ». Sache que je ne Te crains pas. Sache que moi aussi j’ai été dans le désert, que moi aussi je me suis nourri de sauterelles et de racines, que moi aussi j’ai béni la liberté donnée par Toi aux hommes, et que je me préparais à être compté au nombre de Tes élus, au nombre des puissants et des forts. Mais je me suis réveillé de ce rêve et je n’ai pas voulu me mettre au service d’une folie. Je suis allé me joindre au groupe de ceux qui ont corrigé Ton œuvre. J’ai quitté les fiers et suis revenu vers les humbles pour faire le bonheur de ces humbles. Ce que je Te dis se réalisera et notre empire s’élèvera. Je Te le répète, demain Tu verras, sur un signe de moi, ce troupeau obéissant apporter des charbons brûlants au bûcher sur lequel je Te ferai périr parce que Tu es venu nous déranger. Si en effet quelqu’un a mérité plus que personne notre bûcher, c’est Toi. Demain je Te brûlerai. Dixi. »

Hanifan – Partie 1

Première partie : Al Baqarah et Al Imran

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Les termes Hanifan et Oummyyin dans leur contexte

 

Nous suivrons volontairement l’ordre du Livre et étudierons d’abord le contexte conjoint de deux occurrences dans la sourate Al Baqarah, puis un court passage de la sourate Al Imran, avant d’étudier toute une séquence de cette dernière contenant les 3 dernières occurrences. Le contexte reste tout au long de cette partie celui du débat avec les peuples du Livre, et nous retrouverons des thèmes récurrents, reformulés plusieurs fois, selon le style particulier du Coran.

 


2:135 قُلْ بَلْ مِلَّةَ إِبْرَاهِيمَ حَنِيفًا


3:67 مَا كَانَ إِبْرَاهِيمُ يَهُودِيًّا وَلَا نَصْرَانِيًّا وَلَٰكِنْ كَانَ حَنِيفًا مُسْلِمًا


3:95 قُلْ صَدَقَ اللَّهُ فَاتَّبِعُوا مِلَّةَ إِبْرَاهِيمَ حَنِيفًا


Avec


2:78 وَمِنْهُمْ أُمِّيُّونَ لَا يَعْلَمُونَ الْكِتَابَ إِلَّا أَمَانِيَّ


3:20 وَقُلْ لِلَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ وَالْأُمِّيِّينَ أَأَسْلَمْتُمْ


3:75 ذَٰلِكَ بِأَنَّهُمْ قَالُوا لَيْسَ عَلَيْنَا فِي الْأُمِّيِّينَ سَبِيلٌ


Sourate Al Baqarah
 

 

 

(2:78) ummiyyūna

 

La première occurrence du terme, dans la Sourate Al-Baqara. Nous présentons ici l’analyse de la partie auquel il appartient. Nous reviendrons dans la quatrième partie sur le parallèle de cette occurrence avec celle de la sourate Al Jum’ua. 

Nous avons là une partie qui traite des rapports des rapports d’un groupe avec l’écriture[1], rapport principalement articulé par les verbes croire et savoir. Cette partie est divisée en trois morceaux, de façon concentrique. Le morceau central (à l’intérieur de la sous-partie centrale) exprime la méfiance du groupe[2] à partager avec les musulmans leur connaissance de l’écriture, qu’ils craignent être retournée contre eux par la suite. Sa construction (« quand ils rencontrent … ») rappelle le même schéma au début de la sourate. Les morceaux externes divisent le groupe en deux ensembles distincts, selon leur stratégie pour éviter de reconnaitre le prophète : le premier morceau traite « d’un parti parmi eux » qui connaissent l’écriture mais la déforment, le dernier pose le reste opposé : « parmi eux ²Oummyouna » qui n’en ont qu’une connaissance approximative, qui plus est déformée par leur désir, qui imaginent l’Ecriture sans la connaitre.  

[1] Il faudrait attendre l’analyse complète de la sourate pour avoir plus de visibilité sur le groupe mentionné ici par le pronom « eux ». Les fils d’Israël sont le sujet de ce qui précède, il pourrait donc s’agir des juifs de l’époque du prophète, ou bien de l’ensemble des gens du livre qui ne reconnaissent pas le prophète, le groupe serait alors un ensemble opposé à ceux mentionnés dans le verset 62.

On observe que les deux morceaux externes sont construits de manière semblable, bien que le premier soit plus développé : les trois segments du premier correspondent aux trois membres du second : 75a-b et 78a déterminent deux groupes « parmi eux », 75c-d et 78b déterminent le rapport de chaque groupe à l’Ecriture, 75e et 78c marquent la différence entre les deux : les uns savent, les autres ne font que supposer. Le texte présente deux groupes du même ensemble dans deux morceaux d’une construction semblable. Cela permet au lecteur (ou à l’écoutant) de pouvoir faire le lien entre les deux groupes, malgré la digression centrale qui explique l’enjeu, et de saisir intuitivement le lien entre les deux (un rapport problématique au texte) et la différence constitutive (la falsification ou l’ignorance).

 

La construction rhétorique, forme complexe de syntaxe, permet ici la construction d’un système descriptif. Les 3 groupes de la structure, révélés par le parallélisme, construisent une présentation précise et ordonnée du propos. A la lecture, ils vont nous aider à mieux préciser le réseau sémantique qui encadre le terme qui nous intéresse. Dans le cadre restreint de cette partie, le terme « ²Oummyoun » est pris dans deux symétries, à l’intérieur de son morceau et entre les deux morceaux descriptifs.

 

Le premier entre les deux membres 78a et 78b : la caractéristique de « ²Oummyoun » est de « ne pas connaitre le livre ». C’est partiellement cohérent avec l’interprétation traditionnelle du sens comme « ignorants », mais rapportée spécifiquement à une ignorance religieuse : celle du livre de la parole divine. En l’occurrence ignorance de la Bible, ou peut-être simplement de la Torah qui est nommée un peu plus haut dans la sourate.

 

L’autre parallèle est celui entre les morceaux, plus précisément entre les membres 75a-b et 78a qui présentent les deux ensembles au sein du groupe qui refuse « la parole d’Allah ». L’ensemble et les partis sont indiqués par l’expression « parmi eux ». D’abord « un parti parmi eux », singulier qui détermine un groupe constitué, ceux qui connaissent la parole. A l’opposé, le pluriel de « parmi eux ²Oummyoun », ensemble plus large, caractérisés par l’ignorance du Livre. A l’opposé d’un « parti » bien déterminé, il y a des individus, ou des groupes d’individus. « Ignorants », dans le sens « ignorants du Livre » est toujours possible. Mais on peut s’interroger sur le lien possible entre « faryqoun » et « ²Oummyoun », d’autant plus qu’il y a un lien possible entre « parti » et la racine « ²M », autour du sens de communauté. Existe-t-il un sens commun à « ignorant » et « communauté » qui puisse définir « ²Oummyoun » ? Qui donnerait à peu près : « les communautés qui ignorent le livre » ?

 

M. Hamidullah propose de reprendre pour l’occurrence suivante (3.20) le terme de « gentils », qui traduit dans la Bible, ceux qui ne sont pas juifs. Il fait sens ici dans les deux parallèles : « il y a un parti parmi eux qui entendent la parole d’Allah puis la falsifient (…) et parmi eux des gentils, qui ne connaissent pas Le Livre si ce n’est selon leur souhait ». Cette distinction parmi ceux qui rejettent le prophète entre ceux qui falsifient et ceux qui imaginent, opère une distinction critique précise entre plusieurs groupes : les juifs qui falsifient la Torah et les chrétiens qui l’ignorent ; parmi les chrétiens entre ceux qui suivent la Torah et les chrétiens « de Paul » parmi les nations qui ne connaissent pas ou prou l’Ancien Testament. Les deux sens, ignorants et gentils, sont possibles ici et rentrent dans le contexte. Cependant l’utilisation du terme gentil est plus précise et montrerait une distinction fine opérée par le Coran parmi les gens du livre selon leur rapport au texte biblique. Nous garderons comme première approximation l’appellation « gentils », pour ceux qui ne connaissent pas le Livre.

 

Contexte de la sourate Al Baqarah, entre 2.75 (²oummyyin) et 2.135 (ḥanifan).

 

Nous n’allons pas dérouler ici toute l’analyse rhétorique du contexte des deux termes, comme nous le ferons plus bas pour la sourate al Imran, où trois occurrences des deux termes sont pris ensembles dans une même séquence. Nous tenons cependant à noter que le contexte de ces termes est dès le début celui du débat avec les peuples du Livre, une critique de la religion. Nous invitons le lecteur à lire tout ce passage de son côté à l’occasion, pour bien saisir ce qui est déployé dans la sourate al Baqarah en termes de contenu et dont des aspects seront repris ou détaillés par la suite. Nous tenons cependant à noter quelques versets qui résonnent particulièrement avec notre étude, notamment avec l’analyse qui suit de la sourate al Imran. La traduction est celle de M. Hamidullah, sauf pour les termes en gras.

 

Il y a d’abord la réfutation de la prétention du peuple à Livre à avoir l’exclusivité du salut : « 94 Dis : « Si l'Ultime demeure auprès d'Allah est pour vous seuls, à l'exclusion des autres gens, souhaitez donc la mort si vous êtes véridiques ! ». (…) 111 Et ils ont dit : « Nul n'entrera au Paradis que Juifs ou Chrétiens ». » Prétention à laquelle le Coran répond que le salut est en Dieu uniquement, donc pour tous ceux qui se dirigent vers Lui : « 112 Non, mais quiconque dirige sa face vers Allah (أَسْلَمَ وَجْهَهُ لِلَّهِ) tout en faisant le bien, aura sa rétribution auprès de son Seigneur. Pour eux, nulle crainte, et ils ne seront point attristés. »

 

Le même raisonnement est appliqué à l’écriture, quand les peuples du Livre refusent la possibilité d’un messager envoyé à d’autres peuples (100, 105), alors qu’eux-mêmes se détruisent entre eux, empêchent de prononcer Son Nom et détruisent les lieux de culte (113, 114). Encore une fois, Dieu est donné comme seule direction et source de salut : « 105 Allah réserve à qui Il veut sa Miséricorde », ainsi que dans le verset 115, qui conclut le sujet : « 115 A Allah seul appartiennent l'Est et l'Ouest. Où que vous vous tourniez, la Face d'Allah est donc là, car Allah a la grâce immense ; Il est Omniscient. » Même raisonnement encore en 119-120, dont la solution est le texte envoyé par Dieu, pour ceux qui le récitent : « 121 Ceux à qui Nous avons donné le Livre, qui le récitent (تَلَىٰ) comme il se doit, ceux-là y croient. Et ceux qui n'y croient pas sont les perdants. ». Notons déjà que « تَلَىٰ » induit une retranscription dans le réel d’une parole de Dieu.

 

Raymond Farrin propose une composition de la sourate Al Baqarah en 7 sections concentriques, nos occurrences se trouveraient dans deux sections qui répondent aux argumentations des juifs et des chrétiens : B (40-112) relative à l’histoire fils d’Israël et C (113-141) à celle d’Abraham. Elles prépareraient des séquences semblables adressées aux musulmans, C’ (153-177) qui prépare le pèlerinage à la Mecque et B’ (178,242) la loi délivrée aux musulmans. Au centre se trouverait la nouvelle Qibla comme test de foi et aux extrémités une confrontation avec les dénégateurs[1]. Malheureusement il ne fournit pas le détail structurel de ses compostions, semblant faire un découpage thématique. Cependant pour la séquence C, dont nous détaillons ci-dessous les deux tiers d’une séquence, nous tombons sur le même découpage. Nous étudierons le passage 124-129, l’élévation de la maison par Abraham et Ismaël, ce qu’il appelle le cercle central de C. Et le passage 131-141, argumentation avec les juifs et les chrétiens, qui est pour lui le dernier cercle de C, et donc nous trouvons le même centre : l’appel des musulmans à suivre tous les prophètes.

 

Il note que la partie B critique la prétention des fils d’Israël à un traitement spécial, car « les transgresseurs parmi eux seront jugés comme les autres transgresseurs », tandis que « ceux qui croient et font les œuvres salutaires, incluant les juifs les chrétiens et les sabéens, n’auront rien à craindre. (v.62, comparer avec 82). Ici dans deux places centrales, le Coran parle d’égalité et de pluralisme religieux. » Nous pensons comme lui que le Coran critique entre autres la préférence communautaire et institue un jugement individuel, juste, selon les actions de chacun.

 

2.135 « Ḥanifan »

 

Nous présentons de ce fait l’étude du passage 124-129 ainsi que celle du passage 130-141. Deux passages sur Abraham, quand il érige la maison avec Ismaël. Le second aurait suffi pour la simple occurrence de « ḥanifan ». Cependant nous reviendrons par la suite sur les thématiques développées dans 124-129, et il convient de les étudier in situ. Nous demanderons au lecteur de bien garder en mémoire le vocabulaire, en particulier celui du verset 125 « Quand nous fîmes de la maison (الْبَيْتَ) un héritage[2] (مَثَابَةً) pour les humains (لِلنَّاسِ) et une sûreté (أَمْنًا). Adoptez la position (مَقَامِ) d’Abraham, un lieu de prière. »

 


[1] Les défiant à proposer soit une sourate semblable au Coran soit à changer le lever du Soleil, semblant s’accorder avec l’allégorie de la prophétie comme lumière, cf Emran El Badawe, ,p.

[2] Littéralement un lieu en récompense. Même racine qu’en 2.103 : « Et s'ils croyaient et vivaient en piété, une récompense (لَمَثُوبَةٌ) de la part d'Allah serait certes meilleure. Si seulement ils savaient ! » La maison d’Abraham, récompense pour les humains fait ici penser à la terre promise, redéfinie, ou remplacée, peut-être déplacée. Nous reverrons plus en détail dans la sourate Al Imran le lien entre la maison, Ismaël et l’alliance. Un « lieu en récompense » pour les hommes semble annoncer le « mafazan » de la sourate Al Naba.